CHAPITRE III.

Il y avait bientôt un an de cela.

Une amie de la mère d'Albert étant venue passer l'été au château, avait

amené avec elle sa fille,--Emma,--blonde, blanche et rose, avec de

grands yeux noirs bien tendres, un pied furtif et une taille d'abeille,

vive et folle comme un oiseau, parce qu'elle avait dix-sept ans, mais

parfois rêveuse parce qu'elle allait en avoir dix-huit.

Et puis Emma avait été élevée dans un pensionnat à la mode, et puis sa

mère qui ne l'aimait pas, allant beaucoup dans le monde, l'avait

confiée aux soins d'une gouvernante.

Et puis encore Emma était de ces jeunes filles précoces, qui les yeux

humides et voilés, font quelquefois à leurs amies de pension,

d'amoureuses confidences à propos d'un rêve,... d'un souvenir, et toutes

troublées leur demandent,--et toi?

Et puis enfin, Emma avait souvent lu, le soir, la nuit en cachette, de

ces livres dangereux qui brûlent et enflamment des sens jeunes, par je

ne sais quel parfum de volupté vive et pénétrante.--Pauvre, pauvre Emma,

elle était née un siècle trop tard;--avec son caractère, sa naissance et

sa figure,.. elle eut gouverné des royaumes.

On laissa la plus entière liberté aux deux enfants, c'est comme cela

qu'on appelait Albert et Emma.

Était-ce imprudence ou calcul, ou connaissance intime du caractère

d'Albert? je ne sais; mais ce qui devait arriver, arriva:--ils

s'aimèrent.

Albert avec toute la foi, toute la candeur respectueuse de son âme

pure;--Emma avec toute la curiosité inquiète d'une imagination vive et

ardente.

Cette pauvre enfant, dévorée du désir de savoir, aurait en vérité fait

une _Ève_ bien commode, car elle eût commencé, je crois, par lutiner le

Tentateur,--à en juger du moins par les agaceries enfantines qu'elle se

permettait envers Albert, qui n'était pas un serpent.

Non, Albert n'était pas un serpent, car Albert élevé par une tendre mère

dans des principes rigides, n'avait pas quitté le château depuis son

enfance.

Albert pleurait en lisant _Plutarque_,--croyait à la vertu,--rougissait

quand on lui demandait devant une femme, fût-ce sa mère, si une fois

marié il désirerait des filles ou des garçons,--et s'étonnait parfois

que les hommes fussent injustement privés, lors de leur union, du

symbolique bouquet de fleurs d'oranger!...

On conçoit qu'avec cette pensée chaste et vierge, Albert ne comprenait

pas d'autre bonheur que celui de regarder Emma,--d'entendre sa voix,--de

marcher dans son ombre,--d'aimer la fleur qu'elle aimait,--et tout cela

en silence de peur _d'offenser_ Emma, tout cela en se maudissant, car

ces deux mots toujours si distincts, _amour_ et _mariage_ n'en faisaient

qu'un, selon l'admirable croyance de ce précieux jeune homme.

Or sa mère l'ayant prévenu qu'il ne se marierait qu'à vingt-cinq ans

révolus, Albert se trouvait le plus grand misérable du monde d'oser

aimer avant _l'heure_, et c'était un crime qu'il se fût bien gardé

d'avouer à Emma, car il en rougissait trop lui-même.

Et qu'on ne vienne pas m'objecter que ce caractère si primitif, que

cette organisation si candide soient exagérés!

Il est permis, je crois, au poète d'essayer de créer le type du beau, du

parfait.--Il me semble louable d'imiter (hélas de bien loin), d'imiter

Praxitèle, et de faire pour le moral ce que ce grand statuaire faisait

pour le physique.--

De chercher avec acharnement dans notre égout social, çà et là, une

vertu de l'âge d'or, une conscience limpide, un coeur tout débordant

de belles croyances et de composer de tant de rares perfections un être

à part,--un homme d'une pureté d'ange,--une manière d'Appollon moral,

puis de le poser comme exemple, comme point de comparaison à tous les

hommes corrompus ou égarés.

La coucaratcha (II/III) · 第 30 / 55 题