Si Albert n'eût pas été si beau, si doux, si aimable, malgré ses
scrupules,--certainement Emma eût cessé d'effaroucher sa candeur de
jeune homme par ses oeillades agaçantes...--Mais Albert avait toutes
ces qualités... et puis il aimait tant sa mère... il était si pieux...
il savait si bien le grec... le latin... et puis...
Et puis il était seul.
Aussi Emma jura dans sa jolie petite tête qu'Albert serait forcé de lui
avouer l'amour qu'il ressentait pour elle;--car quelle jeune
fille,--quelle femme a jamais eu le courage de ne pas s'apercevoir
qu'elle était adorée.
Un soir donc, après avoir chanté une délicieuse romance qu'Albert avait
accompagnée,--Emma se trouvait seule avec lui dans le salon, le soleil
était couché depuis longtemps, et l'obscurité commençait à envahir cette
pièce.
Albert était resté au piano,--écoutant encore la voix ravissante d'Emma,
quoiqu'elle ne chantât plus, et se laissant aller à une tendre et
profonde rêverie.
Les femmes comme Emma aiment bien que leur amant rêve,--mais quand elles
ne sont pas là.--Au bal,--dans le monde,--au milieu d'un cercle de
jolies personnes coquettes et légères,--oh qu'il rêve alors... rien de
mieux... mais en tête-à-tête--c'est à n'y pas tenir.--Aussi le pur
Albert fut-il arraché à sa méditation par la pression d'une petite main
qui s'appuya sur son épaule et par le son d'une jolie voix qui lui dit:
--A quoi pensez-vous donc,.. Albert?
Par une de ces anomalies psychologiques, par une de ces contradictions
du coeur, par un de ces bizarres caprices de l'âme que l'homme
n'expliquera jamais, Albert jusque là si timide répondit, sans doute
emporté par une exaltation passionnée.
«--Je pense à vous, Emma!!!
«--Vrai... oh! si vous saviez quel plaisir vous me faites en me disant
cela,... Albert, répondit-elle d'une voix émue...»
Et je ne sais non plus comment la main de la jeune fille descendit de
l'épaule, pour s'arrêter sur la main d'Albert, qui frissonnant de tout
son corps sentant l'impression électrique de cette peau douce et
fraîche, s'écria...
«--Pardonnez-moi, Emma... je sais que je suis bien coupable...»
--Le fat,--pensait Emma en disant pourtant: «--je vous pardonne,....
Albert,..., mais répétez que vous pensez souvent à moi...»
--Et, comme elle avait, par pudeur, dit ces mots à voix basse, sa figure
était tout proche de celle d'Albert, quand il s'écria de
nouveau...--«J'y pense toujours à vous, Emma, malheureusement et malgré
moi.... toujours!...
Je ne sais encore par quel nouveau hasard la bouche d'Emma se trouvait
si près de la bouche d'Albert, quand il prononça ces derniers
mots;--mais ce fut entre deux baisers qu'elle demanda: «--Albert, vous
m'aimez donc... et qu'il répondit: «--Emma, pour la vie...»
Après quoi se levant brusquement, égaré, pâle, tremblant comme s'il
venait de commettre un crime,--il se précipita hors du salon,--y
laissant Emma radieuse, rose, animée, qui après un long soupir...
murmura ce mot avec un accent de reconnaissance et d'espoir ineffable.
--Enfin!!!