EXCURSION AU MONTANVERS.

Paris, septembre 1814.

Il y a environ trois quarts de siècle, les barrières posées par la

nature autour des Alpes de la Savoie n'avaient pas encore été franchies;

et ces régions glacées paraissaient inaccessibles, lorsque le génie des

découvertes, éveillé dans le coeur de deux Anglais (Pockoke et Windham),

en tenta la reconnaissance. L'expédition de ces hardis, mais prudents

voyageurs, fut dirigée avec autant de précautions qu'en prit Christophe

Colomb, quand il mit le pied sur les premières terres du Nouveau-Monde.

On dit qu'à leur arrivée à Chamouni, ils établirent un camp sur la

principale place du village, et qu'ils s'y gardèrent militairement,

comme s'ils eussent craint l'irruption de monstres inconnus, chassés de

leurs antres de glace, ou l'attaque de quelques animaux gigantesques de

ces races perdues qui, réfugiés dans ces solitudes, y auraient survécu

aux révolutions du globe.

Un nouveau champ a été ouvert à la science par l'esprit d'investigation

britannique. Le savant explorateur des Alpes (de Saussure) en a frayé

les routes aux Géologues. Ce qu'ils ont fait connaître des beautés

naturelles cachées dans ces montagnes y attire en foule les curieux. Le

voyage du Montanvers est devenu pour eux un autre pèlerinage de la

Mecque. Cette curiosité est justifiée par la grandeur et par la pompe de

scènes que présentent ces régions si longtemps inexplorées. En effet, la

nature se plaît à y montrer son inépuisable fécondité par les plus

étranges oppositions. C'est un contraste perpétuel de glaces et de

fleurs, de stérilité absolue et de végétation vigoureuse. Le printemps y

mêle sa verte jeunesse à la décrépitude de l'hiver. Ici, des cavernes de

glace laissent échapper de leur sein d'impétueux torrents; des cascades

arrêtées dans leur chute, pendent immobiles, découpées en longues

stalactites. Là, des terres cultivées apparaissent dans des précipices:

des épis dorés s'y balancent à l'ombre de pyramides azurées, mêlées aux

cimes des noirs sapins. À côté de pâles champs de neige, auprès de

monstrueux amas de glaçons entassés, resplendit une riante pelouse

diaprée de fleurs. Un filet d'eau limpide y coulait tout-à-l'heure avec

un doux murmure: Tout-à-coup un torrent furieux fond avec fracas sur le

paisible ruisseau, souille de limon, de pierres et de débris la pureté

de son onde, et l'enveloppant dans ses fangeux replis, l'emporte et

court s'engloutir avec lui dans un abîme. Ailleurs, ce sont de

verdoyantes prairies qui forment des îles au sein de lacs glacés. Enfin,

on marche de surprises en surprises, causées par des spectacles

inattendus.

Ce qui saisit surtout l'imagination, c'est l'aspect de monts

gigantesques, incommensurables, d'innombrables pyramides de rocs et de

glaces, connues sous le nom _d'aiguilles_, dont la pointe va se perdre

dans les nues; de vallées profondes dont le sol de cristal n'a jamais

été foulé par un pied humain, qui, sous l'apparence d'une nature morte,

subissent l'influence d'une force inaperçue, toujours agissante. C'est

enfin le silence solennel qui règne dans ces vastes solitudes, silence

qui n'est troublé que par le bruit de la chute inattendue d'une

avalanche, ou par le craquement intermittent des glaciers, dont le

travail mystérieux s'accomplit sans signes extérieurs.

* * * * *

Le besoin de chercher une diversion à de pénibles souvenirs, et

l'espérance de puiser dans la contemplation des grandes scènes de la

nature le calme si désirable après tant d'orages et une énergie

nouvelle, attirait sur le théâtre de ces scènes imposantes une jeune

princesse qui, née sous la pourpre impériale, et portée du berceau des

Césars sur l'un des plus glorieux trônes du monde, venait d'en

descendre, victime d'une terrible catastrophe. Ayant eu l'honneur

d'accompagner dans sa modeste visite aux Glaciers de Savoie la

souveraine naguère entourée de tant de pompe, j'ai été engagé à retracer

quelques circonstances de ce court voyage, moins par l'intérêt qu'il a

présenté, que par le souvenir du charme qu'y a répandu la constante

bienveillance de cette princesse qui, douée d'un caractère facile et

bon, et déposant avec la majesté du rang les préjugés de la naissance,

n'a voulu être qu'une femme aimable.

Car l'éclat de son rang est son moindre avantage.

Si sur son front empreint, l'auguste sceau des rois

Inspire le respect et commande l'hommage,

Les dons heureux qu'elle obtint en partage,

La font régner par de plus douces lois.

On voit s'empresser autour d'elle

Des arts le cortège fidèle.

Unissant l'élégance et la simplicité,

La douceur et la dignité,

La bonhomie et la finesse,

Et de la vertu sans rudesse,

L'indulgence et l'aménité,

Elle a pour attributs la grâce et la bonté.

Le ciel l'a faite, au printemps de son âge,

Fille, épouse et mère de rois,

Voulant que par un triple hommage,

Le respect et l'amour l'entourent à la fois;

Mais il ne l'a que montrée à la France,[4]

D'un brillant avenir trop flatteuse espérance!

Associée au sort de l'Empereur,

La fille des Césars fut le gage trompeur

D'une alliance mensongère;

Bientôt une ligue étrangère

Réunit contre son époux,

Et son père et ces rois de l'Empire jaloux,

Courtisans du vainqueur, aux jours de sa puissance,

Pendant la paix, infidèles amis,

Dans le malheur, perfides ennemis.

De ces Amphictyons une indigne sentence

Sépare de l'époux son épouse et son fils;

L'une malgré l'hymen, condamnée au veuvage,

L'autre, que sa naissance a sur un trône assis,

Et du berceau tombé dans l'esclavage.

Ah! de tant de grandeur et d'un si haut destin,

Le ciel dans ses décrets n'a pu marquer la fin!

Du moins n'ont pas péri, dans ce désastre immense,

Ces deux biens précieux, l'honneur et l'espérance!

Puissent la foi dans l'avenir,

Tout ce qui dans l'exil charme le souvenir,

De l'amour maternel la douceur infinie,

La fidèle amitié, les arts consolateurs,

Qui calment les maux de la vie,

D'une double infortune apaiser les douleurs.

J'ai laissé la duchesse de Colorno à l'auberge des Secherons, après son

retour de Prangins, se disposant à partir pour son voyage au Montanvers.

En effet, le lendemain 11 juillet, de très-grand matin, en même temps

que le roi Joseph prenait congé de sa belle-soeur, pour retourner chez

lui, cette princesse montait en voiture pour se rendre dans la vallée du

Prieuré. Elle quittait les Secherons, résolue à faire dans la même

journée les dix-huit lieues qui séparent Genève de Chamouni. Sa suite se

composait de madame la comtesse Brignole, de mademoiselle Rabusson,

lectrice de la princesse, du fiancé de cette dernière (le docteur

Hereau), et de moi. Elle voulut bien nous admettre.

Dans un char décent et modeste,

À Landau naguère inventé,

Et couvert seulement par la voûte céleste,

Que loin des murs de l'austère cité,

Quatre chevaux, d'un pas agile et leste,

Eurent bientôt dans leur course emporté.

Le soleil s'élevait sur l'horizon: les nuages avaient fui devant ses

rayons naissants, et le ciel brillait d'un éclat radieux. La chaleur qui

commençait à se faire sentir, séchait la rosée dont les perles humides

s'effaçaient lentement sur les prairies et sur les buissons. L'air était

pur et suave; et les oiseaux en choeur saluaient de leurs ramages

l'aurore d'une belle journée.

Genève sommeillait encore, quand nous traversâmes ses rues solitaires

pour gagner la route qui conduit à Bonneville. Cette ancienne capitale

du Faucigny est comme la première porte des Alpes, dont les piliers sont

deux grands pics, le _Molé_ et le _Brezon_, aux pieds desquels la ville

est bâtie. Il était dix heures quand nous arrivâmes à Bonneville, brûlés

par un soleil ardent, qui ne nous avait pas ôté l'appétit. Nous

descendîmes à l'auberge de la Couronne, où nous attendait un déjeuner

préparé par un cuisinier envoyé à l'avance. Ce fut avec un vrai plaisir

que nous prîmes place à une table fort proprement servie, que garnissait

une chair abondante et délicate. Quelle que fut notre impatience de

continuer notre voyage, nous dûmes laisser reposer nos chevaux, pendant

deux heures, que les lamentables litanies d'un aveugle et les sauts

grotesques d'une crétine ne nous firent pas trouver courtes.

Le trajet de Bonneville à Cluse se fait à travers une vallée fertile,

couverte d'arbres fruitiers, et flanquée de montagnes boisées jusqu'à

leur sommet. On arrive à Cluse par un chemin étroit taillé dans le roc,

sans soupçonner l'existence de cette petite ville dont la vue est

masquée par des masses de rochers. Elle est assez pauvre et habitée en

grande partie par des forgerons et par des fabricants de ressorts

d'horlogerie.

À voir ces maisons enfumées,

D'une enceinte de rocs de toutes parts fermées,

Je me crus transporté soudain

Dans l'un des ténébreux asiles,

Où Vulcain entouré des cyclopes dociles,

Bat le fer qui frémit sous sa robuste main[5].

La rivière de l'Arve traverse cette petite cité, dont les laborieux

habitants semblent cacher là leur active industrie. Elle coule

emprisonnée sous un pont d'une seule arche. Cluse justifie son nom. On y

est enfermé dans une enceinte de rochers. À l'extérieur, on ne

l'aperçoit point: quand on y est entré, on ne sait pas comment on en

sortira. L'issue, comme l'entrée, est une espèce de faux-fuyant. À la

sortie de Cluse, on suit le cours de l'Arve, en longeant des côtes

abruptes qui s'avancent tellement sur la route, qu'elles paraissent en

quelques endroits l'intercepter. Puis la vallée commence à s'élargir.

Elle présente bientôt une vaste arène, autour de laquelle sont groupées

les montagnes. Nous aperçûmes à deux cents toises au-dessus de nos

têtes, à gauche de la route, les bouches béantes des grottes de Balme.

Elles semblaient nous inviter à en tenter l'escalade; mais nous passâmes

sans nous y arrêter. Nous avions hâte d'arriver aux Bosquets de Maglans.

Les séduisantes descriptions qu'on nous en avait faites absorbaient

toute notre curiosité.

Nous les cherchions des yeux, quand un forgeron sortant d'une chaumière

dont une vigne luxuriante dissimulait le délabrement, s'avança à notre

rencontre. Ce brave homme cumulait avec son métier de forgeron, l'office

de _cicérone_. Il s'était hâté, dès qu'il nous avait aperçus, de déposer

son tablier de cuir, et de venir à nous, tête nue, ayant les manches de

sa chemise roulées au-dessus du coude. Son nez légèrement aviné

ressortait sur les lignes noires de sa figure. Ses yeux ternes, et sa

démarche pesante annonçaient la bonhomie, et l'indifférence pour les

beautés de la nature dont il se faisait l'interprète. Il nous invita à

le suivre dans un clos dont une petite barrière fermait l'entrée. Ce

lieu n'était rien moins que pittoresque. Un chemin sablé par une

poussière noire, bordé par de petits tas de scories et de limaille de

fer, résidus du fourneau de la forge, un aspect inculte et sordide

annonçaient plutôt l'approche des ateliers de Vulcain, que l'entrée du

riant Élysée qu'on nous avait promis. Notre guide fut presqu'aussitôt

rejoint par un grand dadais, au ton familier et goguenard, qu'il nous

présenta comme son fils. Nous cheminâmes péniblement à leur suite, dans

un labyrinthe de passages tortueux et inégaux, tracés au hasard entre

des fragments de roches et d'épaisses touffes de bruyères. Quelques

arbres noueux et tortus, couverts de lichens et de plantes parasites,

étalaient leur mesquine vieillesse sur un terrain marécageux, semé de

cailloux inaperçus que cachait une mousse trompeuse, mais dont nos pieds

sentaient vivement la présence. Nous trébuchions sur ce sol rocailleux,

prenant nos tribulations en patience, soutenus par l'espoir que ces

sentiers âpres et durs, comme on nous représente le chemin de la vertu,

nous conduisaient dans un nouvel Éden. Nous demandâmes enfin à nos

guides qui paraissaient s'oublier dans ce lieu de plaisance, de nous

introduire dans les bienheureux bosquets de Maglans. Que devînmes-nous,

en entendant leur réponse!

De ces retraites merveilleuses,

Que notre esprit trop enivré

Nous peignait si délicieuses,

Nos pieds foulaient le sol tant désiré!

Comment exprimer notre désappointement? Nous rebroussâmes chemin au plus

vite, oubliant de remercier nos guides du pompeux présent qu'ils nous

avaient fait d'une petite plante, produit de cette terre désolée, dont

ils vantaient les merveilleux effets contre la fièvre et les douleurs de

l'enfantement. Nous trouvâmes que les admirateurs de ces prétendus lieux

de délices, tant célébrés par leur plume sentimentale, et comparés, par

l'un d'eux aux jardins enchantés d'Armide, avaient usé un peu trop

largement du privilège des voyageurs. Mais ces lieux devaient être pour

nous ce que fut la _terre promise_ pour le législateur des hébreux. Et

s'il était permis de poursuivre la comparaison, nous n'eûmes pas, comme

Moïse, des conducteurs célestes qui nous en donnèrent au moins la

perspective. Nous n'avions en effet visité que le vestibule des bosquets

de Maglans. Plus patients ou conduits par de meilleurs guides, nous

serions arrivés, en faisant quelques pas de plus, comme nous l'apprîmes

trop tard, dans un joli vallon, tapissé d'une pelouse émaillée de

fleurs, entrecoupé de clairs ruisseaux, orné de bouquets d'arbres et de

bosquets fleuris, et animé par le ramage de nombreux oiseaux, enfin dans

une autre vallée de Tempé.

À deux pas de là se présente, adossé à la montagne, le village de

Maglans. Les blocs épars dans la prairie qui étale ses riches tapis au

pied de ce village, attestent que ses habitants ont cherché sous les

rochers suspendus sur leurs toits, une protection quelquefois infidèle.

Mais quoique menacés par la chute de ces énormes masses, leur sécurité

n'en est pas troublée.

De ce danger la menace incessante,

Loin de troubler leur vie insouciante,

Peut-être les attache encor plus au clocher.

Nos pères, disent-ils, sont nés sous ce rocher

Qui de nos fils a protégé l'enfance;

Leurs enfants y naîtront. Dieu qui dans sa clémence

Préserva leurs parents, saura veiller sur eux.

Là se bornent leur prévoyance,

Leur avenir, leurs soucis et leurs voeux.

Nous arrivâmes bientôt en vue du Nant-d'Arpenaz, cascade tombant du haut

d'une montagne qui est à gauche de la route. Des grands aspects que nous

venions admirer, c'était le premier que rencontrait notre vue. Nous

espérions jouir d'un magnifique spectacle: notre curiosité fut

médiocrement satisfaite. Pour voir cette cataracte avec tous ses

avantages, il eût fallu, nous dit-on, venir au moment de la fonte des

neiges. Notre imagination dut donc faire seule les frais des

magnificences absentes qu'elle emprunte à la crue des eaux. Le

Nant-d'Arpenaz, glissant modestement le long des parois de la montagne,

était alors terne et décoloré. Ses eaux rencontraient en tombant

quelques saillies de rochers qu'elles couvraient d'une rare écume: puis

se divisant en filets limpides, elles coulaient sans obstacle au bas de

la montagne.

La vue du triste lieu qu'on nous avait donné pour les bosquets de

Maglans, avait trompé notre attente. Nous ne fûmes pas dédommagés par

l'aspect du Nant-d'Arpenaz. Ce début n'était pas encourageant; il ne

répondait pas à l'idée que nous nous étions faite des phénomènes qui

nous attiraient dans des lieux si féconds en incidents pittoresques. Il

n'était pas de nature à éveiller notre enthousiasme, qui n'attendait

qu'une occasion pour éclater. Mais nous avions la foi qui transporte les

montagnes. Nous pensions que, comme dans un drame bien ordonné,

l'intérêt devait aller en croissant.

Nous arrivâmes à trois heures et demie à Saint-Martin, petit village où

il faut se munir de mulets et de chars-à-banc, le chemin cessant d'être

praticable pour les voitures. Saint-Martin se trouve sur la route

directe de Genève à Chamouni. Nous dûmes renoncer à visiter les beaux

sites des environs de Salenches et les bains de Saint-Gervais. Nous

voulions profiter du reste du jour pour arriver à Chamouni. Nous ne nous

arrêtâmes donc qu'un instant à l'auberge du Mont-Blanc, tenu par Chenet.

Ce ne fut pas sans de vives démonstrations de regret que le bonhomme

Chenet nous vit décidés à continuer notre route. Il fit tous ses efforts

pour nous retenir. Il prédit que la nuit et même un orage nous

surprendraient dans la montagne. Notre mauvais génie nous rendit sourds

à ses sages avis, et sa voix se perdit dans le désert. Nous lui fîmes

l'injure de croire qu'il était de l'espèce de ces hôteliers rapaces,

ingénieux à retenir les passants dans leur repaire, pour les rançonner à

leur aise. Résigné, il amena la mule qui devait porter l'auguste

voyageuse. Elle se nommait _Marquise_. Ce beau nom sans doute

À cet insigne honneur lui valut d'être admise.

Pour une souveraine il faut une marquise.

Celle-ci fière d'un tel choix,

À peine regardant ses ignobles pareilles,

Dresse, belle d'orgueil, ses superbes oreilles.

Il lui tarde d'aller sous un si noble poids,

Et de prêter sa croupe à la fille des rois[6].

Après s'être pourvue de guides pour nous conduire à Chamouni, notre

caravane quitta Saint-Martin au petit pas, partie montée sur des mulets,

partie hissée sur un char-à-banc. Nous eûmes au fond du couloir d'une

vallée, la perspective du _Bonhomme_, l'un des satellites du Mont-Blanc.

Nous laissâmes sur notre droite Salenches, puis Saint-Gervais dont le

clocher s'élève sur les bords de l'Arve. La route passe au pied du

coteau de Passy, où Rome a laissé des traces de son antique grandeur;

mais quel est le lieu de la terre que la cité reine n'ait pas marqué de

sa superbe empreinte?

Après une demi-heure de marche commence la montagne. Là, nous laissâmes

nos mulets et notre char-à-banc pour monter à la cascade de Chede, en

gravissant pendant l'espace de quelques minutes un sentier étroit et

escarpé, qui dominait un ravin profond. Ce sentier nous amena devant une

vaste nappe d'eau tombant d'une hauteur de deux cents pieds au travers

de rochers ombragés par des arbres plusieurs fois centenaires: c'était

la cascade de Chede.

Du pied de noirs sapins dans les airs élancés,

L'impétueux torrent descend à flots pressés,

Roulant en vagues blanchissantes,

De roc en roc à grand bruit jaillissantes.

Au loin les airs en sont troublés;

Et sous sa masse foudroyante,

De la montagne gémissante,

Les vastes flancs sont ébranlés.

C'est en vain qu'au sein de la plage,

Le torrent furieux veut s'ouvrir un passage;

Le sol résiste à ses coups redoublés.

Enfin, las d'exercer une impuissante rage,

Sur les débris dans sa chute entraînés,

Il s'enfuit en grondant; puis ses flots déchaînés,

Dans un cours plus tranquille oubliant leur furie,

Se répandent dans la prairie,

Divisés en mille ruisseaux,

Qui vont du lac de Chede alimenter les eaux.

Ce beau spectacle attira pendant quelque temps notre attention. Avant de

continuer notre route, nos guides nous conduisirent au lac pour boire de

son eau, selon l'usage. Nous admirâmes le brillant cristal de cette eau,

qui est en effet si limpide, qu'elle invite à la goûter. Ce lac est,

dit-on, peuplé de couleuvres qui ont détruit la race innocente des

poissons, et règnent insolemment à leur place.

Ainsi sur tout ce qui respire,

Tel est l'injuste arrêt du sort,

La violence exerce son empire;

Et le méchant est le plus fort.

C'est à notre station du lac de Chede que nous eûmes la première

révélation de l'immensité du Mont-Blanc. Là, on commence à le voir

distinctement. En promenant les yeux sur cette masse colossale, et en

les élevant jusqu'au sommet, on ne peut se lasser d'admirer ce géant de

la terre, contre lequel l'action du temps et la main de l'homme sont

impuissantes. Au lieu de subir la loi commune des choses d'ici-bas, le

Mont-Blanc, semblable au soleil, paraît rajeunir et se renouveler sans

cesse. Assis sur sa base immuable, il voit passer à ses pieds comme une

ombre, l'homme, ce roi de la création, qui est, par rapport à lui, ce

qu'est pour nous l'insecte _éphémère_[7], qui naît, vieillit et meurt

entre deux couchers du soleil.

La partie du chemin que nous traversâmes, en quittant le lac de Chede,

conservait encore les traces de la désolation qu'y avait apportée,

soixante ans auparavant, l'éboulement de la montagne de _Fis_. Le

Nant-Noir, dont le passage est dangereux, quand il est enflé par la

fonte des neiges, n'était alors qu'un faible ruisseau qui coulait

humblement à travers ces débris.

Il était six heures, quand nous atteignîmes le village de Servoz. Le

ciel dont l'azur transparent nous avait charmés à notre départ de

Genève, commençait à se charger de blanches vapeurs flottantes, qui

voilaient de temps en temps le soleil. Servoz est situé à l'extrémité

d'une petite plaine qu'enferme une enceinte de montagnes, tapissées par

la sombre verdure des sapins. Le Mont-Anterne élève au milieu d'elles sa

tête couverte de neiges. Nous nous reposâmes là pendant un quart

d'heure.

À peu de distance de Servoz, sont des bâtiments servant à l'exploitation

de mines de cuivre et de plomb, récemment découvertes. Un petit monument

s'élève sur le bord de la Diouza, consacré à la mémoire d'un jeune

Danois dont nous avions entendu déplorer la perte. M. Eschen donnait de

grandes espérances. Une belle traduction des odes d'Horace lui avait

déjà acquis de la célébrité en littérature. Parti de Servoz avec un

compagnon de voyage, ils gravirent le Mont-Buet. L'ardeur de M. Eschen

qui l'entraînait toujours en avant, l'avait séparé de son guide d'une

centaine de pas, lorsqu'il disparut tout-à-coup dans une crevasse du

glacier. On ne put le tirer qu'à la nuit de cet abîme. On le trouva

debout, les bras élevés au-dessus de la tête, et déjà dans un état de

congélation.

On nous montra au haut d'une colline les ruines du château de

Saint-Michel, ancien fort destiné à défendre l'entrée de la vallée de

Chamouni.

Jadis dans ce château, si j'en crois la chronique,

D'esprits malins un essaim fantastique

Apparaissait vers le déclin du jour.

Tantôt d'un cri faible et mélancolique

Ils attristaient les échos d'alentour.

Tantôt les longs éclats de leur gaité bruyante

Semaient au loin le trouble et l'épouvante.

Quand du jour qui s'enfuit les douteuses clartés

Prêtent à chaque objet une forme incertaine,

Le passant attardé dans ces lieux redoutés,

Qu'il croit du diable à jamais le domaine,

S'éloigne à pas pressés de l'infernal taudis,

Recommandant son âme aux saints du paradis.

Nous traversâmes l'Arve sur le pont Pelissier. Il était huit heures

quand nous atteignîmes _les Montées_, chemin rapide taillé dans le roc,

à gauche duquel la rivière roule ses eaux tumultueuses au fond d'un

précipice. Cette traversée présentait l'aspect le plus sauvage. Tantôt

c'était une espèce de cirque dont l'enceinte, formée par de hautes

montagnes, ne laissait voir que le ciel. Tantôt c'était un défilé

serpentant entre de grands rochers, ombragés par de vieux sapins qui

couronnaient leur sommet, ou qui sortaient de leurs crevasses. Tantôt

c'était un sentier tracé sur l'arête d'un rocher, dont aucune végétation

ne déguisait l'âpre nudité; c'était souvent l'image du chaos.

Nous hâtions le pas, espérant arriver à temps à Chamouni; mais les

légères vapeurs dont l'aspect nous avait inquiétés à Servoz, s'étaient

condensées. Elles formaient des nuées menaçantes qui venaient

s'amonceler sur les cimes, comme à un sinistre rendez-vous. La faible

lueur du crépuscule laissait entrevoir sur le bord de la route des croix

plantées en mémoire de tragiques accidents. Ces avertissements donnés

par la mort nous paraissaient de funeste présage. Nous passions

silencieusement auprès de ces muets témoins, en leur jetant un

coup-d'oeil furtif.

Un autre genre d'inquiétude avait gagné notre princesse, et nous-mêmes

par contre-coup.

En traversant un carrefour,

Dans notre pénible odyssée,

Nous avions rencontré vers le déclin du jour,

Par de vagues terreurs ayant l'âme oppressée,

Des gens dont les grossiers et sales vêtements

Les faisaient ressembler à de vrais garnements,

Et qui signalaient leur passage,

Par des coups de sifflets à l'envi répétés.

Sans doute un innocent écho du voisinage

Nous renvoyait ces sons bien à tort suspectés;

Mais la peur suggérait à notre âme inquiète,

Que l'écho n'était pas leur passif interprète,

Et qu'en ces lieux infréquentés,

Ces sifflets s'adressaient à de vivants complices,

Et d'un complot sinistre étaient de sûrs indices.

Quoique les individus qui nous semblaient si suspects, fussent des

ouvriers du pays, comme l'assuraient nos guides, leur rencontre dans ces

lieux solitaires, avec accompagnement de sifflets, n'arrivait pas

précisément à propos pour nous rassurer. Cependant nous faisions la

meilleure contenance; mais nous éprouvions ce trouble instinctif que

cause l'approche de l'orage au voyageur attardé.

Un malin esprit errait sans doute en ce moment autour des ruines de

Saint-Michel.

Ainsi que le lion en quête d'une proie[8],

Notre aspect le remplit d'une infernale joie.

D'un vol rapide il s'élance, et soudain

Les nuages pressés renferment dans leur sein

La foudre et les éclairs, les vents et les tempêtes;

Et sa puissante main les suspend sur nos têtes.

Le signal de l'orage fut donné par un coup de tonnerre qui retentit dans

le lointain, et parcourut, en grondant, les échos des montagnes. Les

nuages s'épaississaient; le vent commençait à s'engouffrer, en sifflant,

dans les sapins qu'il faisait ployer sous son effort. Quelques éclairs

sillonnaient l'horizon. Bientôt les mouvements encore sourds du tonnerre

se firent entendre avec plus de force, et éclatèrent en détonations

répétées. La pluie tomba par torrents. Le Naut-de-Nayin était déjà enflé

par l'affluence des eaux, quand nous le traversâmes. À neuf heures nous

entrions dans la vallée du Prieuré, poursuivis par l'orage, dont la voix

menaçante se rapprochait de nous, et hurlait, comme si un coeur de démons

s'y fût mêlé. Le désir de lui échapper nous aurait donné des ailes; mais

l'obscurité nous forçait à marcher avec précaution. Nous n'apercevions

ni le ciel ni la terre. La nuit nous avait surpris dans les pas les plus

dangereux, où nous aurions eu besoin de toute la clarté du jour. À nos

sujets d'inquiétude réels ou imaginaires se joignait l'alarme que nous

causait chaque passage des torrents que la pluie grossissait de moments

en moments, quand subitement illuminés par les éclairs, ils nous

montraient des abîmes effrayants, dans lesquels la moindre hésitation de

nos mulets aurait pu nous précipiter nous et nos montures.

Pour surcroît de malheurs et pour mettre le comble à nos anxiétés, le

ciel embrasé jeta inopinément un si vif éclat de lumière, que nous fûmes

éblouis. Au même instant, une explosion formidable, prolongée et

multipliée par les échos, agita l'air avec violence. Une traînée de feu

s'abattit sur une roche voisine qu'elle sillonna jusqu'à sa base; puis

elle disparut à nos yeux stupéfaits. La foudre venait de tomber à

quelques pas de nous. La proximité du danger nous avait rendus

insensibles à la majesté du spectacle, et nous restâmes consternés, les

pieds attachés à la place où nous nous étions arrêtés, il nous restait

encore deux lieues à faire. Le désordre se mit dans notre petite troupe.

Je me trouvai seul avec la duchesse et ses guides. L'abondance de la

pluie, le fracas des torrents, les éclats du tonnerre répétés par les

rochers, nous causaient une terreur muette:

Quand un éclair échappé de la nue,

Des cieux au loin sillonnant l'étendue,

Répandait une pâle et livide clarté,

Autour de nous la nature éperdue

Se peignait plus affreuse à notre oeil attristé.

Un sentiment confus de confiance et d'inquiétude m'attachait aux pas de

mon auguste compagne de voyage. Si la crainte vague d'un danger venait

me troubler quelquefois, son courage me rassurait. Deux guides

dirigeaient sa marche au milieu des ténèbres. Nous parvînmes dans cet

état sur les bords du torrent de la Griaz, dont les mugissements

entendus de loin, augmentaient notre anxiété. Nous hésitions, incertains

si nous n'allions pas nous précipiter dans quelqu'abîme, lorsque la

lueur d'un éclair nous découvrit moins un torrent qu'un fleuve,

bondissant sur de gros quartiers de rochers qu'il ébranlait par la

rapidité de son cours.

Mais de ces eaux la Nayade orageuse,

À l'aspect de la jeune et noble déité,

Suspend soudain sa course impétueuse,

Et sur l'abîme redouté

Étendant sa main généreuse,

Enchaîne le flot irrité.

Ainsi quand d'Israël les tribus fugitives,

Se dérobant aux fers d'un tyran inhumain,

Du Nil abandonnaient les rives,

De Moïse autrefois la secourable main

Dans l'abîme des mers leur ouvrit un chemin;

Tandis que Pharaon et sa horde cruelle

Trouvèrent sous les eaux une nuit éternelle.

Pour éviter le destin de Pharaon, je m'empressai de profiter de la

protection d'une nymphe aussi généreuse, et j'eus le bonheur de franchir

l'abîme sans accident.

Les torrents de Nayin et de la Griaz, s'ils pouvaient parler, auraient à

raconter plus d'un naufrage.

Nous gagnâmes le long village des Ouches. L'orage continuait avec

violence, et la pluie redoublait. Nous nous arrêtâmes sous l'auvent

d'une maison qui nous offrît un refuge momentané, pendant le temps qu'un

des guides allait frapper à toutes les portes, pour implorer le secours

d'une lumière; mais partout on répondit par un silence obstiné. Nous

étions trop préoccupés de nos misères, pour réfléchir à notre bizarre

position. En effet quel épisode tragi-comique d'une merveilleuse

histoire! Une grande princesse, accoutumée avoir tous ses désirs

prévenus, dont les pas étaient naguère suivis par les populations

accourant en foule sur son passage, avides de la voir et de la saluer de

leurs acclamations, aujourd'hui délaissée, errait dans le désordre d'une

fugitive, mais sans les honneurs de la proscription, poursuivie par la

tempête, oubliée par ses amis comme par ses ennemis, et n'ayant pour

cortège que deux humbles guides, auxquels elle s'était confiée. Elle ne

pouvait se faire ouvrir, dans sa détresse, la porte d'une chaumière. Un

asile lui était refusé dans une des plus pauvres contrées du grand

Empire, sur lequel elle régnait trois mois auparavant!

Les simples habitants de ces après contrées,

Des révolutions et du monde ignorées,

Oubliant dans les bras d'un tranquille sommeil,

Qu'arrachée à César, la victoire éperdue,

Jette à des fronts sans gloire une palme vendue,

N'auront pu croire à leur réveil,

Qu'errant sans suite et sans escorte,

Celle qui fut leur reine, arrêtée à leur porte,

Avait imploré vainement,

Sous leurs modestes toits un abri d'un moment!

Qu'était devenu ce temps, encore si près de nous, où le grand Empereur,

suivi d'un cortège imposant, parcourait les provinces de son vaste

empire, quand les soins de la guerre lui en laissaient le loisir, guerre

implacable, proclamée _viagère_ en plein parlement, par Pitt, âme de la

coalition? Soit que Napoléon allât s'enquérir des besoins, écouter les

plaintes, rendre une justice égale à tous, voyant tout par ses yeux,

semant sur son passage les bienfaits et des éléments de prospérité; soit

qu'il traversât la France, pour aller rejoindre ses aigles si longtemps

victorieuses, et ajouter un nouveau fleuron à la couronne de la _grande

Nation_, les bénédictions et les voeux du peuple l'accompagnaient. Une

foule empressée faisait retentir l'air du cri national: _Vive

l'Empereur!_ Son auguste compagne assise à ses côtés, couverte par sa

puissante égide, et reflétant son auréole de gloire, partageait avec lui

les hommages des peuples reconnaissants. Les témoignages d'affection et

de fidélité qui leur étaient prodigués étaient sincères. Les revers

n'ont pu altérer ces sentiments; et d'amers regrets, dont l'expression

est aujourd'hui comprimée, dorment au fond des coeurs. L'armée pénétrée

d'un sentiment profond de nationalité, identifiée avec le souverain

populaire qui partageait ses dangers et ses privations, volait de

victoires en victoires. Les mauvais jours sont venus! Une poignée de

braves, combattant avec leur chef bien-aimé, pour l'affranchissement du

sol sacré, a défendu pied à pied le territoire. Nul soldat n'a failli à

cette noble cause. Pourquoi faut-il que des défections venues de plus

haut, sujet éternel de douleur pour la France, et de remords pour leurs

auteurs, aient enchaîné les bras fidèles, et paralysé les ressources qui

restaient encore! Si elles ont hâté notre ruine, elles n'ont pu ternir

l'éclat de notre gloire.

Ces fâcheux souvenirs ont souvent attristé notre voyage. Le moindre

incident les réveillait en nous. Ils défrayaient nos entretiens

habituels avec notre princesse qui avait toujours quelque trait à y

ajouter. Elle se plaisait à honorer d'éloges mérités la conduite loyale

de quelques fonctionnaires, naguères attachés à sa maison, et

flétrissait d'un blâme sévère la désertion de tant d'autres qui

s'étaient hâtés d'outrager l'idole qu'ils venaient d'encenser. Je

tomberais dans de continuelles redites, si je rapportais toutes les

réflexions que ces souvenirs faisaient naître.

Je reviens à mon récit, dont cette digression m'a écarté. Nous n'avions

pas un lieu de refuge. La duchesse de Colorno n'avait pour se garantir

de l'orage, que la voûte mobile d'un parapluie, frêle abri, que les

rafales menaçaient à chaque instant de renverser. D'épaisses ténèbres

nous environnaient. Notre situation devenait intolérable. Nous

maudissions le sommeil léthargique de ces montagnards, aussi engourdis

que leurs marmottes. Dans l'excès de notre ressentiment, nous cherchions

des yeux quelqu'instrument de dommage, pour battre en brèche leurs

maisons inhospitalières, quand nous aperçûmes un point brillant qui

scintillait dans l'extrême lointain, comme une étoile imperceptible

perdue dans l'Empirée. Était-ce un secours que le ciel nous envoyait? Ou

étions-nous le jouet d'un de ces esprits follets qui font briller des

feux perfides aux yeux du voyageur égaré,

Pour l'attirer dans quelque fondrière,

Et d'un rire moqueur insulter sa misère?

Nous suivions avec anxiété les progrès de cette lumière. Peu à peu elle

se dessina plus nettement, et nous arriva enfin. Ce n'était qu'une

lanterne; mais elle eut pour nous l'éclat du soleil. À cette vue, toute

idée hostile s'évanouit. Nos inquiétudes furent oubliées. Quoique

l'horizon éclairé par notre modeste fanal fut borné à la pointe de nos

pieds, cependant la lueur qui s'échappait de sa corne à

demi-transparente, suffit pour nous rendre la confiance. Nous nous

lançâmes intrépidement sur les pas de nos guides, dans la direction

qu'ils nous indiquèrent. Après une demi-heure de marche, nous fumes

rencontrés par de nouveaux guides, qu'un heureux pressentiment amenait

au-devant de nous. Tout-à-fait rassurés, nous posâmes un pied hardi sur

les roches glissantes autour desquelles tourbillonnaient les flots

tumultueux de Taconnaz et des Bossons. À peu de distance du hameau des

Bossons, nous passâmes l'Arve, ce fidèle compagnon de notre route, sur

le pont de _Pierre-Haute_; et quand nous croyions être encore loin du

but de notre voyage, nous touchâmes le seuil d'un humble édifice qui

nous apparut comme un port ouvert à notre détresse, par la grâce de la

divine protectrice des naufragés. Dans le premier élan de notre

reconnaissance, nous pensâmes à suspendre à sa voûte, comme _ex voto_,

nos vêtements dégouttants de pluie. Mais cette pieuse intention ne put

être remplie: nous étions dans la pauvre auberge de la ville de Londres,

au village de Chamouni. Nous fîmes allumer un grand feu pour nous

sécher, car nous étions mouillés jusqu'à la peau. La duchesse était sans

mouchoir. Elle avait perdu le sien dans le désordre de la route. Elle

fut réduite, pour sa toilette, à de rudes serviettes que _la Frise

n'avait pas tissues_, et aux soins d'une bonne grosse servante dont le

zèle empressé et la maladresse ingénue excitaient son hilarité, malgré

ses désappointements.

Plusieurs heures se passèrent, avant que quelqu'un de sa suite put la

rejoindre. Elle soupa à peine. La fatigue lui avait ôté l'appétit.

Enfin, à une heure du matin, elle alla se coucher, et j'en fis autant,

espérant que la journée du lendemain nous dédommagerait des mésaventures

de la veille. Une de nos compagnes de voyage n'avait pu se résoudre à

quitter la retraite qu'elle avait trouvée dans une humble cabane. La

pauvre comtesse Brignole y passa la nuit sur un banc qui lui servit de

lit, peu édifiée de notre agreste promenade. Elle ne nous revint que le

lendemain, n'ayant pris aucune nourriture depuis vingt-quatre heures, et

demi morte de fatigue.

Ah! quelles voix assez fidèles,

De la plus aventureuse des nuits

Rediront tous les longs ennuis,

Les fâcheux accidents, les alarmes mortelles!

La duchesse de Colorno était infatigable et hardie jusqu'à la témérité.

On eut dit qu'elle cherchait à s'étourdir. Elle montrait une égalité

d'humeur et une constance qui étonnaient ses guides. La comtesse

Brignole lui ressemblait peu. Habituée aux délicatesses de sa molle

Italie, et aux douces promenades des belles campagnes de Gênes, que

baignent les tièdes vapeurs d'une atmosphère embaumée, l'escalade des

rochers et la traversée des torrents, lui souriaient peu. Mais elle

cachait sous une gracieuse nonchalance une âme forte et un caractère

énergique.

Nous espérions une meilleure journée pour le lendemain: notre attente

fut trompée. Notre chagrin fut extrême en voyant au lever du jour, des

nuages épais descendant des hautes montagnes qui nous entouraient, et

s'étendant comme un voile sur l'étroite vallée du Prieuré. Ces sombres

nuées y répandaient une demi obscurité qui revêtait de ses teintes

grisâtres tous les objets environnants. Le glacier des Bois, avec sa

bruyante et monotone cascade, et le glacier des Bossons formaient tout

notre horizon. Le mont Blanc, enveloppé d'un manteau de brouillard, y

cachait sa tête et ses vastes contours. La matinée se passa à observer

le ciel, et à acquérir la triste certitude que la pluie durerait pendant

toute la journée. Le mauvais temps continua en effet sans interruption.

Notre impatience nous ramenait sans cesse aux étroites fenêtres de nos

cellules; et nous nous en éloignions chaque fois plus découragés. Nous

restâmes ainsi dans un désoeuvrement plein d'ennui, jusqu'à deux heures

de l'après-midi, épiant toujours une éclaircie,

Lorsque, glissant à travers un nuage,

Vint enfin du soleil luire un pâle rayon.

La duchesse se fie à ce trompeur présage;

Et sans consulter l'horizon,

Se hâte de sortir de sa triste prison.

Elle porte ses pas vers un bazar rustique,

Où gisaient étalés dans une humble boutique,

Des minéraux qu'annonçaient des dessins,

Sur l'enseigne tracés par d'inhabiles mains.

Des cristaux transparents, produit des rocs humides,

Dressaient sur des rayons leurs blanches pyramides.

D'autres s'y remarquaient, en bijoux façonnés,

Mais qu'un goût élégant n'avait pas dessinés.

La duchesse de Colorno, après avoir fait chez le Buffon en boutique

quelques emplettes de minéraux et de bijoux, fit avancer ses mulets, et

se rendit entre deux ondées, au glacier des Bossons, devant lequel nous

passâmes une heure, autant pour tuer le temps que pour considérer, à

travers le prisme un peu terne du brouillard, les formidables

escarpements de cette montagne de glace. Le glacier peut être traversé

dans sa largeur par un beau temps; mais sa surface était tellement

couverte d'eau et de sable délayé, qu'elle était impraticable. Nous

continuâmes d'approcher le plus près qu'il nous fut possible des glaces

supérieures. La duchesse gravissait hardiment la côte, au milieu des

éclats dispersés des rochers et des arbres brisés, malgré les

remontrances de ses guides, redoutant la chute inopinée de quelque bloc

qui aurait pu se détacher des bords du glacier. Ce scrupule leur était

inspiré, moins par l'imminence d'un danger réel, que par une sollicitude

louable mais exagérée, et par le désir naturel de mettre leur

responsabilité à couvert. Une explication est cependant ici nécessaire.

La fonte des neiges entraîne dans les crevasses des glaciers des débris

de rochers, qu'on devrait croire ensevelis pour toujours dans ces

abîmes. Mais, quoique paraissant immobiles, les glaciers subissant un

mouvement intérieur qui ne s'arrête jamais. Les crevasses, en se

rapprochant, pressent ces blocs qui remontent lentement à la surface, et

sont poussés insensiblement sur les bords. Les savants attribuent ce

phénomène à l'abaissement du niveau des glaciers, produit par la

retraite des eaux qui s'écoulent de leur fond. Nos guides, qui n'étaient

pas obligés d'être savants, raisonnaient comme ceux qui expliquaient

autrefois l'ascension de l'eau dans les pompes, en disant que la nature

a _horreur du vide_. Ils prétendaient que le glacier ne souffre point de

corps étrangers dans son sein. Quoiqu'il en soit, l'avant-veille, un

bloc d'environ douze pieds cubes était tombé du glacier de Bossons, et

avait roulé dans la vallée, renversant les pins et les mélèzes, dont les

branches et les troncs épars attestaient la destruction semée sur son

passage. Les débris des blocs tombés à différents intervalles,

couvraient le terrain sur une étendue de plus d'un quart de lieue. Nous

étions rassurés contre ce danger. La chute d'un nouveau fragment de roc,

aussi rapprochée de la dernière _éruption_, n'était pas alors

sérieusement à craindre, et aucun indice ne la faisait présager.

Il fallut se contenter de cette excursion insignifiante, et revenir,

accompagnés par une nouvelle dose de pluie, à notre gîte, où nous étions

de retour à cinq heures. La soirée se passa à déplorer l'inconstance du

temps et à faire des projets pour le lendemain. Mais ces petites

contrariétés qui affectent si éminemment le touriste, étaient dominées

par une pensée plus grave, qui était l'objet de nos fréquentes

préoccupations. C'était le souvenir de l'Empereur, dont l'Impératrice

devait trouver des nouvelles à son arrivée à Aix. Que faisait-il dans ce

moment? Retiré dans une île qui n'était pour lui qu'une prison, sa

pensée se reportait sans doute vers sa femme et son fils, dont une

politique sans générosité l'avait séparé. À l'étroit dans ses modestes

états, où son génie ne pouvait déployer ses ailes, pouvait-il trouver

dans l'humilité et dans le cercle resserré de ses occupations présentes

l'aliment dont sa prodigieuse activité avait besoin? Privé des premières

consolations de la vie, isolé des siens dans ces circonstances

douloureuses, où l'âme la plus fortement trempée a besoin de l'ineffable

douceur des affections de famille, quel soulagement pouvait être apporté

aux peines cruelles dont ce noble coeur était affligé? Puis faisant un

retour sur elle-même, la duchesse de Colorno trouvait que, jusqu'à

présent, maîtresse en apparence de ses actions, il lui était au moins

permis de chercher dans la liberté d'un voyage une distraction à ses

chagrins. Mainte fois un doute venait traverser son esprit. Lui

serait-il accordé de se réunir à l'Empereur, et de remettre son fils

dans ses bras? Pourrait-elle se partager entre ses États de Parme et

l'île d'Elbe? Que l'avenir se déroulait obscur devant elle! Quelle

impatience elle avait de voir son sort enfin fixé! Ces mélancoliques

pensées occupaient son esprit, et décelaient une peine intérieure qui se

trahissait souvent par des larmes. Il s'y mêlait d'amères réflexions sur

la condition des princesses, qui ne sont comptées dans les calculs des

cabinets, que comme des instruments de l'ambition de leurs maisons.

Une journée aussi médiocrement remplie ne laissait que des regrets. Le

baromètre avait été souvent consulté, et l'expérience des gens du pays

mise plus d'une fois à l'épreuve. Leurs observations contradictoires

entretenaient notre anxiété; mais l'espérance nous soutint. J'avais le

pressentiment qu'un bon vent du Nord viendrait chasser les nuages qui

obscurcissaient notre horizon, et ne nous laissaient voir que le pied

des montagnes qui enfermaient notre petite vallée. Je fus bercé dans mon

sommeil par un rêve agréable qui se réalisa le lendemain.

Avant que de Phébus la pâle messagère

Eut dissipé les ombres de la nuit,

Des songes la troupe légère

Par la porte d'ivoire entra dans mon réduit.

Il me sembla qu'un jour pur et limpide

Se levait sur le flanc de ces monts sourcilleux;

Et que leur haute pyramide

Se couronnait de mille feux.

Je vis notre reine entourée,

Comme autrefois Diane ou Cythérée,

D'un cortège nombreux de nymphes, de Sylvains,

Accourant à l'envi du fond des Apennins.

Des monts les cimes abaissées

S'aplanissaient devant ses pas;

Et des lacs azurés les surfaces glacées

Sous des fleurs cachaient leurs frimats.

Le superbe Mont-Blanc lui-même,

De tous ces monts monarque redouté,

Déposant de son front la sombre majesté,

De pourpre et d'or parait son diadème.

Dès l'aube du jour, le ciel avait de nombreux observateurs. À six

heures, le soleil fit un effort pour se dégager des nuages qui le

couvraient. Nous suivions des yeux les progrès de ses rayons qui,

perçant les brouillards de leurs traits de feu, inondèrent bientôt tout

l'espace d'une lumière éclatante. Il annonçait la plus belle journée; il

tint parole. À son aspect, tout fut prêt en un instant. La duchesse de

Colorno descendit de son appartement, radieuse comme l'astre qui

s'élevait sur l'horizon. Montée sur sa fidèle Marquise, elle se dirigea

sur le Montanvers, accompagnée des personnes de sa suite, précédée et

suivie par Jacques Crotet, chef de ses guides et par dix-huit autres

guides, portant presque tous des noms fameux, tels que les frères

Terraz, Cachat dit le Géant, Jacques des Dames, Coutet, Balmat, Paccard,

qui avaient fait plusieurs fois le voyage du mont Blanc, du Montanvers

et des principaux glaciers avec de Saussure, Duluc, Bourrit et autres

savants et curieux. Nous n'avions pas oublié de nous munir de la fidèle

compagne du voyageur dans les montagnes, la longue canne ferrée,

surmontée d'une corne de chamois.--Chamouni est ordinairement dans cette

saison un rendez-vous pour les touristes. Nous nous y trouvâmes

cependant seuls, de sorte que la duchesse eut l'avantage de n'être pas

troublée par des importuns, et d'avoir une entière liberté dans ses

promenades.

Nous traversâmes la plaine de Chamouni. À mesure que nous approchions

des montagnes, des champs cultivés faisaient place aux prairies. La

vallée se rétrécissait. Arrivés au pied du mont de Charmoz, qui conduit

au plateau du Montanvers, le terrain détenait plus inégal, et se

couvrait de sapins et de bouleaux. Nous arrivâmes, en gravissant une

pente assez douce, jusqu'à un sentier raide et glissant, appelé le

chemin des Chasseurs de Cristal. Là, nous quittâmes nos mulets, et nous

fîmes à pied le reste de la route, parce que la montagne est presqu'à

pic et inaccessible même aux mulets. On s'arrêta à la fontaine de

_Caillet_[9]:

Qui de Claudine à la mémoire

Rappelle le malheur et la touchante histoire.

Là, de jeunes enfants un essaim curieux,

Dont la candeur est peinte en la mine ingénue,

La joie et l'espoir dans les yeux,

De notre reine attendaient la venue.

Tous sur ses pas se pressent à la fois.

Ils n'ont point de repos que ne soient accueillies

Les simples fleurs que, pour elle, en ces bois,

Leur diligente main, dès l'aurore, a cueillies.

Autour de ce groupe enfantin,

Errait mainte jeune innocente,

Dont la rougeur, l'air timide, incertain,

Les yeux furtifs et la démarche lente

Décelaient le désir qui tourmentait son sein.

Ces mots semblaient sortir de sa bouche ébahie:

«Recommencer Claudine est toute mon envie!»

Après nous être reposés un moment auprès de cette fontaine, halte à

mi-chemin du Montanvers, nous entrâmes dans un bois touffu, en

gravissant des sentiers abruptes, qui serpentaient sur les flancs de la

montagne, souvent sillonnés par des couloirs d'avalanches, tandis que

des torrents invisibles grondaient à nos côtés au fond des abîmes. Des

pointes de pyramides de glace perçaient à travers les sapins. Nous

profitions de tous les éclaircis pour arrêter nos regards sur la vallée

qui nous était opposée, et pour jouir de l'aspect imposant du mont

_Brevent_ et de la chaîne des _Aiguilles-Rouges_ qui y dominaient.

Nous marchions depuis quatre heures, lorsque la vue de la cabane du

Berger, espèce de hutte bâtie en pierres sèches et couverte d'épais

morceaux d'ardoises, nous annonça le terme de notre voyage. Nous

atteignîmes enfin le plateau du Montanvers, et nous eûmes la première

vue de la _mer de glace_. Nous fûmes éblouis par le spectacle qui

s'offrit à nos yeux. Nous avions sous les pieds une longue vallée

blanche, le lit d'un fleuve immense arrêté dans son cours, ou plutôt une

mer immobile, tourmentée par des vagues furieuses qu'une congélation

subite aurait surprises. Des groupes de montagnes pyramidales, du haut

desquelles descendaient des nappes énormes de glace, enfermaient cette

froide vallée où la nature semblait ensevelie sous un vaste linceul.

Aussi loin que la vue pouvait s'étendre, elle s'égarait dans un désert

sans limites, hérissé de cônes monstrueux et déchiré par de profondes

crevasses. Nous contemplions dans une admiration muette les chaînes de

ces glaciers qui se liaient les uns aux autres, et cet amas prodigieux

d'aiguilles, les unes cachant leur tête dans les nues, les moindres

s'élevant à des hauteurs démesurées, en affectant des formes à la fois

bizarres et magnifiques. C'était une scène de désordre et de confusion,

de bouleversement et de ruine, une image du chaos, dont la plume et le

pinceau sont impuissants à reproduire la sauvage mais sublime grandeur.

Par un contraste étrange ces rocs de glace, ces champs de neige

servaient de cadre à une verte prairie bordée de buissons fleuris de

rhododendrons, comme une émeraude entourée de rubis et d'opales. Les

feuilles toujours vertes et les fleurs épanouies de ce beau laurier-rose

des Alpes resplendissaient au milieu des glaces, restées insensibles aux

ardeurs d'un soleil qui faisait éclore des fleurs du coloris le plus

vermeil et des fruits parfumés[10].

Presqu'à nos côtés se dressait comme un grand obélisque, l'aiguille du

Dru, au pied de laquelle s'étendait un abondant pâturage, irrésistible

appât offert aux bergers qui, le lendemain même, devaient oser lancer

leurs troupeaux sur les _hazards_ de la mer de glace, pour aller

chercher cette herbe plantureuse. Plus loin dominait l'aiguille de

l'_Argentière_, la première en hauteur après le mont Blanc; puis les

aiguilles du _Bochard_ et des _Charmoz_, celles du _Moine_ et du

_Couvercle_; le _Talèfre_, dont le glacier est taillé en gradins de

cristal; le long glacier du _Tacul_; la grande et la petite _Jorasse_,

et un amas confus de pyramides de toutes grandeurs, semblables à des

bataillons de géants, qui se projetaient sur un immense horizon. Enfin,

paraissaient dans le lointain, comme des gardes avancées, d'un côté,

l'aiguille du _Midi_, de l'autre, le _Géant_, et, dans le fond, le

colossal mont Blanc, aussi vieux que le monde, entouré de pics,

au-dessus desquels il élevait sa tête couronnée de neiges éternelles, et

qui composaient sa cour.

L'émotion que cause cet imposant spectacle ne peut s'exprimer. Telle a

dû être la terre avant la création. Le premier aspect de ces grands

phénomènes jette dans une surprise qui suspend la pensée. On reste

absorbé dans une contemplation muette et comme fasciné. Ces groupes

monstrueux, l'énormité de leurs masses, leur immobilité, le morne

silence qui les environne inspirent une rêverie pleine de tristesse. On

attend avec anxiété l'apparition d'une créature vivante qui jette une

étincelle de vie sur cette nature inanimée. Mais aucun oiseau n'ose

essayer ses ailes dans l'atmosphère de cette zone glaciale.

L'imagination craint d'aborder ces solitudes dont la pompe sauvage

l'épouvante; et si, prenant un essor timide, elle s'enhardit à en

mesurer les hauteurs, à en interroger les abîmes, elle n'y trouve que

des régions inconnues, stériles, inhospitalières. Semblable à la colombe

sortie de l'arche, ne trouvant où se poser, elle replie ses ailes,

épuisée par son vol solitaire, et retombe découragée.

À mesure que ces impressions s'effacent, l'esprit est assiégé par des

pensées confuses. Il est tour-à-tour exalté par le grandiose des objets

qui le frappent, humilié par le sentiment de son impuissance, pénétré de

la vanité des illusions. Les passions qui s'agitent sur la scène du

monde et qui maîtrisent ses destinées paraissent mesquines devant ces

étonnants effets d'une puissance infinie. Que la prospérité des cités

les plus anciennes et les plus florissantes semble courte; que nos plus

solides monuments sont fragiles, comparés à ces indestructibles

colosses, à ces premiers éléments de la formation du monde qui, sans

doute, dureront autant que lui!

Puis, quand la vue s'arrête sur cette puissante végétation qui semble

défier les éternels frimats qui l'enserrent, à l'imposante gravité des

réflexions que fait naître un si merveilleux spectacle, succèdent des

émotions plus douces. Dans ces régions éthérées où l'air est dégagé de

grossières vapeurs, l'esprit et les sens s'épurent à ses émanations

vivifiantes et s'y fortifient. On éprouve une sérénité intérieure. Les

chagrins, les soucis, les peines morales disparaissent devant des

pensées qui n'ont rien de matériel. L'âme s'élève, comme si elle se

rapprochait de la Divinité; et les méditations auxquelles elle se sent

portée ont quelque chose de sublime.

J'étais absorbé dans la contemplation d'une scène qui est sans point de

comparaison. Que de siècles, que d'événements, que de gloires jadis

retentissantes, aujourd'hui oubliées, avaient passé devant ces muets

témoins! Des migrations de peuples conduits par des chefs renommés, des

armées commandées par de grands capitaines, les avaient salués à leur

passage, pour aller s'ensevelir dans la nuit des temps! Pouvais-je

oublier la contre-révolution qui venait de s'opérer, les événements qui

s'étaient passés la veille? Je me représentais cette période de vingt

ans, sujet d'une magnifique épopée. Ma pensée se reportait vers cette

époque de grandeur, vers ces sublimes créations du génie, ouvrage d'un

mortel privilégié, que la rapidité de son passage sur la terre laissait

inachevées. Et ces masses gigantesques restaient debout, comme pour

attester qu'elles seules étaient durables. Ah! m'écriai-je:

Qu'ont de commun avec ces vieux débris

Les monuments d'une gloire immortelle,

Dont les derniers descendants de nos fils

Conserveront la mémoire fidèle

Par une éclipse d'un instant

Leur splendeur n'est point effacée!

Et mon esprit repoussait la pensée

Que des Gaules l'astre éclatant,

Subitement tombé de son char de lumière,

Eût vu clore à jamais sa brillante carrière!

Nous nous arrachâmes à ces informes mais attachantes beautés, et

montâmes à l'hospice, où nous attendait un frugal repas qu'assaisonna

notre appétit, aiguillonné par la vivacité de l'air plus que par le

mouvement de la route. Nous n'étions nullement fatigués; car l'air est

si pur dans ces hautes régions qu'il donne au voyageur des forces

nouvelles. Comme la renommée de Virgile: «_Vires acquirit eundo_.»

L'hospice est une cabane de pierres élevée par les soins de M. Félix

Desportes, ancien résident de France à Genève, qui a rempli des

fonctions importantes sous l'Empire.

Après le déjeuner, nous allâmes visiter la mer de glace. Ses bords sont

couverts de blocs de granit vomis par le glacier. Des buissons de

rhododendron croissent dans les intervalles. Un sentier presqu'à pic

nous conduisit sur cette mer qui, bien qu'exempte d'orages, n'en a pas

moins ses dangers. La duchesse de Colorno voulut y descendre pour voir

de plus près ses grandes vagues immobiles. Nous l'y suivîmes, armés de

nos cannes ferrées, en franchissant les crevasses dont nous pouvions

atteindre l'enjambée, et en côtoyant celles qui étaient

infranchissables. Ces puits, dont le bleu transparent laissait voir le

fond, étaient les uns à sec, les autres remplis d'une eau limpide. Quand

nous passions au pied de quelque gigantesque colonne de glace, notre

princesse, toute grande impératrice qu'elle était, et nous, qui

cheminions à sa suite, nous nous trouvions réciproquement bien petits.

La duchesse désirait étendre sa promenade jusqu'au _Jardin_, oasis jeté

dans ce désert, île radieuse où la verdure et les fleurs brillent au

sein d'un océan glacé; mais il eût fallu y bivouaquer, car nous aurions

été surpris par la nuit. Il y a des pentes escarpées difficiles à

franchir et des crevasses si vastes qu'il faut les côtoyer longtemps,

avant d'atteindre leurs limites. Cela eût sans doute ajouté un nouveau

lustre à notre voyage; mais la duchesse, malgré son ardeur, ne voulut

pas acheter cette gloire au prix de quelque bon rhumatisme.

Nous prîmes terre auprès de la _Pierre des Anglais_, grand rocher plat

de granit, pouvant servir d'abri, ainsi nommé des Anglais qui, les

premiers, se sont hasardés sur la mer de glace; et nous rejoignîmes

l'hospice par un sentier bordé de fleurs, comme une allée de jardin.

Nous nous reposâmes environ deux heures dans la chambre des voyageurs.

Le berger qui en a la garde, après avoir demandé la permission de faire

entendre les _petits chanteurs du Montanvers_, sortit et reparut

presqu'aussitôt, suivi de deux jeunes garçons qui prenaient cette

qualité et exploitaient leur industrie chantante en veste et les pieds

nus. Ils s'arrêtèrent sur le seuil de la porte, hésitant à le franchir,

baissant et levant alternativement des yeux timides, et roulant dans

leurs mains leur bonnet de laine.

Enfin, prenant leurs airs les plus modestes,

Nos deux virtuoses agrestes

Se glissèrent timidement

Sous l'humble toit du rustique édifice,

Lieu de repos, qu'une main protectrice

A placé là tout près du firmament.

Leur trouble se lisait sur leur mine inquiète.

Ainsi de Polymnie un novice interprète,

Que des bancs de l'école un vol ambitieux

Conduit sur une scène en naufrages fertile,

Vient d'un public capricieux

Affronter la faveur mobile.

Pour obtenir son avare intérêt,

Il salue humblement, compose son visage,

Et d'un oeil suppliant parcourt l'aréopage,

Dont il attend l'irrévocable arrêt.

Nos jeunes artistes trouvèrent un auditoire plus bénévole. L'indulgence

avec laquelle ils furent accueillis les mit tout-à-fait à leur aise. Ils

s'interrogèrent un moment des yeux pour se mettre d'accord ou pour

s'encourager, puis ils entonnèrent d'une voix retentissante leur chanson

d'apparat. L'harmonie y fut un peu en défaut; mais ils y suppléèrent par

la vigueur de leurs poumons. Après avoir loué leurs efforts, on les

congédia, aussi contents de l'effet qu'ils avaient produit que de la

récompense qu'ils avaient reçue. Avant de partir, la duchesse de Colorno

voulut honorer de son nom le registre de l'hospice. Nous obtînmes la

permission d'inscrire les nôtres à la suite du sien, dans ces glorieuses

archives, pour les signaler à l'admiration ou à l'envie de ceux qui

viendraient après nous.

À trois heures, nous nous remîmes en route pour descendre du Montanvers

par les sentiers du bois de la _Filia_, dont la pente est presque

verticale. Une alternative de glissades et de culbutes nous amena

rapidement et sans accidents au pied du glacier des Bois, continuation

de la mer de glace, qui tire son nom des bois de sapin dont il est

entouré. Au bas du glacier des Bois, une voûte de glace dont

l'élévation, la structure et la forme variaient chaque année, s'ouvrait

pour donner passage au torrent de l'_Arveron_. Cette voûte ne s'est pas

rouverte cette année. La cataracte s'était fait jour à plus de cent

cinquante pieds au-dessus du sol, par une ouverture d'où elle se

précipitait avec fracas dans la vallée. Quels obstacles ont fait dévier

le torrent de sa route accoutumée? que se passe-t-il dans ces

mystérieuses abîmes? Nos guides disaient avoir remarqué que, depuis

quelque temps, la montagne de glace s'avançait vers la plaine d'une

manière sensible. Quelques-uns s'en inquiétaient, d'autres se

rassuraient en disant que ce mouvement de progression avait des limites

qui ne seraient pas dépassées. Sans chercher à pénétrer dans le mystère

de ce phénomène, il faut croire, avec les optimistes, que d'invariables

limites ont été effectivement posées par la nature à cet envahissement

des glaciers, et que l'innocente vallée du Prieuré n'est pas menacée des

horreurs d'un prochain cataclysme!

Nous retrouvâmes nos mulets au bas de la montagne, et nous reprîmes le

chemin de Chamouni. Le débordement des torrents qui avaient inondé la

voie ordinaire nous obligea à faire un détour par le bois du Bouclier.

La caravane, en cheminant paisiblement, arriva sur le bord d'un ruisseau

assez large et assez profond pour qu'il fût nécessaire de chercher un

gué. Je ne sais quelle mouche piqua la grave Marquise, que montait la

duchesse de Colorno; mais,

Tandis que du rivage

Chacun cherche de l'oeil un facile passage,

Notre animal capricieux

Du guide inattentif surprend la vigilance,

Et d'un essor audacieux,

Dans l'onde étourdiment s'élance.

On s'écrie, on accourt, quand une agile main

Saisit la bride et l'arrête soudain.

Nous vîmes en passant au village des Prés un pauvre albinos, qui s'y

était transporté du hameau des Bois, où il faisait sa demeure, attiré

par le passage de la princesse. Les cheveux argentés, le teint blafard

et les yeux roses et bleus de ce vieillard précoce excitaient un

sentiment pénible. Il avait environ quarante-cinq ans; mais sa figure et

son extérieur accusaient la caducité.

Nous étions de retour à l'auberge de la Ville-de-Londres à sept heures

du soir, peu fatigués d'une assez pénible excursion que la duchesse de

Colorno soutint avec une constance qui ne s'était pas démentie. Elle

avait voulu faire toutes les courses à pied ou à l'aide de sa mule, sans

permettre qu'on la portât. Cependant nous avions fait près de neuf

lieues, en gravissant des pentes qui nous avaient conduits à une hauteur

d'environ six mille pieds.

Notre itinéraire devait nous ramener à Genève, en passant par Martigny,

pour voir la fameuse cascade de _Pissevache_. Deux routes conduisent à

Martigny: l'une monte au col de Balme, l'autre passe par le val d'Orsine

et la Tête-Noire, en tournant le col de Balme. Ce dernier chemin est

moins montueux et plus court, mais étroit et pierreux. La duchesse

préféra au défilé plat et raboteux de la Tête-Noire le dôme tapissé de

verdure du col de Balme, du sommet duquel on découvre une admirable

perspective.

Le lendemain 14, le départ eut lieu à six heures, la traversée du col

exigeant dix heures de marche. L'air vif du matin obligea la duchesse à

descendre de sa mule aux Prés, pour gagner à pied le hameau des Tines. À

gauche régnait une chaîne de collines boisées, et à droite une prairie.

Nous vîmes à la montée de l'Avencher une belle chute de l'Arve. Nous

remontâmes le cours de cette rivière, en la côtoyant d'abord à gauche et

ensuite à droite, après l'avoir traversée sur un pont négligemment

construit avec des troncs d'arbres qu'assemblaient de simples liens

d'osier,

Où la nature entasse Ossa sur Pélion,

La main de l'homme élevé avec discrétion

Quelques édifices mobiles,

Dont il n'ose affermir les fondements fragiles.

L'aspect de ces grands corps, éprouvés par le temps,

D'un pouvoir sans limite éternels monuments,

L'avertit de son impuissance.

Ce langage muet a bien plus d'éloquence

Que cet avis rempli d'humilité,

Par un héraut chaque jour répété

Au père d'Alexandre, avant son audience:

«_Ô roi, vous êtes homme_!» admirable refrain,

Des passions d'un roi très-inutile frein[11]!

Au village d'Argentières, on découvre le glacier qui descend de

l'aiguille du même nom. C'est auprès d'Argentières que la route se

divise: à droite, elle mène au mont de Balme que nous devions traverser,

à gauche, au val d'Orsine.

Avant d'atteindre le pied du mont de Balme, nous passâmes par le hameau

du Tour, où l'on arrive par une petite plaine entremêlée de bouquets de

sapins et de terres cultivées, et en franchissant le lit d'un torrent

auquel sa rapidité a fait donner le nom de l'_Abîme_. Le hameau du Tour,

qui a aussi son aiguille et son glacier, ferme de ce côté la vallée du

Prieuré, dont cette extrémité nue, inculte, semée de débris, est

entourée de montagnes qui s'élèvent en amphithéâtre.

Là commencent les rampes de Balme. Nous laissâmes derrière nous la

vallée de Chamouni qu'éclairaient d'une lumière dorée les premiers

rayons du soleil. Ses paisibles chaumières se détachaient sur la fraîche

verdure de prairies. Les sommités et les arêtes des glaciers

scintillaient comme des pointés de diamants, tandis que les masses des

bois reposaient encore dans l'obscurité.

Nous commençâmes à gravir la montagne, en remontant les sources de

l'Arve, dont nous prîmes congé à son humble berceau. L'aspect du pays

prit une teinte plus sauvage. Nous suivîmes un sentier qui serpentait

sur le dos arrondi de la montagne, partout recouvert d'une herbe

épaisse, semée de gentianes aux fleurs bleu-céleste, et dont aucun

arbuste n'interrompait l'uniformité. Un calme profond régnait dans cette

vaste solitude.

Tout s'y taisait; et, sans le cri fidèle

D'une marmotte en sentinelle[12]

Qui, d'un oeil vigilant, observait l'ennemi,

Aucun bruit, dans ces lieux, domaine du silence,

Veut éveillé l'écho dans son antre endormi,

Ni d'un être animé révélé la présence.

Arrivés au chalet de Charamillan, alors inhabitée on mit pied à terre.

Nous jetions souvent les yeux en arrière, pour considérer le mont Blanc

qui paraissait grandir et s'élever vers nous, à mesure que nous

montions. On distinguait dans l'éloignement sur la gauche les chalets de

Balme, et de nombreux troupeaux disséminés sur le revers de la montagne.

Enfin nous aperçûmes le sommet du col de Balme, où une croix de bois

placée sur une borne de pierre, formant ce qu'on appelle le _monument_,

marquait la limite entre la Savoie et le Valais.

Par un calme doux et tranquille

Nous étions bercés mollement;

Et nous gravissions lentement

Une côte unie et facile

Qui conduisait au monument.

Soudain une bise piquante

Réveille nos sens engourdis:

Et sa violence croissante

Arrête nos pas interdits.

Bientôt livrée à l'audace insolente

D'un des plus fougueux aquilons,

Dans les replis de sa robe flottante

Notre reine le voit rouler en tourbillons;

Puis l'étourdir de ses ailes bruyantes;

Puis soulevant voiles et falbalas,

Par des attaques plus pressantes,

Accroître sans pitié son timide embarras.

Elle craint le sort d'Orythie!

En vain elle lutte et s'écrie;

Sa résistance est d'un faible secours.

Il faut songer à fuir, et contre une _avanie_,

À quelqu'abri demander un recours.

Cédant demi-vaincue à la peur qui la presse,

Dans un chalet voisin, ouvert à sa détresse,

Elle court se blottir, et cacher la rougeur

Qu'a sur son front ému fait monter la pudeur.

Cet asile protecteur était le chalet des Herbagères, alors inhabité.

Remis de cette alerte, nous pûmes considérer plus à l'aise le vaste

tableau exposé sous nos yeux. La vallée du Valais se déroulait devant

nous, sillonnée par les eaux du Rhône et de la Drance, et bordée d'une

chaîne continue de monts inaccessibles, tantôt arides ou verdoyants,

tantôt couverts d'une neige éblouissante. On pouvait compter les bourgs

et les hameaux groupés sur les bords des deux rivières. On découvrait le

commencement de la belle route du Simplon, ouvrage empreint du caractère

de grandeur qui distingue les conceptions d'un génie incomparable, et le

mont du grand Saint-Bernard, autre théâtre de sa gloire. Si l'on

reportait les yeux en arrière, on planait sur la vallée de Chamouni, et

l'on pouvait saluer d'un dernier regard les monts glacés qui s'élancent

de son sein, au-dessus desquels dominait le mont Blanc, père de tous les

glaciers de Savoie et roi de toutes les montagnes de l'Europe. Rien

n'égale la magnificence de ce double tableau.

Les beaux pâturages qui entourent le chalet des Herbagères étaient

coupés par de grands amas de neige qui remplissaient encore les cavités

et les inégalités du terrain, au moment de notre passage. Nous glissâmes

sur une de ces nappes de neige, pour gagner les sentiers escarpés du

bois _Magnin_, d'où nous descendîmes sur le hameau de Trient. On longe à

gauche le mont de Balme. Ces monts où la nature est si prodigue de

scènes imposantes et terribles, recèlent des dangers dont sont trop

souvent victimes les curieux qu'emporte une noble mais imprudente

ardeur. Le mont _Buet_ prépara un tombeau à M. Eschen. Le mont de Balme

fut le théâtre de la chute de l'infortuné Escher, jeune homme qui, comme

M. Eschen, donnait de grandes espérances. Il était secrétaire du grand

conseil de Zurich, et tenait aux premières familles de ce canton.

Les cinq ou six maisons de Trient, couvertes de larges ardoises dont les

avances les cachent à la vue, sont éparses dans une étroite et profonde

vallée, resserrée entre de hautes montagnes qui y projettent leur ombre,

tellement que le soleil au milieu de sa course, ne peut en éclairer

qu'une partie.

Lorsqu'arrivé sur le sommet du mont,

On abaisse les yeux sur ce petit vallon,

Les maisons de Trient sont à peine visibles;

Ses rares habitants semblent imperceptibles.

Et l'on croirait en vérité,

Que ce village en miniature

Est, sans vouloir lui faire injure,

Par les myrmidons habité.

Les eaux qui s'échappent en tourbillons du glacier de Trient forment un

ruisseau dont le cours tranquille contraste avec la turbulence de sa

source. Ce ruisseau, cette ombre perpétuelle entretiennent dans ce

vallon une verdure d'une fraîcheur éclatante.

Les passages de la Tête-Noire et du col de Balme viennent aboutir à ce

vallon. Les deux chemins se rejoignent au pied de la montagne de la

Forclaz, qu'il faut traverser pour aller à Martigny. C'est là que nous

trouvâmes les mulets que nous avions quittés pour suivre la route du col

de Balme. Le Valais, vu du sommet de la Forclaz, offre encore un

splendide aspect. Nous suivîmes un sentier qui se trouva être le lit

desséché d'un torrent. Les cailloux mouvants dont il était semé

rendaient notre marche insupportable. Nous fûmes obligés de faire une

mortelle lieue dans ce sentier rocailleux, jusqu'au village du

_Fond-des-Râpes_, d'où part le chemin qui monte au Saint-Bernard. Là,

nous fûmes reçus à notre grande satisfaction dans un char-à-banc; mais

cette satisfaction fut de courte durée. La bonne mine extérieure de

cette voiture servait à déguiser un cabas propre à disloquer les os.

Après avoir passé la rivière de la Drance et traversé le bourg de

Martigny, nous arrivâmes à cinq heures du soir dans la ville de ce nom,

éloignée du bourg d'un quart de lieue. Nous étions plus fatigués des

cahots de notre malencontreuse patache, que des dix lieues que nous

venions de faire.

Nous passâmes la nuit dans une auberge dont le nom m'échappe, nous

proposant de partir le lendemain de bonne heure pour Bex, afin de

profiter de la journée pour visiter la saline de Bévieux. Notre intérêt

était vivement excité par cette ardeur de notre princesse exercée sur

les plus nobles objets, qui triomphait des délicatesses de son sexe, et

des habitudes de mollesse qu'on devait s'attendre à trouver dans le haut

rang où elle est née. Quand je la voyais chevaucher allègrement, je lui

parlais de ses promenades ultra-matinales de Saint-Cloud. Dans les

belles journées d'été, éveillée au point du jour par l'Empereur, elle

partait à cheval avec lui, pour faire des courses dans les bois

environnants. Quand elle revenait à Saint-Cloud, le Palais à peine

réveillé, la voyait rentrer avec surprise, ignorant qu'elle fut sortie

et la croyant encore endormie sous les courtines impériales. Ce souvenir

lui rappelait celui des leçons d'équitation que lui avait données

l'Empereur, après le déjeuner, dans l'allée de la terrasse, faisant

suite au salon de famille. Là, prenant le rôle d'écuyer, sans quitter

ses bas de soie blancs ni ses souliers à boucles d'or ovales, Napoléon

montait à cheval, et se plaçait à côté de l'Impératrice. En voulant

régler l'allure de cette princesse sur la sienne, il excitait son

cheval, et accueillait par de bruyants éclats de rire les frayeurs sans

danger qu'il provoquait. Ces souvenirs se retraçaient à l'esprit de

Marie-Louise dans toute leur fraîcheur. Il lui échappait de dire en

soupirant: c'était le bon temps!

Le 15, à sept heures du matin, reposée par une bonne nuit des fatigues

de la veille, elle partit de Martigny dans une calèche du pays, décorée

du nom élégant de _corbeille_. Elle arriva à huit heures et demie au

_Pissevache_. Je ne sais quelle grossière tradition a imposé à cette

belle cascade cette dénomination ignoble.

Cette comparaison cynique

Eut révolté la Grèce antique.

Dans ce pays de nobles fictions

Et d'aimables illusions,

La Nayade, au nom poétique,

Le front couronné de roseaux,

Prodiguant les trésors de son urne classique,

En souveraine eût régné sur ces eaux.

Cette cascade est une rivière tombant du sommet d'une montagne à travers

d'épaisses touffes de feuillage. Sa largeur est moyenne, et sa hauteur

d'environ trois cents pieds; mais tout son ensemble est d'un effet

harmonieux et pittoresque. Resserrée à sa naissance entre deux grands

rochers chargés de pins séculaires et d'arbustes qui se penchent sur ses

eaux bouillonnantes, elle s'affranchit bientôt de ces entraves, et se

déroule en une immense nappe de neige. L'oeil la croirait immobile, si

l'on n'était averti de l'impétuosité de sa chute par l'épaisse vapeur

qui s'élève jusqu'à son sommet, et par le fracas étourdissant dont sa

grande voix frappe l'air, en rejaillissant dans le bassin qu'elle s'est

creusé au pied de la montagne. Les ruisseaux qui en découlent vont se

perdre dans le Rhône dont les flots rapides fuyent devant la cascade, et

n'en sont séparés que par la route. Le bassin est rempli de poissons qui

doivent y mener une vie fort agitée. On assure que des truites, lassées

sans doute d'un séjour aussi turbulent, luttent contre cette chute d'eau

foudroyante, et s'aidant de toutes les inégalités du rocher, parviennent

à remonter la cataracte et à gravir jusqu'au sommet. Un faible

arc-en-ciel, qui s'évanouit au moment où nous approchions de la cascade,

semblait la couronner, et reflétait dans sa voûte irisée les couleurs du

prisme. Nous montâmes jusqu'au bord du bassin, en bravant une pluie

imperceptible que chassait un vent impétueux causé par la rapidité de la

chute du torrent. Mais nous fûmes bientôt forcés d'en descendre. Nous

eûmes beaucoup de peine à trouver une place abritée contre cette bruine

incommode qui nous atteignait de toutes parts, pour jouir à notre aise

de la vue de cette belle cascade. Enfin nous aperçûmes, presque

vis-à-vis, un banc de sable laissé à découvert par les eaux du fleuve.

Mais il fallait franchir le petit cours d'eau qui nous en séparait. Nous

y parvînmes, en mettant en commun notre industrie, non sans un léger

accident plus risible que fâcheux, dont fut payé le dévoûment d'un de

nos compagnons de voyage.

Nous poursuivîmes notre route en traversant un détroit resserré entre la

montagne et le Rhône, qui débouche dans une petite vallée agréable et

bien cultivée. On voit de la route l'ermitage de Saint-Maurice pratiqué

dans le roc, et planant sur la vallée.

Là, loin du monde et de ses pompes vaines,

Vivait jadis un bon religieux.

Contre les dons du villageois pieux

Il échangeait prières et neuvaines;

Et suspendu sur ces étroites plaines,

Semblait médiateur entre l'homme et les cieux.

Les temps sont bien changés: à ces jours d'innocence

A succédé notre siècle de fer.

La foi crédule et la simple ignorance

Avec le cénobite ont fui de ce désert.

À l'extrémité de cette vallée, on franchit un défilé formé par deux pics

d'une prodigieuse élévation, _la Dent du midi_ et la _Dent de morcle_.

Le Rhône comprimé en cet endroit, coule avec la rapidité d'un trait sous

un beau pont d'un seul arche, qu'on prétend être de construction

romaine. La douane placée au milieu du pont ferme par une grille la

communication entre le Valais et le canton de Vaud, et marque la limite

entre les deux pays. Le Mont-Saint-Branchier dominait derrière nous à

l'autre extrémité de la vallée, et semblait en clore l'entrée.

Je ne dois pas passer sous silence la petite ville de Saint-Maurice qui

vit, dit-on, le massacre de la légion thébaine, dont le chef chrétien

lui aurait donné son nom de martyr. Quelques vestiges d'antiquité y ont

été découverts, et l'on nous a montré des restes de murailles dont ce

bourg a été autrefois entouré. Il a eu le sort des villes traversées par

les hordes de barbares qui ont jadis pénétré en Italie par les Alpes.

Les armées sardes et françaises, qui heureusement n'étaient point

composées de barbares, l'ont tour-à-tour occupé pendant les dernières

guerres.

Nous arrivâmes à Bex, une demi-heure après avoir traversé Saint-Maurice,

par une jolie route qu'ombrageaient de beaux châtaigniers.

Bex est un gros bourg dont la situation est charmante. La plupart des

maisons sont bien bâties. Le pays est riche, varié et baigné par la

rivière de l'Arençon. Nous descendîmes à l'auberge de l'Union, dont je

dois louer la propreté et l'élégance.

À deux heures après midi, nous montâmes en char-à-banc pour aller

visiter les salines de Bévieux, situées à une heure de chemin de Bex. La

route est belle, et bordée, comme elles le sont toutes, par des arbres

fruitiers qui y entretiennent l'ombre et la fraîcheur. Nos routes vastes

et dégradées sont ornées de fastueuses et stériles avenues. Ici le luxe

cède à l'utile; les routes sont belles, suffisamment larges et bien

entretenues; elles présentent partout l'aspect d'un long verger. La

route que nous suivions nous conduisit au sentier qui mène aux salines,

en remontant le torrent de la Grionne.

Arrivée au lieu d'exploitation des eaux salées, la duchesse de Colorno

fut reçue par le directeur de la saline qui lui expliqua les procédés

employés pour fabriquer le sel. Comme cet épisode industriel fait partie

de notre voyage, je dois donner le détail de ces procédés, d'autant

mieux que leur simplicité les met tout-à-fait à la portée de mon

intelligence en matière de machines. Ma description sera aussi succincte

que possible. La brièveté en sauvera l'ennui.

Les bâtiments d'exploitation sont de longs hangars ouverts sur les

quatre faces, dans lesquels sont rangées des piles de fagots sur toute

la hauteur. L'eau salée, élevée par le jeu des pompes, filtre à travers

les fagots, en y déposant ses parties terreuses, et tombe dans des

réservoirs placés plus bas. De là elle est conduite par des tuyaux dans

des chaudières au fond desquelles le sel se cristallise. Une roue de

trente pieds de diamètre, disposée dans un bâtiment particulier, sert à

faite mouvoir les pompes destinées à élever les eaux salées. Tels sont

les simples procédés, sagement appropriés à la nature et aux produits de

cette saline, qui est d'autant plus précieuse pour le pays, qu'elle est

à peu près la seule que possède la Suisse.

De la nature ici l'art n'est point le rival,

Et le luxe est banni de ces simples usines.

On n'y voit point, comme dans les salines

De Salzebourg ou bien de Hall[13],

Briller l'insigne hiérarchique,

Et le faste aristocratique

De l'uniforme impérial.

En sortant des bâtimens, on gravit une côte aride, par laquelle on

parvient en un quart d'heure au souterrain qui recèle les sources

salées. Aucune inscription ni ornement n'annonce sa destination.

À peine parvenue à la voûte rustique,

Qui de la mine est le premier portique,

Notre reine, _qu'excite un désir curieux_,

Emprisonne ses blonds cheveux

Sous un noir capuchon; puis de sa fine taille

Couvre, sans les cacher, les contours gracieux,

D'un sarrau couleur de muraille.

La précédant, une torche à la main,

Le mineur l'introduit dans l'antre souterrain,

Et du sol abaissé suit la pente insensible.

Chacun de nous y pénètre à son tour.

Notre pâle flambeau n'y répand pas le jour;

Mais il y rend l'obscurité visible.

On n'a besoin ni de paniers ni d'échelles, pour pénétrer dans la mine.

La galerie principale qui y donne entrée est presqu'horizontale, longue

de plus trois mille toises, haute d'environ huit pieds et large de six.

Elle est percée dans une roche calcaire dont les parois, qu'on croirait

aplanies au ciseau, sont soutenues en plusieurs endroits par des madriers

placés verticalement. Le sol, partout baigné d'eau, est couvert dans

toute sa longueur par des ais parallèles, destinés à diriger les

brouettes des mineurs. Le service y est fait avec une économique

simplicité. Les galeries ne sont point coupées par des salles

resplendissantes de stalactites. Les murs et les voûtes ne sont que

noirs et bruts.

On arrive en peu de minutes à un grand puits, profond de huit cents

pieds, dit-on, dans lequel se déchargent les canaux qui charrient l'eau

salée. À droite de ce puits est un vaste réservoir de sept mille pieds

de superficie, creux dans quelques parties de deux pieds et dans

d'autres de quatorze. On y arrive par un escalier d'une douzaine de

marches. Le plafond est supporté à de longues distances par des piliers

pratiqués dans le roc.

Après avoir admiré ce beau bassin et la hardiesse du plafond, nous

continuâmes à marcher dans la galerie principale, laissant à droite et à

gauche d'autres galeries latérales jusqu'à son extrémité, où un mineur

était occupé à en prolonger l'excavation. Il était seul; on le relevait

toutes les deux heures, car il n'aurait pu demeurer là plus longtemps,

sans courir le risque d'être étouffé. C'est ce qui aurait pu lui

arriver, aussi bien qu'à nous mêmes, si nous avions voulu prêter une

attention trop prolongée à son travail. Depuis le peu d'instants que

nous étions entrés dans la galerie, la respiration commençait à nous

manquer et nos lumières à pâlir. On nous engagea à ne pas faire durer

plus longtemps notre visite dans un lieu, où la petite somme d'air qui

s'y trouvait ne suffisait pas à cette consommation inaccoutumée. Nous

n'avions pas fait cent pas, que nous entendîmes une détonation semblable

à un coup de canon, qui roula au-dessus de nos têtes. Nous la prîmes

pour un avertissement d'accélérer notre retraite; c'était l'explosion

d'un pétard auquel le mineur venait de mettre le feu.

Avant de gagner la sortie du souterrain, nous eûmes la curiosité

d'entrer dans une galerie voisine, pour y voir jouer une machine à

soufflets, destinée à introduire dans le souterrain l'air extérieur.

Malgré le louable redoublement d'activité de l'ouvrier qui la faisait

mouvoir, il fallut songer à la retraite. Nous nous empressâmes de sortir

du souterrain pour aller respirer avec délices un air pur dont nos

poumons avaient besoin.

En retournant à Bex par un chemin pittoresque, comme tous les sites de

ces contrées, nous nous arrêtâmes au village de..., pour y voir un

jardin dans lequel un amateur a rassemblé presque toutes les plantes qui

croissent dans les Alpes. La clôture de ce jardin était formée par les

eaux de l'Avençon qui jaillissent en cascade à l'entrée du village. La

simplicité agreste de ce site, et le calme qui y règne, inspirent une

douce mélancolie; on voudrait pouvoir passer là ses mauvais jours.

Avant de rentrer à Bex, nous devions une visite au _vieux château_. Nous

errâmes assez longtemps autour du mamelon sur lequel il s'élevait, et

que couvrait un fourré impénétrable d'ajoncs et d'arbustes sauvages,

avant de découvrir le sentier qui conduit au milieu de ses ruines. Les

ronces et les plantes épineuses qui s'y croisaient ne nous livrèrent

passage qu'aux dépens de nos vêtements, qui ne s'en tirèrent pas sans

quelques accrocs.

Enfin nous vîmes les ruines

D'un de ces gothiques châteaux

Qui, sur le sommet des collines

Dressant l'orgueil de leurs créneaux,

Gardiens de la contrée, en étaient les fléaux.

De ce vieux monument la solide structure,

Ses murs épais, ses voûtes, ses arceaux,

Semblaient du temps devoir braver l'injure.

Aujourd'hui les tristes débris

De son antique architecture,

Dispersés sur la terre et par le temps flétris,

De la mousse ont subi la stérile verdure,

Et de la fleur des bois la rustique parure.

Des arbustes rampants, dans leurs replis nombreux,

Les enlaçaient de leurs jets vigoureux.

Ces ruines paraissaient être les restes d'un vaste édifice. Quel était

ce vieux château qui n'a pas de nom dans le pays? C'est ce que personne

n'a pu nous dire, et nous n'eûmes pas le temps d'en rechercher la

chronique. Nous étions bien tentés d'aller jouir de l'admirable

perspective qu'on découvre du haut d'une tour à demi ruinée, qui avait

survécu aux outrages du temps; mais nous aurions pu payer cher notre

curiosité, en entraînant la tour et nous dans une chute commune. Nous

sortîmes de ces ruines par le sentier qui nous y avait amenés; et

descendant un talus rapide, nous regagnâmes notre char-à-banc. Nous

étions de retour à Bex avant la nuit.

La sérénité du temps nous invitait à nous embarquer sur le lac pour

retourner à Genève.

Le lendemain, à six heures du matin, après avoir visité le simple

monument élevé à la mémoire de M. Escher, dans le cimetière de Bex, nous

partîmes pour aller nous embarquer à Villeneuve, bourg situé à la pointe

du lac de Genève. La duchesse de Colorno fut reçue à Villeneuve au

milieu d'une affluence considérable, par de jeunes filles vêtues de

blanc, qui lui présentèrent des fleurs. Elle monta dans un bateau

pavoisé de guirlandes formées par des branches de cerisiers chargées de

leur fruit, vivement touchée de ces hommages naïfs, contrastant avec le

scrupule qui avait partout respecté son transparent incognito. Les

autorités grandes et petites du pays qu'elle avait traversé,

spectatrices discrètes de son passage, avaient ignoré son rang avec la

plus prudente circonspection. Cette froide réserve, dont elle ne se

plaignit cependant pas, rappelait à notre souvenir l'étonnement muet, si

semblable à l'indifférence, des soixante ou quatre-vingts curieux

rassemblés dans la cour du Carrousel, qui avaient assisté trois mois

auparavant à son fatal départ de Paris. L'apathie des rares témoins de

cette triste scène, dont la stupeur paralysait l'émotion, contrastait

avec le candide empressement des Vaudois. Le bienveillant empressement

de ces bons Helvétiens décelait en même temps leur partialité pour la

France.

Nous voguâmes heureusement jusqu'à la hauteur du village de Meillerie,

au milieu d'un vaste bassin formé par les Alpes et par le Jura, entre

d'immenses coteaux couverts de bois, de prairies, de vignobles et de

maisons de plaisance, dont chaque site est un point de vue. L'ensemble

de ce tableau s'embellissait encore des souvenirs de la _nouvelle

Héloïse_. Il embrassait à gauche les rochers de Meillerie, à droite

Motreux et Clarens; derrière nous s'élevait le château de Chillon,

célèbre par la captivité de Bonnivard et par les vers de lord Byron.

Nous vîmes à gauche le Boveret, où le Rhône jette impétueusement par

plusieurs embouchures ses flots chargés de limon dans les eaux azurées

du lac.

Nous longions de près la côte entre Saint-Gengoulph et Évian, jouissant

de l'agréable perspective de ces lieux favorisés de la nature. Le désir

de visiter les rochers de Meillerie[14], théâtre des amours de

Saint-Preux et de Julie, nous engagea à descendre à terre. Mais la pluie

nous surprit, accompagnée d'un vent très-vif qui nous soufflait au

visage. Elle nous força à regagner précipitamment notre bateau dans

lequel nous eûmes assez de peine à remonter. Bientôt la place ne fut

plus tenable. La pluie que nous avions prise pour un grain passager, si

fréquent dans les pays de montagnes, tomba avec redoublement, et

l'aspect du ciel annonçait qu'elle durerait longtemps. La duchesse de

Colorno se décida à relâcher à Évian, où nous fûmes assez heureux pour

trouver une voiture qui nous recueillit, et nous ramena à Genève. Nous

jetâmes un oeil de regret sur des sites, qui excitaient d'autant plus

notre curiosité, que la description qu'on nous en avait faite, et

l'ennui d'être obligés de les quitter, sans les avoir parcourus, nous

les peignaient plus délicieux.

Ainsi se passa ce voyage de six jours, à l'agrément duquel les accidents

même concoururent, et que Marie-Louise embellit par l'aisance et la

grâce qu'elle y répandit. Elle y avait momentanément échangé les

brillants soucis du trône contre les douceurs de l'obscurité, et s'était

souvent surprise à désirer le modeste repos d'une condition privée. Ce

petit voyage avait fait une utile diversion à d'amers chagrins, et versé

un peu de baume sur des plaies toutes récentes. Sa santé s'était

raffermie. Elle avait trouvé dans les émotions variées que fait naître

l'aspect des lieux qu'elle venait de visiter, dans le calme pur et dans

l'agitation silencieuse qui y règnent, une douce activité qui avait

occupé à la fois son corps et son esprit. Ainsi, la main de la

providence mêle toujours quelqu'adoucissement, même aux plus grandes

infortunes.

Récit d'une excursion de l'impératrice Marie-Louise aux glaciers de Savoie en juillet 1814 · 第 7 / 10 题