CHAPITRE V.

Une fois seul dans sa chambre Albert se prit à penser à tout ce que sa

conduite avait d'infâme, de déloyal, de lâche; il se reprocha vingt fois

d'avoir _séduit_ une jeune fille qu'il ne pouvait pas épouser de si

long-temps, d'avoir abusé du droit sacré de l'hospitalité--pour faire sa

déclaration bien avant le temps marqué pour que son notaire fît la

sienne au notaire de sa future,--de s'être exposé enfin au mépris

d'Emma;--car, combien Emma ne devait-elle pas mépriser un homme assez

peu maître de ses passions pour oser insulter une innocente jeune fille

par l'aveu d'un amour déshonnête...

Aussi, Albert ayant passé la nuit la plus affreuse, se décida à prendre

un parti violent qu'il exécuta le lendemain.

Au point du jour il partit, après avoir demandé à sa mère la permission

d'aller visiter un de ses grands oncles qui demeurait à la ville

voisine,--promettant de revenir le soir même...

Le matin, Emma ignorant ce cruel départ,--Emma qui s'était endormie

bercée par un doux rêve,--Emma se leva, plus heureuse, plus souriante

que jamais,--tant elle comptait sur l'influence de ce baiser qu'elle

avait presque ravi au chaste Albert.

Oh! qu'il y avait de joie puissante et intime épanouie dans l'âme de

cette jeune fille qui aimait et qui se savait aimée;--comme elle

grandissait à ses yeux,--comme elle méprisait ses compagnes qui n'en

étaient peut-être encore qu'à l'amour filial,--comme elle répétait avec

fierté ces jolis mots:--mon amant!--comme elle était plus belle.

Oui plus belle... Si vous l'aviez vue Emma,--comme elle embellissait sa

toilette,--comme ses cheveux semblaient plus luisants, ses yeux plus

vifs, sa taille plus souple, ses pas plus légers.

Si vous l'aviez vue, qu'elle était belle lorsqu'effleurant le gazon tout

trempé d'une rosée odorante, elle marchait sans autre but que de

marcher, de jouir du soleil, des fleurs, du Ciel, des arbres, que de

respirer l'air du matin, que d'entendre les oiseaux bruire sous le

feuillage--que de se sentir vivre, en un mot, tant la sève de cette

jeune et ardente organisation était animée par cette pensée:--j'ai un

amant.

Si vous l'aviez entendue fredonnant, je ne sais quel air improvisé sans

doute, tant il était bizarrement coupé, là par des roulades

brillantes,... ici par des accents de voluptueuse langueur.

Si vous l'aviez entendue, elle ne disait pas de paroles sur cet air

singulier, et pourtant sa voix fraîche et sonore vibrait si éclatante

que ces sons confus et sans suite paraissaient renfermer un sens... On

eût dit un chant d'amour tout étincelant d'espoir, d'ardeur et de

jeunesse.

Mais n'allez par maudire Emma.--Pauvre enfant, avait-elle jamais eu le

coeur d'une mère pour cacher sa rougeur, ou répandre ces larmes amères

que toute jeune fille pleure à quinze ans en demandant: pourquoi

pleurai-je?...

Non, sa mère ne l'aimait pas, c'étaient des âmes de valets qui avaient

reçu les chastes confidences de ses premières émotions;--c'étaient des

mains mercenaires qui lui avaient donné les livres corrupteurs dont le

poison la brûlait, cette pauvre Emma...

Ne la maudissez pas, c'était par chagrin qu'elle cherchait quelqu'un à

aimer. Seulement, des principes froids et sévères n'avaient pu engourdir

et glacer les sens neufs et irritables qu'elle avait reçus de la nature.

C'était au milieu de nos moeurs mystérieusement corrompues, une folle

jeune fille qui agissait tout haut, au lieu d'agir tout bas comme les

autres... Une adorable fille d'Otahity livrée à tout l'instinct de ses

désirs, et ne connaissant pas de raisonnements capables d'empêcher son

coeur de battre--quand il battait,--ni sa pensée--d'errer--quand elle

errait.

C'était une de ces femmes nées pour régner au sérail, et se baigner sous

les sycomores de Stamboul, amoureuse, impressionnable, colère,

nerveuse, aimant la musique, mais faible et éloignée, aimant encore la

molle paresse du Divan, la rêverie dans l'ombre;... fuyant le grand

jour, et s'énivrant avec délices des parfums les plus forts;... mangeant

à peine, aimant le bal à la fureur,... et bonne et secourable aux

malheureux.

Encore une fois, ne maudissez pas Emma.--Telle que vous la savez,...

n'est-elle pas assez à plaindre d'aimer Albert.

La coucaratcha (II/III) · 第 32 / 55 题