moment de réflexion, elle ajouta avec horreur:--Oh! non, non, c'est
impossible... monsieur Arnold... c'est impossible! une femme est
incapable d'un crime si affreux.
--N'est-ce pas?--reprit Arnold avec amertume.--Après quelques
réflexions, j'ai dit comme vous... c'est impossible... j'ai attribué au
hasard ce fait effrayant, je me suis même cruellement reproché d'avoir
pu un moment soupçonner Paula.
--Et lorsque vous revîtes votre femme--dit Pierre Raimond--quel fut son
accueil?
--Il fut calme, confiant; et si j'avais alors conservé quelques doutes,
ils eussent été à l'instant dissipés: le soir j'avais laissé Paula
sombre, presque courroucée; le lendemain je la trouvai tranquille,
affectueuse et bonne... elle me tendit la main en me demandant pardon de
m'avoir si brusquement quitté la veille....
--C'est d'une inconcevable hypocrisie...--dit Pierre Raimond.
--Oh! non, non, elle n'était pas coupable, son calme le prouve--dit
Berthe.
--Je pensais comme vous--reprit M. de Hansfeld;--il y avait tant de
sincérité dans son accent, dans son regard; ses paroles étaient si
naturelles, qu'accablé de remords, de honte, je tombai à ses pieds en
fondant en larmes et en lui demandant pardon.... Elle me regarda d'un
air surpris. Je n'osai m'expliquer davantage. Innocente, mon soupçon
était un abominable outrage. Je lui répondis que je craignais de l'avoir
contrariée la veille.... Elle me crut, et cette scène n'eut pas d'autre
suite.
Comment vous expliquer ce qui se passa en moi depuis ce jour.... Mon fol
amour pour Paula augmenta pour ainsi dire en raison des torts que je me
reprochais envers elle; je ne pouvais me pardonner d'avoir osé accuser
une femme qui m'avait donné tant de preuves de franchise.
--En effet--dit Berthe--lorsque vous avez demandé sa main, pourquoi vous
aurait-elle dit que son coeur n'était pas libre, au risque de manquer un
mariage si avantageux pour elle?... Non, non; elle était innocente de
cet horrible crime.
--Et vous n'aviez pas d'ennemis?--dit Pierre Raimond.
--Aucun, que je sache....
--Mais comment vous êtes-vous expliqué la mort subite, convulsive, de
cet épagneul, mort dans laquelle se retrouvaient tous les symptômes
d'un empoisonnement?
--Je parvins à m'étourdir sur ce fait inexplicable, à empêcher pour
ainsi dire ma pensée de s'y arrêter, tant je voulais croire à
l'innocence de Paula. J'expiais douloureusement cet atroce soupçon;
vingt fois je fus sur le point de lui tout avouer; mais je n'osais pas:
son affection pour moi était déjà si tiède, si incertaine... un tel aveu
me l'eût à jamais aliénée. Pourtant... pour mon repos, j'aurais dû tout
lui dire, car elle commença de trouver quelques-unes de mes paroles
étranges; mes réticences involontaires lui semblèrent incohérentes;
quelquefois, profondément touché d'un mot ou d'une attention tendre de
sa part, je m'écriais dans une sorte d'égarement:
--Oh! je suis bien coupable... pardonnez-moi... j'ai eu tort....
Elle me demandait la signification de ces mots; je revenais à moi, et au
lieu de m'expliquer, je lui réitérais les protestations les plus
passionnées.... Hélas! bientôt la pâle affection que j'en avais obtenue
par tant de soins, avec tant de peine, fit place à une nouvelle
froideur.... Elle me regardait quelquefois d'un air inquiet et
craintif... ses accès d'humeur sombre redoublèrent... alors aussi... les
soupçons que j'avais d'abord si énergiquement repoussés revinrent à ma
pensée; puis je les chassais de nouveau; quelquefois j'examinais malgré
moi avec défiance les mets qu'on me servait; puis, rougissant de cette
crainte si insultante pour Paula, je quittais brusquement la table....
Dans cette lutte sourde et concentrée, ma santé s'altéra, mon caractère
s'aigrit; Paula me témoigna un éloignement de plus en plus prononcé.
--Quelle vie... mon Dieu, quelle vie!--s'écria Berthe en essuyant ses
yeux humides.
--Hélas! dit M. de Hansfeld, cela n'était rien encore. Nous quittâmes
Trieste à la fin de l'automne; ma femme voulait aller passer l'hiver à
Genève, puis venir ensuite en France; surpris par un orage violent, nous
nous arrêtâmes à quelques lieues de Trieste, dans une misérable auberge
à la tombée de la nuit. La tempête redoubla de fureur, un torrent que
nous devions traverser était débordé; il fallut nous résigner à passer
la nuit dans cette demeure. L'endroit était désert. Il me sembla que le
maître de l'auberge avait une figure sinistre. Je proposai à ma femme de
veiller le plus tard possible, et de sommeiller ensuite sur une chaise,
afin de pouvoir partir avant le jour, dès que les chemins seraient
praticables. Notre suite se composait de deux domestiques à moi et de la
jeune fille qui accompagnait Paula. J'avais pour cette enfant toutes les
bontés possibles, je savais en cela plaire à ma femme; d'ailleurs, Iris
(c'est le nom de cette bohémienne) m'était presque aussi dévouée qu'à sa
maîtresse. Nous occupions pendant cette nuit fatale... oh! bien
fatale... une petite chambre dont l'unique porte ouvrait sur un cabinet
où se trouvait Frantz, mon vieux serviteur.... Paula ne pouvait cacher
son effroi; le vent semblait ébranler la maison jusque dans ses
fondements; nous veillâmes tous deux assez tard. Seuls dans cette
chambre, je m'étais assis sur un mauvais grabat, pendant que ma femme
reposait dans un fauteuil. Je succombai au sommeil, malgré tous mes
efforts.
J'ignore depuis combien de temps je dormais, lorsque je fus brusquement
éveillé par une douleur aiguë à la partie interne du bras gauche.
L'obscurité la plus profonde régnait dans cette pièce. Mon premier soin
fut de saisir la main que je sentais peser sur moi.... Cette main frêle
et délicate tenait un stylet très aigu....
--Mon Dieu!--s'écria Berthe épouvantée en joignant les mains.
--Encore... une tentative... mais cela est effroyable--dit Pierre
Raimond.
Arnold continua:
--Grâce à l'obscurité, on avait enfoncé le stylet entre mon corps et mon
bras gauche, étroitement serré contre moi. A la légère résistance que
rencontra la lame en glissant dans cet étroit intervalle, on dut croire
qu'elle pénétrait dans ma poitrine. Cette erreur me sauva; j'en fus
quitte pour une légère blessure au bras.
--Quel bonheur!--dit Berthe.
--Je vous l'ai dit, mon premier mouvement en m'éveillant fut de saisir
la main que je sentais peser sur moi; tout-à-coup cette main devint
glacée; j'étendis l'autre bras, je touchai une robe de femme.... Je
sentis un parfum léger, mais pénétrant, dont se servait habituellement
Paula.... Une épouvantable idée me traversa l'esprit.... Je me rappelai
le poison de Trieste.... Je n'eus plus aucun doute.... Cette révélation
fut si foudroyante, que je ne sais ce qui se passa en moi; ma raison
s'égara; pendant quelques secondes, je me crus le jouet d'un horrible
songe.... Durant cet instant de vertige, la main que je tenais s'échappa
sans doute.... Quand je revins à moi, j'étais seul, toujours dans les
ténèbres:--Frantz.... Frantz... m'écriai-je en frappant à la cloison qui
séparait ma chambre du cabinet où était mon domestique. Frantz ne
dormait pas; en une minute il entra tenant une lampe à la main.
--Et votre femme?--s'écria Berthe.
--Figurez-vous ma surprise... ma stupeur... c'était à douter de ma
raison; Paula était profondément endormie dans un fauteuil auprès de la
cheminée.
--Elle feignait de dormir...--s'écria Pierre Raimond.
--Je vous dis que c'était à devenir fou; elle dormait, ou plutôt elle
simulait si parfaitement un profond et paisible sommeil, que sa
respiration douce, régulière, n'était pas même accélérée par la terrible
émotion qu'elle devait ressentir; sa figure était calme; sa bouche
légèrement entr'ouverte; son teint faiblement coloré par la chaleur du
sommeil; et sa physionomie, ordinairement sérieuse, était presque
souriante.
--Mais cela est à peine croyable--s'écria Pierre Raimond;--comment!
votre femme dormait paisiblement après une pareille tentative?
--Son sommeil était, vous dis-je, d'une sérénité si profonde, que je ne
pouvais non plus en croire mes yeux. Debout, pâle, immobile, je la
contemplais d'un air hagard.
--Et il n'y avait pas d'autre femme que la vôtre dans cette
auberge?--demanda Berthe.
--Il n'y avait qu'elle.
--Et cette jeune fille, cette bohémienne?--dit Pierre Raimond.
--Elle était couchée dans une pièce qui donnait sur la chambre où
veillait Frantz; il ne dormait pas, il avait de la lumière, il était
impossible d'entrer chez nous sans qu'il le vît.
--Il faut donc le croire... cette fois, c'était bien elle,--dit
Berthe.--Un tel crime est-il possible, mon Dieu!
--Une dissimulation pareille m'épouvante encore plus que le crime--dit
Pierre Raimond.
--Une dernière preuve d'ailleurs ne me laissait presque aucun doute--dit
Arnold.--Sur le plancher, aux pieds de ma femme, je reconnus une dague
florentine, arme précieuse, ciselée par Benvenuto Cellini, qui avait
été, je crois, léguée à Paula par son père.
--Dès lors vous n'avez plus gardé aucun ménagement!--s'écria le
graveur;--et c'est ensuite de ce nouveau crime que vous avez relégué
cette infâme en Allemagne.
--Si j'hésitais à vous raconter cette horrible histoire, mon ami--reprit
le prince d'un air confus--c'est que j'avais la conscience de ma
faiblesse, ou plutôt de l'inexplicable influence que Paula conservait
sur moi....
--Comment! après cette nouvelle tentative....
--Oh! si vous saviez ce qu'il y a d'affreux dans le doute....
--Mais ce coup de poignard?--dit Pierre Raimond.
--Mais ce sommeil si profond? mais ce réveil si doux, si paisible?
--Lorsqu'elle vous vit blessé, que dit-elle?--s'écria Berthe.
--Vous peindre son angoisse, sa stupeur, ses soins empressés, me serait
impossible. De l'air du monde le plus naturel, elle s'écria qu'il
fallait faire partout des perquisitions. Elle avait aussi remarqué la
veille la sinistre physionomie du maître de cette auberge; comme moi
elle s'épuisait en vaines conjectures. Frantz affirmait n'avoir vu
passer personne, et qu'on avait dû s'introduire par une fenêtre qui
s'ouvrait sur un balcon; mais cette fenêtre se trouva parfaitement
fermée. L'accent de Paula fut si naturel, que mon vieux serviteur, qui
ne l'aimait pas, qui avait vu mon mariage avec peine, n'eut pas un
instant la pensée d'accuser ma femme.
--Mais cette petite main frêle que vous avez saisie?... mais cette
senteur de parfum particulière à votre femme?--s'écria Pierre Raimond.
--Je vous le répète... ma raison s'égarait dans ce dédale de
contradictions singulières. Paula, aidée de Frantz, voulut elle-même
panser ma blessure; rien dans ses manières, dans son langage, n'était
affecté.
--Commettre un tel crime et faire montre de tant d'hypocrisie... c'était
là le comble de la scélératesse--dit le graveur.
--Sans doute, et la monstruosité même d'un tel caractère éveillait
encore mes doutes, malgré l'évidence. Pour comble de fatalité, Paula,
soit intérêt, soit pitié, soit calcul, ne s'était jamais montrée plus
affectueuse, je dirais presque plus tendre, qu'en me prodiguant les
premiers soins après cet accident.
--Ruse, ruse infernale!--s'écria Pierre Raimond.
--C'était peut-être le remords de son crime--dit Berthe.
--Mon malheur voulut que j'hésitasse tour à tour entre ces convictions
si diverses.... Il eût été moins funeste pour moi de croire Paula
tout-à-fait coupable ou tout-à-fait innocente; mais au contraire... par
une inconcevable mobilité d'impressions, je passais tour à tour envers
elle de l'amour passionné à des accès de haine et d'horreur; mes
angoisses de Trieste n'étaient rien auprès des tortures que j'endurais
alors.... Une tête plus faible que la mienne n'eût pas résisté à ces
secousses. Quelquefois, après avoir témoigné à ma femme, par quelques
paroles incohérentes, la terreur qu'elle m'inspirait, réfléchissant que,
malgré d'effrayantes apparences, je n'avais pas de certitude réelle et
que je me trompais peut-être, je poussais des sanglots déchirants en lui
demandant pardon. Elle finit par croire ma raison égarée.... Que vous
dirai-je... je trouvai d'abord une satisfaction amère à laisser prendre
quelque consistance à ce bruit, puis à l'augmenter et à l'accréditer par
des bizarreries calculées. Le monde m'était odieux, je voulais ainsi
échapper à ses exigences. Ce n'était pas tout: dès qu'on me crut sujet à
des moments de folie, je pus, à l'abri de ce prétexte, me livrer sans
scrupule à mes accès de méfiance, sans que mes précautions, ainsi
attribuées à un dérangement d'esprit, pussent compromettre ou accuser ma
femme. Tantôt, croyant ma vie menacée, je m'enfermais seul pendant des
journées entières, ne mangeant que du pain et des fruits que mon fidèle
Frantz allait m'acheter lui-même; et encore souvent, dans ma terreur
insensée, je n'osais pas même toucher à ces aliments.... D'autres fois,
rougissant de mon effroi, convaincu de l'innocence de Paula, je revenais
à elle avec un repentir déchirant; mais son accueil était glacial,
méprisant.
--Pauvre Arnold!--dit Pierre Raimond avec émotion.--Sans doute vous êtes
faible; mais cette faiblesse même dérivait d'une noble source... vous
craigniez d'accuser injustement Paula. En effet, c'est quelque chose
d'effrayant que de dire à quelqu'un, et cela sans preuves certaines:
Vous êtes homicide... vous avez voulu deux fois m'assassiner....
--N'est-ce pas? surtout lorsqu'il s'agit d'adresser ces foudroyantes
paroles à une femme que l'on a passionnément aimée, surtout lorsqu'à
côté de preuves matérielles presque irrécusables, il est pour ainsi dire
d'autres preuves morales toutes contraires; lorsqu'enfin quelquefois une
voix secrète, une révélation occulte, vous dit avec une irrésistible
autorité: Non, cette femme n'est pas coupable.... Oh! je vous l'assure,
c'était un enfer... un enfer....
--Maintenant--dit Berthe--je conçois que vous ayez feint d'être insensé.
--Mais--dit Pierre Raimond--une dernière tentative ne vous a laissé
aucun doute....
--Aucun cette fois.... Le crime me parut avéré... ou plutôt, comme mon
amour s'était usé et éteint dans ces luttes, dans ces angoisses
continuelles, j'ai eu cette fois plus de courage que je n'en avais eu
jusque-là.
--Vous ne l'aimez plus, enfin?--dit Berthe.
--Non, car, en admettent même que j'eusse été aussi insensé que je le
paraissais, je méritais au moins quelque pitié, quelque intérêt... et ma
femme ne m'en témoignait aucun. Profitant de la solitude où je vivais
(nous habitions alors une grande ville), elle courait les fêtes et
s'informait à peine de moi. Cette dureté de coeur me révolta.... Ou ma
femme était coupable, et ma générosité à son égard aurait dû toucher
l'âme la plus perverse, ou elle était innocente, alors les accès de
douleur auxquels je me livrais après l'avoir vaguement accusée auraient
dû l'émouvoir.
--Mais pourquoi n'avez-vous jamais, avec elle, abordé franchement cette
question? Pourquoi n'avoir jamais nettement formulé vos reproches?--dit
Pierre Raimond.
--Songez-y; il me fallait lui dire:--Je vous soupçonne, je vous accuse
d'avoir voulu m'assassiner deux fois.... Ne pouvais-je pas me tromper?
--En effet, cette position était affreuse--dit. Berthe. Et le dernier
trait qui a amené votre séparation, quel est-il?
--Il y a très peu de temps de cela--dit M. de Hansfeld en baissant les
yeux.--J'occupais avec ma femme une maison isolée: je ne sais pourquoi
mes soupçons étaient revenus avec une nouvelle violence; je sortais
rarement de mon appartement. Quelquefois pourtant, le soir, je montais à
un petit belvédère situé au faîte de notre demeure; c'était une espèce
de terrasse très élevée, entourée d'une légère grille à hauteur d'appui,
sur laquelle je m'accoudais ordinairement pour regarder au loin les
tristes horizons que présente une grande ville pendant la nuit; je
passais là quelquefois de longues heures dans une rêverie profonde. Un
soir, la Providence voulut qu'au lieu de m'accouder et de me pencher
comme d'habitude sur la balustrade... j'y posai la main.... A peine
l'eus-je touchée que, à mon grand effroi, elle céda et tomba avec un
fracas horrible....
--Ciel!--s'écria Berthe.
--La hauteur était si grande que cette grille de fer fut brisée en
morceaux en tombant sur le pavé.
--Quelle atroce combinaison!--dit Pierre Raimond en levant les mains au
ciel.
--Ma mort était inévitable si je me fusse appuyé sur cette rampe.... Qui
pouvais-je accuser, si ce n'est Paula? Personne n'avait d'intérêt à ma
mort. Ignorant qu'une faillite m'avait enlevé presque toute ma fortune,
elle se souvenait sans doute que dans des temps plus heureux je lui
avais fait donation de mes biens. Cette idée ne m'était jamais venue
tant qu'avait duré mon amour.... Il m'a toujours semblé impossible de
soupçonner d'une infamie les gens que j'aime.... J'aurais pu, à la
rigueur, croire ma femme capable d'obéir à un mouvement de haine
insensée, mais non d'agir par un calcul si lâche et si odieux; pourtant,
une fois mon amour éteint, en présence de ce nouveau piége si meurtrier,
je ne reculai devant aucune supposition. Seulement, pour éviter de
tristes scandales, je me contentai de déclarer à Paula qu'elle
quitterait à l'instant la ville que nous habitions, que je ne la
reverrais jamais, et que j'étais assez indulgent, ou plutôt assez faible
pour la livrer à ses seuls remords.... Que vous dirai-je de plus! à
quoi bon vous indigner en vous parlant de l'audace avec laquelle cette
femme brava mes reproches, de l'horrible hypocrisie avec laquelle elle
affecta de les attribuer à l'égarement de ma raison. Tant de cynisme et
d'effronterie me révolta... je la quittai.... De ce moment ma vie fut
bien triste... mais au moins j'étais délivré d'une horrible
appréhension.
Quelque temps après je vous rencontrai--ajouta M. de Hansfeld en tendant
la main à Pierre Raimond.--Tout à l'heure vous parliez d'heureuse
étoile.... Vous aviez raison, la mienne m'a fait me trouver sur votre
chemin... avant d'avoir eu le bonheur de vous sauver la vie, j'étais
seul, abattu et sous le coup de bien amers souvenirs; tout a changé pour
moi, j'ai trouvé en vous un ami; mes chagrins sont passés, et si je
pouvais compter sur la durée de nos relations, je n'aurais été de ma vie
plus heureux....
--Et pourquoi, mon ami, ces relations vous manqueraient-elles jamais? Le
charme du commerce des honnêtes gens est dans sa sûreté: qui pourrait
altérer notre amitié? N'est-elle pas basée sur des services rendus, sur
des services réciproques? N'est-elle pas également chère à ma fille, à
vous, à moi?... Et puis enfin les tristes motifs qui nous font trouver
dans cette intimité si douce une sorte de refuge contre des pensées
cruelles, ces motifs existeront toujours: pour vous, ce sont les crimes
de votre femme; pour Berthe, la cruelle conduite de son mari; pour moi,
le ressentiment des chagrins de mon enfant....
--Vous avez raison, nous n'avons pas le droit de douter de l'avenir.
--Mon Dieu! que vous avez dû souffrir, monsieur Arnold--dit tristement
Berthe.
--Si vous avez témoigné quelque faiblesse--dit Pierre Raimond--votre
conduite a été admirable de mansuétude.... C'est le propre d'une âme
pleine de délicatesse et d'élévation que de s'imposer les cruelles
tortures du doute plutôt que de risquer un reproche... terrible... bien
terrible... si contre toute probabilité votre femme eût été
innocente.... Ce long récit de vos infortunes me donne de nouvelles
preuves de la bonté de votre coeur; et comme on a toujours les défauts
de ses qualités, je trouve même dans l'espèce de faiblesse qu'on
pourrait vous reprocher une preuve de délicatesse exquise.
--Vous êtes trop indulgent, mon ami....
--Je suis juste... et aussi peu flatteur que Michel-Ange.... Est-ce bien
cela--ajouta le vieillard en riant.
--Voici l'heure de mes leçons--dit Berthe;--cette triste confidence
finit à temps; j'en suis tout attristée. Ah! monsieur Arnold, quelles
souffrances!... Il vous faudra bien du bonheur pour les oublier....
A ce moment deux écolières de Berthe arrivèrent et rompirent la
conversation.
M. de Hansfeld quitta Pierre Raimond et sa fille, un peu soulagé par
l'aveu qu'il venait de leur faire, mais regrettant encore l'incognito
qu'il gardait envers eux.
Désirant avant tout éloigner sa femme, qu'il voulait faire partir le
lendemain, M. de Hansfeld revint à l'hôtel Lambert.
* * * * *
CHAPITRE VI.
MENACES.
Madame de Hansfeld se trouvait dans une cruelle perplexité: son mari
exigeait d'elle qu'elle partît le lendemain pour l'Allemagne; il lui
fallait ainsi renoncer à M. de Morville, nécessairement retenu à Paris
par la santé chancelante de sa mère.
L'éloignement de Paula pour le prince se changeait en aversion, en haine
profonde; elle croyait ce sentiment presque excusé par les bizarreries
et par les duretés de son mari. Le dernier coup qu'il lui portait était
surtout affreux; la forcer de quitter Paris au moment même où sa passion
pour M. de Morville, si longtemps cachée, si longtemps combattue,
allait être aussi heureuse qu'elle pouvait l'être.
Iris, en révélant à sa maîtresse que le prince se rendait souvent chez
Pierre Raimond, sous un nom supposé, pour y rencontrer madame de
Brévannes, avait excité la colère de Paula contre Berthe; c'était sans
doute pour garder plus facilement un incognito qui favorisait son amour
que le prince exigeait le départ de madame de Hansfeld.
Après de mûres réflexions, Paula crut entrevoir quelque chance de salut
dans la passion même de son mari pour madame de Brévannes.
Malgré l'ordre du prince, madame de Hansfeld n'avait annoncé son départ
à personne, et ne se préparait nullement à ce voyage, espérant que
peut-être son mari renoncerait à sa première détermination. Quant à ses
menaces de dévoiler les crimes de sa femme et de l'abandonner à la
justice des hommes, Paula n'y avait vu qu'une nouvelle preuve de
l'aberration de l'esprit d'Arnold.
Jusqu'alors les différents accès de ce qu'elle appelait la _folie_ de M.
de Hansfeld lui avaient presque inspiré autant de commisération que
d'effroi. Mais dans son dernier entretien, le prince s'était montré si
dur, si injuste, elle se voyait si cruellement sacrifiée à l'affection
qu'il ressentait pour Berthe, que, blessée dans ce qu'elle avait de plus
précieux au monde... son amour pour M. de Morville, Paula partageait sa
haine entre son mari et madame de Brévannes.
Telles étaient les réflexions de madame de Hansfeld, lorsque le prince
entra chez elle; il sortait de chez Pierre Raimond; son air était encore
plus ferme, encore plus impérieux que la veille.
--Il me semble, madame, que vous ne vous hâtez pas de faire vos
préparatifs de départ--lui dit-il sèchement.--Du reste, comme vous ne
verrez et ne recevrez personne au château de Hansfeld, où je vous
envoie, vous n'avez pas besoin d'un grand attirail de toilette.... Vous
pouvez emporter vos diamants... je vous les abandonne.... Frantz, que je
charge de vous conduire en Allemagne, est incorruptible.... Si j'avais
pu hésiter à vous laisser ces pierreries... ç'aurait été dans la crainte
de vous donner les moyens de gagner votre guide....
Madame de Hansfeld interrompit son mari:
--Je vous remercie, monsieur, de me procurer cette occasion de vous
rendre ces pierreries.
Et, se levant, elle alla prendre dans un secrétaire un grand écrin
qu'elle remit au prince.
--J'ai autrefois accepté ces présents... depuis longtemps j'aurais dû
les remettre entre vos mains.
--Soit--dit le prince en les prenant avec indifférence;--la tendresse
la plus vive, l'affection la plus dévouée n'ont pu vous désarmer... ma
générosité devait être aussi impuissante.... Il est vrai--ajouta-t-il
avec un sourire de mépris écrasant--que j'avais par contrat disposé en
votre faveur de la plus grande partie de ma fortune..., et qu'après ma
mort vous héritiez de tout... des pierreries comme du reste....
--Monsieur....