Restait à trouver des exécuteurs, car, en concevant un tel projet, le

comte Pahlen regardait comme au-dessous de lui d'y mettre la main. Il

les désigna dans sa pensée, mais se réservant, suivant la confiance

qu'ils mériteraient, de les avertir plus ou moins tôt, du rôle qui

leur était réservé. Les Soubow, parvenus par la faveur de Catherine,

furent choisis comme les principaux instruments de la catastrophe. Le

comte Pahlen ne les avertit que fort tard. Platon Soubow, le favori de

Catherine, souple, remuant, était digne de figurer dans une révolution

de palais. Son frère Nicolas, distingué seulement par une grande force

physique, était digne d'y remplir les rôles subalternes. Valérien

Soubow, brave et honnête militaire, ami du grand-duc Alexandre, avait

mérité d'être exclu de ce complot. Ils avaient une soeur, liée avec

toute la faction anglaise, amie de lord Withworth, l'ambassadeur

d'Angleterre, et qui leur soufflait toutes les passions de la

politique britannique. Le comte Pahlen se prépara beaucoup d'autres

complices, les fit venir à Pétersbourg sous divers prétextes, mais

sans leur rien découvrir. Il en est un qu'il avait mandé aussi à

Pétersbourg, du concours duquel il ne doutait point, pas plus que de

sa redoutable énergie: c'était le célèbre général Benningsen,

Hanovrien attaché au service de Russie, le premier officier de l'armée

russe à cette époque, qui plus tard, en 1807, eut l'honneur de

ralentir en Pologne la marche victorieuse de Napoléon, et dont les

mains, dignes de porter l'épée, n'auraient jamais dû s'armer d'un

poignard.

[En marge: Le général Benningsen mandé à Pétersbourg.]

Benningsen était réfugié à la campagne, craignant les effets de la

colère de Paul, auquel il avait déplu. Le comte Pahlen le tira de sa

retraite, l'initia au complot, et ne lui parla, si on en croit le

général Benningsen lui-même, que du projet de déposer l'empereur.

Benningsen donna sa parole, et la tint avec une effroyable fermeté.

On avait résolu de choisir pour l'exécution du complot un jour où le

régiment de Semenourki, tout à fait dévoué au grand-duc Alexandre,

serait de garde au palais Michel. Il fallut donc attendre. Mais le

temps pressait, car Paul, dont la maladie faisait des progrès rapides,

devenait chaque jour plus alarmant pour les intérêts de l'empire et

pour la sûreté de ses serviteurs. Un jour, il saisit par le bras

l'imperturbable Pahlen, et lui adressa ces étranges paroles:

Étiez-vous à Pétersbourg en 1762 (c'était l'année où l'empereur, père

de Paul, avait été assassiné, pour transmettre le trône à la grande

Catherine)?--Oui, lui répondit le comte Pahlen avec sang-froid, j'y

étais.--Quelle part avez-vous prise à ce qui se fit alors? ajouta

l'empereur.--Celle d'un officier subalterne, à cheval dans les rangs

de son régiment. Je fus témoin et point acteur dans cette

catastrophe.--Eh bien, reprit Paul, en portant sur son ministre un

regard défiant et accusateur, on veut recommencer aujourd'hui la

révolution de 1762.--Je le sais, répondit sans se troubler le comte

Pahlen; je connais le complot, j'en fais partie.--Quoi! s'écria Paul,

vous êtes du complot?--Oui, mais pour être mieux averti, et plus en

mesure de veiller sur vos jours.--Le calme de ce redoutable conjuré

déconcerta les conjectures de Paul, qui cessa d'avoir des soupçons sur

lui, mais qui continua d'être inquiet et agité.

Une circonstance presque d'intérêt public, si on peut employer un tel

mot à propos d'un tel crime, vint se joindre à toutes les autres. Paul

fit écrire le 23 mars à M. de Krudener, son ministre à Berlin, une

dépêche par laquelle il lui enjoignait de déclarer à la cour de

Prusse, que, si elle ne se décidait pas à promptement agir contre

l'Angleterre, il allait faire marcher sur la frontière prussienne une

armée de quatre-vingt mille hommes. Le comte Pahlen, voulant, sans se

découvrir, engager M. de Krudener à n'attacher aucune importance à

cette déclaration, ajouta de sa main le post-scriptum suivant: _Sa

Majesté Impériale est indisposée aujourd'hui. Cela pourrait avoir des

suites_[34].

[Note 34: Cette dépêche fut montrée à l'ambassadeur de

France, le général Beurnonville, qui manda sur-le-champ ces

détails à son gouvernement.]

[En marge: Le 23 mars choisi pour l'abdication ou la mort de

l'empereur Paul.]

[En marge: On persuade aux conjurés qu'il s'agit seulement de forcer

l'empereur à abdiquer.]

C'était le 23 mars, jour choisi pour l'exécution du complot. Le comte

Pahlen avait réuni chez lui, sous prétexte d'un dîner, les Soubow,

Benningsen, beaucoup de généraux et d'officiers, sur lesquels on

croyait pouvoir compter. On leur prodigua les vins de toute espèce.

Pahlen et Benningsen n'en burent pas. Après le repas on fit part à ces

conjurés du projet, pour lequel ils avaient été réunis. La plupart

étaient initiés pour la première fois à ce terrible complot. On ne

leur dit pas qu'il fallait assassiner Paul; presque tous auraient

reculé devant un tel crime. On leur dit qu'il fallait se rendre chez

l'empereur pour exiger de lui qu'il abdiquât; qu'on délivrerait ainsi

l'empire d'un danger imminent, et qu'on sauverait une foule de têtes

innocentes, menacées par la folie sanguinaire de Paul. Enfin, pour

achever de les persuader, on affirma devant eux que le grand-duc

Alexandre, convaincu lui-même de la nécessité de sauver l'empire,

avait connaissance du projet, et l'approuvait. Alors ces hommes, déjà

pris de vin, n'hésitèrent plus, et pour la plupart (trois ou quatre

exceptés) marchèrent en croyant qu'ils allaient déposer un empereur

fou, et non verser le sang d'un maître infortuné.

[En marge: On demande à Paul son abdication.--Il résiste.]

[En marge: Horrible confusion, à la suite de laquelle Paul est

égorgé.]

La nuit paraissant assez avancée, les conjurés, au nombre de soixante

environ, partent, divisés en deux bandes. Le comte Pahlen dirige

l'une, le général Benningsen l'autre, tous deux revêtus de leur

uniforme, portant écharpe et grand-cordon, marchant l'épée à la main.

Le palais Michel était construit et gardé comme une forteresse; mais,

devant les chefs qui conduisent les conjurés, les barrières

s'abaissent, les portes s'ouvrent. La bande de Benningsen marche la

première, et va droit à l'appartement de l'empereur. Le comte Pahlen

reste en arrière avec sa réserve de conjurés. Cet homme, qui avait

organisé le complot, ne daignait pas cependant assister à son

exécution. Il était là, prêt à pourvoir seulement aux accidents

imprévus. Benningsen pénètre jusqu'à l'appartement du monarque

endormi. Deux heiduques le gardaient. Ces braves serviteurs, restés

fidèles, veulent défendre leur souverain. L'un d'eux est renversé d'un

coup de sabre, l'autre s'enfuit en criant au secours: cris inutiles,

dans un palais dont la garde est confiée, presque entièrement à des

complices du crime! Un valet de chambre, qui couchait près de

l'empereur, accourt; on le force à ouvrir la porte de son maître.

L'infortuné Paul aurait pu trouver un refuge dans la chambre de

l'impératrice; mais, dans sa défiance ombrageuse, il avait soin, tous

les soirs, de barricader la porte qui conduisait chez elle. Tout asile

lui manquant, il se jette à bas de son lit, et se cache derrière les

plis d'un paravent. Platon Soubow accourt auprès du lit impérial, et,

le trouvant vide, s'écrie avec effroi: L'empereur s'est sauvé, nous

sommes perdus!--Mais au même instant Benningsen aperçoit ce prince,

marche à lui, l'épée à la main, et lui présentant l'acte d'abdication:

Vous avez cessé de régner, lui dit-il; le grand-duc Alexandre est

empereur. Je vous somme en son nom de résigner l'empire, et de signer

l'acte de votre abdication. À cette condition, je réponds de votre

vie.--Platon Soubow répète la même sommation. L'empereur, troublé,

éperdu, leur demande ce qu'il a fait pour mériter un tel

traitement.--Vous n'avez cessé de nous persécuter depuis des années,

s'écrient les assassins à moitié ivres. Ils serrent alors de près le

malheureux Paul, qui se débat et les implore vainement. Dans ce moment

on entend du bruit: c'est le pas de quelques conjurés demeurés en

arrière. Mais les assassins, croyant qu'on vient au secours de

l'empereur, s'enfuient en désordre. Benningsen, inébranlable, reste

seul en présence du monarque, et le contient avec la pointe de son

épée. Les conjurés, s'étant reconnus les uns les autres, rentrent dans

la chambre, théâtre du crime. Ils entourent de nouveau l'infortuné

monarque, afin de le contraindre à donner son abdication. Celui-ci

essaie un instant de se défendre. Dans le conflit, la lampe qui

éclairait cette scène affreuse est renversée; Benningsen court en

chercher une autre, et en rentrant il trouve Paul expirant sous les

coups de deux des assassins. L'un lui avait enfoncé le crâne avec le

pommeau de son épée; l'autre lui avait serré le cou avec son écharpe.

Pendant ce temps, le comte Pahlen était toujours demeuré en dehors,

avec la seconde bande des conjurés. Quand on vint lui dire que tout

était achevé, il fit étendre le corps de l'empereur sur son lit, et

plaça une garde de trente hommes à la porte de son appartement, avec

défense de laisser pénétrer personne, même les membres de la famille

impériale. Il se rendit ensuite chez le grand-duc, pour lui annoncer

le terrible événement de cette nuit.

[En marge: Douleur du jeune grand-duc Alexandre.]

Le grand-duc, agité comme il devait l'être, lui demande, en le voyant

arriver, ce qu'est devenu son père. Le silence du comte Pahlen lui

apprend bientôt de quelles funestes illusions il s'était nourri, en

croyant qu'il s'agissait seulement d'une abdication. La douleur du

jeune prince fut grande; elle a fait, dit-on, le tourment secret de sa

vie, car il avait reçu de la nature un coeur bon et généreux. Il se

jeta sur un siége, fondant en larmes, ne voulant plus rien écouter, et

accablant Pahlen de reproches amers, que celui-ci essuyait avec un

sang-froid imperturbable.

Platon Soubow était allé chercher le grand-duc Constantin, qui avait

tout ignoré, et qu'on a long-temps, et injustement, mêlé à cette

sanglante catastrophe. Il accourut tremblant, croyant qu'on en voulait

à toute sa famille, trouva son frère plongé dans le désespoir, et sut

alors ce qui venait de se passer. Le comte Pahlen avait chargé une

dame du palais, très-liée avec l'impératrice, de se rendre auprès

d'elle, pour lui annoncer son tragique veuvage. Cette princesse courut

en toute hâte à l'appartement de son époux, et tenta de pénétrer

jusqu'à son lit de mort. Les gardes l'en empêchèrent. Revenue un

moment de sa première affliction, elle sentit s'élever dans son coeur,

avec les mouvements de la douleur, ceux de l'ambition. Elle se rappela

Catherine, et voulut régner. Elle envoya plusieurs personnes: auprès

d'Alexandre qu'on allait proclamer, en disant que le trône lui

appartenait, que c'était elle et non pas lui, dont il fallait annoncer

le règne. Nouvel embarras, nouvelles angoisses, pour le coeur déchiré

de ce fils, qui, prêt à monter les marches du trône, avait à passer

entre le cadavre d'un père assassiné, et une mère éplorée, demandant

alternativement ou son époux ou la couronne! Cependant la nuit s'était

écoulée dans ces affreuses convulsions; le jour approchait, il fallait

ne pas laisser d'intervalle à la réflexion; il importait qu'en

apprenant la mort de Paul, on apprît en même temps l'avénement de son

successeur. Le comte Pahlen s'approcha du jeune prince: C'est assez

pleurer comme un enfant, lui dit-il; venez régner.--Il l'arracha de ce

lieu de douleur, et, suivi de Benningsen, vint le présenter aux

troupes.

[En marge: Alexandre reconnu, et proclamé par les troupes.]

Le premier régiment qu'on rencontra était celui de Préobrajensky. Il

fut froid, car il était dévoué à Paul Ier. Mais les autres, qui

aimaient le jeune grand-duc, et qui d'ailleurs étaient sous

l'influence du comte Pahlen, lequel exerçait beaucoup d'ascendant sur

l'armée, n'hésitèrent pas à crier vive Alexandre! L'exemple fut suivi,

et bientôt le jeune empereur fut proclamé, et mis en possession du

trône. Il rentra, et se rendit avec son épouse, l'impératrice

Élisabeth, au palais d'Hiver.

[En marge: Sentiments éprouvés à Pétersbourg en apprenant la mort de

Paul Ier.]

Tout le monde apprit avec effroi, dans Pétersbourg, cette catastrophe

sanglante. L'impression qu'elle produisit prouva que les moeurs

commençaient à changer dans l'empire, et que depuis 1762 la Russie

avait déjà reçu les influences de l'Europe civilisée. On peut dire à

son honneur, que si elle était déjà loin de 1762, elle est aujourd'hui

plus loin encore de 1800. On éprouva donc d'honorables sentiments. On

craignait Paul Ier et sa folie plus qu'on ne le haïssait, car il n

était pas sanguinaire. Les horribles circonstances de sa mort furent à

l'instant connues, et inspirèrent une profonde pitié. Son corps fut

exposé suivant l'usage, mais avec des précautions infinies pour

dissimuler ses blessures. Des gants d'uniforme cachaient les

mutilations de ses mains. Un grand chapeau enveloppait son crâne. Sa

figure était meurtrie, mais on disait qu'il était mort d'apoplexie.

Cette scène barbare fit en Europe un effet extraordinaire. Elle se

répandit comme l'éclair à Vienne, à Berlin, à Londres et à Paris. Elle

y produisit l'horreur et l'effroi. Il y avait quelques années, c'était

Paris qui épouvantait le monde par le meurtre des rois; mais

maintenant Paris donnait le spectacle de l'ordre, de l'humanité, du

repos, et c'étaient les vieilles monarchies qui, à leur tour,

faisaient le scandale de l'univers civilisé. Une année auparavant la

royauté napolitaine s'était souillée du sang de ses sujets,

aujourd'hui une révolution de palais ensanglantait le trône impérial

de Russie.

Ainsi, dans ce siècle agité, tout le monde était appelé successivement

à fournir de tristes exemples, et à donner de déplorables arguments à

ses ennemis! Certes, si les nations veulent s'outrager les unes les

autres, elles ont toutes dans leur histoire de quoi s'offenser; mais

gardons-nous d'employer de tels souvenirs à un tel usage. Si nous

racontons ces horribles détails, c'est que la vérité est le premier

devoir de l'histoire, c'est que la vérité est la plus utile, la plus

puissante des leçons, la plus capable d'empêcher le renouvellement de

scènes pareilles; et, sans offenser aucune nation, disons encore une

fois, que les institutions ont encore plus tort que les hommes, et que

si à Pétersbourg on égorgeait un empereur pour amener un changement de

politique, à Londres, au contraire, sans catastrophe sanglante, la

politique de la paix y succédait à la politique de la guerre, par la

simple substitution de M. Addington à M. Pitt.

[En marge: L'indiscrétion des conjurés fait connaître dans toute

l'Europe les détails de la mort de Paul Ier.]

Les particularités de cette catastrophe devinrent bientôt publiques

par l'indiscrétion des assassins eux-mêmes. Notamment à Berlin, dont

la cour était fort liée avec celle de Saint-Pétersbourg, les détails

du crime se répandirent avec une singulière profusion. À Berlin

s'était réfugiée la soeur des Soubow, et on avait cru la voir

inquiète, troublée, comme une personne qui attendrait un grand

événement. Elle avait un fils, qui fut l'officier même chargé de venir

annoncer en Prusse le nouveau règne. Ce jeune homme fit, avec toute

l'indiscrétion de son âge, le récit d'une partie des faits, et

produisit à Potsdam un scandale qui indigna le jeune et vertueux roi

de Prusse. La cour fit sentir à ce jeune homme l'inconvenance de sa

conduite; mais il naquit de là une grave calomnie. Cette soeur des

Soubow avait des liaisons d'amitié avec l'ambassadeur d'Angleterre,

lord Withworth, qui figura peu de temps après à Paris, et y joua un

rôle considérable. La mort de l'empereur Paul était d'une si grande

utilité aux Anglais, elle venait si à propos achever la victoire

incomplète de Copenhague, que le vulgaire en Europe attribua

volontiers ce crime à la politique britannique. Les relations de

l'ambassadeur anglais avec une famille si gravement mêlée à

l'assassinat de Paul, vinrent ajouter de nouvelles vraisemblances à

cette calomnie, et de nouveaux arguments à ceux qui ne veulent jamais

voir dans les événements leurs causes générales et naturelles.

[En marge: Soupçons généralement répandus contre le gouvernement

anglais.]

Cependant aucune de ces conjectures n'était fondée. Lord Withworth

était un honnête homme, incapable de tremper dans un tel attentat. Son

cabinet avait commis des actes injustifiables depuis quelques années,

et en commit bientôt de plus difficiles à justifier encore; mais il

fut aussi surpris que l'Europe de la mort du czar. Cependant le

Premier Consul lui-même, malgré la haute impartialité de son jugement,

ne laissa pas que de concevoir quelques soupçons, et il en fit naître

beaucoup par la manière d'annoncer dans le _Moniteur_ la mort de

l'empereur Paul. C'est à l'histoire, dit le journal officiel, à

éclaircir le mystère de cette mort tragique, et à dire quelle est dans

le monde la politique intéressée à provoquer une telle catastrophe.

[En marge: Envoi de Duroc à Saint-Pétersbourg.]

Cette mort délivrait l'Angleterre d'un cruel ennemi, et privait le

Premier Consul d'un allié puissant, mais embarrassant, et devenu, dans

les derniers jours, presque aussi dangereux qu'il était utile. Il est

certain que, dans le délire de son orgueil, l'empereur défunt, croyant

que le Premier Consul n'avait plus rien à lui refuser pour prix de son

alliance, avait exigé des conditions à l'égard de l'Italie, de

l'Allemagne, de l'Égypte, que jamais la France n'aurait pu admettre,

et qui auraient peut-être apporté de grands obstacles à la paix,

renaissante déjà de toutes parts. Le Premier Consul fit choix pour

l'envoyer en Russie de son aide-de-camp de prédilection, de Duroc,

déjà envoyé à Berlin et à Vienne. Il le chargea de se rendre à

Pétersbourg, avec une lettre écrite de sa main, pour féliciter le

nouvel empereur, pour essayer sur lui l'effet des flatteries d'un

grand homme, et l'amener, s'il était possible, à de saines idées sur

les rapports de la France et de la Russie.

Duroc partit immédiatement, avec l'ordre de passer par Berlin. Il

devait visiter une seconde fois la cour de Prusse, prendre des

renseignements plus exacts sur les derniers événements survenus dans

le Nord, et arriver ainsi à Pétersbourg, plus préparé sur les choses

et les hommes qu'il allait voir.

[En marge: Joie en Angleterre]

L'Angleterre fut fort satisfaite, et devait l'être, en apprenant à la

fois la victoire de Copenhague, et la mort du redoutable adversaire

qui avait formé contre elle la ligue des neutres. On exalta le héros

britannique, l'intrépide Nelson, avec un enthousiasme fort naturel,

fort légitime, car les nations font bien, dans l'élan de leur joie, de

célébrer, d'exagérer même leurs triomphes. Cependant, après le premier

enthousiasme passé, quand les imaginations furent un peu refroidies,

on apprécia mieux la prétendue victoire de Copenhague. Le Sund,

disait-on, avait été peu difficile à forcer; l'attaque de Copenhague,

dans une passe étroite, où les vaisseaux anglais ne pouvaient se

mouvoir qu'avec beaucoup de péril, était un acte hardi, digne du

vainqueur d'Aboukir. Mais la flotte anglaise avait été cruellement

maltraitée, et, sans le trop grand empressement du prince royal de

Danemark à écouter le parlementaire de Nelson, elle eût peut-être

succombé. La victoire avait donc été bien près de la défaite, et de

plus, le résultat obtenu n'était pas considérable; car on avait

arraché aux Danois un simple armistice, après lequel la lutte devait

recommencer. Si l'empereur Paul n'était pas mort, cette campagne que

devait poursuivre la flotte anglaise, au milieu d'une mer close, où

elle ne pouvait toucher nulle part, et dont les portes auraient pu se

refermer sur elle, cette campagne navale présentait de grandes et

terribles chances. Mais le coup frappé à propos sur les portiers de la

Baltique, c'est-à-dire sur les Danois, était décisif; Paul n'était

plus là pour ramasser le gant, et poursuivre la lutte. C'était une

nouvelle preuve ajoutée aux mille preuves dont abonde l'histoire,

qu'il y a en ce monde beaucoup de chances heureuses pour l'audace,

surtout quand une suffisante habileté dirige ses coups.

[En marge: Le nouveau ministère anglais songe à profiter des

circonstances pour offrir la paix à toutes les puissances.]

[En marge: Armistice naval dans la Baltique.]

Sur-le-champ les Anglais songèrent à profiter de cet heureux

changement de règne, pour faire fléchir la rigueur de leurs maximes en

fait de droit maritime, et arriver à une transaction honorable avec la

Russie, et après la Russie avec toutes les puissances. Ils

connaissaient le caractère doux et bienveillant du jeune prince qui

montait sur le trône de Russie, car on allait alors jusqu'à le dire

un peu faible; et ils se flattaient de plus, d'avoir recouvré une

assez grande influence à Pétersbourg. Ils envoyèrent donc lord

Saint-Helens dans cette capitale, avec les pouvoirs nécessaires pour

négocier un arrangement. M. de Woronzoff, ambassadeur de Russie auprès

de Georges III, entièrement dévoué à la politique britannique, ayant

même encouru le séquestre de ses biens pour n'avoir pas voulu quitter

Londres, son séjour habituel, M. de Woronzoff fut invité à y paraître

officiellement, ce qu'il fit sur-le-champ. Les vaisseaux des neutres

qui étaient retenus dans les ports anglais furent relâchés. Nelson,

par ordre de son gouvernement, continua de croiser pacifiquement dans

la Baltique, et fut chargé de déclarer aux cours du Nord, qu'il

s'abstiendrait de toute hostilité, à moins qu'elles ne voulussent

mettre en mer leurs flottes de guerre, auquel cas il les combattrait;

que si, au contraire, ces flottes, restant dans leurs ports

respectifs, ne cherchaient pas à faire leur jonction depuis long-temps

annoncée avec l'escadre danoise, il s'interdirait tout acte hostile

contre les côtes du Danemark, de la Suède, de la Russie, qu'il

laisserait passer les bâtiments de commerce de ces puissances, et que

les relations se trouveraient ainsi rétablies comme avant la rupture.

Le coup frappé sur Copenhague avait malheureusement produit son effet.

Les petits neutres, tels que le Danemark et la Suède, quoique fort

irrités pour leur compte à l'égard de l'Angleterre, n'étaient entrés

dans la ligue que sous l'influence presque menaçante de Paul Ier. La

Prusse, qui regardait ses intérêts maritimes comme les plus

secondaires de ses intérêts nationaux, qui tenait par-dessus tout à la

paix, et n'était entrée dans la querelle que poussée par la douce

influence de Paul Ier et du Premier Consul, la Prusse se voyait avec

joie sortie de ce mauvais pas. Elle était, comme les autres, fort

disposée à se prêter au rétablissement des relations commerciales.

Bientôt tous les pavillons de commerce se montrèrent sur la Baltique,

pavillons anglais, suédois, danois, russe, et la navigation reprit son

activité accoutumée. Nelson laissait faire, et recevait en retour, le

long des côtes du Nord, les rafraîchissements dont sa flotte avait

besoin. Cet état d'armistice fut donc universellement accepté. Le

cabinet russe, dirigé par le comte Pahlen, sans se livrer à

l'influence anglaise, se montra disposé à terminer la querelle

maritime, par une transaction qui assurât jusqu'à un certain point les

droits des neutres. Il annonça qu'il recevrait le lord Saint-Helens.

Déjà il avait autorisé le retour de M. de Woronzoff à Londres. M. de

Bernstorff fut envoyé pour le Danemark en Angleterre.

Le Premier Consul, qui avait eu l'art de nouer cette redoutable

coalition contre la Grande-Bretagne, coalition fondée d'ailleurs sur

l'intérêt de toutes les nations maritimes, la vit avec regret

abandonnée, par la faiblesse des confédérés. Il tâcha de leur faire

honte de la promptitude avec laquelle ils reculaient; mais chacun

s'excusait de sa conduite sur la conduite de son voisin. Le Danemark,

justement enorgueilli de la sanglante bataille de Copenhague, disait

qu'il avait rempli sa tâche, et que c'était aux autres à remplir la

leur. La Suède se déclarait prête à combattre, mais elle ajoutait que,

le pavillon danois, prussien, et surtout russe, parcourant les mers,

elle ne voyait pas pourquoi les avantages du commerce seraient

interdits à ses sujets seuls. La Prusse s'excusait de son inaction sur

le changement survenu à Pétersbourg, et faisait du reste au cabinet

français les protestations les plus réitérées de constance et de

fermeté. Elle disait qu'on jugerait de sa persévérance, quand il

faudrait conclure un arrangement, et arrêter définitivement les

articles du droit maritime. La Russie affectait de ne pas délaisser

les droite des neutres, et prétendait ne faire qu'une chose, c'était

de mettre un terme à des hostilités commencées sans motifs suffisants.

[En marge: Le Premier Consul, pour retenir la Prusse dans la ligue,

lui fait offrir de garder le Hanovre.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 02 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 29 / 31 段