Avant de raconter le voyage de l'ex-impératrice aux glaciers de Savoie,
je dois rappeler en peu de mots les circonstances qui ont donné lieu à
cette excursion.
Notre brave armée décimée, mais non vaincue, après une lutte héroïque
soutenue contre toute l'Europe coalisée, fut forcée de céder au nombre,
aidé par la trahison. Le monde connaît sa résistance obstinée, sa gloire
et ses malheurs. Paris fut envahi après la fatale retraite de la
Régente, qui, accompagnée par son fils et suivie par les principales
autorités, était allée porter le siège du gouvernement à Blois. Elle y
arriva dans la soirée du 2 avril. C'était le triste anniversaire d'un
jour mémorable. Quatre ans auparavant, à pareil jour, la fille des
Césars avait fait à Paris, comme impératrice des Français, une pompeuse
entrée accueillie par les transports de tout un peuple enivré, confiant
dans l'avenir. Le temps était à jamais passé du retour de ces
anniversaires fameux qui rappelaient tant d'époques heureuses et
glorieuses de l'Empire!
Six jours se passèrent dans l'attente du parti que prendrait l'Empereur,
dont la correspondance avec l'Impératrice était journalière. Le 8, le
général russe Schouwaloff arriva à Blois, et notifia à cette princesse
une décision du conseil souverain des alliés, qui le chargeait de la
conduire à Orléans avec son fils. La mission de cet envoyé des alliés,
quand l'empereur d'Autriche et son ministre n'étaient pas encore arrivés
à Paris, était d'un sinistre augure; elle causa à Marie-Louise une
douloureuse émotion. Mais il fallait obéir ou tenter une résistance
impossible. Elle partit le lendemain pour Orléans, sous la conduite du
général Schouwaloff, et trouva à Angerville un camp russe qui lui
fournit une escorte.
Pendant son séjour à Orléans, le duc de Cadore, que Napoléon l'avait
engagée à envoyer près de son père, et qui fut obligé de courir jusqu'à
Chanceaux, près de Dijon, où ce prince était retenu par les mouvements
de l'armée française, rapporta à l'Impératrice des lettres dont le
contenu ne la rassura point. Elles renfermaient des protestations de
tendresse et d'intérêt, mais aucune promesse positive. Ses inquiétudes
s'en accrurent. La retraite des Français qui l'avaient suivie lui porta
un nouveau coup. Elle se livra à une douleur immodérée. Ses yeux étaient
constamment gonflés par les larmes. Son teint était empourpré par une
ardeur fiévreuse, et tous ses traits bouleversés par une vive
souffrance.
Quand le prince Paul Esterhazy et le prince Wenzel-Lichtenstein se
présentèrent, le 12, à Orléans, pour l'inviter à se rendre immédiatement
à Rambouillet, où son père devait l'attendre, elle se disposait à partir
pour Fontainebleau. L'assurance qui lui fut donnée par ces envoyés du
prince Metternich, que l'Empereur Napoléon était prévenu de ce
rendez-vous, ranima ses espérances. Elle fut rassurée par la pensée que
son époux, qui lui avait itérativement recommandé de se tenir en
communication avec l'empereur d'Autriche, approuvait l'entrevue, et
qu'elle ne recourrait pas en vain à la protection d'un père sur
l'affection duquel elle devait compter.
Arrivée en grande hâte à Rambouillet, ses yeux cherchèrent en vain ses
serviteurs et ses gardes; ils ne rencontrèrent que de hideux Cosaques
maîtres des grilles et des avenues du château. Sa surprise fut grande de
n'y point trouver son père[1]. Son anxiété, un moment endormie, se
réveilla. Elle craignit d'être retenue captive; mais, au sortir de
Blois, elle était déjà trop réellement prisonnière de la coalition! Le
général russe qui l'avait conduite de Blois à Orléans, sous une escorte
russe, avait été remplacé dans le trajet d'Orléans à Rambouillet par des
généraux autrichiens.--Quand elle vint de Rambouillet à Grosbois, où son
père lui avait donné rendez-vous, des Français qui l'avaient suivie à
Blois et à Orléans, il en restait à peine trois qui s'attachèrent à sa
fortune.--Lorsque, de Grosbois, elle partit pour Vienne, elle était
escortée par un général et par un état-major autrichiens. Là, elle avait
fait à la France d'éternels adieux!
Pendant son mélancolique voyage à travers nos provinces désolées et dans
les États Autrichiens, sa tristesse avait redoublé. Ses nuits étaient
troublées par de pénibles insomnies, et son visage était souvent baigné
de pleurs. Après une de ces nuits sans sommeil, elle me dit un jour,
dans le Tyrol, avec les larmes aux yeux, qu'elle avait manqué de
résolution à Blois, et qu'aucune raison n'aurait dû retarder son départ
pour Fontainebleau. Louable, mais inutile regret que le temps n'a
peut-être pas emporté tout entier!
Le docteur Corvisart, dans lequel elle avait toute confiance, avait jugé
que l'usage des bains d'Aix, en Savoie, à l'exclusion de tous autres,
lui était absolument nécessaire. En attendant que la saison favorable
fut arrivée, l'empereur François désira que sa fille allât passer
quelque temps à Vienne, au sein de sa famille, promettant de ne pas
s'opposer aux prescriptions du célèbre médecin, et de la laisser ensuite
libre de s'établir, soit à l'île d'Elbe avec l'Empereur Napoléon, soit
dans les États de Parme qui lui avaient été concédés par un traité.
Après cinq semaines données aux douceurs de la vie de famille,
l'Impératrice, impatiente de se rapprocher de la France, vers laquelle
ses souvenirs et ses sympathies la reportaient souvent, s'occupa avec
activité de son départ. Elle était conduite à Aix, moins par la
nécessité de soigner sa santé, que par le désir d'y revoir quelques amis
de France, et par l'espérance d'être mise, après la saison des eaux, en
possession du duché de Parme, où elle serait maîtresse de ses actions.
La voix alors toute puissante du devoir, et une affection sincère
l'appelaient aussi à l'île d'Elbe. On répétait à Marie-Louise que la
nouvelle vie qu'elle allait commencer avec un maître déchu, dont la
disgrâce aigrirait l'humeur, ne serait pas exempte de nuages. Mais la
pensée que Napoléon avait toujours été pour elle un bon mari, et qu'il
avait un noble coeur, combattait ces insinuations. Un autre motif la
portait à s'éloigner de Vienne; c'était le désir d'échapper à la jalouse
tutelle de sa belle-mère, et de se soustraire à l'ennui que lui causait
l'expression, répétée sans cesse autour d'elle, de sentiments qu'elle ne
partageait pas. Ce voyage aux glaciers de Savoie, et même une excursion
en Suisse, si une prolongation d'absence était nécessaire, lui
donneraient le temps d'attendre l'effet des promesses de l'Empereur son
père.
Les deux époux n'avaient pas cessé de correspondre. Ils échangèrent même
des lettres pendant ce voyage. L'Empereur, sans désapprouver le choix
des eaux d'Aix, aurait préféré qu'elle pût aller prendre les bains à
Pise, ou dans quelqu'autre partie de la Toscane, ne pensant pas que le
séjour d'Aix, trop voisin de la nouvelle France, convînt à celle qui
avait été impératrice des Français. Du reste, il paraissait se flatter
de l'espoir de posséder sa femme et son fils durant une partie de
l'année à l'île d'Elbe. C'était l'objet de tous ses voeux. Quand
l'Impératrice s'ennuierait des rochers de l'île d'Elbe, elle
retournerait à Parme. Je recevais des lettres du général Bertrand
écrites dans le même sens. Napoléon devait envoyer, de Porto-Ferrajo,
dans cette ville, ce qu'il fit en effet, un détachement de sa garde,
pour protéger l'Impératrice, et pour lui servir d'escorte, quand elle
viendrait à l'île d'Elbe.
Ce voyage était donc désiré par les deux époux. L'Empereur d'Autriche
objecta d'abord qu'il devait y avoir en Allemagne des eaux qui
pourraient convenir à sa fille. Il céda enfin à ses instances. Le voyage
fut résolu, à la condition qu'un agent Autrichien irait résider auprès
d'elle à Aix, après son retour des glaciers de Savoie. Son fils devait
aller la rejoindre.
Le 28 juin, l'Impératrice alla faire ses adieux à son père aux bains de
Baden, dans la vallée de Sainte-Hélène, à deux milles de Vienne. Le
lendemain, jour fixé pour son départ, une indisposition subite de Madame
la comtesse Brignole faillit ajourner indéfiniment son voyage. Cette
indisposition, dont la gravité apparente nous avait fort inquiétés,
cessa heureusement dans la soirée. L'Impératrice, après avoir embrassé
son fils, qui fut laissé aux soins de Madame la comtesse de Montesquiou,
prit congé de sa grand'mère la Reine de Sicile, de ses frères, de ses
soeurs et de ses oncles. Elle partit de Schoenbrunn à onze heures du soir.
L'Impératrice d'Autriche, sa belle-mère, était venue de Vienne pour la
mettre en voiture.
Marie-Louise voyageait sous le nom de duchesse de Colorno, nom emprunté
à l'un de ses châteaux de Parme. Elle n'était accompagnée que par des
Français. C'était une dernière concession faite à ses souvenirs de la
France, et une condescendance, jugée utile pour d'impuissantes velléités
d'indépendance. On parait la victime, et l'on semait sa route de fleurs,
pour la conduire plus sûrement au lieu du sacrifice. Une division
Autrichienne cantonnée dans les environs, devait exercer autour d'elle
une surveillance inaperçue.
Elle alla coucher le lendemain à l'abbaye de Lambach, et le troisième
jour, elle arriva dans la soirée à Munich. Le prince Eugène et la
princesse sa femme l'attendaient à la poste. Ils l'emmenèrent souper au
palais, où elle trouva la soeur cadette de la princesse Eugène, qui avait
été mariée en 1810 au prince royal de Wurtemberg, et négligée par lui
dès le premier jour de ses noces.
Ce prince, secrètement engagé avec sa cousine la grande duchesse
Catherine de Russie, qu'il épousa après la chute de Napoléon, n'avait
contracté qu'avec répugnance une union imposée par l'Empereur, pour lier
plus étroitement les deux principaux États de la Confédération du Rhin,
dans l'intérêt d'une politique bien entendue. Mais les sentiments
personnels des princes ne sont point consultés dans ces hautes
combinaisons; ils doivent fléchir devant des considérations inflexibles.
Ces êtres privilégiés, dont la condition est si élevée au-dessus des
autres hommes, sont condamnés à subir l'expiation de leur grandeur.
Marie-Louise était un autre exemple du veuvage anticipé dont elle avait
le spectacle sous les yeux.--Le prince royal de Wurtemberg se sépara
sans remords de son épouse politique, le soir même de ses noces, la
laissant malheureuse, car elle l'aimait.--La princesse de Bavière, veuve
sans avoir eu d'époux, s'était retirée, après le renversement de
l'Empire, auprès de sa soeur la princesse Eugène. Elle ne prévoyait pas
que, deux ans après, son mariage avec l'Empereur d'Autriche la vengerait
de l'abandon de son premier mari; et Marie-Louise était loin de se
douter qu'elle embrassait en elle sa future belle-mère.
La duchesse de Colorno partit de Munich pour continuer son voyage. Elle
ne s'arrêta qu'à Morsburg, pour y prendre quelques heures de repos.
Après avoir passé la journée à Constance et visité l'île de Mainau;
après avoir traversé Baden (_Thermæ Helveticæ_) où elle rencontra le roi
Louis de Hollande qui y prenait les bains, et Arau, où elle visita le
beau cabinet de costumes suisses de M. Meyer, elle alla descendre à
Berne, à l'auberge du Faucon.
Je n'emprunterai pas aux nombreux itinéraires de la Suisse, la
description de cette ville patricienne aux rues bordées d'arcades, et de
la délicieuse campagne qui l'entoure. Je dirai seulement que la duchesse
employa la journée qu'elle y passa, à visiter le magnifique hôpital, sur
la façade duquel se lit cette touchante inscription: _Christo in
pauperibus_, et à parcourir la promenade de la Terrasse, ainsi que celle
de la _Plateforme_, du haut de laquelle on jouit d'une vue si riche et
si variée. Les ours, exhibition vivante des armoiries de Berne, que la
ville nourrit dans ses fossés, reçurent aussi sa visite. Elle continua
sa route le lendemain, en passant par Morat, veuve de son ossuaire des
Bourguignons[2], et par la petite ville de Payerne[3], toute remplie des
souvenirs de la reine Berthe.
La duchesse était attendue à Payerne par le Roi Joseph, qui la conduisit
à son château de Prangins, où elle reçut l'hospitalité élégante qui
distinguait le maître de cette agréable résidence. Elle y passa la
journée du 10. Dans la soirée du même jour, elle vint aux Secherons,
auberge renommée aux portes de Genève, d'où elle devait partir pour son
voyage du Montanvers.
C'est ici que commence l'Odyssée dont j'entreprends de raconter les
vicissitudes, en prose mêlée de vers, à l'imitation de Chapelle et de
Bachaumont, génies faciles auxquels je voudrais pouvoir emprunter, avec
la forme de leur charmant voyage, quelques-unes de leurs heureuses
inspirations.
RÉCIT D'UNE EXCURSION DE L'IMPÉRATRICE MARIE-LOUISE AUX GLACIERS DE
SAVOIE, En Juillet 1814.
Salut pompeux Jura, terrible Montanvers,
De neiges, de glaçons entassements énormes,
Du temple des frimats colonnades informes.
Prismes éblouissants, dont les pans azurés,
Défiant le soleil dont ils sont colorés,
Teignent de pourpre et d'or leurs éclatantes masses;
Tandis que triomphant sur son trône de glaces,
L'hiver s'enorgueillit de voir l'astre du jour
Embellir son palais et décorer sa cour.
Non jamais, au milieu de ces grands phénomènes,
De ces tableaux mouvants, de ces terribles scènes,
L'imagination ne laisse dans ces lieux,
Ou languir la pensée ou reposer les yeux.
DELILLE (Georgiques françaises, chant troisième).