--Oui, madame la princesse de Hansfeld.

--La princesse! comment! c'est à elle....

--Que je vous présenterai après-demain, je l'espère.

--Oh! jamais... jamais!--s'écria involontairement Berthe.

Profiter de cette offre, qui lui donnait les moyens de revoir le prince,

lui semblait une odieuse perfidie.

M. de Brévannes, quoique étonné de l'exclamation de sa femme, crut

d'abord qu'elle refusait par timidité, et reprit:

--Allons, vous êtes une enfant. Bien que très grande dame, la princesse

de Hansfeld est la personne la plus simple du monde; vous lui plairez

beaucoup, j'en suis sûr.

--Mon ami, je vous en conjure, ne me conduisez pas chez la princesse;

laissez-moi dans la retraite où j'ai vécu jusqu'ici.

--Ma chère amie, je vous en conjure à mon tour--dit M. de Brévannes en

se contenant--n'ayez pas de caprices de mauvais goût. Tout à l'heure

vous étiez décidée à ce que je désirais, et voici que maintenant vous

revenez sur vos promesses! Soyez donc raisonnable.

--Mais c'est impossible.... Non, non, Charles... je vous en supplie en

grâce... n'exigez pas cela de moi....

--Ah çà, sérieusement, vous êtes folle! Vous refusez avec obstination ce

que tant d'autres demanderaient comme une faveur inespérée?

--Je le sais, je le sais.... Aussi croyez que si je refuse, c'est que

j'ai des raisons pour cela.

--Des raisons? des raisons?... Et lesquelles, s'il vous plaît?

--Mon Dieu! aucune de particulière; mais je désire ne pas aller dans le

monde.

M. de Brévannes, stupéfait de cette résistance, en cherchait vainement

la cause; il pressentait que le goût de la retraite ne dictait pas seul

ce refus; un moment il crut sa femme jalouse de la princesse. Aussi

reprit-il avec une certaine complaisance:

--Voyons, soyez franche, ne me cachez rien. N'y aurait-il pas un peu de

jalousie sous jeu?

--De la jalousie?...

--Oui... ne seriez-vous pas assez folle pour vous imaginer que je

m'occupe de la princesse?

--Non, non, je ne crois pas cela... je vous l'assure.

--Mais qu'est-ce donc alors?--s'écria M. de Brévannes avec une

impatience longtemps contenue.

--Charles, soyez bon, soyez généreux....

--Je me lasse de l'être, madame; et puisque vous ne tenez aucun compte

de mes prières, vous exécuterez mes ordres, et après-demain vous

m'accompagnerez chez madame de Hansfeld, m'entendez-vous!

--Charles, un mot, de grâce.... C'est pour m'être agréable, n'est-ce

pas, que vous voulez me conduire chez la princesse?

--Sans doute; eh bien?

--Eh bien! puisque c'était pour moi que vous aviez formé ce projet... je

vous en supplie, renoncez-y....

--Vous m'obéirez.

--Mon Dieu! mon Dieu! mais allez-y seul! Peu vous importe que, moi,

je....

--Cela m'importe tellement que vous irez, est-ce clair?

--Il me coûte de vous refuser; mais comme vous ne pourrez me contraindre

à cela....

--Eh bien?

--Je n'irai pas.

--Vous n'irez pas?

--Non.

--Voilà un bien stupide entêtement.... Et vous croyez me faire la loi?

--J'agis comme je le dois.

--En refusant d'aller chez madame de Hansfeld?

--Oui, Charles.

--Je suis peu disposé à deviner des charades; aussi je terminerai notre

entretien par deux mots: si vous persistez dans votre refus, de votre

vie vous ne reverrez votre père... car dans huit jours vous partirez

pour la Lorraine, d'où vous ne reviendrez pas.... J'ai le droit de vous

assigner le lieu de votre résidence.... Vous le savez, ma volonté est

inébranlable; ainsi réfléchissez.

Berthe baissa la tête sans répondre.

Son mari pouvait en effet l'envoyer en Lorraine, la séparer de son père,

dont elle était alors l'unique ressource, puisque, par un juste

sentiment de fierté, Pierre Raimond refusait la pension que lui avait

faite M. de Brévannes.

Ce n'était pas tout; en obéissant à son mari, Berthe devait cacher au

graveur à quelle condition elle continuait de le voir, car celui-ci eût

cent mille fois préféré laisser sa fille partir pour la Lorraine que de

l'engager à obéir aux ordres de son mari, puisque ces ordres la

rapprochaient d'Arnold.

Un moment elle voulut avouer à M. de Brévannes le motif de la résistance

qu'elle lui opposait; mais songeant à la jalousie féroce de son mari, à

la colère qu'il ressentirait contre le graveur, dont il l'éloignerait

peut-être encore, elle rejeta cette idée.

Il n'y avait, malheureusement pour Berthe, aucun moyen-terme entre ces

différentes alternatives. Son premier mouvement avait été de résister

opiniâtrement aux désirs de son mari, parce que les larmes qu'elle

versait au souvenir d'Arnold l'éclairaient sur le danger de cet amour

jusqu'alors si calme; mais elle devait se courber devant une fatale

nécessité.

Elle répondit à son mari avec accablement:

--Vous l'exigez... monsieur... je vous obéirai....

--C'est, en vérité, bien heureux, madame....

--Seulement... rappelez-vous toujours... que j'ai de toutes mes forces

résisté à vos ordres... que je vous ai conjuré, supplié de me laisser

vivre dans la retraite... et que c'est vous... vous qui avez voulu m'en

tirer, pour me jeter au milieu du tourbillon du monde...--dit Berthe en

s'animant;--du monde... où je n'aurai ni appui ni conseil, où je serai

exposée à tous les dangers qui assiègent une jeune femme absolument

isolée....

--Isolée!... mais moi, madame....

--Écoutez-moi, monsieur: j'ai vingt-deux ans à peine... vous m'avez

accablée de chagrins... je ne vous aime plus.... Je suis sans doute

résolue de ne jamais oublier mes devoirs... mais quoique sûre de moi...

je préférerais ne pas affronter certains périls.

Berthe, cette fois, croyait avoir frappé juste en éveillant vaguement la

jalousie forcenée de M. de Brévannes: elle espérait ainsi le faire

réfléchir aux inconvénients de jeter au milieu des séductions du monde

une jeune femme sans amour et sans confiance pour son mari.

En effet, M. de Brévannes, stupéfait de ce nouveau langage, regardait

Berthe avec une irritation mêlée de surprise.

--Qu'est-ce à dire, madame?--s'écria-t-il.--Voulez-vous me faire

entendre que vous pourriez avoir l'indignité d'oublier ce que j'ai fait

pour vous?... Oh! prenez garde, madame, prenez garde... ne jouez pas

avec ces idées-là, elles sont terribles.... Songez bien que

l'amour-propre est mille fois plus irritable et plus ardent à la

vengeance que l'amour.... Si jamais vous aviez seulement la pensée de me

tromper.... Mais, tenez--dit-il en blêmissant de rage à cette seule

idée--ne soulevons pas une telle question... elle est sanglante....

--Et c'est parce qu'elle peut devenir un jour sanglante, monsieur, que

je la soulève, moi, et qu'en honnête femme je vous supplie de me laisser

dans ma retraite, de ne pas volontairement m'exposer à des périls que je

n'aurais peut-être pas la force de surmonter. Je vous dois beaucoup,

sans doute; mais, croyez-moi, ne m'obligez pas à compter aussi les

larmes que j'ai versées; je pourrais me croire quitte....

--Quelle audace!...

--J'aime mieux être audacieuse avant d'avoir fait le mal qu'hypocrite

après une faute. Encore une fois, pour votre repos et pour le mien,

monsieur, laissez-moi vivre obscure et ignorée.... A ce prix je puis

vous promettre de ne jamais faillir... sinon....

--Sinon?...

--Vous m'aurez jetée presque désarmée au milieu des périls du monde....

Je connais mes devoirs, j'essaierai de lutter... mais je vous le dis...

il peut se rencontrer des circonstances où la force me manque.

Le bon sens, la franchise de ces paroles, faisaient bouillonner la

jalousie de M. de Brévannes; il connaissait trop ses torts envers Berthe

pour ne pas prévoir qu'elle lutterait seulement et absolument par

_devoir_; et le devoir sans affection est souvent impuissant contre les

entraînements de la passion.

L'enfer de cet homme commençait. Placé entre sa jalousie et son amour,

il hésitait entre le désir de nouer des relations suivies avec madame de

Hansfeld, grâce à la présentation de Berthe, et la crainte de voir sa

femme entourée d'adorateurs.

La pensée d'être jaloux du prince, qu'il ne connaissait que par le récit

de ses bizarreries, ne lui vint pas un moment à l'esprit; mais à défaut

du prince il se créa les fantômes les plus effrayants, c'est-à-dire les

plus charmants. Déjà il se voyait moqué, montré au doigt; lui qui avait

fait un mariage d'amour, mariage ridicule s'il en est, pensait-il, lui

qui avait sacrifié sa vanité, son ambition, sa cupidité, à une pauvre

fille obscure, ne serait-il donc pas à l'abri du mauvais sort? Serait-il

donc aux yeux du monde toujours dupe, avant et après son mariage? A ces

pensées, M. de Brévannes tressaillait de fureur.

Tantôt il voyait dans la franchise de Berthe une garantie pour l'avenir,

tantôt au contraire il y voyait une sorte de cynique défi, tant enfin il

s'effrayait de ce langage d'une honnête femme qui, dédaignée de son mari

qu'elle n'aime plus, ne s'abuse pas sur la fragilité humaine, et

préfère fuir le danger que de l'affronter.

Pourtant ne pas présenter Berthe à la princesse, s'était renoncer à

l'avenir qu'il entrevoyait si brillant.

Ce sacrifice lui fut impossible; comme ceux qui, renonçant à se faire

aimer, espèrent se faire craindre, il essaya d'intimider Berthe, et lui

dit brutalement:

--Lorsqu'on a l'effronterie de professer ouvertement de tels principes,

madame, on n'a pas besoin d'aller dans le monde pour tromper son mari.

--Assez, monsieur... assez--dit fièrement Berthe;--puisque vous me

comprenez ainsi, je n'ai rien à ajouter.... Je vous accompagnerai quand

vous le voudrez chez madame la princesse de Hansfeld.

--Et prenez bien garde à ce que vous ferez... au moins.... Rappelez-vous

bien ceci... je vous le répète à dessein... l'amour peut être indulgent,

généreux... l'orgueil, jamais.... Ainsi je serais pour vous

impitoyable... si vous aviez le malheur de vous mal conduire, je vous

briserais, je vous écraserais sans pitié, entendez-vous?--ajouta-t-il,

les lèvres contractées par la colère en saisissant rudement le bras de

Berthe.

Celle-ci, très calme, se dégagea doucement et lui répondit:

--Avec toute autre que moi, monsieur, vous auriez peut-être tort de

joindre l'attrait du danger... à l'attrait que peut offrir l'amour....

Croyez-moi, lorsque le devoir est impuissant, la terreur est vaine....

En disant ces mots, Berthe rentra chez elle et laissa M. de Brévannes

dans une irritation et dans une anxiété profondes.

* * * * *

CHAPITRE XIII.

CORRESPONDANCE.

Madame de Hansfeld revint assez satisfaite de son entretien avec M. de

Brévannes. En songeant à la proposition qu'il lui avait faite de lui

présenter Berthe, Paula éprouvait des ressentiments étranges: d'abord,

sachant l'amour d'Arnold pour madame de Brévannes, elle avait voulu

jouer un perfide et méchant tour à M. de Brévannes, espérant jouir

ensuite de la confusion de M. de Hansfeld lorsqu'il serait reconnu par

Berthe (Paula ignorait qu'Arnold eût révélé son véritable nom à Pierre

Raimond).

Lorsqu'elle avait fait part à Iris de la prochaine présentation de

madame de Brévannes à l'hôtel Lambert, la bohémienne s'était écriée en

tressaillant de joie:

--Maintenant... vous n'avez plus rien à désirer... vos voeux seront

comblés quand il vous plaira de me faire un signe.

En vain Paula avait voulu forcer Iris à s'expliquer davantage; celle-ci

s'était renfermée dans un silence absolu après avoir seulement ajouté:

--Réfléchissez bien, marraine... vous me comprendrez.

La princesse avait réfléchi.

En arrêtant d'abord sa pensée sur M. de Hansfeld, elle s'était demandé

ce qu'il lui inspirait depuis qu'il l'avait soupçonnée des crimes les

plus horribles.... Elle ressentait autant de haine que de mépris contre

lui, haine contre l'homme capable de concevoir de tels soupçons, mépris

pour l'homme assez faible pour ne pas accuser hardiment celle qu'il

soupçonnait.

Paula était doublement injuste; elle oubliait qu'Arnold l'avait

passionnément aimée, et qu'il n'avait tant souffert que par suite de

cette lutte entre son amour et ses méfiances....

Chose étrange, elle n'avait jamais aimé son mari d'amour: elle était

passionnément éprise de M. de Morville, et pourtant elle se trouvait

blessée de l'amour du prince pour Berthe; rien de plus absurde, mais de

plus commun que la jalousie d'orgueil.

Si la pensée de madame de Hansfeld se reportait sur M. de Morville, à

l'instant ces trois mots sinistres flamboyaient à sa vue:

--_Si j'étais veuve_!...

Et elle n'osait pas s'avouer qu'elle eût été satisfaite si l'une des

tentatives d'Iris avait réussi.

Nous l'avons dit, rien de plus fatal que de familiariser sa pensée avec

de simples suppositions qui, réalisées, seraient des crimes; si

monstrueuses qu'elles paraissent d'abord, peu à peu l'esprit les admet

d'autant plus facilement qu'elles flattent davantage et incessamment les

intérêts qu'elles serviraient.

Cela est funeste... la vue continuelle d'une proie facile éveille les

appétits sanguinaires les plus endormis.

Rentrée chez elle, Paula réfléchit longtemps aux paroles mystérieuses

d'Iris, à propos de la présentation de Berthe à l'hôtel Lambert.

--«Maintenant vous n'avez plus rien à désirer... quand il vous plaira

vos voeux seront comblés.»

Un secret instinct lui disait que du rapprochement du prince, de M. de

Brévannes et de Berthe, il pouvait résulter de graves complications;

mais que pouvait y gagner son amour à elle, pour M. de Morville?

A ce moment, madame de Hansfeld fut interrompue par Iris.

--Que voulez-vous?--lui dit-elle brusquement.

--Marraine, un commissionnaire vient de m'apporter une enveloppe à mon

adresse; dans cette enveloppe était une lettre pour vous.

Paula prit la lettre et tressaillit.

Elle reconnut l'écriture de M. de Morville.

Ce billet contenait seulement ces mots:

«Les circonstances, madame, me forcent à un parti extrême.... J'adresse

à tout hasard ce billet à votre demoiselle de compagnie.... Un affreux

et dernier coup accable le malheureux auquel vous avez déjà daigné

tendre la main... il n'a pas désespéré de votre pitié... aujourd'hui

même avec ces paroles magiques: _Faust et Manfred_, vous pourrez sinon

le rendre à la vie... du moins adoucir son agonie.»

Un moment madame de Hansfeld ne comprit pas la signification de cette

lettre. Puis tout à coup s'adressant à Iris:

--Quel jour sommes-nous aujourd'hui?

--Jeudi, marraine.

--Jeudi... non, ce n'est pas cela...--se dit madame de Hansfeld--j'avais

cru... mais...--reprit-elle avec anxiété--n'est-ce pas aujourd'hui la

mi-carême?

--Oui, marraine... quelques masques ont passé dans la rue.

--Oh! je comprends... je comprends--s'écria madame de Hansfeld--et

courant à son secrétaire elle écrivit ces mots à la hâte:

«Ce soir, à minuit et demi, à l'Opéra, au même endroit que la dernière

fois, _Faust et Manfred_!... un ruban vert au camail du domino.»

Puis, cachetant et donnant cette lettre à Iris, elle lui dit:

--Voici la réponse, remettez-la....

Iris sortit.

* * * * *

Le soir, à minuit et demi, au bal de l'Opéra, Léon de Morville et madame

de Hansfeld, tous deux masqués comme ils l'étaient lors de leur première

entrevue, se rencontrèrent au fond du corridor des secondes loges à

gauche du spectateur, et entrèrent dans le salon de l'avant-scène où

avait eu lieu leur premier et leur dernier entretien.

* * * * *

CHAPITRE XIV.

LE MARIAGE.

Madame de Hansfeld fut épouvantée du changement des traits de M. de

Morville et de l'expression de douleur désespérée qui les contractait.

--Qu'y a-t-il donc, mon Dieu?--s'écria-t-elle en jetant son masque à ses

pieds.

--Un mot... d'abord--dit M. de Morville.--Je ne m'étais pas trompé;

cette mystérieuse amie... qui m'écrivait sans se faire connaître....

--C'était moi... oui; oui, votre coeur avait deviné juste... mais au nom

du ciel qu'y a-t-il; votre vie est-elle menacée?

--Tout est menacé, ma vie, ma raison, mon amour, mon honneur.

--Que dites-vous?...

--Je dis que je me tuerai... je dis que les passions les plus mauvaises

germent en moi... je dis que je ne me reconnais plus... je dis qu'à mon

amour pour vous je veux sacrifier tout ce qu'il y a de plus saint, de

plus sacré parmi les hommes... dussé-je être parjure et parricide.

--Mon Dieu! vous m'effrayez....

--Paula... m'aimez-vous... comme je vous aime?...

--Ne suis-je pas ici?...

--Vous m'aimez?...

--Oui... oh! oui....

--Paula... fuyons.... Venez... venez....

--Et vos serments?...

--Qu'importe!

--Et votre mère?

--Qu'importe!

--Ah!... que dites-vous?...

--Venez, vous dis-je.... Cet amour est fatal.... Notre destinée

s'accomplira....

--En grâce, calmez-vous.... Songez à ce que vous m'écriviez encore il y

a peu de jours: _Un obstacle insurmontable nous sépare_...

--Je ne veux songer à rien... je vous aime... je vous aime... je vous

aime.... Cet amour a subi toutes les épreuves, il a grandi dans le

silence, il a résisté à votre indifférence affectée, il a pénétré votre

tendresse cachée, il m'a rendu insouciant de ce que j'adorais,

dédaigneux de ce que j'honorais.... Il brûle mon sang, il égare ma

raison, il déborde mon coeur. Paula, si vous m'aimez, fuyons, ou je

meurs!...

--Mon Dieu! mon ami, croyez-vous être seul à souffrir ainsi?...

Souffrir... oh! non, maintenant je puis défier une vie de tourments...

je puis mourir... j'ai été aimée... comme j'avais rêvé d'être aimée...

aimée avec délire; aimée sans réflexion, sans scrupule, sans remords;

aimée avec tant d'aveuglement, que vous ne soupçonnez pas l'énormité des

sacrifices que vous m'offrez, la profondeur de l'abîme où vous voulez

nous précipiter....

--Paula, Paula, ne me parlez pas ainsi, vous me rendez fou; vous ne

savez pas... non, vous ne savez pas ce que c'est que l'entraînement

d'une seule pensée qui engloutit toutes les autres dans son courant

toujours plus large, plus rapide, plus profond.... Moi qui jusqu'ici

pouvais marcher le front haut... je ne l'ose plus... il y a des regards

que j'évite.

--Vous?... vous?...

--Savez-vous ce que je me suis dit bien souvent... depuis qu'un serment

dont je ne veux plus tenir compte maintenant m'a tenu éloigné de vous?

--Ne parlez pas ainsi.

--Eh bien! d'abord en songeant à la frêle santé de votre mari, je me

suis dit: M. de Hansfeld mourrait... je n'en serais pas affligé...

puis... sa vie... dépendrait de moi... que je le laisserais périr....

Puis j'ai été plus loin... j'ai... mais non, non je n'ose vous dire

cela... même à vous... je vous ferais horreur.... Ah! maudit soit le

jour... où pour la première fois cette pensée m'est venue.

Et M. de Morville cacha sa tête dans ses mains.

Les derniers mots qu'il venait de prononcer devaient retentir longtemps

dans le coeur de Paula.

Elle était à la fois épouvantée, et pourtant presque heureuse de

l'étrange complicité morale qui faisait partager ses voeux homicides

contre le prince par M. de Morville, lui, jusqu'alors si loyal et si

généreux. Dans ce bouleversement complet des principes de l'homme dont

elle était adorée, elle vit une nouvelle preuve de l'influence qu'elle

exerçait.

Mais par une de ces contradictions, un de ces dévouements si familiers

aux femmes, madame de Hansfeld se promit de tout faire pour éloigner

désormais, et pour toujours, des pensées pareilles de l'esprit de M. de

Morville, et cela parce que peut-être, de ce moment même, elle prenait

les résolutions les plus criminelles; quoi qu'il arrivât, elle ne

voulait pas que M. de Morville pût se reprocher un jour les voeux qu'il

avait faits dans un moment d'égarement.

M. de Morville était tombé la tête dans ses mains avec accablement;

madame de Hansfeld lui dit d'un ton doux et ferme:

--J'aurai du courage pour vous et pour moi... je vous rappellerai des

serments autrefois si puissants sur vous; la violence de votre amour

même ne doit pas vous les faire oublier. De grâce, revenez à vous...

vous parlez de nouveaux chagrins... quels sont-ils? votre mère est-elle

plus souffrante?

--Eh! qu'importe?...

--Ah! de grâce, ne parlez pas ainsi. Croyez-moi.... Une femme peut être

fière de voir son influence un moment supérieure aux plus nobles

principes... mais c'est à condition que ces principes reprendront leur

cours.... J'aurais horreur de vous et de moi si au lieu du coeur

généreux que j'ai surtout chéri je ne retrouvais maintenant qu'un coeur

égoïste et desséché... Serait-ce donc là le fruit de notre amour?

M. de Morville secoua tristement la tête.

--Hélas! je le crains--dit-il d'une voix sourde--je n'ai plus la force

de résister au courant qui m'emporte.... Rien de ce que je vénérais

autrefois n'est plus capable maintenant de m'arrêter.... Avant tout

votre amour.... Périsse le reste....

--Heureusement... j'aurai le courage qui vous manque....

--Ah! vous ne m'aimez pas....

--Je ne vous aime pas?... Mais laissons cela, dites-moi sous quelle

exaltation vous étiez lorsque vous m'avez écrit ce billet qui m'a si

fort alarmée et qui m'a fait venir ici... ce soir....

--Ne sachant comment vous l'adresser, j'ai compté sur la fidélité de

votre demoiselle de compagnie.... D'ailleurs ce billet n'était

compréhensible que pour vous seule.... Eût-il tombé entre les mains de

M. de Hansfeld, il ne vous eût pas compromise.

--J'ai reconnu là votre tact habituel.... Mais la cause de ce billet?...

--Votre sang-froid me fait honte.... Moi aussi j'aurai du courage.... Je

vous sais gré de me rappeler à moi-même.... Eh bien! voici ce qui vient

de nouveau m'accabler.... Hier ma mère... m'a fait appeler.... Elle

était plus faible et plus souffrante qu'à l'ordinaire.... Je n'ose

penser que depuis quelque temps je suis moins soigneux pour elle....

--Ah! vous ne savez pas le mal que vous me faites en parlant ainsi....

--Elle me dit après quelque hésitation qu'elle sentait ses forces

s'épuiser... qu'il lui restait peu de temps à vivre.... Elle attendait

de moi une preuve suprême de soumission à ses volontés.... Il s'agissait

de la tranquillité de ses derniers instants; je la priai de s'expliquer;

elle me dit qu'un de nos alliés, qu'elle me nomma, un de ses plus

anciens amis, avait une fille charmante et accomplie....

--Je comprends tout...--dit madame de Hansfeld avec fermeté.--En grâce,

continuez.

--Continuer.... Et que vous dirais-je de plus? ma mère a voulu me faire

promettre que mon mariage se ferait de son vivant, c'est-à-dire très

prochainement; j'ai refusé. Elle m'a demandé si j'avais à faire la

moindre objection sur la beauté, la naissance, les qualités de cette

jeune fille; j'ai reconnu, ce qui est vrai, qu'elle était accomplie de

tous points; mais j'ai signifié à ma mère que je ne voulais pas

absolument me marier.... Alors... elle s'est prise à pleurer; les

émotions vives lui sont tellement funestes, faible comme elle est...

qu'elle s'est évanouie.... J'ai cru, mon Dieu, que j'allais la perdre...

et j'ai retrouvé ma tendresse d'autrefois.... En revenant à elle, ma

mère m'a serré la main, et, avec une bonté navrante, elle m'a demandé

pardon de m'avoir contrarié par ses désirs... dont elle ne me

reparlerait plus.... Mais je le sais, je lui ai porté par mon refus un

coup douloureux.... Je n'ose en prévoir les suites.... Elle avait fondé

de si grandes espérances sur ce mariage!

Hier, son état a empiré; je l'ai trouvée profondément abattue; elle ne

m'a pas dit un mot relatif à cette union.... Mais, malgré son doux et

triste sourire, j'ai lu son chagrin dans son regard, je l'ai quittée le

coeur déchiré. Sa santé défaillante ne résistera pas peut-être à de si

violentes secousses. Eh bien! dites, Paula, est-il un sort plus

malheureux que le mien? J'ai la tête perdue. N'était-ce pas assez d'être

séparé de vous par un serment solennel? Il m'interdisait le présent,

mais il me laissait au moins l'avenir. Maintenant il faut pour rendre

l'agonie de ma mère plus douce, il faut que je me résigne à ce mariage

odieux, impossible, car il détruirait jusqu'aux faibles espérances qui

me restent.... Encore une fois, cela ne sera pas; non, non, mille fois

non. Paula, si vous m'aimez, si vous êtes capable de sacrifier autant

que je vous sacrifie, nous n'aurons pas à rougir l'un de l'autre.

--Non, car tous deux nous aurons foulé aux pieds nos serments et nos

devoirs--dit Paula en interrompant M. de Morville.

--Nous fuirons au bout du monde, et....

Paula Monti, Tome II ou L'Hôtel Lambert - histoire contemporaine · 第 6 / 11 段