--Pas encore, je le vois. Je voudrais vous parler plus franchement...

mais je crains de mal m'expliquer et de vous choquer peut-être.

--Parlez... ne craignez rien.

--Eh bien, écoutez-moi, ma chère enfant. Depuis longtemps vous n'êtes

plus pour moi qu'une amie; mais vous avez à peine vingt-deux ans. Ces

séductions dont vous parlez, vous avez raison de les craindre; personne

plus que vous ne peut y être exposée... car ma conduite envers vous, je

ne le nie pas, pourrait sinon autoriser, du moins excuser vos fautes.

--Ah! monsieur... pouvez-vous penser?...

--Laissez-moi achever.... Si j'ai toujours le droit d'être, comme je le

suis, horriblement jaloux par orgueil, c'est-à-dire jaloux des dehors,

des apparences de votre conduite, j'ai malheureusement perdu le droit

d'être jaloux de votre coeur; j'ai seul causé votre refroidissement par

mes infidélités, par mes duretés. Il serait donc souverainement injuste

et absurde de ma part, je ne dirai pas d'exiger, mais d'espérer qu'à

votre âge votre coeur soit à tout jamais mort pour l'amour.

Berthe regarda son mari avec stupeur.

--Tout ce que je demande, tout ce que j'ai le droit d'attendre de mon

amie--reprit-il--et à ce sujet elle me trouverait inexorable, c'est, par

sa conduite extérieure, de respecter aussi scrupuleusement l'honneur de

mon nom que si elle m'aimait comme le plus aimé des amants; en un mot,

ma chère enfant, votre vie publique m'appartient parce que vous portez

mon nom... la vie de votre coeur doit être murée pour moi, puisque j'ai

perdu le droit d'y être intéressé. Tout ce que je vous dis semble vous

étonner; pourtant, réfléchissez bien; souvenez-vous de notre

conversation d'hier, et vous verrez que je vous dis à peu près les mêmes

choses... le ton seul diffère.... Pour me résumer en deux mots, de ce

jour vous avez votre liberté complète, absolue; vous vous appartenez

tout entière... nous sommes séparés sinon de droit, du moins de fait.

Mais par cela même que cette liberté intime est plus absolue, vous devez

pousser jusqu'au dernier scrupule la stricte observation de vos devoirs

apparents; et, je vous le répète, autant vous me trouverez tolérant ou

plutôt ignorant à propos de vos intérêts de coeur, autant vous me

trouverez rigoureux, impitoyable à l'endroit du respect des convenances.

Méditez bien ceci, ma chère enfant; dès aujourd'hui nos positions sont

nettement tranchées. J'aurai sans doute plutôt besoin que vous de cette

tolérance mutuelle à laquelle nous venons de nous engager pour nos

affaires de coeur... mais je n'en suis pas encore aux confidences; et

plus tard j'aurai peut-être à solliciter l'indulgence de mon amie. A

propos d'indulgence, je vous demanderai bientôt la permission de vous

quitter et de vous laisser seule.... D'ici à peu de jours je partirai

pour un voyage très court, mais très important....

--Vous partez... vous partez... dans ce moment?...

--Pour très peu de temps, vous dis-je, une ou deux semaines au plus....

Des affaires urgentes.... Mais pendant ce temps je vous confierai mes

intérêts auprès de madame de Hansfeld, bien certain qu'ils ne peuvent

être mieux placés qu'entre vos mains.... Allons, ma chère enfant, à

tantôt. Faites-vous bien belle; car si je n'ai plus ma vanité d'amant,

j'ai ma vanité de mari.

Ce disant, M. de Brévannes baisa Berthe au front et sortit.

Quelques moments de plus, sa haine et sa rage éclataient malgré lui.

Les mille émotions qui s'étaient peintes sur la candide physionomie de

Berthe pendant que son mari parlait, l'espèce de joie involontaire dont

elle avait eu honte un moment après, mais qu'elle n'avait d'abord pu

cacher lorsqu'il lui avait rendu sa liberté; son inquiétude vague, ses

espérances tour à tour éveillées et contenues, tout avait éclairé M. de

Brévannes sur la position du coeur de Berthe.

Il n'en doutait plus, elle aimait; il était trop sagace pour s'y

tromper.

Il avait un rival... sa femme le trompait.

Ce fut donc avec une secrète et sombre satisfaction qu'il s'applaudit

d'avoir plongé madame de Brévannes dans la plus complète, dans la plus

profonde sécurité.

FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE.

* * * * *

TROISIÈME PARTIE.

CHAPITRE XVII.

RÉSOLUTION.

La passion de madame de Hansfeld pour M. de Morville avait encore

augmenté depuis sa dernière entrevue au bal de l'Opéra.

Cet amour était chez Paula un bizarre mélange de nobles exaltations et

de funestes arrière-pensées. Elle aurait cru avilir l'homme qu'elle

aimait, en souffrant qu'il se parjurât, et elle était résolue sinon

d'ourdir, du moins de laisser tramer par Iris un complot infernal contre

les jours de son mari, pour pouvoir épouser M. de Morville, sans que

celui-ci faillît à son serment.

En vain Paula restait étrangère à cette machination, dont elle

entrevoyait à peine les résultats; elle sentait, à la violence même de

ses hésitations, de ses craintes, de ses remords anticipés, quelle part

criminelle elle prenait dans cette épouvantable action, uniquement

conçue dans l'intérêt de son amour.

Chose étrange pourtant!... Si les révélations d'Iris avaient eu lieu

quelques mois plus tôt, alors, que le prince éprouvait toute la

première ardeur de sa passion pour Paula, passion à la fois si aveugle

et si clairvoyante, qu'elle ne pouvait s'affaiblir par l'apparente

évidence des crimes de sa femme, dont il pressentait l'innocence; si les

révélations d'Iris, disons-nous, avaient eu lieu, lorsque le seul

obstacle que Paula pût opposer à l'amour du prince était le souvenir de

Raphaël.... Raphaël toujours regretté, toujours adoré; qu'arrivait-il?

Arnold apprenait l'innocence de Paula; Paula, l'indigne tromperie de

Raphaël.

Que de chances alors pour que madame de Hansfeld partageât l'amour du

prince qui méritait tant d'être aimé, qui s'était montré si vaillamment

épris! A force de soins, de tendresse, il se serait fait pardonner des

soupçons dont il avait le premier si généreusement souffert; Paula eût

reconnu combien il avait, en effet, fallu de passion, d'opiniâtre

passion à son mari pour continuer de l'aimer malgré de si funestes

apparences: la vie la plus heureuse se fût alors ouverte devant elle,

devant lui.

Malheureusement, les révélations d'Iris avaient été trop tardivement

forcées; plus malheureusement encore M. de Hansfeld aimait Berthe, et

madame de Hansfeld M. de Morville. Ce double et fatal amour rendait leur

position intolérable.

Madame de Hansfeld devait rester à jamais enchaînée à un homme qui ne

l'aimait plus; cet homme aimait une autre femme; et pour faire oublier

à Paula les odieux soupçons dont elle avait été victime, il ne pouvait

que l'entourer d'égards froids et contraints.

Et séparée de lui par un obstacle insurmontable, elle voyait à travers

le prisme enchanteur de l'amour un homme jeune, beau, spirituel,

passionné... si passionné qu'il avait voulu lui sacrifier ces deux

religions de toute sa vie: _sa parole! sa mère_! et Paula n'avait pas

même la consolation de songer que l'accomplissement de ses devoirs

ferait au moins le bonheur de M. de Hansfeld.

Celui-ci, trouvant de son côté réunies chez Berthe les grâces et les

qualités les plus séduisantes, se livrait sans remords à cet amour.

Paula lui ayant toujours manifesté son indifférence.

Telle était la position de M. et de madame de Hansfeld, au moment où

celle-ci, pour ménager M. de Brévannes, qui pouvait la calomnier si

dangereusement, allait le recevoir à l'hôtel Lambert, ainsi que Berthe.

L'exaltation de Paula était arrivée à ce point qu'elle ne pouvait

supporter plus longtemps sa position. Elle avait fixé à M. de Morville

le terme de huit jours pour lui faire part de sa résolution suprême,

parce qu'elle voulait qu'avant huit jours le sort de sa vie entière fût

décidé.

Ou elle aurait le courage de profiter des offres d'Iris, ou elle se

tuerait... si le projet de la jeune fille lui semblait exiger une

complicité pour ainsi dire trop directe, trop personnelle.

Rien ne semble plus étrange, et rien n'est pourtant plus réel que ces

compositions, que ces attermoiements avec le crime.... Les juges ne sont

pas les seuls à y trouver des _circonstances atténuantes_.

Madame de Hansfeld venait de faire demander Iris: celle-ci entra.

* * * * *

CHAPITRE XVIII.

L'ÉPINGLE.

--Vous m'avez demandée, marraine?--dit Iris.

--Oui.... Fermez la porte... et voyez si personne ne peut nous entendre.

Iris sortit un instant et revint.

--Personne, marraine.

Le coeur de Paula battait d'une façon étrange; elle baissait les yeux

devant le regard pénétrant de la bohémienne; enfin elle lui dit avec

effort:

--Écoutez bien; la conversation que je vais avoir avec vous sera la

dernière que nous aurons au sujet de... ce que vous savez. Vous m'avez

dit, il y a quelques jours: Un mot, un signe de vous... cette épingle...

je suppose, et....

Paula ne put achever.

Iris reprit:

--Et vous êtes libre!...

--Vous m'avez dit cela....

--Je le répète....

--Vous prétendez m'être dévouée?

--Autrefois, maintenant, toujours.

--Donnez-m'en une preuve.

--Parlez, marraine.

--Dites-moi par quel moyen vous prétendez _me rendre libre_...

La voix de madame de Hansfeld s'altéra; elle reprit aussitôt et plus

vivement:--Sans que ni vous ni moi soyons complices de... ce... ce qu'il

faut faire pour cela.

Ces mots semblèrent brûler les lèvres de madame de Hansfeld.

--Pourquoi cette question?

--Je ne crois pas à la possibilité de ce que vous m'avez proposé; je ne

songe pas à en profiter; mais je veux connaître par quels moyens... vous

prétendez... enfin, vous me comprenez....

--A quoi bon vous en instruire?...

--S'ils me paraissent moins horribles que je ne le suppose...

peut-être... je ne sais...--Puis la princesse, épouvantée de ce qu'elle

venait de dire, mit la main sur ses yeux et s'écria:--Non, non,

laissez-moi... allez-vous-en, ne revenez plus, je ne veux plus vous

voir... sortez....

--Marraine, en grâce!...

--Non... sortez, vous dis-je....

--Eh bien! je vais vous dire par quels moyens....

Et Iris baissa la voix, attendant avec anxiété une nouvelle injonction

de sortir.

Paula resta muette.

Iris continua:

--Oui, je puis, si vous l'exigez, vous dire par quels moyens vous pouvez

être libre.... Mais prenez garde... prenez garde....

Madame de Hansfeld regarda fixement Iris.

--Que je prenne garde?

--Oui... vous pourrez amèrement regretter de m'avoir interrogée à ce

sujet.... Vous avez des scrupules, ils deviendront plus grands encore si

vous êtes instruite de mes desseins.... Sans la parole que vous m'avez

fait donner de ne pas agir à votre insu... je vous aurais épargné ces

angoisses.... Quelquefois même je me demande s'il n'est pas insensé à

moi de vous obéir pour cela.... Je n'ai d'autre but que votre

bonheur.... L'odieux du parjure ne retomberait que sur moi... peu

importe... vous seriez heureuse.

--Oseriez-vous manquer à ce que vous m'avez promis?

--Malheureusement je ne l'ose pas; un mot de vous est une loi pour

moi.... Au moins que cette soumission à vos volontés vous donne une foi

profonde, aveugle, dans ma parole....

--Dans votre parole?--dit amèrement Paula.

--Oui... et je vous jure que les événements ont marché de telle sorte,

sans que vous y soyez mêlée en rien, vous le savez mieux que personne...

qu'avant huit jours... vous serez peut-être libre... et non seulement

aucun soupçon ne vous atteindra, mais l'intérêt, mais les sympathies du

monde seront pour vous..

Madame de Hansfeld regarda Iris avec surprise, presque avec stupeur.

--Mais, s'il en est ainsi, pourquoi ne pas me faire part de ces

événements, puisque j'y suis, dites-vous, absolument étrangère?

--A cause de vos scrupules, marraine.

--De mes scrupules! pourquoi en aurais-je? Ne suis-je pas innocente de

ce qui se passe?

--Vos scrupules naîtront... quoique insensés.... Ils naîtront, vous

dis-je, et vous les écouterez.

--Comment cela?

--Supposez-vous instruite, par je ne sais quel prodige, de l'avenir

d'une personne qui vous soit absolument indifférente... que vous ne

connaissez même pas.... Cette prescience vous apprend que cette personne

doit mourir dans huit jours... mourir fatalement, sans que vous soyez

pour rien dans les causes de cette mort, sans qu'elle vous profite en

rien... sans que vous puissiez changer le cours des événements qui

l'amènent.... N'éprouverez-vous pas une sorte d'angoisse à cette

révélation? ne vous regarderez-vous pas pour ainsi dire comme complice

du destin en voyant cette personne ignorante du sort terrible qui

l'attend, tandis que vous en êtes instruite... vous?

--Je ne me croirais pas complice de cette mort, mais j'éprouverais de la

terreur en voyant cette personne marcher, confiante et paisible, vers un

abîme qu'elle ignore.

--Eh bien! cette terreur ne deviendra-t-elle pas un remords s'il s'agit

de votre mari, si sa mort comble tous vos voeux, réalise toutes vos

espérances?

--Que dites-vous?

--Quelque innocente que vous fussiez d'une telle catastrophe, ne vous

regarderiez-vous pas presque comme criminelle... seulement parce que

vous étiez instruite à l'avance? Encore une fois, ne m'interrogez pas

davantage... ne me forcez pas à parler... vous vous en repentiriez, il

serait trop tard.... Confiez-vous à moi.

--Me confier à vous... non, non, je sais ce dont vous êtes capable....

J'étais certainement innocente de vos affreuses tentatives sur M. de

Hansfeld... et les apparences me condamnaient. Pourtant je vous dis que

je veux tout savoir.

--Êtes-vous décidée à renoncer à M. de Morville?

--Que vous importe?...

--Il faut que je le sache... dans ce cas seulement je dois parler.... Il

serait cruel de laisser périr pour rien... deux créatures de Dieu....

--La vie de deux personnes serait donc en danger?--s'écria madame de

Hansfeld.

--Malheur sur moi! malheur sur vous!--dit Iris désolée ou paraissant

l'être de l'indiscrétion qui lui échappait.--Vous me faites dire ce que

je ne voulais pas dire. Eh bien! oui, à cette heure, la vie de deux

personnes est en danger....

--Béni soit Dieu qui t'a fait parler; jamais je n'achèterai le bonheur

de ma vie entière à un tel prix.... Je renonce à M. de Morville, et que

je sois maudite si jamais....

--Arrêtez... marraine. Je sais la puissance de vos scrupules... mais je

sais aussi la puissance de votre amour.... Quoiqu'il s'agisse de la vie

de deux personnes... vous pourriez être maudite....

--Malheureuse....

--Tenez, marraine, laissons les événements suivre leur cours... ce qui

sera... sera....

--Maintenant que tu m'as rempli l'âme de terreur, car je sais ce dont tu

es capable, tu veux le taire.... Non, non, parle... je l'exige....

--Eh bien donc, puisque vous m'y forcez, apprenez tout.... Le prince

aime Berthe et il en est aimé... Vous savez la jalousie féroce de M. de

Brévannes.... Il hait déjà le prince parce qu'il est votre mari....

Maintenant qu'il le sait aimé de sa femme, il le hait à la mort....

Supposez Berthe assez imprudente pour accorder un rendez-vous à M. de

Hansfeld, rendez-vous innocent ou coupable, volontaire ou forcé, peu

importe; M. de Brévannes en est instruit, il les surprend tous deux par

la ruse: les apparences sont contre eux.... Que fait-il? dites, que

fait-il?

--Mon Dieu!... mon Dieu!...

--Que fait-il! Il se croit aimé de vous, il croit qu'en vous rendant

libres, vous et lui, par le double meurtre qu'il peut commettre

impunément, il obtiendra votre main....

--Mais c'est une machination infernale....

--Mais seriez-vous libre... ou non?... Et en quoi auriez-vous participé

à tout ceci?... Votre mari vous trompe... pour la femme d'un homme que

vous haïssez.... Qu'y pouvez-vous?... Cet homme les tue tous les deux...

Êtes-vous sa complice? Qui vous empêche ensuite d'épouser M. de

Morville?... En quoi lui-même peut-il jamais vous soupçonner d'avoir

trempé dans cette machination?... Bien plus, ainsi que je vous le

disais, l'intérêt, les sympathies du monde ne seront-ils pas pour

vous?...

--Vous êtes folle.... A peine M. de Brévannes se porterait-il à une si

terrible extrémité s'il se croyait aimé de moi, et encore il n'oserait

pas m'offrir une main... teinte du sang de mon mari....

--Cet homme est d'une jalousie d'orgueil si sauvage, que dans aucune

circonstance il n'aurait hésité à tuer sa femme et son séducteur; mais

comme il vous aime avec d'autant plus d'ardeur qu'il se croit follement

aimé de vous, il ne doute pas que vous ne braviez les convenances

jusqu'à lui donner votre main, et il se hâte à cette heure de tendre le

piége où sa femme et votre mari doivent infailliblement périr.

--Mais vous perdez la raison. Cet homme, si vaniteux qu'il soit, ne se

croira jamais aimé de moi. A peine lui ai-je dit quelques paroles

bienveillantes pour conjurer le mal qu'il pouvait me faire.

--Mais... j'ai parlé pour vous... moi!

--Vous avez parlé pour moi?

Et Iris raconta à madame de Hansfeld l'histoire du _livre noir_.

Paula resta muette, anéantie, à cette révélation.

Elle ne pouvait croire à tant d'audace, à une combinaison si diabolique.

--Mais c'est épouvantable!--s'écria-t-elle.

Iris regarda sa maîtresse en souriant d'un air étrange, et lui dit:

--Vous m'aviez jusqu'ici reproché d'agir sans votre consentement... j'ai

eu tort.... Je voulais vous cacher le fil des événements qui se

préparaient, vous m'avez forcée de vous le découvrir.... Vous devez vous

en repentir, maintenant que vous savez tout.... Ignorante de cette

trame, son succès était pour vous un coup du hasard, vous en profitiez

sans remords; maintenant vous en êtes instruite... si vous ne la

dévoilez pas, vous en êtes complice.

--Et pourquoi m'avez vous obéi?--s'écria machinalement madame de

Hansfeld.--Pourquoi m'avez-vous appris ces horreurs?

Ce mot était odieux, il révélait la secrète et homicide pensée de Paula.

--Je vous ai obéi--reprit amèrement Iris--parce que j'attendais cet

ordre avec impatience, et que si vous ne me l'aviez pas donné je vous

aurais de moi-même instruite de tout ceci....

--Que dit-elle?

--Je ne m'abuse pas; en travaillant à votre bonheur, c'est à ma perte

que je cours: lorsque vous aurez épousé M. de Morville, je ne serai plus

pour vous qu'un objet de mépris et d'horreur.... Certes, j'aurais pu

agir en silence, sans vous prévenir, et vous laisser recueillir

innocemment le fruit de cette sanglante combinaison. Mais je l'avoue...

je n'ai pas eu ce courage; je veux bien mourir pour vous, mais à

condition que vous me disiez au moins:--Meurs pour moi!

--Étrange et abominable créature!

--Votre bonheur causera ma perte, je le sais; mais au moins, au sein de

votre heureux amour, peut-être aurez-vous un souvenir pour moi....

--Si vous vous sacrifiiez ainsi dans mon intérêt, vous eussiez attendu

que ce que vous appelez mon bonheur fût assuré pour me faire cette

nouvelle révélation....

--Non, marraine; il se peut que vous ayez plus de vertu que d'amour, et

alors votre bonheur eût été à tout jamais empoisonné. A cette heure, au

contraire, en apprenant à quel prix vous auriez épousé M. de Morville,

vous pouvez choisir, vous avez entre vos mains l'avenir de votre amour

pour M. de Morville, le sort de Berthe de Brévannes et de votre mari....

Un mot de vous à M. de Brévannes au sujet du _livre noir_... et il sait

que vous ne l'aimez pas, qu'il est dupe d'une fourberie dont je suis

l'auteur, et qu'au lieu de conduire sa femme à l'hôtel Lambert pour la

faire plus sûrement tomber dans le piége qu'il lui tend ainsi qu'à M. de

Hansfeld, il doit arracher Berthe à cet amour innocent encore... puisque

la mort de sa femme et du prince lui est inutile; tel est votre devoir,

marraine, faites-le. Sans doute, M. de Brévannes, furieux, répandra

contre vous les plus atroces calomnies.... Que vous importe?... ce sont

des calomnies.... Sans doute, M. de Morville pourra s'en affliger, y

croire, et sourire amèrement en songeant à l'amour idéal et romanesque

qu'il avait pour vous; cela est triste; que vous importe?... pendant la

longue vie qu'il vous reste à passer auprès du prince que vous n'aimez

pas, et qui ne vous aime plus... vous pourrez vous répéter glorieusement

chaque jour: J'ai fait mon devoir.

--Oh! maudite sois-tu, démon vomi par l'enfer!... s'écria madame de

Hansfeld avec égarement;--laisse-moi... laisse-moi.... Pourquoi viens-tu

m'enfermer dans un cercle affreux dont je ne puis sortir sans causer la

mort de deux infortunés, ou sans me jeter dans l'abîme d'un désespoir

sans fin?

--Vous assombrissez bien les couleurs du tableau, marraine; vous pouvez

sortir du cercle affreux dont vous parlez... mais pour aller le front

haut et fier à l'autel avec M. de Morville, pour passer auprès de lui

la vie la plus belle et la plus honorée.

--Oh! tais-toi... tais-toi!

--Et cela sans lui faire parjurer ses serments, et cela sans le rendre

coupable envers sa mère, car elle bénirait ce mariage, que vous pouvez

contracter avec joie... sans honte, sans crime, en restant paisible à

attendre les événements... ne provoquant rien, ne faisant rien, ne

sachant rien....

--Tais-toi! oh! tais-toi!

--N'encourageant pas même par un mot hypocrite la vengeance féroce et

intéressée de M. de Brévannes, en étant toujours avec lui froidement

polie.... Tout est prévu.... Le livre noir parlera pour vous: le livre

noir dira que, pour rendre plus tard votre mariage possible, il ne faut

pas qu'on soupçonne M. de Brévannes de vous aimer et d'avoir calculé la

vengeance qu'il aura tirée du prince et de Berthe.... Cela vous épargne

encore une assiduité qui, remarquée dans le monde, aurait pu éveiller la

jalousie de M. de Morville.... Je vous dis que tout était prévu...

soigneusement prévu, marraine.

--Mon Dieu!... mon Dieu, délivrez-moi de l'obsession de cette créature!

--De sorte qu'après le tragique événement--reprit imperturbablement

Iris--M. de Brévannes n'a aucun reproche à vous faire, et vous lui

fermez votre porte sans un mot d'explication. Brévannes éclatera... que

pourra t-il faire ou dire? Le livre noir est entre mes mains, il n'a

pas une lettre de vous; d'ailleurs, pour se plaindre, il lui faudrait

avouer l'infâme calcul qui lui a presque fait provoquer son déshonneur

pour avoir le droit de tuer sa femme et votre mari.... Mais il

n'oserait, car il inspirerait autant de mépris que d'horreur, qu'en

dites-vous, marraine?

--Laisse-moi... te dis-je... va-t'en... va-t'en... tu m'épouvantes!

--Mon Dieu! que fais-je autre chose que de vous exposer le bien et le

mal?... Maintenant vous êtes libre... choisissez!

--Monstre!... tu sais bien la portée de les paroles... et des

criminelles espérances que tu évoques à ma pensée.

--Suis-je un monstre... pour vous dire de choisir entre le bien et le

mal? La vertu est donc une terrible chose à pratiquer, qu'elle coûte

autant de larmes que le crime?...

--Seigneur, ayez pitié de moi!

--Un dernier mot, marraine. J'ai pu mettre en jeu certaines passions,

préparer certains événements... mais il ne dépend plus de moi de modérer

leur marche; car... ils semblent se précipiter... demain, peut-être, il

serait trop tard.... Si vous êtes décidée au _bien_... c'est-à-dire à

prévenir votre mari du danger qu'il va courir, et M. de Brévannes de la

mystification dont il est dupe... agissez sans délai, aujourd'hui même,

à l'instant.... Une heure de retard peut tout perdre... c'est-à dire

tout gagner dans l'intérêt de votre amour....

A ce moment, un valet de chambre entra, après avoir frappé, chez Paula.

--Qu'est-ce?--dit-elle à cet homme.

--Ne sachant pas si madame la princesse recevait, j'ai prié M. et madame

de Brévannes d'attendre.

--Ils sont là?--s'écria madame de Hansfeld en tressaillant.

--Oui, princesse.

--Madame a oublié qu'elle avait donné rendez-vous à M. et madame de

Brévannes ce matin...--dit Iris.

--En effet--reprit Paula d'une voix émue--je... oui... sans doute.

--La princesse reçoit--se hâta de dire Iris.--Priez seulement M. et

madame de Brévannes d'attendre... un moment.

Le valet de chambre sortit.

* * * * *

CHAPITRE XIX.

DÉCISION.

--Jamais... jamais... je n'aurai le courage de recevoir monsieur et

madame de Brévannes--s'écria la princesse avec désespoir--car....

La voix du prince interrompit Paula.

Paula Monti, Tome II ou L'Hôtel Lambert - histoire contemporaine · 第 8 / 11 段