À 10 heures du matin toute l'escadre anglaise était en position; elle

recevait et rendait un feu épouvantable. Une division de bombardes,

tirant peu d'eau, s'était placée sur le bas-fond du _Middel-Grund_, et

envoyait sur Copenhague des bombes, qui passaient par-dessus les deux

escadres. Les Danois avaient 800 bouches à feu en batterie, et

causaient aux Anglais un dommage considérable. Les officiers

commandant les bâtiments rasés déployèrent une rare intrépidité, et

trouvèrent dans leurs artilleurs le plus noble dévouement. Le

commandant du _Provesten_ en particulier, qui occupait l'extrémité de

la ligne au sud, se conduisit avec un courage héroïque. Nelson,

sentant bien qu'il importait avant tout de priver la ligne danoise de

l'appui qu'elle trouvait aux batteries de l'île d'Amack, avait dirigé

quatre bâtiments contre le _Provesten_ seul. M. de Lassen, commandant

du _Provesten_, se défendit jusqu'à ce qu'il eût fait tuer cinq cents

de ses artilleurs sur six cents; puis il se jeta à la nage avec les

cent qui lui restaient, pour fuir son vaisseau en flammes. Il eut

ainsi la gloire de ne pas amener son pavillon. Nelson reporta dès lors

tous ses efforts contre les autres vaisseaux rasés, et réussit à en

désemparer plusieurs. Cependant à l'autre bout de la ligne le

capitaine Riou était fort maltraité. Trois vaisseaux anglais ayant

échoué sur le _Middel-Grund_, il n'avait que des frégates à opposer

aux batteries des _Trois-Couronnes_, et il en recevait un feu

effroyable, sans espoir de l'éteindre, et de pouvoir donner l'assaut.

Parker, voyant la résistance des Danois, et craignant que les

vaisseaux anglais trop maltraités dans leur gréement, ne fussent

exposés à échouer, voyant surtout le danger du capitaine Riou, donna

l'ordre de cesser le combat. Nelson, apercevant ce signal au grand mât

de Parker, laissa échapper un noble mouvement de colère. Il était

privé de l'usage d'un oeil: il se saisit de sa lunette; et la plaçant

sur son oeil borgne, il dit froidement: Je ne vois pas les signaux de

Parker; et il ordonna de continuer le combat à outrance. Ce fut là une

noble imprudence, suivie, comme il arrive souvent à l'imprudence

audacieuse, d'un heureux succès.

Les bâtiments rasés des Danois, ne pouvant se mouvoir pour aller

chercher un appui sous les batteries de terre, étaient exposés à un

feu destructeur. Le _Danebrog_ venait de sauter, avec un fracas

horrible; plusieurs autres étaient désemparés, et s'en allaient à la

dérive, après avoir fait des pertes d'hommes énormes. Mais les

Anglais, de leur côté, n'étaient pas moins maltraités, et se

trouvaient dans le plus grand péril. Nelson cherchant à s'emparer des

bâtiments danois qui avaient amené leur pavillon, fut accueilli, en

approchant des batteries de l'île d'Amack, par plusieurs décharges

meurtrières. Dans ce moment, deux ou trois de ses vaisseaux se

trouvaient à peu près réduits à l'impossibilité de manoeuvrer, et, du

côté des _Trois-Couronnes_, le capitaine Riou, obligé de s'éloigner,

venait d'être coupé en deux par un boulet. Nelson, presque vaincu, ne

se déconcerta pas, et eut l'idée d'envoyer un parlementaire au prince

de Danemark, qui assistait dans l'une des batteries à cette horrible

scène. Il lui fit dire que si l'on n'arrêtait pas le feu, qui

l'empêchait de se saisir de ses prises, lesquelles lui appartenaient

de droit, puisqu'elles avaient amené leur pavillon, il serait obligé

de les faire sauter avec leurs équipages; que les Anglais étaient les

frères des Danois, qu'ils s'étaient assez battus, et ne devaient pas

se détruire.

Le prince, ébranlé par cet affreux spectacle, craignant pour la ville

de Copenhague, désormais privée de l'appui des batteries flottantes,

ordonna la suspension du feu. Ce fut une faute; car, encore quelques

instants, et la flotte de Nelson, presque mise hors de combat, était

obligée de se retirer à moitié détruite. Une sorte de négociation

s'établit, et Nelson en profita pour quitter sa ligne d'embossage.

Tandis qu'il se retirait, trois de ses vaisseaux, considérablement

avariés, ne pouvant plus manoeuvrer, échouèrent sur le _Middel-Grund_.

Si, en cet instant, le feu avait duré encore, ces trois vaisseaux

eussent été perdus.

Le lendemain, Nelson et Parker, après de grands efforts, relevèrent

leurs bâtiments échoués, et entamèrent une négociation avec les

Danois, dans le but de stipuler une suspension d'armes. Ils en avaient

autant besoin que les Danois, car ils avaient 1,200 hommes morts ou

blessés, et six vaisseaux horriblement ravagés. La perte des Danois

n'était pas de beaucoup supérieure; mais ils avaient trop compté sur

leur ligne de batteries flottantes, et maintenant que ces batteries

étaient détruites, la partie basse de la ville, celle qui est baignée

par la mer, était exposée au bombardement. Ils craignaient surtout

pour le bassin qui contenait leurs bâtiments de guerre, lesquels, à

moitié équipés, immobiles et serrés dans ce bassin, pouvaient être

brûlés jusqu'au dernier. C'était pour eux le sujet d'une cruelle

préoccupation. Ils tenaient, en effet, à leur escadre comme à leur

existence maritime elle-même; car, cette escadre perdue, ils n'étaient

pas en mesure de la remplacer. Dans ce moment, irrités par la

souffrance et le danger, ils se plaignaient de leurs alliés, sans

tenir compte des difficultés qui avaient empêché ceux-ci d'accourir

sous les murs de Copenhague. Les vents contraires, les glaces, le

défaut de temps, avaient retenu les Suédois et les Russes, sans qu'il

y eût de leur faute. Il est vrai que, s'ils fussent venus avec leurs

20 vaisseaux se joindre à la flotte danoise dans la rade où l'on

combattait, Nelson eût échoué dans son audacieuse entreprise, et les

droits de la neutralité maritime auraient triomphé dans cette journée.

Mais le temps avait manqué à tout le monde, et la promptitude des

Anglais avait changé le destin de cette guerre.

[En marge: Situation après la bataille.]

Parker, qui avait craint la témérité de Nelson dans le combat du 2,

jugeait maintenant très-bien la position des Danois, et entendait

tirer toutes les conséquences de la bataille livrée. Il voulait que

les Danois sortissent de la confédération des neutres, qu'ils

ouvrissent leurs ports aux Anglais, et reçussent en outre une force

anglaise, sous prétexte de les mettre à couvert contre le ressentiment

de leurs alliés. Nelson eut le courage de descendre à terre le 3 avril

pour porter ces propositions au prince royal. Il alla dans un canot à

Copenhague, entendit les murmures de cette brave population indignée à

son aspect, et trouva le prince royal inflexible. Ce prince, plus

alarmé la veille qu'il ne l'aurait fallu du danger de Copenhague, ne

voulut cependant jamais consentir à la honteuse défection qu'on lui

proposait. Il répondit qu'il s'ensevelirait plutôt sous les cendres de

sa capitale, que de trahir la cause commune. Nelson revint à bord du

vaisseau amiral sans avoir rien obtenu.

Dans cet intervalle, les Danois, se voyant exposés au danger d'une

seconde bataille, se mirent à l'oeuvre, et ajoutèrent de nouveaux

ouvrages à ceux qui existaient déjà. Ils rendirent plus redoutable

encore la batterie des _Trois-Couronnes_, couvrirent de canons l'île

d'Amack et la partie basse de la ville. Ils amenèrent les vaisseaux,

objet de toute leur sollicitude, dans les bassins les plus éloignés de

la mer, les couvrirent de fumier et de blindages, de manière à les

préserver du feu, et finirent par se rassurer en voyant l'hésitation

des Anglais, qui ne se montraient pas fort pressés de recommencer

cette terrible lutte. Toute la population valide était réunie, partie

sous les armes, partie occupée à préparer les moyens d'éteindre

l'incendie.

[En marge: Armistice de quatorze semaines convenu entre les Danois et

les Anglais.]

Enfin, après cinq jours d'attente, Nelson revint à Copenhague, malgré

les dispositions menaçantes du peuple danois. La discussion fut vive,

et il prit sur lui de faire des concessions, auxquelles l'amiral

Parker ne l'avait pas autorisé. Il convint d'un armistice qui n'était

qu'un véritable _statu quo_. Les Danois ne se retiraient point de la

confédération, mais toutes hostilités étaient suspendues entre eux et

les Anglais, pendant quatorze semaines, après quoi ils devaient se

retrouver dans la même position qu'au jour de la signature de cette

suspension d'armes. L'armistice comprenait seulement les îles danoises

et le Jutland, mais pas le Holstein, de manière que les hostilités

pouvaient continuer sur l'Elbe, et que dès lors ce fleuve restait

interdit aux Anglais. Ceux-ci devaient se tenir à une portée de canon

de tous les ports et vaisseaux danois, excepté dans la _Passe-Royale_,

qu'ils avaient la faculté de traverser librement pour se rendre dans

la Baltique. Défense leur était faite, par conséquent, de s'appuyer

sur aucun des points du territoire danois. Il ne leur était permis d'y

toucher que pour prendre des rafraîchissements et des vivres.

[En marge: Bruit soudainement répandu à Copenhague de la mort de Paul

Ier.]

Ce fut là tout ce que Nelson put obtenir, et c'était, il faut le

reconnaître, tout ce que sa victoire l'autorisait à exiger. Mais,

tandis qu'il quittait Copenhague, une nouvelle sinistre s'y répandait,

et le prince royal, qu'elle avait décidé à traiter, réussit à lui en

soustraire la connaissance. On disait, en effet, dans ce moment, que

Paul Ier venait de mourir subitement. Nelson partit sans connaître

cette nouvelle, qui aurait certainement ajouté beaucoup à ses

prétentions. L'armistice fut instantanément ratifié par l'amiral

Parker. Le prince danois fit aussitôt avertir les Suédois de ne pas

s'exposer inutilement aux coups des Anglais, auxquels ils eussent été

incapables de résister. L'avis était nécessaire; car, après beaucoup

d'efforts, Gustave-Adolphe était parvenu enfin à mettre sa flotte en

état de sortir. Il avait même, dans l'ardeur de son zèle, destitué un

contre-amiral, et mis en jugement un amiral, pour punir les lenteurs

qu'il leur reprochait, du reste, injustement.

Tout cela était superflu. Paul Ier, en effet, avait succombé à

Pétersbourg, dans la nuit du 23 au 24 mars. Un tel événement

terminait, beaucoup plus sûrement que la victoire incomplète de

Nelson, la confédération maritime des puissances du Nord. Paul Ier

avait été l'auteur de cette confédération; il apportait à la faire

réussir cette passion qu'il mettait à toutes choses, et certainement

il eût déployé les plus grands efforts pour réparer le dommage,

d'ailleurs fort partagé, de la bataille de Copenhague. Il aurait

dirigé des forces de terre sur le Danemark, envoyé toutes les flottes

neutres au détroit du Sund, et probablement fait expier aux Anglais

leur cruelle entreprise contre la capitale des Danois. Mais ce prince

avait poussé à bout la patience de ses sujets, et il venait

d'expirer, victime d'une tragique révolution de palais.

[En marge: Caractère de Paul Ier.]

Paul Ier était spirituel et point méchant, mais extrême dans ses

sentiments, et, comme tous les caractères de cette espèce, capable de

bonnes ou de mauvaises actions, suivant les mouvements désordonnés

d'une âme violente et faible. Si une telle organisation est funeste

chez les particuliers, elle l'est bien davantage chez les princes,

bien davantage encore chez les princes absolus. Elle aboutit chez eux

à la folie, quelquefois même à une folie sanguinaire. Aussi tout le

monde commençait-il à trembler à Pétersbourg: les favoris de Paul les

mieux traités n'étaient pas bien certains que leur faveur ne finirait

pas par un exil en Sibérie.

Ce prince, sensible et chevaleresque, avait d'abord éprouvé une vive

sympathie pour les victimes de la Révolution française, et une haine

ardente contre cette révolution. Aussi, tandis que l'habile Catherine

s'était bornée, pendant son règne, à exciter toute l'Europe contre la

France sans remuer un soldat, Paul, arrivé au trône, avait envoyé

Suwarow, avec cent mille Russes, en Italie. Dans la chaleur de son

zèle, il avait interdit tout ce qui venait de France, livres, modes et

costumes. C'était plus qu'il n'en fallait pour indisposer la noblesse

russe, aimant, comme toute l'aristocratie européenne, à médire de la

France, à condition toutefois de jouir de son esprit, de ses usages,

de sa civilisation perfectionnée. Elle avait trouvé insupportable le

zèle contre-révolutionnaire poussé à cet excès.

Bientôt on avait vu Paul, passant aux sentiments contraires, prendre

ses alliés en haine, ses ennemis en affection, remplir ses

appartements du portrait du général Bonaparte, boire publiquement à sa

santé, et, poussant même plus loin le contraste, déclarer la guerre à

la Grande-Bretagne. Cette fois il était devenu à la noblesse russe,

non pas incommode, mais odieux; car il lésait, non plus ses goûts,

mais ses intérêts.

Dans sa vaste étendue, le continent septentrional de l'Europe, fertile

en céréales, bois, chanvres, minerais, a besoin de riches négociants

étrangers qui recherchent ces marchandises naturelles, et donnent en

échange de l'argent ou des objets manufacturés. Ce sont les Anglais

qui se chargent de fournir à la Russie, pour les produits bruts de son

sol, les produits artistement travaillés de leur industrie, et qui

procurent ainsi aux fermiers russes le moyen de payer le fermage des

terres à leurs seigneurs. Aussi le commerce anglais domine-t-il à

Pétersbourg; et c'est là le lien qui, retenant en partie la politique

russe enchaînée à la politique anglaise, retarde une rivalité tôt ou

tard inévitable, entre ces deux grands copartageants de l'Asie.

L'aristocratie russe fut donc exaspérée de la nouvelle politique de

Paul. Si elle avait blâmé chez ce prince un excès de haine contre la

France, elle blâma bien autrement un excès d'amour, quand cet amour si

étrange allait jusqu'à des résolutions ruineuses pour les intérêts de

la grande propriété. À ces froissements de goûts et d'intérêts, Paul

ajoutait des cruautés, qui n'étaient pas naturelles à son coeur,

plutôt bon que méchant. Il avait envoyé une foule de malheureux en

Sibérie. Touché de leurs souffrances, il en avait prononcé le rappel,

mais sans leur rendre leurs biens. Ces infortunés remplissaient

Pétersbourg de leur misère et de leurs plaintes. Importuné de ce

spectacle, il les exila de nouveau. Chaque jour plus défiant, à mesure

que la haine de ses sujets devenait plus sensible à ses yeux, il

menaçait toutes les têtes. Il formait de sinistres projets, tantôt

contre ses ministres, tantôt contre sa femme et ses enfants; et ce

prince, qui n'était que fou, prenait toutes les allures d'un tyran. Il

avait disposé le palais Michel, sa résidence ordinaire, comme une

forteresse, avec bastions et fossés. On eût dit qu'il voulait s'y

garder contre une attaque imprévue. La nuit même il obstruait la porte

qui séparait son appartement de celui de l'impératrice, et préparait

ainsi, sans s'en douter, les causes de sa fin tragique.

Un tel état de choses ne pouvait durer, et devait finir, comme il

avait déjà fini plus d'une fois, dans cet empire qui a marché bien

vite, il est vrai, vers la civilisation, mais en ayant la barbarie

pour point de départ. L'idée de se défaire du malheureux Paul par les

moyens ordinaires, c'est-à-dire par une révolution de palais, là où le

palais est la nation, cette idée envahissait toutes les têtes. Admirez

les effets des institutions! À une autre extrémité de l'Europe, sur

l'un des premiers trônes du monde, se trouvait aussi un prince en

démence, prince entêté, mais pieux et honnête, Georges III. Ce prince,

privé souvent de sa raison pendant des mois entiers, venait de la

perdre encore une fois, dans l'un des moments les plus graves pour

l'Angleterre. Cependant les choses s'étaient passées de la manière la

plus régulière et la plus simple. La constitution plaçant à côté du

roi des ministres qui gouvernent pour lui, cette éclipse de la raison

royale n'avait en rien nui aux affaires de l'État. M. Pitt avait

gouverné pour Georges III, comme il le faisait depuis dix-sept ans;

l'idée d'un crime atroce n'était venue à personne! À Pétersbourg, au

contraire, la vue d'un prince en démence sur le trône faisait naître

les projets les plus sinistres.

Il y avait alors à la cour de Russie un de ces hommes redoutables, qui

ne reculent devant aucune extrémité; qui, dans un gouvernement

régulier, deviendraient peut-être de grands citoyens, mais, dans un

gouvernement despotique, deviennent des criminels, si le crime est,

dans certaines occasions, l'un des moyens non pas approuvés, mais

usités, de ce gouvernement. Il faut réprouver le crime en tout pays;

il faut surtout réprouver les institutions qui le produisent.

[En marge: Le comte Pahlen.]

Le comte Pahlen avait servi avec distinction dans l'armée russe. Il

était imposant de sa personne, et cachait sous les formes dures et

quelquefois familières d'un soldat, un esprit fin et profond. Il était

doué en outre d'une audace singulière, et d'une présence d'esprit

imperturbable. Gouverneur de Saint-Pétersbourg, chargé de la police de

l'empire, initié, grâce à la confiance de son maître, à toutes les

grandes affaires de l'État, il était par le fait plus que par son

titre le principal personnage du gouvernement russe. Ses idées sur la

politique de son pays étaient fortement arrêtées. La croisade contre

la Révolution française lui avait paru aussi déraisonnable, que le

nouveau zèle contre l'Angleterre lui paraissait intempestif. Une

réserve prudente, une neutralité habile, au milieu de la formidable

rivalité de la France et de l'Angleterre, lui semblaient la seule

politique profitable à la Russie. N'étant ni Anglais, ni Français,

mais Russe dans sa politique, il était Russe dans ses moeurs, et Russe

comme on l'était du temps de Pierre-le-Grand. Convaincu que tout

allait périr, si on n'abrégeait pas le règne de Paul, ayant même conçu

des inquiétudes pour sa personne, depuis quelques signes de

mécontentement échappés à l'empereur, il prit résolument son parti, et

s'entendit avec le comte Panin, vice-chancelier, chargé des affaires

étrangères. Tous deux crurent qu'il fallait mettre fin à une situation

devenue alarmante pour l'empire aussi bien que pour les individus. Le

comte Pahlen se chargea d'exécuter la terrible résolution qu'ils

venaient de prendre en commun[33].

[Note 33: Les détails qui suivent sont les plus authentiques

qu'on puisse se procurer sur la mort de Paul Ier. En voici la

source. La cour de Prusse fut vivement touchée de la mort de

Paul Ier; elle fut surtout indignée du cynisme avec lequel

certains complices du crime vinrent s'en vanter à Berlin.

Elle obtint par diverses voies, et surtout par une personne

très-bien informée, des particularités fort curieuses, qui

furent réunies dans un mémoire communiqué au Premier Consul.

Ce sont ces particularités que M. Bignon, alors secrétaire

d'ambassade auprès de la cour de Prusse, put connaître, et

qu'il a rapportées dans son ouvrage. Mais les détails les

plus secrets restaient encore inconnus, lorsqu'une rencontre

singulière a mis la France en possession du seul récit digne

de foi qui existe peut-être sur la mort de Paul Ier. Un

émigré français, qui avait passé sa vie au service de Russie,

et qui s'y était acquis une certaine renommée militaire,

était devenu l'ami du comte Pahlen et du général Benningsen.

Se trouvant avec eux dans les terres du comte Pahlen, il

obtint un jour de leur propre bouche le récit circonstancié

de tout ce qui s'était passé à Pétersbourg, dans la tragique

nuit du 23 au 24 mars. Comme cet émigré mettait un grand soin

à recueillir par écrit tout ce qu'il voyait ou apprenait, il

écrivit sur-le-champ le récit fait par ces deux acteurs

principaux, et l'inséra dans les précieux mémoires qu'il a

laissés. Ces mémoires manuscrits sont aujourd'hui la

propriété de la France. Ils rectifient beaucoup d'assertions

inexactes ou vagues, et, du reste, ne compromettent pas plus

qu'ils ne l'étaient, les noms déjà compromis dans ce grave

événement. Seulement ils donnent des détails précis et

vraisemblables, au lieu des détails faux ou exagérés qu'on

connaissait déjà. C'est en comparant ces renseignements,

émanés de témoins si bien informés, avec les renseignements

recueillis par la cour de Prusse, que nous avons composé le

récit historique qui suit, et qui nous semble le seul

vraiment digne de foi, peut-être le seul complet, que la

postérité pourra jamais obtenir de cette tragique

catastrophe.]

[En marge: Le grand-duc Alexandre.]

L'héritier du trône était le grand-duc Alexandre, dont le règne s'est

écoulé de nos jours, jeune prince qui annonçait des qualités

heureuses, et qui paraissait alors, ce qu'il n'a pas été depuis,

facile à conduire. C'est lui que le comte Pahlen voulait faire arriver

à l'empire, par une catastrophe prompte, et sans secousse. Il était

indispensable de s'entendre avec le grand-duc héritier, pour avoir son

concours d'abord, et aussi pour n'être pas, le lendemain de

l'événement, traité en assassin vulgaire, qu'on immole en profitant de

son crime. Il était difficile de s'ouvrir avec ce prince, rempli de

bons sentiments, et incapable de se prêter à un attentat contre la vie

de son père. Le comte Pahlen, sans s'ouvrir, sans avouer aucun projet,

entretenait le grand-duc des affaires de l'État, et, à chaque

extravagance de Paul, dangereuse pour l'empire, la lui communiquait,

puis se taisait, sans tirer aucune conséquence. Alexandre en recevant

ces communications, baissait les yeux avec douleur, et se taisait

aussi. Ces scènes muettes, mais expressives, se renouvelèrent

plusieurs fois. Enfin il fallut s'expliquer plus clairement. Le comte

Pahlen finit par faire comprendre au jeune prince, qu'un tel état de

choses ne pouvait se prolonger, sans amener la ruine de l'empire; et,

se gardant bien de parler d'un crime, dont Alexandre n'aurait jamais

écouté la proposition, il dit qu'il fallait déposer Paul, lui assurer

une retraite tranquille, mais à tout prix arracher des mains de ce

monarque le char de l'État, qu'il allait précipiter dans les abîmes.

Alexandre versa beaucoup de larmes, protesta contre toute idée de

disputer l'empire à son père, puis céda peu à peu, devant les preuves

nouvelles du danger dans lequel Paul était prêt à jeter les affaires

de l'État, et la famille impériale elle-même. Paul, en effet,

mécontent des lenteurs de la Prusse dans la querelle des neutres,

parlait de faire marcher quatre-vingt mille hommes sur Berlin. À côté

de cela, dans le délire de son orgueil, il voulait que le Premier

Consul le prît pour arbitre en toutes choses, et que ce personnage si

puissant ne fît la paix avec l'Allemagne, les cours de Piémont, de

Rome, de Naples, et la Porte, que sur les bases tracées par la Russie;

de sorte qu'on pouvait bientôt craindre de n'être pas même d'accord

avec la France, dont on avait si chaudement adopté la politique. À

ces raisons le comte Pahlen ajouta quelques inquiétudes sur la sûreté

de la famille impériale, dont Paul commençait, disait-on, à se méfier.

Alexandre se rendit enfin, mais en exigeant du comte Pahlen le serment

solennel qu'il ne serait pas attenté aux jours de son père. Le comte

Pahlen jura tout ce que voulut ce fils inexpérimenté, qui croyait

qu'on pouvait arracher le sceptre à un empereur, sans lui arracher la

vie.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 02 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 28 / 31 段