--Seulement, comme vous m'avez paru un peu pressée de jouir de ces

avantages, j'ai trouvé moyen, en dénaturant une partie de ma fortune, de

neutraliser ces dons d'autrefois.... Je vous dis cela pour vous

convaincre que si je mourais demain... vos espérances intéressées

seraient déçues. J'aurais dû vous prévenir plus tôt... cela vous eût

évité... quelques actions un peu _hasardées_ que votre vif désir d'être

veuve explique, mais n'excuse pas--ajouta M. de Hansfeld avec une

sanglante ironie.

Ces mots cruels firent une étrange impression sur madame de Hansfeld.

Parfaitement indifférente aux reproches qu'ils renfermaient et qu'elle

ne comprenait pas, car elle ne les méritait en rien, elle ne fut frappée

que de leur injustice et de leur cruauté.

M. de Hansfeld fût alors tombé mort à ses pieds qu'elle aurait été loin

de le regretter; car à ce moment même elle se souvint que M. de Morville

lui avait écrit: _Mon amour sera toujours malheureux, puisque je ne puis

prétendre à votre main_.

Néanmoins la princesse eut bientôt honte et horreur de sa pensée, ou

plutôt de son voeu barbare; elle répondit froidement à son mari:

--Je ne veux pas comprendre le sens de vos paroles, monsieur; il est si

odieux qu'il en est ridicule. Quant à la question d'intérêt, vous le

savez... c'est contre mon gré que vous m'avez si magnifiquement

avantagée; je trouve naturel que vous reveniez sur ces dispositions.

--Tant d'hypocrisie dans les paroles, tant d'audace dans les actions les

plus criminelles--dit le prince à demi-voix et comme s'il se fût parlé à

lui-même--voilà ce qui confondait ma raison et me faisait toujours

douter des crimes de cette femme. Heureusement, à cette heure, elle est

dévoilée tout-à-fait... car mon fatal amour est éteint....

Puis il reprit en s'adressant à Paula:

--Je suis venu ici, madame, pour vous ordonner de presser les

préparatifs de votre départ. Il faut que demain soir vous ayez quitté

Paris....

--Monsieur... je ne quitterai pas Paris....

--Vous préférez alors que je parle, madame?

--Voilà plusieurs fois que vous me faites cette menace, monsieur....

Pour l'amour du ciel, parlez donc... je saurai enfin ce que vous avez à

me reprocher....

--Vous comptez trop sur le respect que j'ai pour mon nom et sur ma

crainte d'un terrible scandale. Prenez garde... ne me poussez pas à

bout. Croyez-moi, partez... partez....

--Franchement, monsieur, je ne suis pas votre dupe... vous voulez

m'effrayer... me forcer de quitter Paris... et pourquoi? pour faire

croire aussi à voire départ et conserver ainsi plus facilement votre

incognito....

--Que dites-vous, madame?

--Et continuer, grâce à cet incognito, à être favorablement accueilli

par Pierre Raimond, père de madame de Brévannes....

--Madame, prenez garde....

--De madame de Brévannes dont vous êtes épris... et que vous rencontrez

souvent chez son père.

A ces mots, le prince resta frappé de stupeur, son pâle visage devint

pourpre; après un moment de silence, il s'écria:

--Pas un mot de plus, madame... pas un mot de plus.

--Vous aimez cette femme--ajouta madame de Hansfeld.

--Pas un mot de plus, vous dis-je, madame.

--Ainsi, elle vous donne déjà des rendez-vous chez son père; c'est un

peu prompt--ajouta madame de Hansfeld avec mépris.

--Vous êtes indigne de prononcer seulement le nom de cet

ange!...--s'écria le prince.

--Vraiment; eh bien! je suis curieuse de savoir ce que le mari de cet

_ange_ pensera de vos entrevues avec sa femme.

--Vous oseriez?...

--Surtout lorsqu'il saura que c'est sous un nom supposé que vous vous

introduisez chez Pierre Raimond.

--Mais vous avez donc juré de me mettre hors de moi!... s'écria le

prince avec rage.--Vous parlez de folie..., mais c'est vous qui êtes

folle, malheureuse femme, de jouer ainsi que vous le faites avec votre

destinée.

--L'avenir prouvera qui de vous ou de moi est insensé, monsieur. Il y a

longtemps d'ailleurs que vous m'avez habituée aux égarements de votre

raison... je ne sais si à cette heure même vous êtes dans votre bon

sens. En tout cas, retenez bien ceci: je vous déclare que si vous vous

obstinez à me faire quitter Paris... je fais tout savoir à M. de

Brévannes.

--Silence, madame... silence.

--Soit, je me tairai... mais vous savez à quelles conditions.

--Des conditions à moi... vous osez m'en imposer....

--Je l'ose, car je veux croire qu'à part votre monomanie de m'adresser

des reproches incompréhensibles, vous êtes ordinairement un homme de bon

sens.... Nous avons des motifs de nous ménager mutuellement sur certains

sujets.... Votre raison n'est pas très saine, je pourrais me mettre sous

la protection des lois; mais il me répugnerait d'attirer l'attention

publique par un procès contre vous et délivrer à la malignité des

curieux les secrets de notre intérieur.... Vous devez craindre de votre

côté que M. de Brévannes n'apprenne que vous vous occupez de sa femme...

restons donc dans les termes où nous sommes.... Je n'ai aucune

prétention sur votre coeur... le mien ne vous a jamais appartenu,

agissez donc librement.... S'il vous est même nécessaire de feindre une

absence, je consens à me prêter à cette supercherie et à dire que vous

avez quitté Paris.... Tout ce que je vous demande en retour, monsieur,

c'est de me permettre de rester ici quelque temps... mes prétentions, je

crois, ne sont pas exorbitantes.

M. de Hansfeld était stupéfait de l'assurance de Paula. Malheureusement

pour lui, elle possédait un secret qu'il tremblait de voir ébruiter.

Cette considération, plus que la crainte des scandales d'un procès,

suffisait pour le mettre jusqu'à un certain point dans la dépendance de

sa femme.

Il est impossible de peindre ses regrets de savoir la princesse

instruite des visites qu'il rendait à Pierre Raimond et du motif qui

l'attirait chez le graveur. La réputation de Berthe était, pour ainsi

dire, à la merci d'une femme pour laquelle Arnold ressentait autant de

mépris que d'horreur.

Sans doute la conduite de madame de Brévannes était irréprochable; mais

le moindre soupçon, mais la simple découverte du véritable nom du prince

suffirait pour exciter la défiance de Pierre Raimond, l'empêcher de

recevoir désormais Arnold Schneider... d'un mot la princesse pourrait

soulever ces orages!

Qu'on juge de la colère du prince, il se trouvait presque sous la

domination de Paula.

Celle-ci triomphait; elle sentait la force de sa position: gagner du

temps, rester à Paris, voir quelquefois M. de Morville, lui écrire

souvent, après lui avoir peut-être avoué qu'il ne s'était pas trompé sur

l'auteur de la mystérieuse correspondance dont nous avons parlé... tel

était le voeu le plus ardent de madame de Hansfeld; et, grâce au secret

qu'elle possédait, elle pouvait réaliser ce voeu. Elle profita de

l'espèce d'accablement de son mari pour ajouter:

--Cela est convenu, monsieur, vous emportez vos pierreries. Je renonce à

tous les avantages que vous m'avez faits; mon seul but est de vivre

aussi éloignée et séparée de vous qu'il me sera possible... plus encore

même, si cela se peut, que par le passé... mon silence est à ce prix....

Vous le voyez, monsieur... vous êtes venu ici la menace aux lèvres....

Les rôles sont changés.

--Non!--s'écria le prince dans un accès d'indignation violente--non, la

femme qui a trois fois attenté à mes jours n'osera pas tenir un tel

langage... et me menacer! moi... moi, dont la clémence a été si folle...

moi qui, par un reste de ménagement stupide, ai toujours reculé devant

cette accusation terrible qui pouvait vous mettre en face de l'échafaud!

Madame de Hansfeld regarda son mari avec stupeur.

--Monsieur, prenez garde! votre raison s'égare!...

--Je vous dis que, par trois fois, vous avez voulu m'assassiner, madame!

--Moi?

--Vous, madame.... Et le pavillon de Trieste?... et l'auberge déserte de

la route de Genève?... et la dernière tentative que l'on a faite, il y a

deux jours, contre ma vie?...

--Moi, moi?... mais il est impossible que vous disiez cela sérieusement,

monsieur--s'écria Paula.--Dans quel but aurais-je commis un crime si

noir? mais c'est affreux, mais rien dans ma conduite n'a pu autoriser

vos effroyables soupçons....

--Des soupçons?... madame, dites donc des certitudes.

--Des certitudes? et sur quels faits? sur quelles preuves les

basez-vous? Mais j'ai tort de discuter avec vous; en vérité, c'est de la

folie.

--Vous osez parler de ma folie... mais cette folie était de la clémence,

madame... je ne pouvais ainsi m'isoler dans ma défiance, m'entourer de

précautions, sans en expliquer la cause, car cette cause vous aurait

perdue.

Madame de Hansfeld regardait son mari avec une surprise croissante; elle

ne pouvait croire à ce qu'elle entendait.

--Maintenant, monsieur--dit-elle en rassemblant ses souvenirs--toutes

vos bizarreries, toutes vos réticences s'expliquent.... Cette odieuse

accusation a du moins le mérite d'être précise... ma justification sera

d'autant plus facile....

--Vous prétendez....

--Me justifier... oui, et j'exige que vous m'écoutiez.

--Cette audace me confond.... Autrefois j'ai pu en être dupe... mais à

cette heure....

--A cette heure, monsieur, vous allez me dire sur quoi repose votre

accusation; quelles sont vos preuves? Je les dissiperai une à une; il

n'y a pas de logique plus puissante que celle de la vérité.

M. de Hansfeld, confondu de cette assurance, regardait à son tour sa

femme avec un étonnement profond. Elle était si calme, elle semblait

aller de si bonne foi au-devant d'explications qu'une conscience

criminelle aurait redoutées, que ses doutes revinrent en foule.

--Comment, madame--s'écria-t-il--vous niez qu'à Trieste, un soir, après

une assez pénible discussion, vous ayez tenté de vous débarrasser de moi

en jetant, dans une tasse de lait qu'on m'avait servie, un poison si

violent qu'un épagneul que j'aimais beaucoup est mort un instant après

l'avoir bue?

--Moi... moi... du poison?--s'écria-t-elle en joignant les mains avec

horreur.--Mais qui a pu, grand Dieu! vous inspirer de tels soupçons? En

quoi les ai-je mérités? Comment, depuis cette époque vous me croyez

capable d'un tel crime?

--Et ce crime n'est pas le seul, madame.

--Si les autres ne vous sont pas plus prouvés que celui-là, monsieur,

Dieu vous demandera compte de ces terribles accusations....

Après un silence et une réflexion de quelques moments, Paula reprit:

--Oui, oui, maintenant je me rappelle la circonstance à laquelle vous

faites allusion, et aussi une autre qui me disculpe entièrement et dont

vous pourrez vous informer auprès de Frantz, en qui vous avez, je crois,

toute confiance. Je me souviens parfaitement que lorsqu'après une

pénible discussion, vous êtes sorti du pavillon, on ne nous avait pas

encore servi le thé.

--Il est vrai, c'est en rentrant dans ce kiosque que j'ai trouvé la

tasse que vous m'avez servie sans doute pendant mon absence....

--Vous vous trompez. Heureusement les moindres détails de cette soirée

me sont présents. Je quittai le pavillon après vous; au moment où

j'allais descendre, Frantz apporta le thé, il le déposa devant moi sur

la table et m'accompagna jusqu'à notre maison, où je l'occupai une

partie de la soirée. Interrogez-le à l'instant, et que je meure s'il

contredit une seule de mes paroles.

--Mais qui a donc pu jeter ce poison dans ma tasse?

--Je prétends me disculper, mais non pas éclairer cet horrible

mystère....

--Vous seriez disculpée sans doute si Frantz confirmait vos paroles....

Mais l'assassinat de l'auberge de la route de Genève?

--Après votre premier soupçon--dit Paula en souriant avec

amertume--celui-ci ne me surprend pas. Pourtant vous auriez dû vous

souvenir que je dormais profondément et que vous avez eu beaucoup de

peine à m'arracher au sommeil. Quant aux soins que je vous ai donnés

après ce funeste événement, je ne crois pas que vous les suspectiez!

--Mais ce stylet qui vous appartenait et qui a servi au crime?

--Je ne m'explique pas plus que vous cet étrange incident.... Cette

dague assez précieuse et jusqu'alors fort inoffensive me servait de

couteau à papier, et je la serrais habituellement dans mon nécessaire à

écrire.... Mais j'y songe, cette fois encore Frantz peut témoigner en ma

faveur.... Il gardait les clefs des coffres de notre voiture, il avait

lui-même serré ce nécessaire, qu'il n'ouvrit qu'à Genève. En partant de

Trieste, il l'avait mis en ordre avec Iris. Informez-vous auprès d'eux

si la dague y était enfermée.... Ils vous l'affirmeront, j'en suis sûre.

Or, pendant ce voyage, je ne vous ai pas quitté d'un moment, et Frantz a

toujours eu sur lui les clefs de la voiture; comment aurais-je pris

cette dague?

Ce que disait madame de Hansfeld paraissait parfaitement vraisemblable;

le prince croyait entendre de nouveau cette voix secrète qui lui avait

si souvent répété: «Paula n'est pas coupable.»

Le prince sentit encore ses soupçons se dissiper presque complètement;

quoiqu'il n'aimât plus Paula, il avait un caractère si généreux qu'il

regrettait amèrement d'avoir accusé madame de Hansfeld, et déjà il

s'imposait l'obligation (si elle se justifiait complètement) de lui

faire une éclatante et solennelle réparation.

--Vous avez, monsieur--dit-elle--une dernière accusation à porter contre

moi.... Veuillez vous expliquer.... Terminons, je vous prie, cet

entretien, qui, vous le concevez, doit m'être bien pénible....

--Avant-hier, madame, la grille de fer qui entoure la petite terrasse du

belvédère de l'hôtel a été sciée au niveau des dalles, elle ne tenait

plus à rien; au lieu de m'y appuyer comme de coutume, j'y portai

machinalement la main..., la balustrade est tombée.

--Quelle horreur--s'écria Paula;--et vous avez cru... mais pourquoi

non..., ce crime n'est pas plus horrible que les autres... j'aurai plus

de peine à me disculper cette fois... tout ce que je puis vous dire...

c'est qu'avant-hier je suis sortie à onze heures du matin pour aller

déjeuner chez madame de Lormoy, je suis rentrée à quatre heures, et vos

gens ont pu voir que depuis cette heure jusqu'au moment où je suis

partie pour l'Opéra... je n'ai pas quitté mon appartement... il m'aurait

fallu traverser la cour pour aller dans votre galerie qui communique

seule avec l'escalier du belvédère, et personne n'entre chez vous à

l'exception de Frantz... interrogez-le... peut-être par lui saurez-vous

quelque chose; quant à moi, je n'ai à ce sujet rien à vous dire de plus.

Après quelques moments de silence, M. de Hansfeld se leva et dit à sa

femme:

--Ce que vous m'apprenez, madame, change toutes mes résolutions. Ce

départ, que j'exigeais, je ne l'exige plus. Lorsque j'aurai causé avec

Frantz je vous reverrai.

Et le prince sortit de chez sa femme d'un air profondément abattu.

* * * * *

CHAPITRE VII.

RÉFLEXIONS.

Tout entière à la surprise, à l'effroi que lui causaient les accusations

de son mari, madame de Hansfeld, pendant cet entretien, n'avait songé

qu'à se disculper; le prince sorti, elle put réfléchir plus

profondément.

D'abord elle sentit s'augmenter son indignation contre un homme qui

osait la croire coupable de forfaits si noirs, puis elle éprouva pour

lui une sorte de reconnaissance en songeant que, moins réservé, moins

généreux, il aurait pu parler haut de ces soupçons, auxquels le hasard

donnait tant de vraisemblance.

Par un rapprochement bizarre, Paula se souvint en même temps de ces mots

de M. de Morville: _Mon amour ne saurait être heureux que si je pouvais

obtenir votre main_.

Entre ces paroles et les terribles accusations de son mari, madame de

Hansfeld vit un rapprochement étrange, fatal, qui la frappa.

En admettant que les mystérieuses et homicides tentatives auxquelles le

prince avait été exposé eussent réussi, elle se serait trouvée libre...

elle aurait pu épouser celui qu'elle idolâtrait et le rendre ainsi le

plus heureux des hommes.

Il n'y eut d'abord rien de criminel dans les pensées de Paula.

Que de fois les coeurs les plus purs, les caractères les plus élevés, se

sont passagèrement laissé entraîner non pas même à des voeux, mais

seulement à de simples suppositions qui, réalisées, eussent été de

grands crimes.

Combien de femmes pieusement résignées, endurant avec une douceur

angélique les plus mauvais traitements d'un mari brutal et méchant, ont

dit: Hélas! que n'ai-je épousé un homme généreux et bon!

Il n'y a rien de meurtrier dans cette supposition, elle n'exprime pas

même l'espérance ou le désir de voir la fin des tortures que l'on

souffre, et pourtant cette supposition contient le germe d'un voeu

meurtrier... c'est l'instinct de conservation qui s'éveille et qui

cherche vaguement les moyens de fuir la douleur.

Bien des êtres souffrants s'arrêtent à cette exclamation, et leur vie

n'est qu'un long et triste gémissement.

D'autres, blessés plus à vif ou moins résignés, s'écrient:--Oh! si

j'étais délivré de mon bourreau!...--D'autres enfin:--Pourquoi la mort

ne m'en débarrasse-t-elle pas?

Que l'on suive attentivement les conséquences, la logique de ces

plaintes, de ces espérances, de ces voeux... on arrivera toujours à un

résultat _véniellement_ meurtrier.

C'est toujours plus ou moins l'effrayante et fatale _nécessité_ qui

conduit Macbeth de crime en crime.

Que d'honnêtes gens ont frémi, épouvantés du nombre de crimes

_platoniques_ qu'ils étaient entraînés à commettre par une première

pensée juste en apparence!

Pour Paula, une des idées résultant de son entretien avec M. de Hansfeld

fut donc celle-ci:

--Mon mari, que je n'aime pas; mon mari, que j'ai épousé par obsession;

mon mari, qui a de moi une opinion si infâme qu'il m'a crue capable

d'avoir trois fois attenté à ses jours... mon mari aurait pu mourir...,

et sa mort me permettait de récompenser l'amour le plus passionné.

En vain Paula, qui pressentait la funeste attraction de cette idée,

voulut la fuir.... Elle y revint sans cesse, et presqu'à son insu, de

même qu'on revient sans cesse et malgré soi au point central d'un

labyrinthe où l'on est égaré.

Nous le répétons, rien de plus effrayant que l'entraînement forcé de

certaines réflexions.

A cette idée succéda celle-ci:

--La personne qui attentait avec acharnement aux jours de M. de Hansfeld

doit vivre dans notre intérieur.... Par quel motif veut-elle cette mort?

Après quelques moments de méditation, Paula, frappée d'une clarté

soudaine, se rappela certains mots mystérieux d'Iris, l'attachement

aveugle, presque sauvage de cette jeune fille, la haine qu'elle avait

quelquefois montrée contre le prince lorsqu'elle, Paula, lui disait ses

regrets d'avoir épousé cet homme capricieux et fantasque; plus elle y

réfléchit, plus elle crut être sur la trace du véritable auteur de ce

crime.... Son premier mouvement fut bon... Épouvantée de l'opiniâtreté

féroce avec laquelle Iris poursuivait sa trame homicide, craignant

qu'elle ne s'arrêtât pas là, elle voulut l'interroger et la confondre.

Une heure après le départ du prince, Iris, mandée par sa maîtresse,

entrait dans la chambre de celle-ci.

* * * * *

CHAPITRE VIII.

INTERROGATOIRE.

Madame de Hansfeld hésitait sur la manière d'ouvrir la conversation et

d'arriver à la connaissance de la vérité, elle craignait qu'en lui

parlant avec rigueur, Iris, effrayée, s'obstinât dans une négation

absolue. Elle crut avoir trouvé le moyen d'éviter cet écueil.

--M. de Hansfeld sort d'ici--dit-elle tristement à Iris.--Je sais enfin

la cause de toutes les étrangetés qui m'avaient fait croire sa raison

égarée.

--Ce motif, marraine?

--Trois fois on a attenté à ses jours....

--C'est un rêve... comme il en fait tant.

--Trois fois, te dis-je, on a attenté à ses jours... il en a les

preuves....

--Alors, il connaît le coupable?...

--Il croit le connaître.

--Et le coupable, marraine?

--C'est moi....

--Vous?...

--Il le croit....

--Il vous a menacée?...

--Oui.

--Et de quoi?

--De la justice... des tribunaux....

--Vous êtes innocente, que vous importe?

--Mais le scandale d'un procès... mais la honte d'être soupçonnée....

--Je pourrai vous suivre, au moins.... Votre pauvre Iris ne vous

abandonnera pas.. elle.... Dans un tel malheur son dévouement vous sera

nécessaire.

Cette naïveté franche fit frémir Paula; elle commença d'entrevoir une

partie de la vérité; elle redoubla donc de prudence, de réserve, tendit

la main à Iris, et lui dit:

--Sans doute, dans une telle extrémité tes soins me seraient bien doux;

mais, par intérêt pour toi, je les refuserais....

--Marraine!...

--Rien au monde ne me les ferait accepter.

--Par intérêt pour moi, vous les refuseriez?

--Oui, Marianne ou une autre de mes femmes m'accompagnerait.

--Mais moi, moi?

--Je prierais le prince de te renvoyer en Allemagne avant le procès....

Il ne me refuserait pas cela.

--Marraine... je ne vous comprends pas. Pourquoi m'éloigner de vous

lorsque tout le monde vous abandonnerait sans doute?

--Parce que ton attachement pour moi est connu... parce qu'il pourrait

te faire paraître complice de crimes dont je suis pourtant innocente.

--Mais moi... je veux rester auprès de vous; tant mieux si l'on me croit

votre complice.

--Mais moi, Iris, j'exigerais ton départ.... A tous les chagrins qui

m'accablent, à tous ceux qui vont m'accabler encore, je ne voudrais pas

joindre celui de te voir malheureuse.

Iris réfléchit un moment; sa maîtresse l'examinait avec attention; la

jeune fille reprit froidement:

--Puisque le prince vous accuse, marraine, je vais aller le trouver et

lui dire que je suis votre complice.... Ainsi, l'on ne me séparera pas

de vous.

Paula fut effrayée: Iris était capable de cette démarche.

--Mais, malheureuse enfant! l'avouer ma complice, c'est te dire

coupable... c'est m'accuser... c'est peut-être me pousser à l'échafaud!

--Eh bien, j'y monterai avec vous!

--Que dis-tu?--s'écria la princesse, épouvantée du regard triomphant

d'Iris et de l'infernale résolution de sa physionomie.

--Je dis--reprit la bohémienne avec une exaltation farouche--je dis que

la part que j'ai dans votre vie, marraine, est misérable; je dis que

mon voeu le plus ardent serait de vous voir dans une position telle que

mon dévouement pour vous fût votre suprême bonheur, votre seule joie,

votre seule consolation; je dis que j'aimerais autant vous voir morte

qu'indifférente à ce que je ressens pour vous... que j'aime comme ma

mère, comme ma soeur, comme mon Dieu; je dis que ceux que vous avez

aimés, c'est-à-dire Raphaël et Morville, n'ont pas fait pour vous la

millième partie de ce que j'ai fait moi-même, et ils ont occupé, et ils

occupent votre vie, votre pensée tout entière, tandis que moi je ne suis

rien pour vous.... Cela est injuste, marraine... bien injuste.

--Osez-vous parler ainsi, vous que j'ai recueillie, comblée de mes

dons.... Et qu'avez-vous donc fait pour reconnaître mes bontés?

--Vous me demandez ce que j'ai fait, marraine! Eh bien! je vais vous le

dire à cette heure... car il faut que notre destinée s'accomplisse. Ce

que j'ai fait? J'ai fait tuer Raphaël par M. Charles de Brévannes,

d'abord....

--Toi... toi.... Mon Dieu! elle m'épouvante.

--Oui, moi.... Vous ne saviez pas ce que c'était que Raphaël.... Vingt

fois, en voyant vos larmes, vos regrets, j'ai été sur le point de vous

dire: Vous n'avez rien à regretter.... Raphaël était indigne de vous....

Mais je ne voulais pas parler... je vous dirai tout à l'heure pourquoi.

--Malheureuse! explique-toi... que veux-tu dire? Tout ceci n'est-il

qu'une sanglante raillerie?--Non, non, Iris ne raille pas lorsqu'il

s'agit de vous... Écoutez-moi donc. Vous m'aviez hissée à Venise, cela

me fit une peine horrible; vous ne vous en êtes pas seulement aperçue,

ou, du moins, mon chagrin vous a été indifférent... mon désir de vous

accompagner vous a semblé importun.... Mon Dieu!... il fallait me

laisser périr dans la rue plutôt que de faire naître en moi une

reconnaissance dont les témoignages vous devaient être à charge.

--Mais cette malheureuse est folle.... Et que faisait cela à Raphaël?

Paula Monti, Tome II ou L'Hôtel Lambert - histoire contemporaine · 第 3 / 11 段