--Et la première effervescence de l'amour passée, la haine, le mépris

que nous ressentirons l'un pour l'autre vengeront ceux que nous aurons

sacrifiés. Mon pauvre ami, votre raison s'égare.

--Mais que voulez-vous que je fasse?

--Que vous ne soyez pas parjure... que vous ne hâtiez pas la mort de

votre mère.

--Renoncer à vous, me marier.... Jamais! jamais!

--Écoutez-moi bien. Je vous déclare que je ne pourrais pas aimer un

homme lâche et parjure, lors même que ce serait pour moi qu'il se

parjurerait lâchement. Mon amour-propre de femme est satisfait de ce que

chez vous, pendant quelques moments, la passion a vaincu le devoir;

c'est assez. Vous avez juré de ne jamais me dire un mot qui pût

m'engager à oublier mes devoirs, vous tiendrez ce serment?

--Mais....

--Je le tiendrai pour vous si vous êtes tenté d'y manquer.

--Et ce mariage?--dit M. de Morville avec amertume;--ce mariage, vous me

conseillez sans doute d'y consentir?

--Non.

--Non? Ah! je n'en doute plus... vous m'aimez!

--Si je vous aime! Ah! croyez-moi, ce mariage me porterait

un coup encore plus cruel qu'à vous--dit Paula avec

émotion--mais--ajouta-t-elle--il faut ménager votre pauvre mère, ne pas

refuser positivement de lui obéir... temporiser... lui dire que vous

êtes revenu sur votre première résolution... mais que vous voulez

réfléchir à loisir avant de prendre une détermination aussi grave....

Gagnez du temps, enfin.

--Mais ensuite, ensuite?

--Ah! savons-nous ce qui appartient à l'avenir. Remercions le sort de

l'heure, de la minute présente; demain n'est pas à nous.

--Mais quand pourrai-je vous écrire, vous revoir? Quelle sera l'issue de

cet amour? il me brûle, il me dévore, il me tue.

--Et moi aussi il me brûle, il me dévore, il me tue; vous ne souffrez

pas seul... n'est-ce pas assez?

--Mais qu'espérer?

--Que sais-je! Aimer pour aimer, n'est-ce donc rien?

--Mais que je puisse au moins vous voir quelquefois chez vous, vous

rencontrer dans le monde.

--Chez moi, non; dans le monde, votre serment s'y oppose.

--Ah! vous êtes sans pitié.

--Calmez votre mère, non par des promesses, mais par des temporisations.

Dans huit jours je vous écrirai.

--Pour me dire?...

--Vous le verrez... peut-être serez-vous plus heureux que vous ne vous y

attendez.

--Il se pourrait? Ah! parlez, parlez.

--Ne vous hâtez pas de bâtir de folles espérances sur mes paroles.

Rappelez-vous bien ceci: jamais je ne souffrirai que vous manquiez à la

foi jurée... mais comme je vous aime passionnément....

--Eh bien?

--Le reste est mon secret.

--Oh! que vous êtes cruelle!

--Oh! bien cruelle, car je veux que demain vous m'écriviez que votre

mère est moins souffrante, que vous l'avez un peu tranquillisée; j'en

serai si heureuse!... car je me reproche amèrement ses chagrins;

n'est-ce pas moi qui les cause involontairement?

--Je vous le promets. Et vous, à votre tour?

--Dans huit jours vous saurez mon secret. Je regrette moins de ne pas

vous recevoir chez moi. Nous allons, je le crains, rompre nos habitudes

de retraite. M. de Hansfeld m'a priée de recevoir plusieurs personnes,

entre autres M. et madame de Brévannes. Les connaissez-vous?

--Je rencontre quelquefois M. de Brévannes; on dit sa femme charmante.

--Charmante, et je crains pour le repos de mon mari qu'il ne s'en

aperçoive.

--Que dites-vous!

--Je le crois sérieusement occupé de madame de Brévannes.

--Le prince?

--Il est parfaitement libre de ses actions, autant que je le suis des

miennes.

--Et vous refusez de me recevoir chez vous... lorsque votre mari....

Paula interrompit M. de Morville.

--Je vous refuse cela, d'abord parce que vous avez juré de ne jamais

vous présenter chez moi; et puis, condamnable ou non, la conduite de mon

mari ne doit en rien influencer la mienne; il est des délicatesses de

position que vous devez apprécier mieux que personne.... Dans huit jours

vous en saurez davantage.

--Dans huit jours... pas avant?...

--Non.

--Que je suis malheureux!

--Bien malheureux, en effet! Vous venez ici accablé, désespéré, vous

reprochant votre dureté avec votre mère, oubliant tout ce qu'un homme

comme vous ne doit jamais oublier; je vous calme, je vous console, je

vous offre le moyen de ménager à la fois les volontés de votre mère et

nos propres intérêts....

--Oui, oui, vous avez raison.... Pardon, j'étais venu ici avec des

pensées misérables; vous m'avez fait rougir, vous m'avez relevé à mes

propres yeux, vous m'avez rappelé à l'honneur, à la foi jurée, à ce que

je dois à ma mère. Merci, merci; vous avez raison, pourquoi songer à

demain quand l'heure présente est heureuse? Merci d'être venue à moi dès

que je vous ai dit que j'étais accablé par la douleur, par le désespoir.

Tout à l'heure j'étais désolé, maintenant je me sens rempli de force et

d'espoir; le coeur me bat noblement; vous m'avez sauvé la vie, vous

m'avez sauvé l'honneur; mon courage est retrempé au feu de votre amour,

je me sens aimé! Je ferme les yeux, je me laisse conduire par vous;

ordonnez, j'obéis, je n'ai plus de volonté; je vous confie le sort de

cet amour qui est toute ma vie, qui est toute la vôtre.

--Oh! oui, toute ma vie!--s'écria madame de Hansfeld avec une exaltation

contenue.--En ayant en moi une confiance aveugle, vous verrez ce que

peut une femme qui sait aimer. Demain écrivez-moi des nouvelles de votre

mère, et dans huit jours vous saurez mon secret.... Jusque-là, sauf la

lettre de demain, pas un mot... je l'exige.

--Pas un mot! et pourquoi?

--Vous le saurez; mais promettez-moi ce que je vous demande... dans

l'intérêt de notre amour....

--Je vous le promets.

--Maintenant, adieu.

--Déjà?

--Il le faut. N'est-il pas bien imprudent que je sois ici?

--Adieu, Paula. Votre main... un baiser... un seul.

--Et votre serment!--dit Paula en remettant son masque et refusant de se

déganter.

Elle sortit de la loge, traversa la foule et quitta le théâtre.

Iris l'attendait dans le fiacre comme la dernière fois.

Pendant tout le temps du trajet, madame de Hansfeld fut sombre et

taciturne; elle revint à l'hôtel Lambert par la petite porte secrète,

elle monta chez elle accompagnée d'Iris.

L'amour passionné de Paula pour M. de Morville était arrivé à son

paroxysme; elle se sentait capable des déterminations les plus funestes;

sa raison était presque égarée; elle craignait surtout que M. de

Morville, malgré sa répugnance pour le mariage qu'on lui proposait, ne

s'y décidât, vaincu par les sollicitations de sa mère mourante. Il

pourrait peut-être gagner quelque temps; mais avant huit jours tout

devait être décidé pour Paula.

Iris, voyant la sombre préoccupation de sa maîtresse, en devina la cause

et lui dit, après un assez long silence, en lui montrant une épingle à

tête d'or constellée de turquoises, et fichée à une pelote recouverte de

dentelle:

--Marraine, souvenez-vous de mes paroles.... Lorsque vous voudrez que la

pensée que vous n'osez vous avouer se réalise sans que vous ou moi

prenions la moindre part à son exécution, remettez-moi cette épingle,

peu de jours après, vous n'aurez plus rien à désirer.... Depuis que je

vous ai parlé, l'idée a germé dans le coeur où je l'avais semée; elle a

grandi, elle sera bientôt mûre. Encore une fois, cette épingle, et vous

pourrez épouser M. de Morville.

--Cette épingle?--dit madame de Hansfeld en pâlissant et en prenant sur

la pelote le bijou et le contemplant pendant quelques moments avec une

effrayante anxiété.

--Cette épingle--dit Iris en avançant la main pour la saisir, le regard

brillant d'un éclat sauvage.

Madame de Hansfeld, sans lever les yeux, dit d'une voix basse et

tremblante:

--Ce que vous dites, Iris, est une sinistre plaisanterie, n'est-ce pas?

Cela est impossible.... Comment pourrez-vous?...

--Donnez-moi l'épingle... ne vous inquiétez pas du reste.

--Je serais folle de vous croire. Par quel miracle?...

En parlant ainsi, Paula, accoudée sur la cheminée et tenant toujours

l'épingle, l'avait machinalement et comme en se jouant approchée de la

main d'Iris, étendue sur le marbre.

La bohémienne saisit vivement l'épingle.

La princesse, épouvantée, la lui retira des mains avec force en

s'écriant:

--Non, non; ce serait horrible.... Oh! jamais, jamais!... meurent plutôt

toutes mes espérances.

* * * * *

CHAPITRE XV.

LE LIVRE NOIR.

Deux jours après la première entrevue de madame de Hansfeld et de M. de

Morville au bal de l'Opéra, Iris avait apporté, selon sa promesse, le

_livre noir_ à M. de Brévannes; celui-ci y avait lu les lignes

suivantes, attribuées à la princesse:

«Je suis si troublée de cet entretien, que je puis à peine rassembler

mes souvenirs; j'ai peur de me rappeler ce que j'ai promis à M. de

Brévannes, ce que je lui ai laissé deviner, peut-être....

«Quelle est donc la puissance de cet homme? J'étais allée là bien résolue

d'être pour lui d'une froideur impitoyable; à peine l'ai-je vu... que

j'ai oublié tout... jusqu'à ses menaces....

«Quelle fatalité l'a donc, pour mon malheur, ramené ici?...

«Non, non, je ne l'aimerai pas....

«Je me fais horreur à moi-même.... Comment! en présence du meurtrier de

Raphaël... je n'ai ressenti ni haine ni fureur.... Oh! honte sur moi! il

a remarqué ma faiblesse....

«Hélas! que faire?... Lorsque j'entends sa voix, lorsque son ardent

regard... s'attache sur moi... mes résolutions les plus fermes

m'abandonnent... je ne pense qu'à l'écouter... qu'à le contempler....

«Il est si beau de cette beauté virile et hardie qui, la première fois

que je l'ai vu, m'a laissé une impression profonde... ineffaçable....

Tout en lui, annonce un de ces hommes passionnément énergiques qui

aiment... comme je saurais aimer... comme je n'ai jamais été aimée....

Oh! si ma volonté et la sienne étaient unies... à quel terme de félicité

n'arriverions-nous pas!...

«Béni soit ce livre... je puis lui dire ce que je n'oserais dire à aucune

créature humaine... ce que je n'oserais même relire tout haut....

«Il m'a demandé de me présenter sa femme.... D'avance, je la hais...

c'est pourtant à elle que je devrai de recevoir un jour son mari... mais

cette obligation m'irrite contre elle; c'est son bonheur que j'envie...

elle porte le nom de cet homme qui exerce sur moi une si incroyable

influence... ce nom que maintenant je ne puis entendre sans trouble....

Oh! cette femme, je la hais, je la hais... elle est trop heureuse!

«Après tout, pourquoi rougir de mon amour? Il ne sera jamais coupable...

car il ne sera jamais heureux....

«Mon ambition de coeur est trop grande... jamais _lui_ ne saura ce qu'il

aurait pu être pour moi, si tous deux nous eussions été libres! Oh! quel

rêve! quel paradis!

«La passion que j'éprouve est trop puissante, trop immense, pour

descendre jusqu'aux mensonges auxquels nous serions réduits, lui et moi,

si nous cherchions les plaisirs d'un amour vulgaire.... Non, non... lui

appartenir au grand jour, à la face de tous, porter noblement et

fièrement son nom... ou ensevelir mon malheureux amour au plus profond

de mon coeur... aucune puissance humaine ne me fera sortir de l'une de

ces deux alternatives....

«Or, comme lui et moi portons les chaînes du mariage... chaînes bien

lourdes!... or, comme le hasard; en libérant l'un de nous deux, ne

libérerait pas l'autre... ma vie ne sera qu'un long regret, qu'un long

supplice.... Ce que je dis est vrai; je n'ai aucun intérêt à me mentir à

moi-même.... Je connais assez la fermeté de mon caractère pour être sûre

de ma résolution....

«Et puis, _lui_ aussi a tant de volonté, tant d'énergie, que c'est être

digne de lui que de l'imiter dans son énergie, dans sa volonté, lors

même qu'elles seraient employées à lui résister....

«Oh! il ne sait pas ce que c'est de pouvoir se dire qu'on a résisté à un

homme comme lui.

«J'éprouve un charme étrange à me rendre ainsi compte des pensées qu'il

ignorera toujours, à être dans ces confidences muettes aussi tendre,

aussi passionnée pour lui que je serai froide, réservée en sa présence;

je suis contente de ma dernière épreuve à ce sujet.... De quel air

glacial je l'ai reçu!

«Mais aussi quel courage il m'a fallu!... Sans la présence d'Iris,

j'eusse été plus froide encore; mais, la sachant là, j'étais rassurée

contre moi-même.

«Cette jeune fille m'inquiète, elle m'entoure de soins; pourtant je ne

sais quel vague pressentiment me dit qu'il y a de l'hypocrisie dans sa

conduite. Elle est sombre, distraite, préoccupée; que lui ai-je fait?

Quelquefois, il est vrai, dans un accès de tristesse et de morosité, je

la rudoie.... J'y songerai... je la surveillerai.

«Que viens-je d'apprendre?... Non, non, c'est impossible... l'enfer n'a

pas voulu cela....

«Sa femme.... Berthe de Brévannes, lui serait infidèle!...

«Si les preuves qu'on vient de m'apporter étaient vraies....

«Oh! il est indignement joué... La misérable!... avec son air doux et

candide... elle ne sent donc pas ce que c'est que d'être assez heureuse,

assez honorée pour porter son nom? Lui!... lui trompé... comme le

dernier des hommes... lui raillé, moqué peut-être.... Je ne sais ce que

je ressens à cette idée, qui ne m'était jamais venue.

«Oh! je suis folle... folle... ce n'est pas de l'amour, c'est de

l'_idolâtrie_.»

Le mémento supposé de madame de Hansfeld avait été perfidement

interrompu à cet endroit.

En lisant les derniers mots, qui avaient rapport à une prétendue

infidélité de Berthe, M. de Brévannes bondit de douleur et de rage.

Par cela même que la lecture de la première partie de ce journal l'avait

plongé dans tous les ravissements de l'orgueil, et de l'orgueil exalté

jusqu'à sa dernière puissance, ce contre-coup lui fut plus douloureux

encore; il ne se posséda pas de fureur en pensant qu'il jouait peut-être

un rôle ridicule aux yeux de Paula; il connaissait assez les femmes pour

savoir que s'il leur est doux, très doux, d'enlever un mari ou un amant

à un coeur fidèle, elles se soucient médiocrement de servir de

vengeance, de représailles à un homme qu'on a trompé.

Iris elle-même avait été effrayée de l'expression de colère et de haine

qui contracta les traits de M. de Brévannes lorsqu'il eut lu ce passage

du livre noir; elle quitta le mari de Berthe, bien certaine d'avoir

frappé où elle voulait frapper.

En effet, elle laissa M. de Brévannes dans un état d'exaltation

impossible à décrire.

D'un côté, il se flattait d'être aimé par madame de Hansfeld avec une

incroyable énergie; mais il avait presque la certitude de ne pouvoir

rien obtenir d'une femme si résolue, qui puisait dans la violence même

de son amour la force de résistance qu'elle comptait déployer, voulant

et croyant fermement prouver sa passion par des refus opiniâtres dont

elle se glorifiait.

D'un autre côté, son sang bouillonnait de courroux en songeant que

Berthe le trompait, qu'il était peut-être déjà l'objet des sarcasmes du

monde. Les moindres circonstances de son entretien avec sa femme lui

revinrent à l'esprit, il y trouva la confirmation des soupçons que

quelques lignes du livre noir venaient d'éveiller.

Il ne savait que résoudre. Le lendemain il devait présenter sa femme

chez madame de Hansfeld; il lui fallait donc ménager Berthe jusqu'après

cette présentation, qu'il regardait comme si importante pour l'avenir de

son amour; mais comment se contraindrait-il jusque là, lui toujours

habitué de faire sous le moindre prétexte supporter à sa femme ses accès

d'humeur?

Il s'épuisait à chercher quel pouvait être le complice de madame de

Brévannes; après de mûres réflexions, se souvenant des goûts retirés que

Berthe avait récemment affectés, il se persuada que celle-ci

s'abandonnait à quelque obscur et vulgaire amour.

Iris, avec une infernale sagacité, avait justement dans le livre noir

fait insister Paula sur le bonheur et sur l'orgueil qu'elle aurait à

porter le nom de M. de Brévannes.... Et c'était ce nom que Berthe

déshonorait.

Le piège était trop habilement tendu pour que cet homme vain, jaloux,

orgueilleux, et d'une méchanceté cruelle lorsqu'on blessait son

amour-propre, pour que cet homme, disons-nous, n'y tombât pas, et

n'entrât pas ainsi dans un ordre d'idées nécessaires au plan diabolique

d'Iris....

En effet, après avoir passé par tous les degrés de la colère et s'être

mentalement abandonné aux menaces les plus violentes contre Berthe et

son complice inconnu, tout à coup M. de Brévannes sourit avec une sorte

de joie féroce; il se calma, s'apaisa, plus que satisfait de la trahison

de Berthe; il n'eut plus qu'une crainte... celle de ne pas pouvoir se

procurer des preuves flagrantes de son déshonneur.

Il jugea nécessaire à ses projets de cacher à madame de Brévannes la

dénonciation qu'il avait reçue, pour épier ses moindres démarches; il

voulait l'endormir dans la plus profonde sécurité.

Aussi, le lendemain (jour de la présentation de Berthe à madame de

Hansfeld) M. de Brévannes entra chez sa femme, après s'être fait

précéder d'un énorme bouquet et d'une charmante parure de fleurs

naturelles.

* * * * *

CHAPITRE XVI.

CONVERSATION.

Berthe, peu accoutumée à de telles prévenances de la part de M. de

Brévannes, fut doublement surprise de ce cadeau de fleurs, surtout après

la scène de la veille, scène dans laquelle son mari s'était montré si

grossier.

Elle fut non moins étonnée de son air contrit et doucereux; mais dans

son ingénuité elle se laissa bientôt prendre au faux sourire de bonté

qui tempérait à ce moment la rudesse habituelle des traits de M. de

Brévannes.

Quoiqu'elle eût fait son possible pour ne pas aller à l'hôtel Lambert

dans la crainte d'y rencontrer M. de Hansfeld, Berthe se sentait

intérieurement coupable de cacher à son mari les entrevues qu'elle avait

eues chez Pierre Raimond avec Arnold; aussi s'exagérait-elle encore ses

torts à la moindre bonne parole de M. de Brévannes.

Ce fut donc presque avec confusion qu'elle le remercia des fleurs qu'il

lui avait envoyées.

--En vérité, Charles--lui dit-elle--vous êtes mille fois bon, vous me

gâtez... ce bouquet était magnifique, cette parure de camélias est de

trop.

--Vous avez raison, ma chère amie, vous n'avez pas besoin de tout cela

pour être charmante... mais je n'ai pu résister au désir de vous envoyer

ces fleurs, malgré leur inutilité; je suis ravi que cette légère

attention vous ait fait plaisir.... J'ai tant à me faire pardonner....

--Que voulez-vous dire?

--Sans doute: hier, n'ai-je pas été brusque, grondeur?... N'ai-je pas

enfin fait tout ce qu'il fallait faire pour être exécré? Mais les maris

sont toujours ainsi.

--Je vous assure, Charles, que j'avais complètement oublié....

--Vous êtes si bonne et si généreuse.... Vraiment quelquefois je ne sais

comment j'ai pu méconnaître tant de précieuses qualités....

--Charles... de grâce.

--Non vraiment... cela m'explique l'incroyable, l'aveugle confiance que

j'ai toujours eue en vous, à part quelques accès de jalousie sans motif,

bien entendu.... Tenez, vous ne sauriez croire combien surtout notre

conversation d'hier a augmenté ma confiance en vous.

--Mon ami....

--Dans le premier moment, je l'avoue... la franchise de vos craintes m'a

un peu effrayé; mais depuis, en y réfléchissant, j'y ai trouvé au

contraire les plus sérieuses garanties pour l'avenir, et une preuve de

plus de votre excellente conduite....

--Je vous en prie, ne parlons plus de cela--dit Berthe avec un embarras

qui n'échappa pas à son mari.

--Au contraire, parlons-en beaucoup, ce sera ma punition, car j'avoue

mes torts.... J'étais stupide de me fâcher de votre loyauté! Pourquoi

n'aurait-on pas la modestie de l'honneur comme la modestie du talent? Si

je vous avais priée de chanter dans un salon, devant un nombreux public,

m'auriez-vous dit:--Je suis certaine de chanter admirablement bien?...

Non, vous eussiez manifesté toutes sortes de craintes.... Et pourtant il

est certain que peu de talents égalent le vôtre.... Eh bien! vous m'avez

parlé avec la même modestie de votre future condition dans le monde où

je vous oblige d'aller, vous m'avez dit avec raison: «--J'ai le désir de

rester fidèle à mes devoirs, mais je redoute les séductions et les

périls qui entourent ordinairement une jeune femme, et j'aime mieux fuir

ces dangers que les combattre....»

--Encore une fois, je vous en prie, oublions tout ceci--dit Berthe

véritablement émue et touchée de la bonté de son mari.

--Oh! je ne vous céderai pas sur ce point--reprit celui-ci--je vous

prouverai que je m'obstine dans le bien comme dans le mal; ma franchise

égalera votre loyauté... ce qui n'est pas peu dire, et vous saurez

aujourd'hui ce que je vous ai tu hier.

--Quoi donc?

--Je vous parle rarement de mes affaires... mais cette fois vous

m'excuserez si j'entre dans quelques détails.

--Mon Dieu... je vous prie....

--Un des parents de madame la princesse de Hansfeld est très haut placé

en Autriche et peut me servir beaucoup en faisant obtenir d'importants

priviléges à une compagnie industrielle qui se forme à Vienne et dans

laquelle j'ai des capitaux engagés. En me faisant présenter à la

princesse, en vous priant d'être aimable pour elle, vous le voyez,

j'agis un peu par intérêt... mais cet intérêt est le vôtre... puisqu'il

s'agit de notre fortune.

--Mon Dieu, pourquoi ne m'avoir pas dit cela hier?

--Je vous l'aurais dit probablement; mais la persistance de vos refus à

propos de cette présentation m'a contrarié. Vous savez que j'ai un très

mauvais caractère; ma tête est partie... nous nous sommes séparés

presque fâchés, et je n'ai pas eu l'occasion de vous apprendre ce que je

voulais vous dire.

--S'il en est ainsi, Charles, croyez que je ferai tout mon possible pour

être agréable à la princesse, puisqu'il s'agit de vos intérêts; j'aurai

de la sorte un but en allant chez elle, et je redouterai beaucoup moins

les périls que j'ai la vanité de craindre.

--Voyez, ma chère enfant, ce que c'est que de s'entendre, comme toutes

les difficultés s'aplanissent.... Oh! que je m'en veux de ma vivacité;

on s'explique si mal quand on est fâché! Mais tenez, puisque nous sommes

en confiance, laissez-moi vous parler à coeur ouvert.

--Je vous en prie... si vous saviez combien je suis touchée de ce

langage si nouveau pour moi.

--C'est que le sentiment que j'éprouve pour vous est aussi presque

nouveau pour moi.

--Charles, je ne vous comprends pas.

Après un moment de silence, M. de Brévannes reprit:

--Écoutez-moi, ma chère enfant. On aime sa femme de deux façons, comme

maîtresse ou comme amie. Pendant longtemps je vous ai aimée de la

première façon. Des torts que je ne veux pas nier, mais que vous avez

punis par une décision irrévocable, ne me permettent plus de vous aimer

que comme amie; mais pour passer de l'un à l'autre de ces deux

sentiments, la transition est pénible... surtout lorsqu'il faut renoncer

à une aussi charmante maîtresse.

--De grâce....

--Le sacrifice est fait... c'est à mon amie, à ma sincère amie que je

parle, que je parlerai désormais.

M. de Brévannes dissimula si parfaitement ses mauvais desseins, et dit

ces mots d'une voix si pénétrante, qu'une larme roula dans les yeux de

Berthe; un aveu de ses torts lui vint aux lèvres. Elle prit la main de

son mari, la serra cordialement entre les siennes et répondit:

--Et désormais votre amie fera tout au monde pour être digne de....

--Assez, ma chère enfant--dit M. de Brévannes en interrompant

Berthe;--je sais tout ce que vous valez... et qu'on est toujours sûr

d'être entendu lorsqu'on s'adresse à votre délicatesse.... Mais

permettez-moi de terminer ce que j'ai à vous dire.... Par cela même

qu'il y a deux manières d'aimer sa femme, il y a deux manières d'en être

jaloux..

--Je ne vous comprends pas, mon ami.

C'est ce que je crains, surtout à propos de quelques-unes de mes paroles

d'hier que vous avez peut-être mal interprétées.

--Comment?

--Sans doute; malheureusement notre entretien est monté tout à coup sur

un ton si haut que tout s'est élevé en proportion; quand je vous parlais

de la différence de la jalousie, de l'amour et de l'amour-propre, je

voulais dire que l'on n'est pas jaloux de la même façon lorsque votre

femme est votre amie au lieu d'être votre maîtresse; dans le premier

cas, le coeur souffre; dans le second, c'est l'orgueil; et

malheureusement l'orgueil n'a pas, comme l'amour, de ces retours de

tendresse qui calment et adoucissent les blessures les plus

douloureuses... me comprenez-vous?

--Mais....

Paula Monti, Tome II ou L'Hôtel Lambert - histoire contemporaine · 第 7 / 11 段