Pierre Raimond était resté pensif pendant que M. de Hansfeld parlait;

peu à peu sa dure physionomie perdit son expression d'amertume et de

colère; un peu avant qu'Arnold eût cessé de parler, Pierre Raimond fit

même un signe de tête approbatif en regardant Berthe, comme pour

applaudir aux paroles de M. de Hansfeld. Berthe, les yeux baissés, était

dans une tristesse profonde; elle connaissait trop son père pour espérer

qu'après l'aveu du prince il consentirait encore à le recevoir; il lui

fallait donc renoncer à la seule consolation qui l'aidât à supporter ses

chagrins; cette idée était affreuse.

Après quelques moments de silence, Pierre Raimond tendit la main à M. de

Hansfeld et lui dit:

--Bien... très bien.... Vous triomphez de mes préventions... car vous

allez noblement au-devant d'un sacrifice... qui devra vous coûter autant

qu'à nous... et il nous coûtera beaucoup....

--Je ne dois donc plus vous revoir?--dit tristement Arnold....

--Cela est impossible.... J'ai pu accueillir chez moi mon sauveur et

lier avec lui une amitié que notre égalité de position autorisait....

Confiant dans la loyauté de l'homme qui m'avait sauvé la vie, j'ai pu

voir sans scrupules son affection honnête et pure pour ma fille... mais

de tels rapports ne peuvent plus durer maintenant.... Un pauvre artisan

comme moi ne fréquente pas de princes. Enfin, je puis pardonner la ruse

dont vous vous êtes servi pour entrer chez moi; mais ce serait

l'approuver que de souffrir désormais vos visites.

--Mon Dieu! croyez....

--Je crois que cette séparation vous sera pénible... bien pénible... pas

plus qu'à nous, pourtant....

--Oh! non...--murmura Berthe, qui ne put retenir ses larmes.

--Et encore--reprit Pierre Raimond--vous avez, vous, les plaisirs de

votre rang....

--Les plaisirs... le croyez-vous?

--Les devoirs... si vous voulez. Vous avez à faire oublier à votre femme

les chagrins que vous lui avez causés, et, pour une âme généreuse,

c'est une occupation noble et grande. Mais nous... que nous reste-t-il

pour remplacer une intimité bien chère à notre coeur? Tant que j'aurai

cette pauvre femme auprès de moi, je vous regretterai moins; mais

lorsque je serai seul! Ma fille elle-même devenait presque insouciante

des chagrins qui l'accablaient chez elle, en songeant à la joie douce et

calme qui l'attendait ici.... Maintenant, encore une fois, que lui

reste-t-il? les regrets d'un passé qu'il aurait mieux pour elle valu ne

pas connaître.

--Mon père, j'aurai du courage--reprit Berthe.--Ne me restez-vous pas?

--Oui... et nous parlerons souvent de lui... je te le promets--ajouta le

vieillard en tendant la main à Arnold, qui la serra tendrement dans les

siennes.

--Allons, du courage, monsieur Arnold--dit Berthe en tâchant de sourire

à travers ses larmes.--Mon père vous l'a dit: nous ne vous oublierons

jamais; nous parlerons bien souvent de vous. Adieu... et pour toujours,

adieu....

M. de Hansfeld pouvait à peine contenir son émotion; il répondit d'une

voix altérée:--Adieu, et pour toujours adieu.... Croyez... et....

Mais il ne put achever; les sanglots étouffèrent sa voix, et il cacha sa

figure dans ses mains.

--Vous le voyez--dit-il après un moment de silence à Pierre Raimond qui

le contemplait tristement--faible... toujours faible.... Que vous devez

me mépriser, homme rude et stoïque....

Sans lui répondre, Pierre Raimond s'écria tout-à-coup:

--Mon Dieu! maintenant j'y songe... votre femme est innocente... soit...

mais ce crime si obstinément répété... qui l'a commis? A Trieste, ici,

des étrangers pouvaient en être accusés... mais en voyage, dans cette

auberge, il faut que ce soit quelqu'un de votre maison, à moins d'une

coïncidence extraordinaire.

--Je me suis fait aussi cette question, et elle est demeurée pour moi

inextricable.... En voyage, nous n'étions accompagnés que de trois

personnes: un vieux serviteur qui m'a élevé, une jeune fille recueillie

par madame de Hansfeld, mon chasseur qui nous servait de courrier et que

j'ai depuis très longtemps à mon service. Soupçonner mon vieux Frantz ou

une jeune fille de dix-sept ans d'un crime si noir, si inutile, serait

absurde; il ne resterait donc que le chasseur.... Mais quoique bon et

dévoué, si vous connaissiez la bêtise de ce malheureux garçon, vous

comprendriez que, plutôt que de le croire coupable, j'accuserais mon

vieux Frantz ou la demoiselle de compagnie de ma femme.

--Mais cependant... ces tentatives....

--Tenez, mon ami, mes injustes soupçons m'ont déjà causé trop de

malheurs pour que j'ose encore en avoir....

--Mais ces tentatives sont réelles.... Si on les renouvelle?

--Tant mieux.... Hier je les aurais redoutées... aujourd'hui j'irais au

devant....

--Ah! monsieur Arnold... et les amis qui vous restent.... Comment! vous

ne ferez aucune perquisition pour découvrir le coupable?

--Aucune.... A quoi bon?... Ne viens-je pas de vous dire: _Adieu... et

pour toujours_?

Et M. de Hansfeld sortit désespéré.

* * * * *

CHAPITRE XI.

LE RENDEZ-VOUS.

Ce matin-là même M. de Brévannes devait rencontrer madame de Hansfeld au

Jardin-des-Plantes.

Il s'y rendit vers onze heures.

La lecture du _livre noir_, ce mystérieux confident des plus intimes

pensées de Paula, avait donné au mari de Berthe presque des espérances;

les secrets qu'il croyait avoir surpris se résumaient ainsi:

«Madame de Hansfeld se reprochait de ne pas haïr assez M. de Brévannes,

meurtrier de Raphaël.

«Le prince la rendait si malheureuse, qu'elle désirait sa mort.»

Iris avait surtout recommandé à M. de Brévannes de ne faire en rien

soupçonner à la princesse qu'il connaissait, pour ainsi dire, ses plus

secrètes pensées.

Ce conseil servait trop les intérêts de M. de Brévannes pour qu'il ne le

suivît pas scrupuleusement.

--Madame de Hansfeld venait à cette entrevue avec moins de sécurité que

M. de Brévannes; elle le savait capable de la calomnier indignement; la

portée de ses calomnies pouvait être terrible et arriver jusqu'à M. de

Morville.

Paula devait donc beaucoup ménager cet homme qui lui inspirait une

aversion profonde, et lui témoigner une menteuse bienveillance, afin de

paralyser pendant quelque temps ses médisances.

Mais madame de Hansfeld ne s'abusait pas.... Du moment où M. de

Brévannes se verrait joué, il se vengerait par la calomnie, et sa

vengeance pouvait avoir une funeste influence sur l'amour de M. de

Morville.

Le plus léger soupçon devait être mortel à cet amour idéal,

désintéressé, romanesque, et surtout basé sur une estime et sur une

confiance réciproques.

Madame de Hansfeld se rendit au Jardin-des-Plantes avec Iris, malgré

l'horreur que lui inspiraient les crimes de cette jeune fille. Elle

n'avait pu se passer d'elle dans cette circonstance.

Onze heures sonnaient lorsque Paula et la bohémienne arrivèrent au pied

du labyrinthe; le froid était vif, le jour pur et beau; dans cette

saison les promeneurs sont rares, surtout en cet endroit; les deux

femmes atteignirent le fameux _cèdre_ sans rencontrer personne.

M. de Brévannes était depuis une demi-heure assis au pied de cet arbre

immense; il se leva à la vue de madame de Hansfeld.

Celle-ci cacha difficilement son émotion; après plusieurs années elle

revoyait un homme qu'elle avait tant de raisons de détester. Son coeur

battit avec violence, elle dit tout bas à Iris de ne pas la quitter.

M. de Brévannes, vain et orgueilleux, interpréta cette émotion à son

avantage; il contemplait avec ravissement l'admirable figure de Paula,

que le froid nuançait des plus vives couleurs. Sa taille charmante se

dessinait à ravir sous une robe de velours grenat fourrée d'hermine.

Le mari de Berthe se laissait entraîner aux plus folles espérances en

songeant qu'à force d'opiniâtreté il avait obtenu un rendez-vous de

cette femme, qui réunissait tant de grâces à tant de dignité, tant de

charmes à une si haute position sociale; ce qui, pour M. de Brévannes,

n'était pas la moindre des séductions de la princesse.

Plein d'espoir et d'amour, il s'approcha de Paula et lui dit

respectueusement:

--Avec quelle impatience, madame, j'attendais ce moment.... Combien je

vous sais gré... de votre excessive bonté pour moi!

--Vous savez mieux que personne, monsieur, par qui cette démarche m'est

imposée--dit amèrement la princesse en faisant allusion aux menaces de

M. de Brévannes.

--Je vous comprends, madame--dit M. de Brévannes;--mais si vous saviez

dans quel égarement peut vous jeter une passion violente à laquelle on

est en proie depuis des années? Ah! que de fois je me suis souvenu avec

délices de ce temps où je vous voyais chaque jour... où, à l'abri de

l'amour que je feignais pour votre tante....

--Assez, monsieur... assez... vous ne m'avez pas sans doute demandé cet

entretien pour me parler d'un passé... que pour tant de raisons vous

devez tâcher d'oublier.

--L'oublier... le puis-je? Ce souvenir a effacé tous les souvenirs de ma

vie.

--Veuillez me répondre, monsieur. En insistant avec tant d'opiniâtreté

pour obtenir ce rendez-vous, quel était votre but?

--Vous parler de mon amour plus passionné que jamais, vous intéresser...

presque malgré vous, aux tourments que je souffre....

--Écoutez, monsieur de Brévannes--dit froidement Paula en

l'interrompant--il y a deux ans, vous m'avez une fois parlé de votre

amour... je ne vous ai pas cru.... Le silence que vous avez ensuite

gardé sur cette prétendue passion m'a prouvé que voire aveu était sans

conséquence.... Lorsqu'on m'a dit votre obstination à me rencontrer ici,

j'ai attribué ce désir à un tout autre motif que celui de me parler d'un

amour qui m'offense et qui me rappelle d'atroces calomnies....

--Eh bien! je ne vous parlerai plus de cet amour... je me contenterai de

vous aimer sans vous le dire.... Attendant tout du temps, de la

sincérité du sentiment que je vous porte, permettez-moi seulement de

vous voir quelquefois.... J'aurais pu demander à l'un de nos amis

communs de vous être présenté; j'ai préféré d'attendre votre agrément

avant de tenter cette démarche.

--Je ne reçois que quelques personnes de mon intimité, monsieur--reprit

sèchement Paula.--M. de Hansfeld vit très seul... il m'est impossible...

surtout après votre étrange aveu, de changer en rien mes habitudes.

M. de Brévannes ne put réprimer un mouvement de dépit et de colère qui

rappela à madame de Hansfeld qu'elle devait ménager cet homme; elle

ajouta d'un ton plus familier:

--Songez, de grâce, à tout ce qui s'est passé à Florence... et avouez

qu'il m'est impossible de vous recevoir... lors même que je le

désirerais.

Ces derniers mots, seulement dits par madame de Hansfeld pour adoucir

l'effet de son refus, parurent à M. de Brévannes fort encourageants. Il

se souvint à propos des confidences du _livre noir_, et prit la

froideur contrainte de la princesse pour de la réserve et de la

dissimulation à l'endroit d'un amour qu'elle ne voulait pas s'avouer

encore; il crut devoir ménager ces scrupules, certain qu'après quelques

refus de pure convenance, Paula lui accorderait les moyens de la voir.

M. de Brévannes reprit:

--Je n'ose vous supplier encore, madame, de permettre que je vous sois

présenté. Pourtant... quel inconvénient y aurait-il? croyez-moi, loin

d'abuser de cette faveur... j'en userais avec la plus extrême

réserve....

--Je vous assure, monsieur, que cela est impraticable.... Sous quel

prétexte d'ailleurs?... que dirais-je à M. de Hansfeld?

--Que j'ai eu l'honneur de vous connaître en Italie.... Et puis, un

homme marié--ajouta-t-il en souriant--n'inspire jamais de défiance. Je

pourrais même, et seulement pour la forme, avoir l'honneur de vous

amener madame de Brévannes... quoiqu'elle ne soit pas digne de vous

occuper un moment.

Cette proposition de M. de Brévannes frappa vivement Paula.

Sachant le prince très épris de Berthe, elle ne put dissimuler un

sourire d'ironie en entendant M. de Brévannes parler de présenter sa

femme à l'hôtel Lambert.

Un vague pressentiment dont madame de Hansfeld ne put se rendre compte,

lui dit que cette circonstance pourrait peut-être servir un jour sa

haine contre M. de Brévannes. Elle reprit avec un embarras affecté:

--Si cela était possible... j'aurais le plus grand plaisir à connaître

madame de Brévannes... car j'ai beaucoup de raisons pour croire que vous

la jugez trop sévèrement. Aussi, dans le cas où il me serait permis de

vous recevoir, ce serait uniquement, entendez-vous bien, uniquement à

cause de madame de Brévannes; je vous en préviens, monsieur.

--Il en est toujours ainsi, les femmes n'ont pas de meilleure amie que

celle à qui elles enlèvent un mari; elle s'est trahie--se dit M. de

Brévannes--et il reprit tout haut:

--Vous sentez, madame, combien je serais heureux de tout ce qui pourrait

rendre mes relations avec vous plus suivies; permettez-moi donc alors,

pour l'amour de madame de Brévannes--dit-il avec un nouveau sourire--de

vous la présenter en vous demandant la permission de l'accompagner

quelquefois.

--Très rarement, monsieur, surtout dans les premiers temps de ma liaison

avec madame de Brévannes--ajouta madame de Hansfeld après un moment

d'hésitation.

--Je ne veux pas chercher les raisons qui vous obligent à agir ainsi,

madame... mais je m'y soumets.

Et il pensa:

--C'est un chef-d'oeuvre d'habileté sans doute; le prince est jaloux;

elle veut d'abord éloigner les soupçons de son mari, et capter la

confiance de ma femme.

--A ces conditions--reprit madame de Hansfeld en baissant les yeux--je

vous permettrais de me présenter madame de Brévannes... mais il serait

formellement entendu que désormais vous ne me diriez jamais un mot...

d'un amour aussi vain qu'insensé.

--Je demanderais une modification à cette clause, madame.... Je

m'engagerais à faire tout au monde pour vous oublier... seulement, afin

de m'encourager et de me fortifier dans ma bonne résolution, vous me

permettriez quelquefois de venir vous instruire des résultats de mes

efforts... et comme selon vos désirs je ne vous verrais que très

rarement chez vous... vous daigneriez peut-être quelquefois m'accorder

les moyens de vous rencontrer ailleurs?

--Monsieur....

--Seulement pour m'entendre vous dire que je tâche de vous oublier....

Le sacrifice que je fais n'est-il pas assez grand pour que vous

m'accordiez au moins cette compensation?

--C'est une étrange manière d'oublier les gens que celle-là... Mais si

vous la croyez d'un effet certain, monsieur... un jour peut-être je

consentirai à revenir ici.

--Ah! madame, que de bontés!

--Mais prenez garde, si je ne suis pas satisfaite des progrès de votre

indifférence, vous n'obtiendrez pas une seule entrevue de moi.

--Je crois pouvoir vous promettre, madame, que vous n'aurez pas à

regretter la grâce que vous m'accordez....

Après un moment de silence, Paula reprit:

--Vous devez trouver surprenant, monsieur, qu'après ce qui s'est

autrefois passé entre nous....

--Madame....

--Je n'en veux pas dire davantage.... Un jour vous saurez le motif de ma

conduite et de ma générosité... Mais il se fait tard, je dois

rentrer.... Dites-moi quelle est la personne qui me présentera madame de

Brévannes?

--Madame de Saint-Pierre, cousine de M. de Luceval. Elle avait bien

voulu m'offrir ses bons offices.

--Je la rencontre, en effet, assez souvent dans le monde. Rappelez-lui

donc cette promesse, monsieur... et j'accueillerai sa demande....

--Vous vous retirez déjà?... Mon Dieu! j'aurais tant de choses à vous

dire.... Encore un mot, encore... de grâce!...

--Impossible.... Iris, venez....

La jeune fille revint auprès de sa maîtresse, et descendit les rampes du

labyrinthe après avoir échangé un regard d'intelligence avec M. de

Brévannes.

Le mari de Berthe devait être d'autant plus dupe du stratagème d'Iris

au sujet du _livre noir_, que, par suite des révélations de la

bohémienne au sujet de l'infidélité de Raphaël, Paula n'avait pas

témoigné l'horreur qu'elle aurait dû ressentir à la vue du meurtrier de

son fiancé.

Cette circonstance donnait une nouvelle autorité au recueil des _pensées

intimes_ de madame de Hansfeld.

M. de Brévannes, aussi glorieux que ravi de l'empressement de madame de

Hansfeld à se rapprocher de Berthe, se crut le seul et véritable motif

de cette liaison, qui devait sans doute, plus tard, assurer et faciliter

ses relations journalières avec Paula.

En attendant avec une vive et confiante impatience le moment de

connaître par le livre noir l'impression _vraie_ que cette entrevue

avait causée à madame de Hansfeld, M. de Brévannes rentra donc chez lui

le coeur léger et content.

Peu de temps auparavant, Berthe était revenue de chez son père triste

et accablée; elle venait de voir M. de Hansfeld, sans doute pour la

dernière fois; il lui fallait à tout jamais renoncer aux doux et beaux

rêves dont elle s'était bercée.

Apprenant que sa femme était chez elle, M. de Brévannes s'y rendit à

l'instant même.

* * * * *

CHAPITRE XII.

PROPOSITIONS.

M. de Brévannes ne réfléchit pas un moment à tout ce qu'il y avait

d'humiliant et d'odieux dans le rôle qu'il préparait à sa femme; nulle

considération, nul scrupule ne pouvait empêcher cet homme d'aller droit

à son but.

Dans cette circonstance, en songeant à se servir de Berthe comme d'un

moyen, il se dit avec une sorte de forfanterie cynique:--Voici la

première fois que mon mariage m'aura été bon à quelque chose.

Il crut néanmoins nécessaire de prendre envers sa femme un ton moins dur

que d'habitude pour la décider à se laisser présenter à la princesse de

Hansfeld. Berthe allait peu dans le monde; elle était fort timide; or,

s'attendant à quelques difficultés de sa part, il préférait les vaincre

par la douceur, ses menaces pouvant rester vaincues devant un refus

obstiné de sa femme.

Celle-ci s'attendait si peu à la visite de son mari, qu'elle donnait un

libre cours à ses larmes en pensant à M. de Hansfeld qu'elle ne devait

plus revoir.

Pour la première fois elle sentait à quel point elle l'aimait. Elle

avait le courage de ne pas maudire cette séparation cruelle, en songeant

au trouble qu'une passion coupable aurait apporté dans sa vie. Ne voyant

plus Arnold, du moins elle serait à l'abri de tout danger.

Une _consolation_ pareille coûte toujours bien des larmes; aussi la

jeune femme eut-elle à peine le temps d'essuyer ses yeux avant que son

mari fût près d'elle.

Berthe avait assez de sujets de chagrin pour que M. de Brévannes ne

s'étonnât pas de la voir pleurer; il fut néanmoins contrarié de ces

larmes, car il ne pouvait, sans transition, parler à sa femme des

plaisirs du monde et de sa présentation à madame de Hansfeld. Réprimant

donc un léger mouvement d'impatience, il dit doucement à Berthe, en

n'ayant pas l'air de s'apercevoir de sa tristesse (cela rendait la

transition d'autant plus rapide):

--Pardon... ma chère amie.... Je vous dérange..

--Non... non, Charles... vous ne me dérangez pas--dit Berthe en essuyant

de nouveau ses larmes, qu'elle se reprochait presque comme une faute.

--Ce matin, vous avez vu votre père?

--Oui... vous m'avez permis d'y aller... quand je....

--Oh!...--dit M. de Brévannes en interrompant Berthe--ce n'est pas un

reproche que je vous fais. Je n'aime pas le caractère de votre père, il

me serait impossible de vivre avec lui; mais je rends justice à sa

loyauté, à l'austérité de ses principes, et je suis parfaitement

tranquille quand je vous sais chez lui.

Berthe n'avait rien à se reprocher; pourtant son coeur se serra comme si

elle eût abusé de la confiance de son mari, qui, pour la première fois

depuis bien longtemps, lui parlait avec bonté; elle baissa la tête sans

répondre.

M. de Brévannes continua:

--Et puis, enfin, ces visites à votre père sont vos seules

distractions... depuis notre arrivée à Paris.... A l'exception de cette

première représentation des Français, vous n'êtes allée nulle part...;

aussi je songea vous tirer de votre solitude....

--Vous êtes trop bon, Charles; vous le savez, j'aime peu le monde... je

suis accoutumée depuis longtemps à la vie que je mène. Ne vous occupez

donc pas de ce que vous appelez mes plaisirs....

--Allons, allons, vous êtes une enfant, laissez-moi penser et décider

pour vous à ce sujet-là... Vous ne vous en repentirez pas....

--Mais, Charles....

--Oh! je serai très opiniâtre... comme toujours, et plus que jamais; car

il s'agit de vous être agréable... malgré vous. Oui... une fois votre

première timidité passée, le monde, qui vous inspire tant d'effroi, aura

pour vous mille attraits....

Berthe regardait son mari, toute surprise de ce changement

extraordinaire dans son accent, dans ses manières. Il lui parlait avec

une douceur inaccoutumée au moment même où elle se reprochait de porter

une trop vive affection à M. de Hansfeld. L'angoisse, nous dirons

presque le remords de la jeune femme, augmentait en raison de

l'apparente bienveillance de son mari; elle répondit en rougissant:

--En vérité, Charles, je suis bien reconnaissante de ce que vous voulez

faire pour moi.. je m'en étonne même.

--Pauvre chère amie, sans y songer, vous m'adressez là un grand

reproche.

--Oh! pardon, je ne voulais pas....

--Mais ce reproche, je l'accepte, car je le mérite.... Oui, depuis notre

retour je vous ai assez négligée pour que la moindre prévenance de ma

part vous étonne.... Mais, patience, j'ai ma revanche à prendre.... Ce

n'est pas tout; on me croit un Othello; on croit que c'est par jalousie

que je cache mon trésor à tous les yeux; je veux répondre à ces

malveillants en conduisant mon trésor beaucoup dans le monde cet hiver,

et prouver ainsi que vous m'inspirez autant d'orgueil que de confiance.

--Je ne puis répondre à des offres si gracieuses qu'en les acceptant,

quoiqu'à regret et seulement pour vous obéir... car je préférerais

beaucoup la solitude; et, si vous me le permettiez, Charles, je vivrais

comme par le passé...

--Non, non, je vous l'ai dit; je serai aussi opiniâtre que vous....

--Eh bien! soit, je ferai ce que vous désirez; seulement soyez assez bon

pour me promettre de ne pas me forcer de m'amuser trop--dit Berthe en

souriant tristement.--J'irai dans le monde puisque vous le désirez

vivement... mais pas trop souvent, n'est-ce pas?

--Soyez tranquille; lorsque vous y serez allée quelquefois, ce sera moi

qui, j'en suis sûr, serai obligé de modérer vos désirs d'y retourner.

--Oh! ne craignez pas cela, Charles.

--Vous verrez, vous verrez.

--Je me trouve si gênée chez les personnes que je ne connais pas; il me

semble voir partout des regards malveillants.

--Vous êtes beaucoup trop jolie pour ne pas exciter l'envie et la

malveillance des femmes; mais l'admiration des hommes vous vengera. Sans

compter que parmi les personnes auxquelles je veux vous présenter, il en

est de si hautement placées, de si exclusives même, que votre admission

chez elles fera bien des jaloux.

--Que voulez-vous dire, Charles?

--Vous allez le savoir, ma chère amie, et je me fais une joie de vous

l'apprendre. Je suis ravi de vous voir entrer si bien dans mes vues; je

m'attendais, je vous l'avoue, à avoir plus de résistance à vaincre....

--Si j'ai cédé si vite... c'est par crainte de vous déplaire. Dites un

mot, et vous verrez avec quelle facilité je renoncerai à des plaisirs

sans doute bien enviés.

--Certes, je ne dirai pas ce mot, ma chère amie; loin de là, j'en dirai

un qui, au contraire, vous empêcherait de renoncer à ces vaines joies du

monde dont vous semblez faire si bon marché.

--Comment! ce mot....

--Vous souvenez-vous, de cette première représentation aux Français?

--Oui, sans doute.

--Je veux dire, vous souvenez-vous des choses qui ont le plus attiré

l'attention du public, non pas sur la scène, mais dans la salle?

--L'étrange coiffure de madame Girard, d'abord.

--Le sobieska, sans doute? Mais ensuite....

Berthe était si loin de s'attendre à ce qu'allait lui dire son mari,

qu'elle chercha un moment dans sa pensée et répondit:

--Je ne sais.... Madame la marquise de Luceval?

--Vous approchez à la fois et de la vérité et de la loge de la personne

dont je veux parler.

--Comment cela?

--Dans la loge voisine de celle de madame de Luceval, n'y avait-il pas

une belle princesse étrangère dont tout le monde parlait avec

admiration?

--Une princesse étrangère!--répéta machinalement Berthe, dont le coeur

se serra par un pressentiment indéfinissable.

Paula Monti, Tome II ou L'Hôtel Lambert - histoire contemporaine · 第 5 / 11 段