Le charme des manières de M. de Hansfeld, la grâce de son es

Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online

Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. This

file was produced from images generously made available

by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)

PAULA MONTI OU L'HOTEL LAMBERT

HISTOIRE CONTEMPORAINE

PAR

EUGÈNE SÜE

TOME DEUXIÈME.

PARIS

PAULIN, ÉDITEUR

RUE RICHELIEU, 60.

1845

IMPRIMERIE DE GUSTAVE GRATIOT, RUE DE LA MONNAIE, 11.

PAULA MONTI.

DEUXIÈME PARTIE.

CHAPITRE PREMIER.

LE LIVRE NOIR.

En proposant à madame de Hansfeld de répondre pour elle à M. de

Brévannes au sujet de l'entrevue qui devait avoir lieu au

Jardin-des-Plantes, non seulement Iris empêchait la princesse de

commettre un acte imprudent, mais, à l'insu de celle-ci, elle la rendait

complice d'un projet diabolique.

On se souvient sans doute d'un _livre noir_ dont Iris avait parlé à M.

de Brévannes, et dans lequel, disait-elle, la princesse écrivait presque

chaque jour ses plus secrètes pensées.

Rien n'était plus faux.

Jamais Paula n'avait possédé un livre pareil; mais il importait au

projet d'Iris que M. de Brévannes crût à ce mensonge, et il devait y

croire en reconnaissant dans ce livre une écriture pareille à celle du

billet que madame de Hansfeld lui avait fait remettre.

On s'étonnera peut-être de la profonde dissimulation d'Iris et de

l'opiniâtre et ténébreuse audace de ses desseins. On comprendra

peut-être aussi difficilement son affection sauvage, sa jalousie

furieuse, qui tournaient presque à une monomanie féroce.

Malheureusement, les faits principaux de cette histoire, les traits

saillants du caractère d'Iris sont d'une grande réalité.

Il s'est trouvé une jeune fille aux passions ardentes, implacables, qui

les a réunies, concentrées dans l'attachement aveugle qu'elle avait pour

sa bienfaitrice, attachement singulier, qui tenait de la vénération

filiale par son religieux dévouement, de la tendresse maternelle par sa

familiarité charmante et pure, de l'amour par sa jalousie vindicative.

Si, dans la suite de cette histoire, on trouve chez Iris une assez

grande puissance d'imagination jointe à un esprit inventif, rusé,

adroit, hardi; si quelques-unes de ses combinaisons semblent ourdies

avec une perfidie, avec une habileté ordinairement rares chez une fille

de cet âge, nous le répéterons, la solitude avait singulièrement

développé ses facultés naturelles, incessamment tendues vers un même

but; forcée d'agir seule et à l'ombre de la plus profonde dissimulation,

tout moyen lui semblait bon pour arriver à ce terme unique de ses

désirs:

_Isoler sa maîtresse de toute affection_;

Faire, pour ainsi dire, le _vide_ autour d'elle, et lui devenir d'autant

plus nécessaire que tous les autres attachements lui manqueraient.

Ce dernier voeu d'Iris avait été jusqu'alors trompé.

Sans doute madame de Hansfeld ressentait pour sa demoiselle de compagnie

un véritable attachement, lui témoignait une confiance sans bornes, se

montrait à son égard affectueuse et bonne; mais cet attachement ne

suffisait pas au coeur d'Iris.

Elle éprouvait d'amers, de douloureux ressentiments de ce qu'elle

appelait une déception; mais comme elle ne pouvait haïr sa maîtresse,

son exécration s'accumulait sur les personnes qui inspiraient quelque

intérêt à la princesse.

Ces explications étaient nécessaires pour préparer le lecteur aux

incidents qui vont suivre.

Dans les deux entretiens qui succédèrent à sa première entrevue avec M.

de Brévannes, Iris, d'après l'ordre de Paula, avait tâché de deviner

quelles étaient les intentions de cet homme.

Si infâme qu'elle fût, la calomnie qu'il pouvait répandre était

redoutable pour madame de Hansfeld. Raphaël avait cru à son abominable

mensonge; comment le monde, ou plutôt M. de Morville (c'était le monde

pour Paula), n'y croirait-il pas?

Madame de Hansfeld ne savait que résoudre.

Depuis qu'elle aimait M. de Morville, elle abhorrait plus encore M. de

Brévannes; aussi n'eut-elle pas assez d'indignation, assez de mépris

pour qualifier l'audace de ce dernier, lors de ses tentatives pour

obtenir une entrevue avec elle, par l'intermédiaire d'Iris. Mais

celle-ci fit sagement observer à sa maîtresse que la colère de M. de

Brévannes serait dangereuse, et qu'au lieu de l'exaspérer il fallait

tâcher de l'éconduire doucement.

Malheureusement l'amour violent et opiniâtre du mari de Berthe ne

s'accommoda pas de ces ménagements. Ainsi qu'on l'a vu lors de son

troisième entretien avec Iris, il lui déclara positivement qu'il

parlerait si la princesse lui refusait plus longtemps une entrevue.

Iris avait continué de jouer son double rôle pour augmenter la confiance

de M. de Brévannes, feignant de pas avoir à se louer de sa maîtresse

afin d'éloigner tout soupçon de connivence, et paraissant très flattée

des galantes cajoleries de M. de Brévannes.

Elle lui laissait entendre que madame de Hansfeld semblait éprouver à

son égard une sorte de colère mêlée d'intérêt... bizarre ressentiment

qu'Iris ne s'expliquait pas, disait-elle, car elle était censée ignorer

ce qui s'était passé à Florence entre M. de Brévannes et Paula. Telle

était la source des secrètes espérances du mari de Berthe, espérances

nées de son aveugle amour-propre et augmentées par les fausses

confidences d'Iris.

Ceci posé, nous conduirons le lecteur dans la petite maison que

possédait M. de Brévannes dans la rue des Martyrs, et qu'il occupait

alors tout seul.

C'était le lendemain du jour où Iris lui avait remis le prétendu billet

de la princesse. En le recevant, M. de Brévannes avait osé pour la

première fois parler du _livre noir_, de son désir de le posséder

pendant un moment.

Iris, après des difficultés sans nombre, avait répondu qu'il serait

peut-être possible de soustraire ce livre le lendemain, pour quelques

heures seulement, la princesse devant aller passer la matinée chez

madame de Lormoy, tante de M. de Morville.

M. de Brévannes avait demandé à la jeune fille d'apporter le précieux

mémento rue des Martyrs; il le lirait en sa présence et le lui

remettrait à l'instant avec la récompense due à un tel service,

récompense qu'elle promit d'accepter pour ne pas éveiller les soupçons

de M. de Brévannes.

Ce dernier attendait donc Iris dans le petit salon dont nous avons

parlé.

Si l'on n'a pas oublié le caractère de M. de Brévannes, son indomptable

opiniâtreté, son orgueil, son acharnement à réussir dans ce qu'il

entreprenait; si l'on pense que sa volonté, son obstination, sa vanité

étaient mises en jeu par un amour profond, exalté, contre lequel il se

débattait depuis deux ans, on concevra avec quelle violence passionnée

il désirait être aimé de madame de Hansfeld, cette femme si séduisante,

si enviée, si respectée.

Il était midi. M. de Brévannes attendait Iris avec une extrême

impatience dans la petite maison de la rue des Martyrs.

Madame Grassot, gardienne de cette mystérieuse demeure, restait à

l'étage supérieur. La jeune fille arriva; M. de Brévannes courut à sa

rencontre.

Iris paraissait tremblante et effrayée. M. de Brévannes la rassura et la

fit entrer dans le salon; elle tenait à la main un petit album relié en

maroquin noir et fermé par une serrure d'argent. Frémissant de joie et

d'impatience à la vue de ce livret, M. de Brévannes prit sur la cheminée

une bague ornée d'un assez gros brillant, la passa au doigt d'Iris,

malgré sa faible résistance.

--De grâce, charmante Iris--lui dit-il--recevez ce faible gage de ma

reconnaissance. Cette jolie main n'a pas besoin d'ornement, mais c'est

un souvenir que je vous demande en grâce de porter.... Vous m'avez

promis de l'accepter.

--Sans doute... mais je ne sais si je dois... ce diamant....

--Qu'importe le diamant!... c'est seulement de la bague qu'il s'agit.

--Et c'est aussi la bague que j'accepte--dit Iris avec un sourire d'une

tristesse hypocrite--puisque ma condition m'expose à de certaines

récompenses.

--Si j'ai choisi ce diamant--reprit M. de Brévannes--c'est qu'il offre

l'emblème de la pureté et de la durée de ma reconnaissance.

Et il tendit la main vers le livre noir.

--Non, non--dit Iris en paraissant encore combattue par le devoir--cela

est horrible.... Je me damne pour vous.

--Mais quel mal faites-vous?... c'est tout au plus une indiscrétion...

ma chère Iris; puisque votre maîtresse est souvent injuste envers vous,

c'est de votre part une petite vengeance permise... et innocente.

--Oh! je suis inexcusable, je le sens... et puis une fois que vous aurez

lu ce livre... vous oublierez la pauvre Iris... vous n'aurez plus besoin

d'elle.... Mais de quoi me plaindrai-je? n'aurez-vous pas d'ailleurs

payé ma trahison--ajouta-t-elle avec amertume.

--Cette petite fille s'est affolée de moi--pensa M. de

Brévannes--comment diable m'en débarrasserai-je? Est-ce que maintenant

qu'elle a ma bague elle ne voudrait plus se dessaisir du livre?

Il reprit tout haut d'un ton pénétré:

--Vous vous trompez, Iris. D'abord, je ne me croirai jamais quitte

envers vous.... Quant à vous oublier... ne le craignez pas.... Pour mon

repos, je voudrais le pouvoir.... Il faut toute la gravité des choses

dont j'ai à entretenir votre maîtresse pour me distraire un peu de mon

amour pour vous.... Iris, car je vous aime.... Mais ne parlons pas de

cela maintenant.... De graves intérêts sont en jeu.... Comment se

trouve votre maîtresse?

--Elle est rêveuse et triste depuis qu'elle vous a accordé l'entrevue

que vous demandiez si impérieusement.

--Elle m'y a forcé... J'étais si malheureux de son refus que je me suis

oublié jusqu'à lui faire cette menace, que je ne regrette plus, car j'ai

ainsi obtenu ce que je désirais dans son intérêt et dans le mien....

Mais elle est rêveuse et triste, dites-vous?

--Oui... quelquefois elle reste longtemps comme accablée... puis tout à

coup elle se lève impétueusement et marche pendant quelque temps avec

agitation.

--Et à quoi attribuez-vous ses préoccupations?

--Je ne sais....

--Ce livre que vous hésitez à me confier et que je n'ose plus vous

demander nous l'apprendrait.

--Oh! je ne tiens pas à savoir les secrets de la princesse.... C'est

pour vous être agréable, pour vous obéir que j'ai soustrait ce livre...

la clef est à son fermoir, je ne l'ai pas ouvert.

--Eh bien! ouvrons-le.... Maintenant ce que vous appelez la méchante

action est commis. Il ne s'agit plus que de me rendre un grand service.

Hésitez-vous encore? Je sais que ne n'ai d'autre droit à cette bonté de

votre part que....

--Tenez, tenez, lisez vite--dit Iris en détournant la tête et en donnant

l'album à M. de Brévannes.

--Ce que je fais est infâme; mais je ne puis résister à l'influence que

vous avez sur moi.

--Influence d'une volonté ferme--pensa M. de Brévannes en ouvrant

précipitamment le livre noir, où il lut ce qui suit, pendant qu'Iris,

accoudée à la cheminée, la figure dans ses mains, et n'ayant pas l'air

de voir sa dupe, l'examinait attentivement dans la glace.

* * * * *

CHAPITRE II.

PENSÉES DÉTACHÉES.

Iris avait écrit les passages suivants d'une main en apparence émue et

mal affermie, comme si les idées se fussent pressées confuses et

désordonnées, dans la tête de la princesse:

«Je viens de le revoir à la Comédie-Française. Toutes mes douleurs, tous

mes regrets se sont réveillés à son aspect.

«Il me poursuivra donc partout.... Jamais je n'ai éprouvé une commotion

plus violente; être obligée de tout cacher aux regards pénétrants du

monde, aux regards indifférents de mon mari.... Est-ce la haine,

l'indignation, la colère qui m'ont ainsi bouleversée?

«Oui... n'est-ce pas de la haine, de l'indignation, de la colère que je

dois ressentir contre celui qui a tué le fiancé à qui j'étais promise et

que j'aimais depuis mon enfance? Ne dois-je pas exécrer celui qui m'a

déshonorée par une calomnie infâme?... Oh! oui... je le hais... je le

hais, et pourtant!...»

Ici se trouvaient quelques mots absolument indéchiffrables; ils

terminaient ce premier passage, et fournirent à M. de Brévannes le texte

d'une foule de conjectures.

Ces mots _et pourtant_! lui semblaient surtout une réticence d'un

heureux augure... il continua.

«J'étais tellement épouvantée de ma pensée de tout à l'heure, que je

n'ai osé continuer--ni confier au papier.... Hélas! mon seul

confident... ce qui causait mon effroi....

«Je devrais dire ma honte.... Quel abîme que notre âme!... quels

contrastes!... Oh! non, non; je hais cet homme.... Il y a dans la

persistance avec laquelle il a poursuivi son dessein quelque chose

d'infernal;... et si ce que je ressens à son égard diffère de la haine,

c'est qu'un vague effroi se joint à cette haine. Oui, c'est cela sans

doute.... Et puis il s'y joint encore une sorte de regret de voir une

volonté si ferme, une opiniâtreté si grande employées à mal faire, à

nuire, à calomnier!

«En se vouant à de nobles desseins quels admirables résultats n'eût-il

pas obtenus!...

«Oui, je suis épouvantée quand je songe à l'habileté avec laquelle il

est parvenu à s'introduire autrefois chez nous, à se rendre

indispensable à nos intérêts; avec quelle dissimulation impénétrable il

m'avait caché son amour... dont il ne m'a parlé qu'une seule fois; avec

quelle indignation je l'ai accueilli....

«Ne devais-je pas croire, quoiqu'il m'ait dit le contraire, que les

soins qu'il rendait à ma tante étaient sérieux? M'étais-je trompée?

Voulais-je me tromper à cet égard?

«L'abominable calomnie dont j'ai été victime ne m'a pas même instruite

de la vérité. Pauvre tante! que de chagrins elle m'a causés, sans le

savoir!...

«Il n'a manqué à cet homme que de placer mieux son amour, son dévouement

passionné... Sans doute, il eût vaillamment aimé une femme libre de son

coeur.... Mais pourquoi m'a-t-il aimée, moi? N'étais je pas fiancée à

Raphaël? Ne m'avait-il pas souvent entendu parler de notre prochain

mariage?... Et après un premier et dernier aveu... il a recouru à la

plus infâme calomnie pour déshonorer celle à qui une fois, une seule

fois, il avait parlé d'amour....

«Il me semble que je suis soulagée en épanchant ainsi les pensées qui me

sont si douloureuses.... Oui, cela m'aide à lire dans mon coeur....

«Hélas! j'étais déjà si malheureuse! avais-je besoin de ce surcroît de

chagrins?... Oh! soyez maudit vous qui m'avez presque forcée à un

mariage sans amour... en tuant mon fiancé... que j'aimais tendrement....

«Oui; je l'aimais d'un attachement d'enfance qui s'était changé avec les

années en un sentiment plus vif que l'amitié, mais plus calme que

l'amour....

«Quelle est ma vie maintenant? Horrible... horrible... avec toutes les

apparences du bonheur.. si la richesse est le bonheur.... A jamais

enchaînée à un homme qui bien souvent, hélas! me fait regretter le sort

de Raphaël.

Pauvre Raphaël! mourir si jeune!... Hélas! en provoquant M. de

Brévannes, il cédait à un élan de juste et courageux désespoir.... Et

pourtant son meurtrier a, de son côté, non sans raison, invoqué le droit

de légitime défense....

«Il n'importe, Raphaël au moins ne souffre plus; moi je souffre chaque

jour; chaque instant de ma vie est un supplice.... Que faire?

«Se résigner.

«Pour sortir de ma douloureuse apathie, il m'a fallu revoir cet homme,

qui a causé tous mes chagrins.

«Chose étrange! je m'étais fait une idée tout autre de ce que je devais,

selon moi, ressentir à son aspect.... Oui, je l'avoue avec horreur (qui

saura jamais cet aveu?) mon courroux, mon exécration, ne me semblent pas

à la hauteur de ses crimes....

«En vain je maudis ma faiblesse... en vain je me dis que cet homme m'a

calomniée d'une manière infâme; en vain je me répète qu'il a tué

Raphaël, qu'il est presque l'auteur des maux que j'endure... qu'il peut

à cette heure me perdre.... Et malgré moi j'ai la lâcheté de penser que

c'est l'amour que je lui ai inspiré qui l'a plongé dans cet abîme

d'horribles actions.... Oserai-je le dire? je suis quelquefois capable

de l'excuser.»

M. de Brévannes sentait son coeur battre avec violence, son orgueil

effréné, l'aveuglement de sa passion servaient Iris au-delà de toute

espérance.

Rien de plus vulgaire, de plus suranné, mais aussi de plus vrai que cet

adage:--_On croit ce que l'on désire_.

Dans ces pages qu'il supposait écrites par madame de Hansfeld, M. de

Brévannes voyait la preuve d'une impression qui tenait à la fois de la

haine et de l'amour, de la terreur et de l'admiration.

Admiration à peine avouée, il est vrai, mais qui, selon la vanité de M.

de Brévannes, n'était que de l'amour ignoré ou combattu.

Une circonstance assez étrange, habilement exploitée par Iris,

contribuait à augmenter l'erreur de M. de Brévannes: il n'avait fait

qu'un seul aveu à Paula, et, d'après les fragments que nous venons de

citer, il pouvait croire que celle-ci n'avait pas répondu à sa passion

par jalousie des soins apparents qu'il rendait à sa tante, enfin, il

pouvait aussi croire son abominable calomnie, sinon oubliée, du moins

presque excusée par ces mots prétendus de la princesse:

«C'est l'amour que je lui ai inspiré qui l'a plongé dans cet abîme

d'horribles actions; je me sens quelquefois capable de l'excuser.»

Quant à la mort de Raphaël, que Paula aimait d'un _sentiment plus vif

que l'amitié, plus calme que l'amour_, ce meurtre, presque justifié par

l'agression de cet infortuné, était, il est vrai, une des causes qui

combattaient le plus vivement l'irrésistible penchant de madame de

Hansfeld pour M. de Brévannes.

Sans l'autorité du _Livre noir_, il eût fallu un complet aveuglement

pour expliquer ainsi la conduite de madame de Hansfeld; mais M. de

Brévannes, croyant lire un écrit tracé par elle, avait trop d'orgueil et

d'amour pour ne pas accepter cette interprétation d'ailleurs si

naturelle.

Pourquoi M. de Brévannes se serait-il défié d'Iris? Pourquoi l'aurait-il

crue capable d'une si étrange supercherie? Quant à la princesse, dans

quel but aurait-elle écrit ces pages que personne ne devait lire?

En supposant que, d'accord avec Iris, elle eût autorisé cette

communication afin de persuader à M. de Brévannes que ses torts étaient

effacés par l'amour, un tel dessein ne pouvait que le flatter.

On comprendra donc qu'il continua la lecture du livre noir avec un

intérêt et un espoir croissants.

«Que me veut donc cet homme? Il est parvenu à se ménager une entrevue

avec Iris; pauvre enfant, simple et ingénue; il lui a proposé de se

charger d'une lettre pour moi, elle a refusé? Que peut-il donc me

vouloir?... quelle est donc son audace? comment supporterait-il mon

regard?

«Cet homme est fou... qu'a-t-il à me dire? penserait-il à excuser sa

conduite? mais je....

«Hier, je n'ai pu continuer; j'ai été interrompue par l'arrivée de mon

mari.

«Le prince a donc toute sa vie étudié les effets de la douleur pour

porter des coups plus assurés. Mais c'est un monstre... mais il a des

raffinements de tortures inouïs.... Oh! maintenant, je comprends

pourquoi je ne hais pas assez M. de Brévannes... toute ma haine s'est

usée contre mon bourreau.

«Et être pour la vie... pour la vie enchaînée à cet homme!... Ne pouvoir

briser ces liens odieux... que par la mort....

«Oh! qu'elle me frappe donc, qu'elle me frappe bientôt... puisqu'il faut

que l'un de nous deux meure pour rompre cette horrible union, que ce

soit moi... plutôt que mon mari...»

M. de Brévannes frémit à ces paroles, et s'écria en s'adressant à Iris:

--La princesse est donc bien malheureuse?

--Bien malheureuse!...--répondit sourdement Iris.

--Son mari est donc sans pitié pour elle?

--Sans pitié...

M. de Brévannes continua de lire:

«Oui, oui, la mort.... Je ne mérite pas de vivre... j'ai été infidèle à

la mémoire de Raphaël... je ne mérite aucune commisération; si mon mari

est un monstre de cruauté, que suis-je donc moi, qui ne puis détacher ma

pensée de l'homme qui a causé tous mes maux en tuant mon fiancé!...

«Oh! j'ai honte de moi-même.... Il faut que j'écrive ces horribles

choses... que je les voie, là... matériellement... sous mes yeux... pour

que je les croie possibles....

«Arriver, mon Dieu! à ce dernier degré d'abaissement!

«Est-ce ma faute, aussi? La douleur déprave tant.... Oui... elle

déprave, elle rend criminelle... car quelquefois, brisée par le

désespoir, je m'écrie:--Puisqu'il était dans la destinée de M. de

Brévannes d'être meurtrier... pourquoi le sort, au lieu de livrer

Raphaël à ses coups, ne lui a-t-il pas livré mon bourreau?»

Ces pages s'arrêtaient là.

Iris avait voulu sans doute laisser M. de Brévannes réfléchir mûrement

sur ce voeu homicide.

Il s'écria vivement en fermant le livre:

--Iris, vous n'avez rien lu de ce qui est écrit là?...

La jeune fille parut n'avoir pas entendu ces paroles; elle regardait

fixement M. de Brévannes.

--Iris--reprit-il--vous n'avez rien lu de ces pages?...

--Rien... rien--dit-elle en sortant de sa rêverie--que m'importe ce

livre?

--Elle ne songe qu'à moi--pensa-t-il--son indiscrétion n'est pas à

craindre.

Il referma le livre, le rendit à la jeune fille et lui dit:

--Vous avez, sans le savoir, rendu le plus grand service à votre

maîtresse.

--Vous l'aimez?--lui demanda brusquement Iris, en attachant sur lui un

regard perçant.

--Moi!--dit M. de Brévannes de l'air du monde le plus

détaché--singulière preuve d'amour que de cruellement menacer la femme

qu'on aime. Non, non, je n'ai pas d'amour pour elle... l'austère amitié

peut seule recourir à des moyens si extrêmes....

--Il faut bien vous croire--dit tristement Iris en reprenant le livre.

--Adieu, Iris, à demain--dit M. de Brévannes;--vous rappellerez bien à

madame de Hansfeld l'entrevue qu'elle m'a promise.

Elle n'y manquera pas.... Mais j'y songe... au nom du ciel, que rien ne

puisse lui faire soupçonner que vous avez lu dans ce livre; je serais

perdue.

--Rassurez-vous, ma chère Iris, j'aurai l'air d'être aussi étranger

qu'elle à ses pensées les plus secrètes.... Rien ne trahira la

connaissance que j'en ai. Promettez-moi seulement de m'apporter encore

ce livre... il serait pour moi de la dernière importance de le

consulter ensuite de l'entrevue que j'aurai demain avec votre

maîtresse.... Me le promettez-vous?

--Encore mal faire... encore abuser de sa confiance.... Ah! maintenant

je n'ai plus le droit de me plaindre de son injustice.

--Iris, je vous en supplie....

--Vous me le demandez, n'est-ce pas pour moi plus qu'un ordre.

Dans sa reconnaissance, M. de Brévannes prit la main d'Iris, et,

l'attirant près de lui, voulut la baiser au front; la jeune fille le

repoussa violemment et fièrement, à la grande surprise de M. de

Brévannes, qui croyait combler les voeux de la jeune fille en se

montrant si _bon seigneur_.

En arrivant sur le quai, Iris jeta à la rivière la bague qu'elle avait

reçue pour prix de sa trahison.

Après avoir attentivement lu le _Livre noir_, M. de Brévannes tomba dans

une méditation profonde. Il n'en doutait pas, il était aimé, mais madame

de Hansfeld combattait de toutes ses forces ce penchant involontaire.

Son mari la rendait si horriblement malheureuse, qu'elle allait

quelquefois jusqu'à désirer sa mort.

Quoique le voeu lui parût toucher à l'exagération, M. de Brévannes

regardait toutes ces circonstances comme favorables pour lui, et il

attendait avec anxiété le moment du rendez-vous que madame de Hansfeld

lui avait donné pour le lendemain au Jardin-des-Plantes.

* * * * *

CHAPITRE III.

ARNOLD ET BERTHE.

Madame de Brévannes avait plusieurs fois rencontré chez Pierre Raimond

M. de Hansfeld sous le nom d'Arnold Schneider; il avait sauvé la vie du

vieux graveur, rien de plus naturel que ses visites à ce dernier.

Berthe ayant résolu de recommencer d'enseigner le piano pour subvenir

aux besoins de son père, venait chez lui trois fois par semaine et y

restait jusqu'à trois heures pour donner, en sa présence, ses leçons de

musique.

On n'a pas oublié que Berthe avait fait sur M. de Hansfeld une

impression profonde la première fois qu'il l'avait aperçue à la

Comédie-Française. Lorsqu'il la rencontra ensuite chez Pierre Raimond,

qu'il venait d'arracher à une mort presque certaine, vivement frappé de

la circonstance qui le rapprochait ainsi de Berthe, Arnold y vit une

sorte de fatalité qui augmenta encore son amour.

Le charme des manières de M. de Hansfeld, la grâce de son esprit, ses

prévenances respectueuses, presque filiales, pour Pierre Raimond,

changèrent bientôt en une affection sincère la reconnaissance que le

vieillard avait d'abord vouée à son sauveur.

Arnold était simple et bon, il parlait avec un goût et un savoir infini

des grands peintres, objet de l'admiration passionnée du graveur qui

avait employé une partie de sa vie à reproduire sur le cuivre les plus

belles oeuvres de Raphaël, du Vinci et du Titien; il avait montré à

Arnold ces travaux de sa jeunesse et de son âge mûr; Arnold les avait

appréciés en connaisseur et en habile artiste.

Ses louanges ne décelaient pas le complaisant ou le flatteur; modérées,

justes, éclairées, elles en étaient plus précieuses à Pierre Raimond,

qui avait la conscience de son art; comme les artistes sérieux et

modestes, il connaissait mieux que personne le fort et le faible de ses

ouvrages. Ce n'était pas tout: Arnold semblait par ses opinions

politiques appartenir à ce parti exalté de la jeune Allemagne, qui offre

beaucoup d'analogie avec certaines nuances de l'école républicaine.

Grâce à ses nombreux points de contact, la récente intimité de Pierre

Raimond et d'Arnold se resserrait chaque jour davantage. Ce dernier

était de bonne foi, il ressentait véritablement de l'attrait pour ce

rude et austère vieillard, qui conservait dans toute leur ardeur les

admirations et les idées de sa jeunesse.

M. de Hansfeld était d'une excessive timidité; les obligations de son

rang lui pesaient tellement que, pour leur échapper, il avait affecté

les plus grandes excentricités. Ses goûts, ses penchants se portaient à

une vie simple, obscure, paisiblement occupée d'arts et de théories

sociales. Aussi, même en l'absence de Berthe, il trouvait dans les deux

pauvres chambres de Pierre Raimond plus de plaisir, de bonheur, de

contentement qu'il n'en avait trouvé jusqu'alors dans tous ses palais.

S'il avait seulement voulu dissimuler ses assiduités auprès de Berthe

sous de trompeuses prévenances envers le graveur, celui-ci avait trop

l'instinct du vrai pour ne pas s'en être aperçu, et trop de rigide

fierté pour ne pas fermer sa porte à Arnold.

Pierre Raimond n'ignorait pas que son jeune ami trouvait Berthe

charmante, et qu'il admirait autant son talent d'artiste que la candeur

de son caractère, que la grâce de son esprit.

Dans son orgueil paternel, loin de s'alarmer, Pierre Raimond se

réjouissait de cette admiration. N'avait-il pas une confiance aveugle

dans les principes de Berthe? Ne devait-il pas la vie à Arnold? Comment

supposer que ce jeune homme au coeur noble, aux idées généreuses,

abuserait indignement des relations que la reconnaissance avait établies

entre lui et l'homme qu'il avait sauvé.

Aux yeux de Pierre Raimond, cela eût été plus infâme encore que de

déshonorer la fille de son bienfaiteur.

Enfin, Arnold avait dit appartenir au peuple, et, dans l'exagération de

ses idées absolues, Pierre Raimond lui accordait une confiance qu'il

n'eût jamais accordée au prince de Hansfeld.

Berthe, d'abord attirée vers Arnold par la reconnaissance, avait peu à

peu subi l'influence de cet être bon et charmant. Il assistait souvent,

en présence du vieux graveur, aux leçons de musique de Berthe; il était

lui-même excellent musicien, et quelquefois Berthe l'écoutait avec

autant d'intérêt que de plaisir parler savamment d'un art qu'elle

adorait, raconter la vie des grands compositeurs d'Allemagne, et lui

exposer, pour ainsi dire, la poétique de leurs oeuvres et en faire

ressortir les innombrables beautés.

Que de douces heures ainsi passées entre Berthe, Arnold et Pierre

Raimond! Celui-ci ne savait pas la musique; mais son jeune ami lui

traduisait, lui expliquait pour ainsi dire la pensée musicale des grands

maîtres, l'analysant phrase par phrase, et faisant pour l'oeuvre de

Mozart, de Beethoven, de Gluck, ce qu'Hoffmann a si merveilleusement

fait pour _Don Juan_.

Berthe, profondément touchée des soins d'Arnold pour Pierre Raimond,

leur attribuait à eux seuls la vive sympathie qui, chaque jour, la

rapprochait davantage du prince. Celui-ci était d'autant plus dangereux

qu'il était plus sincère et plus naturel; rien dans son langage, dans

ses manières, ne pouvait avertir madame de Brévannes du péril qu'elle

courait.

La conduite d'Arnold était un aveu continuel, il n'avait pas besoin de

dire un mot d'amour; si par hasard il se trouvait seul avec Berthe, son

regard, son accent étaient les mêmes qu'en présence du graveur. Celui-ci

rentrait-il, Arnold pouvait toujours finir la phrase qu'il avait

commencée.

Comment madame de Brévannes se serait-elle défiée de ces relations si

pures et si paisibles? Jamais Arnold ne lui avait dit: Je vous aime;

jamais elle n'avait un moment songé qu'elle pût l'aimer, et déjà ils

étaient tous deux sous le charme irrésistible de l'amour.

Nous le répétons, par un singulier hasard, ces trois personnes, sincères

dans leurs affections, sans défiance et sans arrière-pensée, s'aimaient:

Arnold aimait tendrement le vieillard et sa fille, ceux-ci lui rendaient

vivement cette affection; tous trois enfin se trouvaient si heureux, que

par une sorte d'instinct conservatif du bonheur, ils n'avaient jamais

songé à analyser leur félicité, ils en jouissaient sans regarder en-deçà

ou au-delà.

La seule chose qui aurait pu peut-être éclairer Berthe sur le sentiment

auquel son coeur s'ouvrait de jour en jour, était l'espèce

d'indifférence avec laquelle elle supportait les duretés de son mari;

elle s'étonnait même vaguement de ressentir alors si peu des blessures

naguère si douloureuses....

Lorsque son père, profondément irrité contre M. de Brévannes, lui avait

sérieusement, presque sévèrement demandé compte des procédés de M. de

Brévannes, elle n'avait pas menti en répondant que depuis quelque temps

elle ne s'en tourmentait plus.

Le vieillard avait eu d'autant plus de foi aux paroles de Berthe, que

peu à peu elle redevenait calme, souriante, et que sa physionomie,

autrefois si triste, révélait alors la plus douce quiétude.

Peut-être blâmera-t-on l'aveugle confiance de Pierre Raimond; cette

confiance aveugle était une des nécessités de son caractère.

Ces antécédents posés, nous conduirons le lecteur dans le modeste réduit

de Pierre Raimond, le lendemain du jour où M. de Hansfeld avait signifié

à sa femme qu'elle devait quitter Paris dans trois jours.

* * * * *

CHAPITRE IV.

INTIMITÉ.

Un bon feu pétillait dans l'âtre, au dehors la neige tombait et la bise

faisait rage; Pierre Raimond était assis d'un côté de la cheminée,

Arnold de l'autre; depuis que le prince était amoureux, ses traits

reprenaient une apparence de force et de santé, quoique son visage fût

toujours un peu pâle.

Une grande discussion s'était élevée entre Pierre Raimond et Arnold, car

pour compléter le charme de leur intimité ils différaient de manière de

voir sur quelques questions artistiques, entre autres sur la façon de

juger Michel-Ange.

Arnold, tout en rendant un juste hommage à l'immense génie du vieux

tailleur de marbre, ne ressentait pour ses productions aucune sympathie,

quoiqu'il comprît l'admiration qu'elles inspiraient; le goût délicat et

pur d'Arnold, surtout épris de la beauté dans l'art, s'effrayait des

sombres et terribles écarts du fougueux Buonarotti, et leur préférait de

beaucoup la grâce divine de Raphaël.

Pierre Raimond défendait _son vieux sculpteur_ avec énergie, et il se

passionnait autant pour la fière indépendance du caractère de

Michel-Ange que pour la gigantesque puissance de son talent.

--Votre tendre Raphaël avait l'âme amollie d'un courtisan--disait le

vieillard à Arnold--tandis que le rude créateur du Moïse et de la

chapelle Sixtine avait l'âme républicaine; et il devait menacer, comme

il l'en a menacé, le pape Jules de le jeter en bas de son échafaudage

s'il lui manquait de respect.

M. de Hansfeld ne put s'empêcher de sourire de l'exaltation de Pierre

Raimond, et répondit:

--Je ne nie pas l'énergie un peu farouche de Michel-Ange; il était,

malheureusement, d'un caractère morose, fier, taciturne, ombrageux,

altier et difficile.

--Malheureusement!... Qu'entendez-vous par ce mot... malheureusement?

--J'entends qu'il était malheureux, pour les sincères admirateurs de ce

grand homme, de ne pouvoir nouer avec lui des relations agréables et

douces.

--Je l'espère bien.... Est-ce que vous le prenez pour un Raphaël, pour

un homme banal comme votre héros? Car--ajouta le graveur avec un accent

de dédain--il n'y avait personne au monde d'un caractère plus facile,

plus insinuant, plus aimable que votre Raphaël.

--Vous reconnaissez au moins ses qualités....

--Ses qualités!!! c'est justement à cause de ces _qualités_

insupportables que je le déteste comme homme... quoique je le vénère

comme artiste.

--Et moi, mon cher monsieur Raimond, c'est justement à cause des défauts

du caractère diabolique de Michel-Ange qu'il m'est antipathique, comme

homme, quoique je m'incline devant son génie.

--Votre admiration n'est pas naturelle; elle est forcée... elle est

exagérée--s'écria le graveur.

--Comment!--dit Arnold stupéfait--vous détestez Raphaël à cause de ses

qualités.... Moi, je n'aime pas Michel-Ange à cause de ses défauts...

et vous m'accusez d'exagération?

--Certainement... on n'est grand homme, on n'est Michel-Ange qu'à

certaines conditions. J'admire dans le lion jusqu'à ses instincts

sauvages et féroces; il n'est lion qu'à condition d'être sauvage et

féroce, il ne peut avoir les _vertus_ d'un _mouton_ comme votre Raphaël.

--Mais au moins permettez-moi d'aimer dans Raphaël ces vertus de

_mouton_, qui sont, si vous le voulez, les conséquences de sa nature, de

son talent....

--A votre aise: admirez, si vous trouvez qu'un tel caractère mérite

l'admiration.... Quant à moi, physiquement parlant, je ne mets pas

seulement en balance la fade figure du beau, du céleste Raphaël, tout

couvert de velours et de broderies, avec le mâle visage de mon vieux

Buonarotti, sombre, farouche, hâlé par le soleil, et vêtu d'une

souquenille à moitié cachée par son tablier de cuir de tailleur de

pierre! Allons donc! est-ce que ces deux natures peuvent se comparer

seulement? Ah! ah! ah!... quel plaisant contraste!... Je vois d'ici...

le divin Raphaël....

--Le divin Raphaël aurait fléchi le genou et respectueusement baisé la

puissante main du vieux Michel-Ange, son maître et son aïeul dans

l'art--dit doucement Arnold en tendant la main à Pierre Raimond.

--Vous avez raison--reprit celui-ci en répondant avec effusion au

témoignage de cordialité de M. de Hansfeld.--Je suis un vieux fou...

aussi emporté qu'à vingt ans....

A ce moment Berthe entra.

Il eût été difficile de peindre la ravissante expression de sa

physionomie en voyant son père et Arnold se serrer ainsi la main. Ses

yeux se remplirent de larmes de bonheur.

--Viens à mon secours, enfant--dit Pierre Raimond.--Je suis battu... ma

folle barbe grise est obligée de s'incliner devant cette vénérable

moustache blonde.... Il reste calme comme la raison, et je m'emporte...

comme si j'avais tort....

--Et le sujet de cette grave discussion?--dit Berthe en souriant et en

regardant alternativement Arnold et son père.

--Michel-Ange...--dit Pierre Raimond.

--Raphaël...--dit Arnold.

--Comment, monsieur Arnold, vous ne pouvez pas céder à mon père?

--Je voudrais bien voir qu'il me cédât sans discussion!... Je ne veux

pas qu'il cède... mais qu'il soit convaincu....

--Quant à cela, monsieur Raimond... j'en doute... les convictions ne

s'imposent pas, et Raphaël....

--Mais Michel-Ange....

--Allons--dit Berthe--pour vous mettre d'accord, je vais jouer l'air de

_Fidelio_, que M. Arnold aime tant... qu'il vous l'a aussi fait aimer,

mon père.

--Avouez, _don Raphaël_--dit en riant le vieillard à Arnold--qu'elle a

plus de bon sens que nous.

--Je le crois, seigneur Michel-Ange; madame Berthe sait bien que quand

on l'écoute on ne songe guère à parler.

--Oh! monsieur Arnold, je ne suis pas dupe de vos flatteries.

--Pour le lui prouver, mon enfant, commence l'ouverture de Fidelio: tu

sais que c'est mon morceau de prédilection depuis que notre ami m'en a

fait comprendre les beautés.

Berthe commença de jouer cette oeuvre avec _amour_; la présence d'Arnold

semblait donner une nouvelle puissance au talent de la jeune femme.

Au bout de quelques minutes, M. de Hansfeld parut complètement absorbé

dans une profonde et douloureuse méditation; quoiqu'il eût plusieurs

fois entendu Berthe jouer ce morceau, jamais les tristes souvenirs qu'il

éveillait en lui n'avaient été plus péniblement excités.

Berthe, qui de temps en temps cherchait le regard d'Arnold, fut effrayée

de sa pâleur croissante, et s'écria:

--Monsieur Arnold... qu'avez-vous? mon Dieu!... comme vous êtes pâle!

--Votre main est glacée, mon ami--dit Pierre Raimond, qui était assis à

côté de M. de Hansfeld.

--Je n'ai rien... rien--répondit celui-ci;--je suis d'une faiblesse

ridicule.... Certains airs sont pour moi... de véritables dates... et

plusieurs motifs de _Fidelio_... se rattachent à un passé bien

triste....

--J'avais pourtant déjà joué ce morceau--dit Berthe en quittant le piano

et en venant s'asseoir à côté de son père.

--Sans doute.... J'étais alors tout au plaisir d'entendre votre

exécution. Mais à cette heure, je ne sais pourquoi.... Oh! pardon...

pardon de ne pouvoir vaincre mon émotion....

Et M. de Hansfeld cacha son visage entre ses mains.

Berthe et le vieillard se regardèrent tristement, partageant le chagrin

de leur ami sans le comprendre.

Après quelques moments de silence, Arnold releva la tête. Il est

impossible de rendre l'expression de tristesse navrante dont son pâle et

doux visage était empreint. Une larme vint aux yeux de Berthe; par un

mouvement d'ingénuité charmante, elle prit la main de son père pour

l'essuyer.

--Vous souffrez--dit le vieillard à Arnold.--Que notre amitié n'est-elle

plus ancienne! vous pourriez peut-être apaiser vos chagrins en les

épanchant....

--Oh! bien souvent j'y ai pensé... mais la honte m'a retenu--dit Arnold

avec une sorte d'accablement.

--La honte! s'écria Raimond avec surprise.

--Ne vous méprenez pas sur ce mot... mon ami--dit Arnold;--Dieu merci!

je n'ai rien fait dont j'aie à rougir.... Seulement, j'ai honte de ma

faiblesse... j'ai honte d'être encore si sensible à des souvenirs qui

devraient être aussi méprisés qu'oubliés.

--Ne craignez rien; nous vous comprendrons... nous vous plaindrons. Ma

pauvre enfant a souvent aussi bien pleuré ici à propos de souvenirs qui,

comme les vôtres, devraient être aussi méprisés qu'oubliés.

--Mon père!

--Tenez.... Arnold--dit le graveur--si je désire votre confiance, c'est

que nous aussi nous aurions peut-être de tristes aveux à vous faire....

--Vous aussi, vous avez été malheureux?--dit Arnold.

--Bien malheureux--répondit le vieillard;--mais, Dieu merci! ces mauvais

jours sont, je crois, passés. Il me semble que vous nous avez porté

bonheur. Non seulement vous m'avez sauvé la vie, mais, cette vie, vous

me l'avez rendue charmante. Oui, depuis bien longtemps je n'avais

rencontré personne dont l'esprit eût autant de rapports avec le mien. Je

ne sais quelle est l'influence de votre heureuse étoile; mais, depuis

que nous vous connaissons, ma pauvre Berthe elle-même est moins

triste... ses chagrins domestiques semblent adoucis.... Vous avez enfin

été pour nous l'heureux augure d'une vie douce et calme.

--Oh! ce que vous dit mon père est bien vrai, monsieur Arnold--dit

Berthe.--Si vous saviez combien il vous aime! et lorsque je suis seule

avec lui en quels termes il parle de vous!

--C'est vrai--dit le vieillard.--Si vous nous entendiez, vous verriez

que vous n'avez pas d'amis plus sincères.... Berthe vous est si

reconnaissante de ce que vous m'avez sauvé la vie, qu'après moi vous

êtes ce qu'elle aime le plus au monde.

--Oh! oui... pauvre père--dit Berthe en embrassant le vieillard.

M. de Hansfeld écoutait Pierre Raimond avec une vénération profonde. Ce

langage franc et loyal était aussi nouveau que flatteur pour lui. Ne

fallait-il pas qu'il inspirât une bien noble confiance à Pierre Raimond

pour que celui-ci ne craignît pas de lui parler ainsi devant sa fille!

Berthe elle-même, loin de se montrer confuse, embarrassée, semblait

confirmer ce que disait son père; son front rayonnait de candeur et de

sérénité.

En présence de cette noble franchise, M. de Hansfeld rougit de sa

dissimulation; il fut sur le point d'apprendre à Pierre Raimond son

véritable nom; mais il redouta l'indignation que cet aveu tardif

exciterait peut-être chez le vieux graveur, dont il connaissait

d'ailleurs les préventions anti-aristocratiques; il trouva donc une

sorte de _mezzo termine_ dans la demi-confidence qu'il fit à Berthe et à

son père.

Après quelques moments de silence, il dit à Pierre Raimond:

--Vous avez raison, mon ami... vous m'avez donné l'exemple de la

confiance... je vous imiterai.... Peut-être vous inspirerai-je un peu

d'intérêt par quelques rapports entre ma position et celle de votre

fille... car vous m'avez dit que son mariage n'était pas heureux... et

c'est aussi à mon mariage que j'ai dû d'atroces chagrins.

--Vous êtes marié?... si jeune--dit Raimond avec étonnement.

--Depuis deux ans.

--Et votre femme...--dit Berthe.

--Elle est en Allemagne--répondit M. de Hansfeld après un moment

d'hésitation.

--Et quelques passages de l'ouverture de _Fidelio_ que jouait Berthe

vous ont sans doute rappelé de douloureux souvenirs?

--Hélas! oui. Lorsque j'ai connu la femme que j'ai épousée, j'étais dans

tout le feu de ma première admiration pour cet opéra de Beethoven....

J'ai toujours eu l'habitude d'attacher mes pensées du moment à certains

passages de la musique que j'aime... pensées qui, pour moi, deviennent

pour ainsi dire les paroles des airs que j'affectionne le plus; eh bien!

l'opéra de _Fidelio_ me rappelle ainsi toutes les phases d'un amour

malheureux.

--Ah! maintenant je comprends votre émotion--dit Berthe en secouant la

tête avec tristesse.

--Voyons, mon ami--dit cordialement Pierre Raimond--jamais vous ne

parlerez à des coeurs plus sympathiques.

Et M. de Hansfeld raconta ainsi qu'il suit l'histoire de son mariage

avec Paula Monti; histoire vraie en tous points, sauf la substitution du

nom d'Arnold Schneider à celui de Hansfeld.

* * * * *

CHAPITRE V.

RÉCIT.

--Orphelin presque en naissant--dit le prince--j'ai été élevé par un

vieux serviteur de ma famille. Nous habitions un village retiré, nous y

vivions dans une complète solitude. Le pasteur était peintre et

musicien; il reconnut en moi quelques dispositions pour ces arts

auxquels je consacrais tout mon temps.

Ces premières années de ma vie furent paisibles et heureuses. J'aimais

le vieux Frantz comme un père; il avait pour moi les soins les plus

tendres; il me reprochait seulement de fuir les exercices violents, de

ne sortir de mon cabinet d'études que pour quelques rares promenades

dans nos belles montagnes. Je n'avais aucun des goûts de mon âge;

j'étais sérieux, taciturne, mélancolique; la musique me causait des

ravissements presque extatiques, auxquels je m'abandonnais avec

délices.... A dix-huit ans j'entrepris avec mon vieux serviteur un

voyage en Italie. Pendant deux ans j'étudiai les chefs-d'oeuvre des

grands maîtres dans les différentes villes où je m'arrêtai, voyant peu

de monde et me trouvant heureux de ma vie indolente, rêveuse et

contemplative.... J'arrivai à Venise; mon culte pour les arts avait

jusqu'alors rempli ma vie, l'admiration passionnée qu'ils m'inspiraient

suffisait à occuper mon coeur.... A Venise, le hasard me fit rencontrer

une femme dont l'influence devait m'être funeste. Cette femme, que j'ai

épousée, se nommait Paula Monti....

--Elle était belle?--demanda Berthe.

--Très belle... mais d'une beauté sombre.... Étrange contraste! j'ai

toujours été faible et timide, je me suis épris d'une femme au caractère

énergique et viril.... C'était mon premier amour.... Sans doute j'obéis

plus à l'instinct, au besoin d'aimer, qu'à un sentiment réfléchi, et je

devins passionnément amoureux de Paula Monti; elle accueillit mes soins

avec indifférence; je ne me rebutai pas; elle me semblait très

malheureuse. J'eus quelque espoir, je redoublai d'assiduités, et je

demandai formellement sa main à sa tante. J'étais riche alors, ce

mariage lui parut inespéré; elle y consentit. J'eus avec Paula une

entrevue décisive.... Je dois le dire, elle m'avoua qu'elle avait

ardemment aimé un homme qui devait être son mari; et quoique cet homme

fût mort, son souvenir vivait encore si présent et si cher à sa pensée,

qu'il l'absorbait tout entière, et que mon amour lui était indifférent.

Cet aveu me fit mal; mais je vis dans la franchise de Paula une garantie

pour l'avenir; je ne désespérai pas de vaincre, à force de soins, la

froideur qu'elle me témoignait.... Elle ne me cacha pas que, sans

l'incessante influence d'un passé qu'elle regrettait amèrement, elle

aurait peut-être pu m'aimer.

Alors je me laissai bercer des plus folles espérances; ma passion était

vraie.... Paula Monti en fut touchée; mais sa délicatesse s'effrayait

encore de la disproportion de nos fortunes. La perte d'un procès venait

de complètement ruiner sa famille. Je surmontai ses scrupules; elle me

promit sa main... mais en me répétant encore qu'elle ne pouvait m'offrir

qu'une affection presque fraternelle.

Cependant cette froide union fut pour moi un bonheur immense. D'abord

mes espérances s'accrurent, à part quelques moments de profonde

tristesse, le caractère de Paula était mélancolique, mais égal,

quelquefois même affectueux. Déjà j'entrevoyais un avenir plus heureux,

lorsqu'un jour.... Oh! non, non, jamais... je n'aurai la force de

continuer--reprit le prince en cachant sa figure entre ses mains.

Berthe et son père se regardèrent en silence, n'osant pas demander à

Arnold la suite d'un récit qui lui semblait si pénible. Pourtant il

poursuivit:

--Pourquoi cacherais-je ses crimes? Mon indulgence n'a-t-elle pas été

une faiblesse coupable? Je dois en porter la peine. Nous étions allés

passer l'été à Trieste. Depuis plusieurs jours, Paula se montrait d'une

humeur sombre, irritable; je la voyais à peine. Lors de ces accès de

noire tristesse, elle ne voulait auprès d'elle qu'une jeune bohémienne

qu'elle avait recueillie par charité. Cette pauvre enfant était, par

reconnaissance, tendrement dévouée à ma femme.

Pour l'intelligence du récit qui va suivre--continua le prince--il me

faut entrer dans quelques particularités minutieuses. Au bout du jardin

de notre maison de Trieste était un pavillon où nous allions prendre le

thé presque chaque soir. Un soir Paula m'avait à grand'peine promis d'y

venir passer une heure.... J'espérais ainsi la distraire de ses tristes

pensées.

Jamais je n'oublierai l'expression morne et désolée de sa physionomie

pendant cette soirée; elle accueillit presque avec colère et dédain

quelques mots de tendresse que je lui adressais.

Douloureusement blessé de sa dureté, je sortis du pavillon.

Après quelques tours de jardin, je me calmai peu à peu, me rappelant que

Paula m'avait prévenu qu'elle était encore quelquefois sous le coup de

souvenirs pénibles. Je rentrai dans le pavillon. Elle n'y était plus. On

avait servi le thé pendant mon absence, je trouvai préparée la tasse de

lait sucré que je prenais chaque soir; je sus gré à Paula de cette

attention dont pourtant je ne profitai pas.... J'avais un épagneul que

j'affectionnais beaucoup.... Machinalement je lui présentai la tasse que

Paula m'avait apprêtée; il la but avidement, et presque aussitôt le

malheureux animal tomba par terre, trembla convulsivement, et mourut

après quelques minutes d'agonie....

--Oh! je comprends... mais cela est horrible...--s'écria Pierre Raimond.

Berthe regarda son père avec surprise.

Paula Monti, Tome II ou L'Hôtel Lambert - histoire contemporaine · 第 1 / 11 段