violente douleur; je ne pus me résigner à rester dans l'ignorance de
votre vie et à recevoir seulement de temps à autre quelque froide lettre
de vous. A force de prières, je parvins à obtenir d'Inès, votre
camériste, qu'elle me tiendrait au courant de vos actions. Vous ne savez
pas ce qu'il m'a fallu de persévérance, de promesses, de séductions pour
intéresser à mon désir cette indifférente fille, et l'amener à m'écrire
presque chaque jour.... Par cela... jugez ce qu'est mon attachement pour
vous.
--Je ne sais s'il faut l'exécrer, la plaindre ou l'admirer--se dit
Paula.
--Peut-être je mérite à la fois la pitié, la haine et
l'admiration--reprit Iris.--Mais écoutez encore.... Par Inès, je sus que
Charles de Brévannes vous obsédait de soins, que le bruit public vous
accusait de l'aimer, mais que cela était faux.... Vous ne songiez qu'à
Raphaël, dont vous parliez presque toujours avec votre tante en présence
d'Inès.... Pendant ce temps Raphaël vous trompait....
--Raphaël!... oh! tu mens... tu mens....
--Il vous trompait, vous dis-je, vous en aurez la preuve. Il était venu
à Venise pour dégager sa parole; il était fiancé avec une jeune Grecque
de Zante... nommée Cora.... Je vous le prouverai.... Il connaissait
votre confiance en moi, il m'attribuait sur vous une influence que je
n'avais pas.... Ce fut donc à moi qu'il fit les premiers aveux de sa
trahison, en me suppliant de vous en instruire avec tous les ménagements
possibles. De moi... ce coup devait vous paraître moins cruel.
--Mais son duel avec Brévannes?
--Tout à l'heure... laissez-moi continuer. En entendant les lâches et
parjures paroles de Raphaël... je fus à la fois joyeuse et courroucée.
--Joyeuse?
--Oui, car je hais presque autant ceux qui vous aiment que ceux qui vous
sont ennemis.
--Mais c'est le démon... que cette insensée.... Ah! maudit soit le jour
où je t'ai rencontrée sur mon chemin!...
--Maudit soit ce jour pour nous deux peut-être. En apprenant la trahison
de Raphaël, je fus donc joyeuse et courroucée; pour vous venger à
l'instant, là... sous mes yeux, je dis à Raphaël qu'il avait tort de
prendre de tels ménagements; que vous l'aviez dès longtemps imité, sinon
prévenu dans son insouciance, car, depuis votre arrivée à Florence,
vous étiez la maîtresse d'un Français, de Charles de Brévannes....
--Mais Inès t'avait écrit le contraire....
--Mais elle m'avait aussi écrit que les apparences étaient contre vous,
et que le bruit public vous accusait.... Je ne croyais que porter un
coup douloureux à l'amour-propre de Raphaël: mon attente fut
dépassée.... L'orgueil des hommes est si féroce que ce traître, qui vous
avait sacrifiée, se révolta en se croyant trompé à son tour. J'irritai
encore sa colère. La vanité offensée fit ce que l'amour n'avait pu
faire.... Raphaël partit furieux pour Venise avec Osorio, afin de se
venger de votre prétendu parjure. Oui... cet homme qui naguère oubliait
sans remords ses promesses les plus saintes, parce qu'il se croyait
éperdument aimé de vous, se reprit d'une folle passion lorsqu'il se vit
dédaigné. Vous savez le reste... comment son erreur fut encore augmentée
par la fatuité de Brévannes... qui le tua après l'avoir convaincu de
votre infidélité...
--Cela est-il possible, mon Dieu!
--Ces preuves de la trahison de Raphaël, je vous les donnerai... vous
dis-je.... Elles consistent dans une lettre pour vous qu'il m'avait
apportée à Venise, et dans laquelle il vous prévenait de son prochain
mariage avec cette Grecque.... Après le duel, Osorio m'écrivit pour me
supplier de ne pas vous remettre cette lettre, voulant venger son ami en
vous laissant croire que vous étiez la seule coupable, et que Raphaël
vous avait toujours aimée, ainsi qu'il vous l'écrivait dans son dernier
billet.
--Mais pourquoi m'as-tu laissée à mes remords?... Pourquoi, en me voyant
rester si longtemps fidèle au souvenir d'un homme qui m'avait trompée...
ne m'as-tu pas dit qu'il était indigne de moi?...
--Pourquoi?...
--Oui.
--Parce que j'aimais mieux vous voir éprise d'un mort... que d'un
vivant.
--Et lorsque je te faisais part de mes scrupules d'aimer M. de Morville,
et d'être ainsi infidèle au souvenir de Raphaël, pourquoi d'un mot
n'as-tu pas fait évanouir mes regrets?
--Je vous le répète... parce que j'aimais mieux vous voir éprise d'un
mort que d'un vivant... et puis j'espérais que le souvenir de Raphaël
surmonterait votre amour pour M. de Morville.
--Mais tu le hais donc aussi, M. de Morville?--s'écria madame de
Hansfeld, reculant épouvantée de ce que le génie infernal de cette fille
pouvait imaginer et exécuter.
Avant de répondre, Iris resta quelques moments silencieuse, puis elle
reprit d'un air sombre:
--Je vous l'ai dit... ceux qui vous aiment et que vous aimez, je les
hais presque autant que vos ennemis.... Cela est mon sentiment, cela est
mon impression.
--Ainsi, M. de Morville....
--Mais parce que je suis jalouse de votre affection--reprit Iris en
interrompant sa maîtresse--mais parce que je souffre... oh! bien
cruellement, de vous voir dépenser des trésors d'attachement pour des
êtres qui ne vous chérissent pas comme moi... il ne s'ensuit pas que je
pousse l'égoïsme jusqu'à vouloir vous priver d'un bonheur, par cela
seulement que ce bonheur fait mon désespoir; non, non. Quelquefois, dans
mes mauvais jours..., j'ai de ces pensées; mais je les chasse.
--Ainsi--reprit madame de Hansfeld avec amertume--vous me permettez
d'aimer M. de Morville?...
--Je ferai mieux que cela--dit la bohémienne en jetant un regard perçant
sur sa maîtresse.
Sans pouvoir se rendre compte ni de ce qu'elle éprouvait, ni de la
signification de ce regard, madame de Hansfeld baissa la tête et rougit.
Iris reprit d'un ton plus humble:
--Maintenant que je vous ai dit, marraine, ce qui concernait Raphaël...
je dois vous dire... ce qui concerne le prince....
--Elle va tout avouer... enfin--dit la princesse.
* * * * *
CHAPITRE IX.
RÉVÉLATIONS.
Après un moment de silence, Iris reprit, en attachant son regard
scrutateur sur madame de Hansfeld:
--Vous n'aviez épousé le prince qu'avec regret, et pour assurer un
avenir à votre tante; plusieurs fois vous me l'avez dit.
--Cela est vrai....
--Vous m'avez dit encore que, grâce à la générosité de M. de Hansfeld,
la plus grande partie de sa fortune devait vous appartenir après sa
mort....
--Ah! malheureuse... vous m'épouvantez.... Ainsi ces tentatives
réitérées....
Sans répondre à sa maîtresse, Iris continua.
--Peu de temps après votre mariage, votre tristesse a redoublé... Je
n'ai plus hésité, et un soir, à Trieste, sans que personne me vît...
dans une tasse de lait....
--Mais vous êtes un monstre!
--J'avais pris mes précautions.... Si le crime eût été découvert, moi
seule pouvais être accusée... et d'ailleurs je me serais avouée la seule
coupable.
--C'est horrible! horrible!... Et vous n'avez pas reculé devant
l'énormité du crime que vous alliez commettre?
--Vous désiriez être veuve....
--Vous l'ai-je jamais dit? me l'étais je seulement dit à moi-même?
--Vous regrettiez de vous être mariée... je vous rendais votre
liberté...
--Mais vous n'avez donc aucune notion du mal et du bien?
--Le bien... c'est votre bonheur;... le mal... c'est votre chagrin....
--Qui pourrait croire, mon Dieu! à cette sauvage et féroce
exaltation.... Comment votre main n'a-t-elle pas tremblé? comment
avez-vous pu méditer un tel crime? Comment surtout avez-vous pu
récidiver?
--Après la première tentative... vous avez été encore plus triste que
d'habitude.... Vous vous êtes souvent plainte à moi de tout ce que vous
faisait souffrir l'inégalité du caractère du prince; devant moi bien
souvent vous avez maudit le jour où vous aviez consenti à ce mariage;
quelquefois même, en déplorant votre triste existence, vous regrettiez
de n'être pas morte.... Alors une seconde fois j'ai voulu le tuer...
dans cette auberge isolée; je m'étais introduite dans sa chambre par le
balcon de la fenêtre entr'ouverte; je l'avais presque refermée en m'en
allant, après le coup manqué...
--Non, non, je ne puis croire à ce que j'entends... si jeune... et un
pareil sang-froid, un tel endurcissement....
--Si vous saviez la douleur que je ressens de vos douleurs... si vous
saviez combien vos larmes retombent brûlantes sur mon coeur... vous
comprendriez mon sang-froid, mon endurcissement, comme vous dites....
Oui... si vous saviez à quel point la vie me pèse depuis que j'ai la
conviction d'être si peu pour vous... vous comprendriez que j'ai voulu
assurer votre bonheur en risquant une vie qui m'est indifférente. Si je
n'ai pas tenté plus souvent, c'est que le prince s'est entouré de telles
précautions....
--Assez!... assez! tu me fais horreur.... Et maintenant?... que vais-je
faire? j'ai l'aveu de ton crime....
--Peu m'importe.
--Croyez-vous que je puisse à cette heure vous garder près de moi...
vous qui trois fois avez tenté de donner la mort à l'homme généreux et
bon qui simulait la folie pour ne pas m'accuser?
--Maintenant comme autrefois... vous désirez la mort de cet homme
généreux et bon....
--Taisez-vous....
--S'il mourait, vous épouseriez M. de Morville....
Paula resta un moment comme écrasée sous ces foudroyantes paroles; puis
elle reprit avec indignation:
--Et qui vous donne le droit de scruter ma pensée? Et parce que la mort
de M. de Hansfeld me rendrait la liberté, est-ce une raison pour que je
la désire?
--Oui... vous la désirez....
--Sortez! sortez!...
--Oh! grâce! grâce! marraine...--dit Iris en tombant à genoux devant
Paula.--Puis elle continua d'une voix déchirante:--Je suis bien
coupable, je suis bien criminelle; je sais toute l'étendue, toutes les
conséquences des actions que j'ai commises; j'ai agi avec réflexion....
Mais, je vous le répète, pour moi, le mal, c'est votre chagrin; le bien,
c'est votre bonheur... peu m'importe le reste! Pourquoi donc me
chasseriez-vous? Est-ce pour moi que j'ai cherché à commettre les crimes
qui vous épouvantent? N'était-ce pas avant tout... vous, et toujours
vous, que je voulais servir?...
--Mais, me servir par de tels moyens... c'était me rendre votre
complice!
--Eh bien! je me repens... je vous demande pardon à genoux... mais ne me
chassez pas; ce serait vouloir ma mort! Oui... si vous me chassez, je me
tuerai.... Vous me connaissez... vous savez si j'en suis capable.... Je
tiens à la vie, parce que je puis vous être utile encore....
--Non, non; va-t'en.... Tu veux mourir?... Eh bien! meurs!... ce sera un
bienfait pour le monde... et pour moi.... Depuis les accusations du
prince et tes révélations, je me sens dans une atmosphère de trahisons
et de crimes qui m'épouvante; on dirait qu'elle m'oppresse, qu'elle me
pénètre.... J'aurais peur de devenir aussi criminelle que toi.
Va-t'en... va-t'en, te dis-je... va-t'en....
Iris se leva pâle et triste, prit la main de sa maîtresse qu'elle baisa,
et fit un pas vers la porte.
Madame de Hansfeld crut lire dans les traits de la jeune fille une si
effrayante résolution qu'elle s'écria:
--Iris!... restez!...
Iris revint sur ses pas et interrogea Paula du regard.
--Mais enfin--s'écria la princesse--que dire au prince? Une fois
convaincu de mon innocence... il voudra connaître le coupable... que lui
répondrai-je s'il m'interroge? Ses soupçons, d'ailleurs, ne
t'atteindront-ils pas? Et maintenant, mon Dieu!... j'y pense... ne
pourra-t-il pas croire que tu as agi par mon ordre, ou du moins sous mon
inspiration?... Vois dans quel affreux dédale tu m'as jetée!...
--Marraine, permettez-moi de rester ici.... Si je suis chassée de cette
maison, que ce ne soit pas par vous au moins: je saurai me résigner si
le prince exige mon départ, ou s'il m'accuse; mais que ce coup terrible
ne vienne pas de vous!
--Mais en admettant même que les soupçons de M. de Hansfeld ne
t'atteignent pas, n'est-il pas criminel à moi de garder dans ma maison
une créature qui trois fois a attenté à la vie de mon mari, et qui
pourrait peut-être, par la même monomanie sauvage, y attenter encore?
--Marraine, si vous l'exigez... jamais plus je n'attenterai aux jours du
prince....
--Si je l'exige.... Mon Dieu! pouvez-vous en douter?
--Eh bien!... je vous le jure _sur vous_ (c'est pour moi le seul serment
que je puisse faire), je vous jure sur vous de respecter les jours de M.
de Hansfeld comme je respecterai les vôtres...--dit la bohémienne avec
un air singulier et en regardant Paula comme si elle eût voulu pénétrer
au plus profond de son coeur.--Mais si jamais vous vouliez épouser M. de
Morville sans avoir à vous reprocher la mort du prince, mort à laquelle
je serais aussi étrangère que vous..., dites un mot, ou plutôt... non,
pas même une parole...--et Iris, jetant les yeux autour d'elle comme
pour chercher quelque chose, et avisant sur la cheminée une épingle d'or
surmontée d'une boule d'émail constellée de perles, elle la prit et
ajouta:--Vous n'auriez qu'à me remettre cette épingle, et, sans qu'aux
yeux de Dieu et des hommes ni vous, ni moi, fussions pour rien dans la
mort du prince... vous pourriez épouser M. de Morville.... Ce que je
vous dis ne doit pas vous étonner.... Vous n'avez pas d'autre désir que
ce mariage, je n'ai pas d'autre désir que de vous voir heureuse.
Avant que la princesse pût lui répondre, Iris disparut.
* * * * *
CHAPITRE X.
AVEUX.
Le vieux graveur et sa fille s'étaient profondément émus du récit de M.
de Hansfeld. Berthe avait plaint Arnold, obligé de lutter tour à tour
contre son amour et contre d'horribles soupçons; elle trouvait entre
elle et lui une étrange conformité de position: tous deux, enchaînés
pour jamais à des êtres indignes de leur affection, devaient passer leur
vie dans des regrets ou des espérances stériles.
Pourtant elle s'avouait que son malheur aurait été plus grand encore si
elle n'eût pas rencontré dans le sauveur de son père un homme qui lui
inspirait une sympathie aussi vive qu'honorable.
Elle ne prévoyait, elle n'ambitionnait d'autre bonheur que celui de voir
souvent Arnold et de l'entendre causer avec Pierre Raimond d'une façon
si intéressante et si enjouée; nous ne disons rien du ravissement de la
jeune femme lorsque le vieux graveur, resté seul avec elle, s'extasiant
sur le savoir et sur l'esprit d'Arnold, le plaçait au-dessus de tous les
hommes qu'il avait connus.
Le lendemain du jour où madame de Hansfeld avait eu avec Iris la
conversation que nous avons reproduite, M. de Brévannes, aigri par une
préoccupation et une anxiété violentes, avait de nouveau brutalisé sa
femme, dont la présence lui devenait de plus en plus insupportable;
persuadé que, libre et garçon, il aurait eu plus de loisir, plus de
facilités pour mettre à fin son aventure avec madame de Hansfeld, le
matin même du jour dont nous parlons, il avait fait à sa femme une scène
violente.
Berthe n'était plus au temps où elle s'éplorait sur ces injustices, elle
s'accusait même de s'en consoler trop facilement en songeant que chez
son père elle pouvait rencontrer Arnold.
Elle se rendit donc chez Pierre Raimond.
Qu'on juge de la joie du vieillard lorsqu'il vit entrer sa fille, qu'il
n'attendait que le lendemain.
--Quel bonheur! chère enfant, je n'espérais pas te voir aujourd'hui....
Allons... je devine... quelque nouvelle brutalité. Ma foi! maintenant
que les grossièretés de ce méchant homme, auxquelles tu deviens de plus
en plus indifférente, me valent une longue visite de toi... je sens ma
haine de beaucoup diminuer; si tu n'es pas heureuse, du moins tu n'es
plus malheureuse... c'est un progrès, et je ne désespère pas... de....
Mais à quoi bon te parler de ces rêveries d'un vieux fou?
--Oh! dites... mon père, dites.
--Eh bien! en prenant ainsi l'habitude de te laisser passer la moitié de
ta vie chez moi, j'espère qu'un jour il ne te refusera pas la permission
de venir habiter tout-à-fait ici....
--Ah! je n'ose le croire... il sait trop la joie que cela me
causerait....
--Peut-être.... Mon Dieu! si cela était, juge donc aussi de ma joie, à
moi.... Hélas! cette séparation, ne saurait être consentie que par lui;
les lois sont ainsi faites, qu'il y a mille tortures qu'une pauvre femme
est obligée de souffrir et dont on peut l'accabler impunément.... S'il
faut tout dire, je crois que cet homme a quelque mauvaise passion au
coeur; son redoublement de brutalité, son besoin de t'éloigner de lui,
tout me le dit. S'il en est ainsi, une séparation ne lui coûtera pas....
Que nous faut-il de plus? Depuis le peu de temps que tu t'es remise à
donner des leçons, tu refuses des écolières.... Ce gain modeste nous
suffira pour nous faire vivre.... Tu reprendras ta chambre de jeune
fille; nous verrons notre ami Arnold presque chaque jour. Que nous
faudra-t-il de plus?
--Oh! rien, mon père, mais ce rêve est trop beau....
--Encore une fois... qui sait!... quoique je connaisse ton attachement
pour moi, chère enfant... la compagnie d'un vieillard est si triste que
j'aurais eu presque un remords à accepter ton dévouement.... Mais don
Raphaël Arnold,--ajouta Pierre Raimond en souriant,--égaiera quelquefois
notre solitude, et à ce propos, mon enfant..., vois donc ce que les
coeurs honnêtes gagnent... à être honnêtes.... Sans la profonde estime
qui nous unit tous trois, et qui rend notre intimité si douce, que de
bonheur perdu! Si j'avais cru Arnold capable de t'aimer criminellement
et de souiller indignement les relations sacrées du bienfaiteur et de
l'obligé..., il eût été privé de notre amitié, qui lui est aussi
nécessaire que la sienne nous l'est, à nous.
En ce moment, on frappa à la porte du graveur.
--Entrez, dit-il.
La porta s'ouvrit.... Arnold parut.
--Quel heureux hasard!--s'écria Pierre Raimond,--vous venez à propos,
mon cher Arnold.... Mais qu'avez-vous? vous semblez soucieux, préoccupé,
triste.
--En effet, monsieur Arnold, vous ne répondez pas, vous avez l'air
accablé, auriez-vous quelque chagrin? Quelque mauvaise nouvelle de votre
femme, peut-être....
Arnold tressaillit, sourit tristement et répondit:
--Vous dites vrai... il s'agit de ma femme.
--Comment! cette misérable ose encore relever la tête après votre... je
dirai le mot... après votre faiblesse?...--s'écria Pierre Raimond.--Oh!
cette fois soyez sans pitié, pas de ménagements pour des crimes
semblables. Prenez garde d'aller trop loin par excès de générosité... il
y a un abîme entre la générosité et une indifférence coupable pour les
méchants....
M. de Hansfeld était si abattu qu'il ne chercha pas à interrompre Pierre
Raimond; lorsque celui-ci eut parlé, il lui dit tristement:
--Ma femme n'est pas coupable... et moi je vous ai trompé... je me suis
introduit chez vous sous un faux nom... je dois vous faire cet aveu.
--Que voulez-vous dire, monsieur?--s'écria le vieillard en se levant
brusquement.
Berthe, pâle, effrayée, regardait M. de Hansfeld avec une douloureuse
anxiété; Pierre Raimond était sombre et sévère.
--Expliquez-vous, monsieur... je ne puis qualifier votre conduite avant
de vous avoir entendu.
--Je vous dirai tout; seulement daignez réfléchir que rien ne
m'obligeait à l'aveu que je vous fais.... Si j'agis ainsi, c'est pour
rester digne de votre amitié.
--Digne de mon amitié après un tel mensonge! N'y comptez plus, monsieur.
--Peut-être serez-vous indulgent, veuillez donc m'écouter.... Lorsque le
hasard me mit à même de vous secourir, et qu'à mon tour secouru par vous
je fus transporté dans cette maison, mon premier mouvement fut de vous
déclarer mon véritable nom... mais à ce moment votre fille entra....
--Eh bien!... monsieur... que fait cela?
--Je la connaissais.
--Vous la connaissiez?--dit le vieillard avec étonnement.
--Moi!...--s'écria Berthe.
--De vue seulement--reprit Arnold.--Oui, quelques jours auparavant,
j'avais rencontré votre fille aux Français; on l'avait nommée devant
moi, et plus tard j'entendis rendre un juste hommage à la noble et
austère fierté de son père.
--A cette heure, monsieur... ces louanges sont de trop...--s'écria
Pierre Raimond avec impatience.
--Je ne vous loue pas, monsieur... je vous explique la raison qui m'a
fait vous cacher mon titre... puisque le hasard veut que j'aie un
titre....
--Vous avez, monsieur, très habilement trompé la confiance d'un
vieillard et la candeur d'une jeune femme; je vous en félicite....
--J'ai eu tort; mais voici pourquoi j'ai agi de la sorte.... Connaissant
votre antipathie pour certaines classes de la société... je craignais
donc que ma position ne fût un obstacle aux relations que je désirais
déjà si vivement nouer avec vous....
--Pour tâcher de séduire ma fille, sans doute! abuser de ce qu'il y a de
plus saint... la reconnaissance d'un obligé... Ah! vous et les vôtres...
vous serez toujours les mêmes--dit amèrement Pierre Raimond; puis il
reprit avec indignation:--Et moi qui tout à l'heure encore parlais de la
noble confiance qui rend certaines relations si douces entre les gens
de bien....
--Ah! monsieur--dit Berthe au prince, avec un accent de tristesse
profonde--vous ne savez pas tout le mal que nous cause votre conduite
peu loyale.... Mon père avait en vous une foi si aveugle....
--Je mérite ces reproches... et c'est volontairement que je suis venu
m'y exposer.
--Mais qui êtes-vous donc, monsieur?--s'écria le graveur.
--Le prince de Hansfeld!...--dit tristement Arnold en baissant la tête.
--Vous habitez l'hôtel Lambert... ici près?
--Le prince de Hansfeld! répéta Berthe avec une surprise mêlée d'intérêt
et d'effroi.
--En vous racontant sous un nom supposé les suites funestes de mon
mariage, je vous disais vrai; mon nom seul avait été changé. Alors,
convaincu de la culpabilité de ma femme, surtout après la dernière
tentative que je vous ai racontée, j'étais décidé à l'obliger de quitter
la France.... Aujourd'hui même, j'aurais fait répandre le bruit que je
partais avec elle, abandonnant l'hôtel Lambert; conservant précieusement
l'incognito à l'abri duquel je m'étais créé des relations si chères, je
voulais vivre obscurément... ou plutôt heureusement dans une retraite
voisine de la vôtre.... Quelques promenades, ma solitude et notre
intimité chaque jour plus resserrée, voilà quelle était mon
ambition.... Il me faut renoncer à ces rêves.... Hier, en vous
quittant, je suis entré chez madame de Hansfeld; irrité de voir que ses
préparatifs de départ n'étaient pas encore faits, exaspéré par son
audace, j'articulai enfin le terrible reproche que je n'avais jamais eu
le courage de lui faire.
--Et elle n'était pas coupable?--s'écria Berthe.--Ah! je le savais
bien... de tels crimes étaient impossibles.
--Ma femme était innocente--répéta M. de Hansfeld;--elle s'est justifiée
avec franchise et dignité... Les raisons qu'elle m'a données m'ont paru
convaincantes; et un vieux serviteur, en qui j'ai toute confiance...,
m'a confirmé... qu'il avait été matériellement impossible à madame de
Hansfeld de faire aucune de ces trois tentatives sur ma vie.... Je ne
puis dire les impressions contraires dont je fus agité après cette
découverte.... Tantôt je m'applaudissais d'avoir, malgré les preuves en
apparence les plus positives, écouté la voix secrète qui me disait: Elle
est innocente; tantôt je me reprochais vivement les accusations, les
réticences bizarres qui avaient dû torturer cette malheureuse femme, et
changer en haine la faible affection qu'elle me portait; je songeais
avec douleur aux chagrins que mes soupçons odieux lui avaient causés; je
le sentais, j'avais beaucoup à expier, beaucoup à me faire pardonner.
Cette découverte n'a pas ranimé mon amour pour ma femme..., il s'est à
jamais éteint au milieu de ces doutes incessants; mais par cela même
que je ne l'aime plus, je dois redoubler envers elle d'égards et de
soins.... Maintenant.. voici pourquoi je viens vous apprendre une chose
que vous eussiez peut-être toujours ignorée.... Je regarderais comme
indigne de moi de surprendre, grâce à des faits dont à cette heure je
connais la fausseté, un intérêt qui eût encore resserré les liens
d'affection qui nous unissaient.... Bien souvent même j'avais été sur le
point de vous révéler mon véritable nom... mais la crainte d'exciter
votre indignation par cet aveu tardif m'a toujours retenu.... Maintenant
vous savez tout... encore une fois, je ne veux pas nier mes torts;
seulement songez à ce que je souffrais, aux consolations ineffables que
je trouvais ici, et peut-être me pardonnerez-vous d'avoir reculé devant
la crainte de perdre un pareil bonheur.