Il y avait bientôt un an de cela.
Une amie de la mère d'Albert étant venue passer l'été au château, avait
amené avec elle sa fille,--Emma,--blonde, blanche et rose, avec de
grands yeux noirs bien tendres, un pied furtif et une taille d'abeille,
vive et folle comme un oiseau, parce qu'elle avait dix-sept ans, mais
parfois rêveuse parce qu'elle allait en avoir dix-huit.
Et puis Emma avait été élevée dans un pensionnat à la mode, et puis sa
mère qui ne l'aimait pas, allant beaucoup dans le monde, l'avait
confiée aux soins d'une gouvernante.
Et puis encore Emma était de ces jeunes filles précoces, qui les yeux
humides et voilés, font quelquefois à leurs amies de pension,
d'amoureuses confidences à propos d'un rêve,... d'un souvenir, et toutes
troublées leur demandent,--et toi?
Et puis enfin, Emma avait souvent lu, le soir, la nuit en cachette, de
ces livres dangereux qui brûlent et enflamment des sens jeunes, par je
ne sais quel parfum de volupté vive et pénétrante.--Pauvre, pauvre Emma,
elle était née un siècle trop tard;--avec son caractère, sa naissance et
sa figure,.. elle eut gouverné des royaumes.
On laissa la plus entière liberté aux deux enfants, c'est comme cela
qu'on appelait Albert et Emma.
Était-ce imprudence ou calcul, ou connaissance intime du caractère
d'Albert? je ne sais; mais ce qui devait arriver, arriva:--ils
s'aimèrent.
Albert avec toute la foi, toute la candeur respectueuse de son âme
pure;--Emma avec toute la curiosité inquiète d'une imagination vive et
ardente.
Cette pauvre enfant, dévorée du désir de savoir, aurait en vérité fait
une _Ève_ bien commode, car elle eût commencé, je crois, par lutiner le
Tentateur,--à en juger du moins par les agaceries enfantines qu'elle se
permettait envers Albert, qui n'était pas un serpent.
Non, Albert n'était pas un serpent, car Albert élevé par une tendre mère
dans des principes rigides, n'avait pas quitté le château depuis son
enfance.
Albert pleurait en lisant _Plutarque_,--croyait à la vertu,--rougissait
quand on lui demandait devant une femme, fût-ce sa mère, si une fois
marié il désirerait des filles ou des garçons,--et s'étonnait parfois
que les hommes fussent injustement privés, lors de leur union, du
symbolique bouquet de fleurs d'oranger!...
On conçoit qu'avec cette pensée chaste et vierge, Albert ne comprenait
pas d'autre bonheur que celui de regarder Emma,--d'entendre sa voix,--de
marcher dans son ombre,--d'aimer la fleur qu'elle aimait,--et tout cela
en silence de peur _d'offenser_ Emma, tout cela en se maudissant, car
ces deux mots toujours si distincts, _amour_ et _mariage_ n'en faisaient
qu'un, selon l'admirable croyance de ce précieux jeune homme.
Or sa mère l'ayant prévenu qu'il ne se marierait qu'à vingt-cinq ans
révolus, Albert se trouvait le plus grand misérable du monde d'oser
aimer avant _l'heure_, et c'était un crime qu'il se fût bien gardé
d'avouer à Emma, car il en rougissait trop lui-même.
Et qu'on ne vienne pas m'objecter que ce caractère si primitif, que
cette organisation si candide soient exagérés!
Il est permis, je crois, au poète d'essayer de créer le type du beau, du
parfait.--Il me semble louable d'imiter (hélas de bien loin), d'imiter
Praxitèle, et de faire pour le moral ce que ce grand statuaire faisait
pour le physique.--
De chercher avec acharnement dans notre égout social, çà et là, une
vertu de l'âge d'or, une conscience limpide, un coeur tout débordant
de belles croyances et de composer de tant de rares perfections un être
à part,--un homme d'une pureté d'ange,--une manière d'Appollon moral,
puis de le poser comme exemple, comme point de comparaison à tous les
hommes corrompus ou égarés.