--Qu'y a-t-il donc, mon père?...--dit-elle;--puis, éclairée par un

moment de réflexion, elle ajouta avec horreur:--Oh! non, non, c'est

impossible... monsieur Arnold... c'est impossible! une femme est

incapable d'un crime si affreux.

--N'est-ce pas?--reprit Arnold avec amertume.--Après quelques

réflexions, j'ai dit comme vous... c'est impossible... j'ai attribué au

hasard ce fait effrayant, je me suis même cruellement reproché d'avoir

pu un moment soupçonner Paula.

--Et lorsque vous revîtes votre femme--dit Pierre Raimond--quel fut son

accueil?

--Il fut calme, confiant; et si j'avais alors conservé quelques doutes,

ils eussent été à l'instant dissipés: le soir j'avais laissé Paula

sombre, presque courroucée; le lendemain je la trouvai tranquille,

affectueuse et bonne... elle me tendit la main en me demandant pardon de

m'avoir si brusquement quitté la veille....

--C'est d'une inconcevable hypocrisie...--dit Pierre Raimond.

--Oh! non, non, elle n'était pas coupable, son calme le prouve--dit

Berthe.

--Je pensais comme vous--reprit M. de Hansfeld;--il y avait tant de

sincérité dans son accent, dans son regard; ses paroles étaient si

naturelles, qu'accablé de remords, de honte, je tombai à ses pieds en

fondant en larmes et en lui demandant pardon.... Elle me regarda d'un

air surpris. Je n'osai m'expliquer davantage. Innocente, mon soupçon

était un abominable outrage. Je lui répondis que je craignais de l'avoir

contrariée la veille.... Elle me crut, et cette scène n'eut pas d'autre

suite.

Comment vous expliquer ce qui se passa en moi depuis ce jour.... Mon fol

amour pour Paula augmenta pour ainsi dire en raison des torts que je me

reprochais envers elle; je ne pouvais me pardonner d'avoir osé accuser

une femme qui m'avait donné tant de preuves de franchise.

--En effet--dit Berthe--lorsque vous avez demandé sa main, pourquoi vous

aurait-elle dit que son coeur n'était pas libre, au risque de manquer un

mariage si avantageux pour elle?... Non, non; elle était innocente de

cet horrible crime.

--Et vous n'aviez pas d'ennemis?--dit Pierre Raimond.

--Aucun, que je sache....

--Mais comment vous êtes-vous expliqué la mort subite, convulsive, de

cet épagneul, mort dans laquelle se retrouvaient tous les symptômes

d'un empoisonnement?

--Je parvins à m'étourdir sur ce fait inexplicable, à empêcher pour

ainsi dire ma pensée de s'y arrêter, tant je voulais croire à

l'innocence de Paula. J'expiais douloureusement cet atroce soupçon;

vingt fois je fus sur le point de lui tout avouer; mais je n'osais pas:

son affection pour moi était déjà si tiède, si incertaine... un tel aveu

me l'eût à jamais aliénée. Pourtant... pour mon repos, j'aurais dû tout

lui dire, car elle commença de trouver quelques-unes de mes paroles

étranges; mes réticences involontaires lui semblèrent incohérentes;

quelquefois, profondément touché d'un mot ou d'une attention tendre de

sa part, je m'écriais dans une sorte d'égarement:

--Oh! je suis bien coupable... pardonnez-moi... j'ai eu tort....

Elle me demandait la signification de ces mots; je revenais à moi, et au

lieu de m'expliquer, je lui réitérais les protestations les plus

passionnées.... Hélas! bientôt la pâle affection que j'en avais obtenue

par tant de soins, avec tant de peine, fit place à une nouvelle

froideur.... Elle me regardait quelquefois d'un air inquiet et

craintif... ses accès d'humeur sombre redoublèrent... alors aussi... les

soupçons que j'avais d'abord si énergiquement repoussés revinrent à ma

pensée; puis je les chassais de nouveau; quelquefois j'examinais malgré

moi avec défiance les mets qu'on me servait; puis, rougissant de cette

crainte si insultante pour Paula, je quittais brusquement la table....

Dans cette lutte sourde et concentrée, ma santé s'altéra, mon caractère

s'aigrit; Paula me témoigna un éloignement de plus en plus prononcé.

--Quelle vie... mon Dieu, quelle vie!--s'écria Berthe en essuyant ses

yeux humides.

--Hélas! dit M. de Hansfeld, cela n'était rien encore. Nous quittâmes

Trieste à la fin de l'automne; ma femme voulait aller passer l'hiver à

Genève, puis venir ensuite en France; surpris par un orage violent, nous

nous arrêtâmes à quelques lieues de Trieste, dans une misérable auberge

à la tombée de la nuit. La tempête redoubla de fureur, un torrent que

nous devions traverser était débordé; il fallut nous résigner à passer

la nuit dans cette demeure. L'endroit était désert. Il me sembla que le

maître de l'auberge avait une figure sinistre. Je proposai à ma femme de

veiller le plus tard possible, et de sommeiller ensuite sur une chaise,

afin de pouvoir partir avant le jour, dès que les chemins seraient

praticables. Notre suite se composait de deux domestiques à moi et de la

jeune fille qui accompagnait Paula. J'avais pour cette enfant toutes les

bontés possibles, je savais en cela plaire à ma femme; d'ailleurs, Iris

(c'est le nom de cette bohémienne) m'était presque aussi dévouée qu'à sa

maîtresse. Nous occupions pendant cette nuit fatale... oh! bien

fatale... une petite chambre dont l'unique porte ouvrait sur un cabinet

où se trouvait Frantz, mon vieux serviteur.... Paula ne pouvait cacher

son effroi; le vent semblait ébranler la maison jusque dans ses

fondements; nous veillâmes tous deux assez tard. Seuls dans cette

chambre, je m'étais assis sur un mauvais grabat, pendant que ma femme

reposait dans un fauteuil. Je succombai au sommeil, malgré tous mes

efforts.

J'ignore depuis combien de temps je dormais, lorsque je fus brusquement

éveillé par une douleur aiguë à la partie interne du bras gauche.

L'obscurité la plus profonde régnait dans cette pièce. Mon premier soin

fut de saisir la main que je sentais peser sur moi.... Cette main frêle

et délicate tenait un stylet très aigu....

--Mon Dieu!--s'écria Berthe épouvantée en joignant les mains.

--Encore... une tentative... mais cela est effroyable--dit Pierre

Raimond.

Arnold continua:

--Grâce à l'obscurité, on avait enfoncé le stylet entre mon corps et mon

bras gauche, étroitement serré contre moi. A la légère résistance que

rencontra la lame en glissant dans cet étroit intervalle, on dut croire

qu'elle pénétrait dans ma poitrine. Cette erreur me sauva; j'en fus

quitte pour une légère blessure au bras.

--Quel bonheur!--dit Berthe.

--Je vous l'ai dit, mon premier mouvement en m'éveillant fut de saisir

la main que je sentais peser sur moi; tout-à-coup cette main devint

glacée; j'étendis l'autre bras, je touchai une robe de femme.... Je

sentis un parfum léger, mais pénétrant, dont se servait habituellement

Paula.... Une épouvantable idée me traversa l'esprit.... Je me rappelai

le poison de Trieste.... Je n'eus plus aucun doute.... Cette révélation

fut si foudroyante, que je ne sais ce qui se passa en moi; ma raison

s'égara; pendant quelques secondes, je me crus le jouet d'un horrible

songe.... Durant cet instant de vertige, la main que je tenais s'échappa

sans doute.... Quand je revins à moi, j'étais seul, toujours dans les

ténèbres:--Frantz.... Frantz... m'écriai-je en frappant à la cloison qui

séparait ma chambre du cabinet où était mon domestique. Frantz ne

dormait pas; en une minute il entra tenant une lampe à la main.

--Et votre femme?--s'écria Berthe.

--Figurez-vous ma surprise... ma stupeur... c'était à douter de ma

raison; Paula était profondément endormie dans un fauteuil auprès de la

cheminée.

--Elle feignait de dormir...--s'écria Pierre Raimond.

--Je vous dis que c'était à devenir fou; elle dormait, ou plutôt elle

simulait si parfaitement un profond et paisible sommeil, que sa

respiration douce, régulière, n'était pas même accélérée par la terrible

émotion qu'elle devait ressentir; sa figure était calme; sa bouche

légèrement entr'ouverte; son teint faiblement coloré par la chaleur du

sommeil; et sa physionomie, ordinairement sérieuse, était presque

souriante.

--Mais cela est à peine croyable--s'écria Pierre Raimond;--comment!

votre femme dormait paisiblement après une pareille tentative?

--Son sommeil était, vous dis-je, d'une sérénité si profonde, que je ne

pouvais non plus en croire mes yeux. Debout, pâle, immobile, je la

contemplais d'un air hagard.

--Et il n'y avait pas d'autre femme que la vôtre dans cette

auberge?--demanda Berthe.

--Il n'y avait qu'elle.

--Et cette jeune fille, cette bohémienne?--dit Pierre Raimond.

--Elle était couchée dans une pièce qui donnait sur la chambre où

veillait Frantz; il ne dormait pas, il avait de la lumière, il était

impossible d'entrer chez nous sans qu'il le vît.

--Il faut donc le croire... cette fois, c'était bien elle,--dit

Berthe.--Un tel crime est-il possible, mon Dieu!

--Une dissimulation pareille m'épouvante encore plus que le crime--dit

Pierre Raimond.

--Une dernière preuve d'ailleurs ne me laissait presque aucun doute--dit

Arnold.--Sur le plancher, aux pieds de ma femme, je reconnus une dague

florentine, arme précieuse, ciselée par Benvenuto Cellini, qui avait

été, je crois, léguée à Paula par son père.

--Dès lors vous n'avez plus gardé aucun ménagement!--s'écria le

graveur;--et c'est ensuite de ce nouveau crime que vous avez relégué

cette infâme en Allemagne.

--Si j'hésitais à vous raconter cette horrible histoire, mon ami--reprit

le prince d'un air confus--c'est que j'avais la conscience de ma

faiblesse, ou plutôt de l'inexplicable influence que Paula conservait

sur moi....

--Comment! après cette nouvelle tentative....

--Oh! si vous saviez ce qu'il y a d'affreux dans le doute....

--Mais ce coup de poignard?--dit Pierre Raimond.

--Mais ce sommeil si profond? mais ce réveil si doux, si paisible?

--Lorsqu'elle vous vit blessé, que dit-elle?--s'écria Berthe.

--Vous peindre son angoisse, sa stupeur, ses soins empressés, me serait

impossible. De l'air du monde le plus naturel, elle s'écria qu'il

fallait faire partout des perquisitions. Elle avait aussi remarqué la

veille la sinistre physionomie du maître de cette auberge; comme moi

elle s'épuisait en vaines conjectures. Frantz affirmait n'avoir vu

passer personne, et qu'on avait dû s'introduire par une fenêtre qui

s'ouvrait sur un balcon; mais cette fenêtre se trouva parfaitement

fermée. L'accent de Paula fut si naturel, que mon vieux serviteur, qui

ne l'aimait pas, qui avait vu mon mariage avec peine, n'eut pas un

instant la pensée d'accuser ma femme.

--Mais cette petite main frêle que vous avez saisie?... mais cette

senteur de parfum particulière à votre femme?--s'écria Pierre Raimond.

--Je vous le répète... ma raison s'égarait dans ce dédale de

contradictions singulières. Paula, aidée de Frantz, voulut elle-même

panser ma blessure; rien dans ses manières, dans son langage, n'était

affecté.

--Commettre un tel crime et faire montre de tant d'hypocrisie... c'était

là le comble de la scélératesse--dit le graveur.

--Sans doute, et la monstruosité même d'un tel caractère éveillait

encore mes doutes, malgré l'évidence. Pour comble de fatalité, Paula,

soit intérêt, soit pitié, soit calcul, ne s'était jamais montrée plus

affectueuse, je dirais presque plus tendre, qu'en me prodiguant les

premiers soins après cet accident.

--Ruse, ruse infernale!--s'écria Pierre Raimond.

--C'était peut-être le remords de son crime--dit Berthe.

--Mon malheur voulut que j'hésitasse tour à tour entre ces convictions

si diverses.... Il eût été moins funeste pour moi de croire Paula

tout-à-fait coupable ou tout-à-fait innocente; mais au contraire... par

une inconcevable mobilité d'impressions, je passais tour à tour envers

elle de l'amour passionné à des accès de haine et d'horreur; mes

angoisses de Trieste n'étaient rien auprès des tortures que j'endurais

alors.... Une tête plus faible que la mienne n'eût pas résisté à ces

secousses. Quelquefois, après avoir témoigné à ma femme, par quelques

paroles incohérentes, la terreur qu'elle m'inspirait, réfléchissant que,

malgré d'effrayantes apparences, je n'avais pas de certitude réelle et

que je me trompais peut-être, je poussais des sanglots déchirants en lui

demandant pardon. Elle finit par croire ma raison égarée.... Que vous

dirai-je... je trouvai d'abord une satisfaction amère à laisser prendre

quelque consistance à ce bruit, puis à l'augmenter et à l'accréditer par

des bizarreries calculées. Le monde m'était odieux, je voulais ainsi

échapper à ses exigences. Ce n'était pas tout: dès qu'on me crut sujet à

des moments de folie, je pus, à l'abri de ce prétexte, me livrer sans

scrupule à mes accès de méfiance, sans que mes précautions, ainsi

attribuées à un dérangement d'esprit, pussent compromettre ou accuser ma

femme. Tantôt, croyant ma vie menacée, je m'enfermais seul pendant des

journées entières, ne mangeant que du pain et des fruits que mon fidèle

Frantz allait m'acheter lui-même; et encore souvent, dans ma terreur

insensée, je n'osais pas même toucher à ces aliments.... D'autres fois,

rougissant de mon effroi, convaincu de l'innocence de Paula, je revenais

à elle avec un repentir déchirant; mais son accueil était glacial,

méprisant.

--Pauvre Arnold!--dit Pierre Raimond avec émotion.--Sans doute vous êtes

faible; mais cette faiblesse même dérivait d'une noble source... vous

craigniez d'accuser injustement Paula. En effet, c'est quelque chose

d'effrayant que de dire à quelqu'un, et cela sans preuves certaines:

Vous êtes homicide... vous avez voulu deux fois m'assassiner....

--N'est-ce pas? surtout lorsqu'il s'agit d'adresser ces foudroyantes

paroles à une femme que l'on a passionnément aimée, surtout lorsqu'à

côté de preuves matérielles presque irrécusables, il est pour ainsi dire

d'autres preuves morales toutes contraires; lorsqu'enfin quelquefois une

voix secrète, une révélation occulte, vous dit avec une irrésistible

autorité: Non, cette femme n'est pas coupable.... Oh! je vous l'assure,

c'était un enfer... un enfer....

--Maintenant--dit Berthe--je conçois que vous ayez feint d'être insensé.

--Mais--dit Pierre Raimond--une dernière tentative ne vous a laissé

aucun doute....

--Aucun cette fois.... Le crime me parut avéré... ou plutôt, comme mon

amour s'était usé et éteint dans ces luttes, dans ces angoisses

continuelles, j'ai eu cette fois plus de courage que je n'en avais eu

jusque-là.

--Vous ne l'aimez plus, enfin?--dit Berthe.

--Non, car, en admettent même que j'eusse été aussi insensé que je le

paraissais, je méritais au moins quelque pitié, quelque intérêt... et ma

femme ne m'en témoignait aucun. Profitant de la solitude où je vivais

(nous habitions alors une grande ville), elle courait les fêtes et

s'informait à peine de moi. Cette dureté de coeur me révolta.... Ou ma

femme était coupable, et ma générosité à son égard aurait dû toucher

l'âme la plus perverse, ou elle était innocente, alors les accès de

douleur auxquels je me livrais après l'avoir vaguement accusée auraient

dû l'émouvoir.

--Mais pourquoi n'avez-vous jamais, avec elle, abordé franchement cette

question? Pourquoi n'avoir jamais nettement formulé vos reproches?--dit

Pierre Raimond.

--Songez-y; il me fallait lui dire:--Je vous soupçonne, je vous accuse

d'avoir voulu m'assassiner deux fois.... Ne pouvais-je pas me tromper?

--En effet, cette position était affreuse--dit. Berthe. Et le dernier

trait qui a amené votre séparation, quel est-il?

--Il y a très peu de temps de cela--dit M. de Hansfeld en baissant les

yeux.--J'occupais avec ma femme une maison isolée: je ne sais pourquoi

mes soupçons étaient revenus avec une nouvelle violence; je sortais

rarement de mon appartement. Quelquefois pourtant, le soir, je montais à

un petit belvédère situé au faîte de notre demeure; c'était une espèce

de terrasse très élevée, entourée d'une légère grille à hauteur d'appui,

sur laquelle je m'accoudais ordinairement pour regarder au loin les

tristes horizons que présente une grande ville pendant la nuit; je

passais là quelquefois de longues heures dans une rêverie profonde. Un

soir, la Providence voulut qu'au lieu de m'accouder et de me pencher

comme d'habitude sur la balustrade... j'y posai la main.... A peine

l'eus-je touchée que, à mon grand effroi, elle céda et tomba avec un

fracas horrible....

--Ciel!--s'écria Berthe.

--La hauteur était si grande que cette grille de fer fut brisée en

morceaux en tombant sur le pavé.

--Quelle atroce combinaison!--dit Pierre Raimond en levant les mains au

ciel.

--Ma mort était inévitable si je me fusse appuyé sur cette rampe.... Qui

pouvais-je accuser, si ce n'est Paula? Personne n'avait d'intérêt à ma

mort. Ignorant qu'une faillite m'avait enlevé presque toute ma fortune,

elle se souvenait sans doute que dans des temps plus heureux je lui

avais fait donation de mes biens. Cette idée ne m'était jamais venue

tant qu'avait duré mon amour.... Il m'a toujours semblé impossible de

soupçonner d'une infamie les gens que j'aime.... J'aurais pu, à la

rigueur, croire ma femme capable d'obéir à un mouvement de haine

insensée, mais non d'agir par un calcul si lâche et si odieux; pourtant,

une fois mon amour éteint, en présence de ce nouveau piége si meurtrier,

je ne reculai devant aucune supposition. Seulement, pour éviter de

tristes scandales, je me contentai de déclarer à Paula qu'elle

quitterait à l'instant la ville que nous habitions, que je ne la

reverrais jamais, et que j'étais assez indulgent, ou plutôt assez faible

pour la livrer à ses seuls remords.... Que vous dirai-je de plus! à

quoi bon vous indigner en vous parlant de l'audace avec laquelle cette

femme brava mes reproches, de l'horrible hypocrisie avec laquelle elle

affecta de les attribuer à l'égarement de ma raison. Tant de cynisme et

d'effronterie me révolta... je la quittai.... De ce moment ma vie fut

bien triste... mais au moins j'étais délivré d'une horrible

appréhension.

Quelque temps après je vous rencontrai--ajouta M. de Hansfeld en tendant

la main à Pierre Raimond.--Tout à l'heure vous parliez d'heureuse

étoile.... Vous aviez raison, la mienne m'a fait me trouver sur votre

chemin... avant d'avoir eu le bonheur de vous sauver la vie, j'étais

seul, abattu et sous le coup de bien amers souvenirs; tout a changé pour

moi, j'ai trouvé en vous un ami; mes chagrins sont passés, et si je

pouvais compter sur la durée de nos relations, je n'aurais été de ma vie

plus heureux....

--Et pourquoi, mon ami, ces relations vous manqueraient-elles jamais? Le

charme du commerce des honnêtes gens est dans sa sûreté: qui pourrait

altérer notre amitié? N'est-elle pas basée sur des services rendus, sur

des services réciproques? N'est-elle pas également chère à ma fille, à

vous, à moi?... Et puis enfin les tristes motifs qui nous font trouver

dans cette intimité si douce une sorte de refuge contre des pensées

cruelles, ces motifs existeront toujours: pour vous, ce sont les crimes

de votre femme; pour Berthe, la cruelle conduite de son mari; pour moi,

le ressentiment des chagrins de mon enfant....

--Vous avez raison, nous n'avons pas le droit de douter de l'avenir.

--Mon Dieu! que vous avez dû souffrir, monsieur Arnold--dit tristement

Berthe.

--Si vous avez témoigné quelque faiblesse--dit Pierre Raimond--votre

conduite a été admirable de mansuétude.... C'est le propre d'une âme

pleine de délicatesse et d'élévation que de s'imposer les cruelles

tortures du doute plutôt que de risquer un reproche... terrible... bien

terrible... si contre toute probabilité votre femme eût été

innocente.... Ce long récit de vos infortunes me donne de nouvelles

preuves de la bonté de votre coeur; et comme on a toujours les défauts

de ses qualités, je trouve même dans l'espèce de faiblesse qu'on

pourrait vous reprocher une preuve de délicatesse exquise.

--Vous êtes trop indulgent, mon ami....

--Je suis juste... et aussi peu flatteur que Michel-Ange.... Est-ce bien

cela--ajouta le vieillard en riant.

--Voici l'heure de mes leçons--dit Berthe;--cette triste confidence

finit à temps; j'en suis tout attristée. Ah! monsieur Arnold, quelles

souffrances!... Il vous faudra bien du bonheur pour les oublier....

A ce moment deux écolières de Berthe arrivèrent et rompirent la

conversation.

M. de Hansfeld quitta Pierre Raimond et sa fille, un peu soulagé par

l'aveu qu'il venait de leur faire, mais regrettant encore l'incognito

qu'il gardait envers eux.

Désirant avant tout éloigner sa femme, qu'il voulait faire partir le

lendemain, M. de Hansfeld revint à l'hôtel Lambert.

* * * * *

CHAPITRE VI.

MENACES.

Madame de Hansfeld se trouvait dans une cruelle perplexité: son mari

exigeait d'elle qu'elle partît le lendemain pour l'Allemagne; il lui

fallait ainsi renoncer à M. de Morville, nécessairement retenu à Paris

par la santé chancelante de sa mère.

L'éloignement de Paula pour le prince se changeait en aversion, en haine

profonde; elle croyait ce sentiment presque excusé par les bizarreries

et par les duretés de son mari. Le dernier coup qu'il lui portait était

surtout affreux; la forcer de quitter Paris au moment même où sa passion

pour M. de Morville, si longtemps cachée, si longtemps combattue,

allait être aussi heureuse qu'elle pouvait l'être.

Iris, en révélant à sa maîtresse que le prince se rendait souvent chez

Pierre Raimond, sous un nom supposé, pour y rencontrer madame de

Brévannes, avait excité la colère de Paula contre Berthe; c'était sans

doute pour garder plus facilement un incognito qui favorisait son amour

que le prince exigeait le départ de madame de Hansfeld.

Après de mûres réflexions, Paula crut entrevoir quelque chance de salut

dans la passion même de son mari pour madame de Brévannes.

Malgré l'ordre du prince, madame de Hansfeld n'avait annoncé son départ

à personne, et ne se préparait nullement à ce voyage, espérant que

peut-être son mari renoncerait à sa première détermination. Quant à ses

menaces de dévoiler les crimes de sa femme et de l'abandonner à la

justice des hommes, Paula n'y avait vu qu'une nouvelle preuve de

l'aberration de l'esprit d'Arnold.

Jusqu'alors les différents accès de ce qu'elle appelait la _folie_ de M.

de Hansfeld lui avaient presque inspiré autant de commisération que

d'effroi. Mais dans son dernier entretien, le prince s'était montré si

dur, si injuste, elle se voyait si cruellement sacrifiée à l'affection

qu'il ressentait pour Berthe, que, blessée dans ce qu'elle avait de plus

précieux au monde... son amour pour M. de Morville, Paula partageait sa

haine entre son mari et madame de Brévannes.

Telles étaient les réflexions de madame de Hansfeld, lorsque le prince

entra chez elle; il sortait de chez Pierre Raimond; son air était encore

plus ferme, encore plus impérieux que la veille.

--Il me semble, madame, que vous ne vous hâtez pas de faire vos

préparatifs de départ--lui dit-il sèchement.--Du reste, comme vous ne

verrez et ne recevrez personne au château de Hansfeld, où je vous

envoie, vous n'avez pas besoin d'un grand attirail de toilette.... Vous

pouvez emporter vos diamants... je vous les abandonne.... Frantz, que je

charge de vous conduire en Allemagne, est incorruptible.... Si j'avais

pu hésiter à vous laisser ces pierreries... ç'aurait été dans la crainte

de vous donner les moyens de gagner votre guide....

Madame de Hansfeld interrompit son mari:

--Je vous remercie, monsieur, de me procurer cette occasion de vous

rendre ces pierreries.

Et, se levant, elle alla prendre dans un secrétaire un grand écrin

qu'elle remit au prince.

--J'ai autrefois accepté ces présents... depuis longtemps j'aurais dû

les remettre entre vos mains.

--Soit--dit le prince en les prenant avec indifférence;--la tendresse

la plus vive, l'affection la plus dévouée n'ont pu vous désarmer... ma

générosité devait être aussi impuissante.... Il est vrai--ajouta-t-il

avec un sourire de mépris écrasant--que j'avais par contrat disposé en

votre faveur de la plus grande partie de ma fortune..., et qu'après ma

mort vous héritiez de tout... des pierreries comme du reste....

--Monsieur....

Paula Monti, Tome II ou L'Hôtel Lambert - histoire contemporaine · 第 2 / 11 段