Des hommes impartiaux, membres du Parlement, blâmèrent M. Pitt

d'abandonner le gouvernement de l'État dans un moment aussi difficile,

et de se retirer sans des raisons suffisantes. L'opposition elle-même

eut le tort de lui reprocher de faire sa retraite aux dépens du roi,

en publiant que le roi refusait l'_émancipation_, mesure extrêmement

populaire. Ce reproche était déraisonnable, et contraire aux vrais

principes constitutionnels. M. Pitt, en se retirant, était bien obligé

de dire pourquoi; et, si le roi lui avait refusé l'_émancipation_, il

avait parfaitement le droit de le déclarer. Il le dit, du reste, dans

un langage d'une extrême convenance. Mais il demeurait évident que ce

refus était plutôt un prétexte qu'un motif véritable, et que M. Pitt

reculait devant une situation plus forte que son courage. Son étoile

venait de pâlir devant une étoile naissante, destinée à jeter un bien

autre éclat que la sienne. Quoiqu'il ait reparu depuis aux affaires,

pour y mourir, sa fin véritable date de ce jour. M. Pitt, après avoir

régné dix-sept ans, laissait son pays accru en richesses et en dettes,

à la fois plus grand et plus chargé. C'était un orateur accompli,

comme organe du gouvernement, un chef de parti habile et puissant,

mais un homme d'État peu éclairé, ayant commis de grandes fautes, et

tout plein des préjugés de sa nation. C'est l'Anglais qui a le plus

haï la France. Cette considération ne doit pas nous rendre injustes:

sachons honorer le patriotisme, même quand il a été employé à

combattre le nôtre.

Bien que M. Addington et lord Hawkesbury ne fussent pas comparables à

M. Pitt, le mouvement était donné, et le navire britannique allait

marcher quelque temps encore, de l'impulsion que lui avait imprimée la

main du ministre déchu. Les subsides étaient demandés et obtenus; les

flottes anglaises étaient lancées vers la Baltique, pour vider la

grande question du droit des neutres, et une armée, transportée sur

les vaisseaux de l'amiral Keith, s'acheminait vers l'Orient pour

disputer l'Égypte aux Français.

L'amiral Parker, marin vieux et expérimenté, sachant se conduire dans

les circonstances difficiles, commandait en chef la flotte de la

Baltique. Nelson était à côté de lui, pour le cas où il faudrait

livrer bataille. Celui-ci, en effet, n'était propre qu'à combattre;

mais il était doué d'un heureux instinct pour la guerre, et raisonnait

bien sur les choses de son état. Il voulait que, sans attendre la

seconde partie de la flotte anglaise, on franchît le Sund, pour se

porter tout de suite à Copenhague, que par un acte de vigueur on

détachât le Danemark de la coalition, et qu'on vînt ensuite se placer

dans la Baltique, au milieu de toutes les flottes coalisées, empêchant

leur jonction, et leur faisant dès lors la loi à toutes. Cette

combinaison était juste, mais on était en mars, les glaces couvraient

encore les mers du nord, et suffisaient à elles seules pour empêcher

une jonction, que du reste Nelson avait raison de craindre, car elle

eût mis fort en danger l'escadre britannique.

Cette escadre, forte de 17 vaisseaux de haut bord, et de 30 frégates

ou bâtiments légers, parut le 30 mars dans le Cattégat. Le Cattégat

est le premier golfe que forme le Danemark, en se rapprochant de la

Suède.

[En marge: La Prusse pour complaire à la Russie et à la France, se

prononce avec énergie.]

Les neutres faisaient leurs préparatifs avec une extrême activité.

L'empereur Paul, plein de son ardeur accoutumée, avait stimulé la

Suède, le Danemark, la Prusse, et menacé de son inimitié ceux qui ne

se montreraient pas aussi zélés qu'il l'était lui-même. Le Danemark et

la Prusse auraient mieux aimé commencer par négocier; mais les menaces

de Paul, les conseils, non pas menaçants, mais sévères du Premier

Consul, accompagnés de la promesse formelle des secours de la France,

avaient entraîné ces deux cours. Le Danemark d'ailleurs, voyant les

Anglais répondre à une déclaration de principes par une déclaration de

guerre, n'avait pas cru qu'il lui fût permis de reculer, et il se

mettait en mesure de résister avec énergie. La Prusse, pressée entre

la Russie et la France, ayant perdu le rôle de médiatrice depuis que

Paul Ier et le Premier Consul s'étaient attachés l'un à l'autre, et,

au lieu de les conduire, réduite à les suivre, attendant dès lors de

leur bonne volonté seule un partage des indemnités allemandes

avantageux à ses intérêts, la Prusse voulut leur complaire par sa

fermeté. Elle tint donc tête à l'Angleterre, et répondit à ses

ménagements, par des protestations de fidélité à la cause des neutres.

Elle interdit aux Anglais toutes les côtes de la mer du Nord, depuis

la Hollande jusqu'au Danemark; elle leur ferma les embouchures de

l'Ems, du Weser, de l'Elbe, et plaça des troupes et des batteries aux

points principaux de ces embouchures. Enfin, elle fit occuper le

Hanovre par un corps d'armée. Cette démarche était la plus grave et la

plus décisive de toutes. Le Premier Consul l'en récompensa par des

témoignages éclatants de satisfaction, et par la promesse positive

d'un partage avantageux pour elle des indemnités germaniques.

Le Danemark, de son côté, fit occuper Hambourg et Lubeck. Le petit

port de Cuxhaven, qui appartenait aux Hambourgeois, et qui était le

seul dans lequel les Anglais auraient pu aborder, avait déjà été

occupé par la Prusse. Ainsi donc, il ne restait aux Anglais que la mer

et leurs vaisseaux. Ils n'avaient pas un seul point où ils pussent

jeter l'ancre. C'était à eux à se rouvrir par la force les accès du

continent.

[En marge: Le Sund.--Pourquoi la côte de Suède n'était pas défendue.]

Il fallait, pour pénétrer du Cattégat dans la Baltique, traverser le

fameux détroit du Sund. (Voir la carte nº 17.) Ce détroit est formé

par le rapprochement de la côte du Danemark avec la côte de Suède.

Entre Helseneur et Helsingborg, il est large de 2,300 toises. Les

batteries, placées sur les deux rivages opposés, pourraient croiser

leurs feux, mais pas assez pour causer un grand dommage à une flotte.

Cependant, comme le canal est plus profond vers la côte de Suède, les

bâtiments de guerre d'une grande dimension sont obligés de se

rapprocher de cette côte, et, en la défendant par des batteries, on

aurait pu rendre le passage difficile pour les Anglais. Mais la côte

suédoise n'était pas armée, et ne l'avait jamais été antérieurement.

En effet, elle ne présente aucun port où les vaisseaux de commerce

soient tentés d'aborder. Il n'y a dans le Sund d'autre port que celui

d'Helseneur, appartenant au Danemark; et de là est venu qu'on a élevé

des défenses sur la côte danoise, et presque aucunes sur la côte

suédoise. On a construit sur la première la forteresse de Kronenbourg,

parfaitement armée. De là aussi est venu l'usage de payer aux Danois,

et point aux Suédois, le péage établi sur le Sund. Dans un tel état de

choses, il aurait fallu créer sur la côte de Suède des ouvrages qui

n'existaient pas. Le roi Gustave-Adolphe, qui était, après Paul, le

plus animé des membres de la ligue, en avait parlé au czar, lors de

son récent voyage à Pétersbourg; mais ils avaient reconnu impossible

de faire le moindre ouvrage, dans cette saison, sur un sol

impénétrable au fer pendant les gelées de l'hiver. Gustave-Adolphe

venait aussi d'avoir une entrevue avec le prince de Danemark, alors

régent du royaume, celui même qui est mort il y a peu d'années (1841),

après un long et honorable règne. Ils s'étaient tous deux entretenus

de ce sujet; et le prince-régent, par une raison particulière au

Danemark, avait paru se soucier fort peu que la Suède armât ses

côtes[32]. Le Sund fut donc faiblement défendu du côté des Suédois. On

se contenta d'une vieille batterie de 8 pièces, établie depuis

long-temps sur le point le plus saillant du rivage. D'ailleurs, bien

qu'on ait beaucoup blâmé cette résolution depuis, il est certain que

le Sund, même fortement armé des deux côtés, n'aurait pas présenté des

dangers sérieux aux Anglais; car, la largeur étant de 2,300 toises,

les vaisseaux placés au milieu du canal se trouvaient à 1,150 toises

des batteries, et devaient en être quittes dès lors pour quelque

dommage dans leur voilure.

[Note 32: Des assertions fort erronées ont été émises sur ce

sujet. J'ai eu recours aux témoignages les plus authentiques

et les plus élevés. Les chancelleries de France, de Suède, de

Danemark, contiennent la preuve de ce que j'avance ici. Ceux

qui ont écrit le contraire, Napoléon entre autres, n'ont fait

que répéter les assertions du temps. Le second passage du

Sund, qui eut lieu en 1807, époque à laquelle la Suède était

ennemie du Danemark, et vit avec plaisir le triomphe des

Anglais, a contribué à accréditer l'idée d'une perfidie de la

part des Suédois. Mais la première fois, c'est-à-dire en

1801, la Suède agit avec une parfaite loyauté; elle voulait

le succès commun, et l'aurait assuré si elle l'avait pu.]

[En marge: Le grand et le petit Belt.]

Il y a encore une autre entrée de la Baltique que celle du Sund, ce

sont les deux bras de mer qui séparent, l'un l'île de Seeland de l'île

de Fionie, l'autre l'île de Fionie de la côte du Jutland, bras connus

sous les noms de grand et petit Belt. Les Anglais devaient être peu

tentés de prendre ce chemin, où ils étaient exposés à rencontrer plus

d'une batterie danoise, mais surtout des bas-fonds, qui rendaient

cette navigation extrêmement dangereuse pour des vaisseaux de haut

bord. Le passage du Sund était donc le plus probable.

[En marge: Préparatifs des Danois.]

Les Danois concentrèrent toute leur défense, non pas au Sund même,

mais plus bas, dans le canal qui fait suite au Sund, c'est-à-dire

devant Copenhague. Les deux côtes de Danemark et de Suède, après

s'être rapprochées vers le Sund, s'éloignent l'une de l'autre, et

forment un canal long de vingt lieues, large de trois à douze, semé de

récifs, de bas-fonds, dans lequel on ne navigue qu'en suivant des

passes étroites, et la sonde à la main. La ville de Copenhague est

située sur la plus importante de ces passes, à vingt lieues environ du

Sund, dans la direction du sud. (Voir la carte nº 17.) C'est là que

les Danois avaient fait de grands préparatifs, et qu'ils attendaient

l'ennemi. Le poste qu'ils occupaient ne fermait pas précisément

l'entrée de la Baltique, comme nous l'expliquerons tout à l'heure,

mais il obligeait les Anglais à venir les combattre dans une position

bien défendue, et préparée de longue main. Le prince royal avait fait

de promptes et nombreuses dispositions. Il avait placé en avant de

Copenhague des bâtiments rasés, chargés de canons, et formant de

redoutables batteries; il armait en outre une escadre de 10 vaisseaux

de ligne, qui n'attendait plus que les matelots de la Norwége pour

compléter ses équipages. On sait que la marine danoise était la

meilleure du Nord.

[En marge: Préparatifs des Suédois et des Russes.]

À ces préparatifs du Danemark se joignaient ceux de la Suède et de la

Russie. La Suède avait disposé des troupes sur ses côtes, depuis

Gothenbourg jusqu'au Sund, et armé Calscrona dans la Baltique, ainsi

que tous les points accessibles de cette mer. Le roi Gustave-Adolphe

pressait l'amiral Cronstedt d'achever l'armement de la flotte

suédoise. Cette flotte comptait déjà 7 vaisseaux et 2 frégates, prêts

à mettre à la voile, dès que la mer serait débarrassée des glaces de

l'hiver. Les Russes avaient 12 vaisseaux tout prêts à Revel, et qui

n'étaient, comme ceux des Suédois, retenus que par les glaces. Les

coalisés n'avaient pas fait, sans doute, tout ce qui aurait été

possible, si à leur tête s'était trouvé un gouvernement actif comme

l'était celui de France à cette époque; mais, en réunissant à temps

les 7 vaisseaux des Suédois, les 12 vaisseaux des Russes, aux

vaisseaux danois devant Copenhague, on aurait formé une flotte de 30

bâtiments de haut bord et de 10 à 12 frégates, établie dans une

position formidable, où les Anglais n'auraient pu combattre sans

péril, et devant laquelle cependant ils n'auraient pu passer en la

négligeant. La négliger, en effet, pour s'engager dans la Baltique,

c'était laisser sur leurs derrières une force imposante, capable de

leur fermer la porte de cette mer, et de leur en interdire la sortie

en cas de revers. Mais pour réunir à temps ces divisions navales, il

aurait fallu une célérité dont les trois gouvernements neutres

n'étaient guère capables. Ils se hâtaient sans doute; mais, comptant

trop sur la prolongation de la mauvaise saison, ils ne s'y étaient pas

pris assez à temps pour préparer leurs moyens, et l'énergique

promptitude des Anglais avait de beaucoup devancé la leur.

[En marge: Sommation adressée par les Anglais au Danemark, avant de

passer le Sund.]

[En marge: Noble réponse du Danemark.]

Le 21 mars, une frégate anglaise toucha à Helseneur, et vint y

débarquer M. Vansittart, chargé de faire une dernière sommation au

gouvernement danois. M. Vansittart remit à M. Drumond, chargé

d'affaires d'Angleterre, l'_ultimatum_ du cabinet britannique. Cet

_ultimatum_ consistait à exiger des Danois qu'ils se retirassent de la

confédération maritime des neutres, qu'ils ouvrissent leurs ports aux

Anglais, et qu'ils revinssent à l'arrangement provisoire du mois

d'août précédent, en vertu duquel ils avaient promis de ne plus

convoyer leurs bâtiments de commerce. Le prince de Danemark rejeta

vivement l'idée d'une telle défection, répondit que le Danemark et ses

alliés n'avaient point fait une déclaration de guerre, qu'ils

s'étaient bornés à publier leurs principes en matière de droit

maritime; que les Anglais étaient les agresseurs, car ils avaient

répondu à des thèses du droit des gens par un _embargo_; que le

Danemark ne commencerait pas les hostilités, mais qu'il repousserait

énergiquement la force par la force. La brave population de Copenhague

appuya noblement par son adhésion le prince qui la représentait avec

tant de dignité. Elle était tout entière sous les armes, et, à l'appel

du prince-régent, avait formé des milices et des corps volontaires.

Huit cents étudiants avaient pris le mousquet; tout ce qui pouvait

tenir une pioche aidait les ouvriers du génie à exécuter les travaux

de défense; on élevait partout des retranchements. MM. Drumond et

Vansittart partirent brusquement de Copenhague, en menaçant cette

ville malheureuse des foudres de l'Angleterre.

Le 24 ils rejoignirent la flotte, qui dès lors fit ses dispositions

pour commencer les hostilités.

[En marge: Conseil de guerre à bord de la flotte anglaise.]

Nelson et le commandant en chef Parker tinrent un conseil de guerre à

bord de la flotte. On discuta le plan des opérations. Les uns

voulaient passer par le Sund, les autres par le grand Belt. Nelson

soutint que peu importait de passer par l'un ou l'autre détroit; qu'il

fallait le plus tôt possible entrer dans la Baltique, et se porter en

avant de Copenhague, afin d'empêcher la jonction des coalisés. Une

fois entrées dans la Baltique, les forces anglaises devaient se

diriger, partie sur Copenhague pour y frapper un coup sur les Danois,

partie sur la Suède et la Russie pour y détruire les flottes du Nord.

On avait une vingtaine de vaisseaux de ligne, 25 ou 30 frégates et

bâtiments de divers échantillons. Il se faisait fort, avec 12

vaisseaux, d'aller détruire toutes les flottes suédoises et russes; le

reste devait attaquer et foudroyer Copenhague. Quant à la passe à

franchir, Nelson aimait mieux braver quelques coups de canon en

forçant le Sund que de braver les bas-fonds dangereux du grand et du

petit Belt.

[En marge: Passage du Sund le 30 mars.]

Parker, moins entreprenant, fit une tentative sur le grand Belt le 26

mars. Plusieurs bâtiments légers de la flottille ayant touché, le

commandant en chef ramena l'escadre, et prit la résolution de forcer le

Sund. Le 30 mars au matin, il s'engagea dans ce passage célèbre. En ce

moment soufflait une bonne brise de nord-ouest, telle qu'il la fallait

pour naviguer dans ce canal, qui se dirige du nord-ouest au sud-est

jusqu'à Helseneur, et descend ensuite presque perpendiculairement du

nord au sud. L'escadre favorisée par le vent s'avançait hardiment, à

égale distance des deux rivages, Nelson à l'avant-garde, Parker au

centre, l'amiral Graves à l'arrière-garde. Les vaisseaux de haut bord

formaient une seule colonne au milieu du canal. Sur leurs flancs, deux

flottilles de bombardes s'étaient rapprochées, l'une de la côte de

Danemark, l'autre de la côte de Suède, pour tirer de plus près sur les

batteries ennemies. Dès que l'escadre fut en vue d'Helseneur, la

forteresse de Kronenbourg se hâta de commencer le feu. Cent bouches de

gros calibre vomirent à la fois des bombes et des boulets rouges. Mais

l'amiral anglais s'étant aperçu que la côte de Suède se taisait, ou à

peu près, car la vieille batterie de huit pièces tirait à peine, s'en

rapprocha aussitôt, et les Anglais passèrent en se raillant des Danois,

dont les projectiles mouraient à deux cents toises de leurs vaisseaux.

La flottille de bombardes, qui avait serré de près le rivage danois,

reçut et envoya une grande quantité de bombes; mais elle eut à peine

quelques blessés, et n'atteignit que quatre hommes parmi les Danois,

dont deux furent tués et deux blessés. Dans Helseneur, une seule maison

eut à souffrir du feu des Anglais, et ce fut, par une singularité

remarquable, la maison du consul d'Angleterre.

La flotte tout entière mouilla vers midi au milieu du golfe, à l'île

de Hueen.

[En marge: Description de Copenhague.]

Le golfe, comme nous venons de le dire, descend du nord au sud, l'espace

de vingt lieues environ; il s'élargit ou se rétrécit depuis trois

jusqu'à douze lieues, et ne présente que quelques passes navigables. À

vingt lieues à peu près au sud, on trouve Copenhague, située à l'ouest

du golfe, sur la côte du Danemark, s'élevant à peine au-dessus des eaux,

et formant un plan légèrement incliné, qui rase la mer de ses feux. Le

golfe est fort large en cet endroit, et divisé par l'île basse de

Saltholm en deux canaux navigables; l'un qui s'appelle passe de _Malmo_,

longe la côte de Suède, et n'est que peu accessible aux grands

bâtiments; l'autre, qui s'appelle _Drogden_, longe la côte de Danemark,

et ordinairement est préféré par la navigation. Ce dernier est divisé

lui-même par un banc de sable qu'on appelle le _Middel-Grund_, en deux

passes: l'une, sous le nom de _Passe-Royale_, côtoie la ville de

Copenhague; l'autre, sous le nom de _Passe-des-Hollandais_, est située

de l'autre côté du _Middel-Grund_. C'est dans la _Passe-Royale_ que les

Danois s'étaient établis, laissant l'autre ouverte aux Anglais, et

songeant ainsi plutôt à défendre Copenhague qu'à interdire l'entrée de

la Baltique à l'ennemi. Mais il était bien certain que Parker et Nelson

ne s'engageraient pas dans la Baltique, sans faire tomber auparavant les

défenses de Copenhague, et sans détruire les forces maritimes que les

neutres y pouvaient réunir.

Les moyens de défense des Danois consistaient en batteries fixes,

situées à droite et à gauche du port, et en une ligne de batteries

flottantes, ou vaisseaux rasés, amarrés dans le milieu de la

_Passe-Royale_, tout le long de Copenhague, de manière à éloigner de

la place le feu de l'ennemi. En commençant par le nord de la position,

se trouvait un ouvrage, dit des _Trois-Couronnes_, construit en

maçonnerie, presque complètement fermé à la gorge, commandant l'entrée

même du port, et liant ses feux avec la citadelle de Copenhague. Il

était armé de 70 pièces de canon, du plus gros calibre. Quatre

vaisseaux de ligue, dont deux à l'ancre, deux sous voile, plus une

frégate sous voile aussi, barraient le chenal qui conduit au port. De

ce fort, dit des _Trois-Couronnes_, en descendant au sud, vingt

carcasses de gros bâtiments, chargées de canons et fortement amarrées,

remplissaient le milieu de la _Passe-Royale_, et venaient se lier à

des batteries en terre, placées sur l'île d'Amack. Ainsi la ligne de

défense des Danois s'appuyait à gauche au fort des _Trois-Couronnes_,

à droite à l'île d'Amack, occupant dans sa longueur, et interceptant

absolument, le milieu de la _Passe-Royale_. L'ouvrage des

_Trois-Couronnes_ ne pouvait être forcé, défendu qu'il était par 70

bouches à feu, et cinq bâtiments, dont trois sous voile. La ligne

d'embossage, au contraire, composée de carcasses immobiles, était trop

longue, pas assez serrée, privée de la ressource des manoeuvres, et,

dans le dessein qu'on avait eu d'obstruer le milieu de la passe,

placée trop en avant du point d'appui de la droite, c'est-à-dire des

batteries fixes de l'île d'Amack. Cette île n'est que la continuation

de la côte sur laquelle Copenhague est assise. La ligne d'embossage

pouvait donc être attaquée par la droite. Si elle eût été composée

d'une division sous voile, capable de se mouvoir, ou bien si elle eût

été plus serrée, plus fortement appuyée au rivage, les Anglais ne

seraient pas sortis sains et saufs de cette attaque. Mais les Danois

tenant beaucoup à leur escadre de guerre, qu'ils n'étaient pas assez

riches pour remplacer si elle venait à être détruite, n'ayant pas

d'ailleurs reçu encore tous leurs matelots de la Norwége, pour

l'équiper, l'avaient renfermée dans l'intérieur du port, et avaient

cru qu'il suffisait de vaisseaux hors de service, pour remplir la

fonction de batteries flottantes contre les Anglais.

Leurs plus braves matelots, commandés par des officiers intrépides,

servaient l'artillerie de ces vieux bâtiments amarrés.

Les Anglais, arrivés à Copenhague bien avant la jonction devant cette

ville de toutes les marines neutres, pouvaient passer à l'est du

_Middel-Grund_, négliger les Danois embossés dans la _Passe-Royale_,

et descendre par la passe dite _des Hollandais_ dans la Baltique. Ils

auraient fait ce trajet, toujours hors de portée des feux de

Copenhague. Mais ils laissaient sur leurs derrières une force

imposante, capable de leur fermer la retraite, en cas qu'un événement

malheureux les ramenât affaiblis, ou dépourvus de ressources, au

passage du Sund. Il valait bien mieux profiter de l'isolement des

Danois, frapper sur eux un coup décisif, les détacher de la

confédération, et, après s'être emparé par ce moyen des clefs de la

Baltique, se porter en toute hâte sur les Suédois et sur les Russes.

Ce plan était à la fois hardi et sage; il réunit les avis, rarement

conformes, de Parker et de Nelson.

[En marge: Avril 1801.]

[En marge: Plan de Nelson.]

Les journées du 31 mars et du 1er avril furent employées à examiner la

ligne des Danois, à sonder les passes, à convenir d'un plan d'attaque.

Nelson, Parker, les plus vieux capitaines de la flotte, et le

commandant de l'artillerie, firent eux-mêmes cette reconnaissance au

milieu des glaces, et quelquefois sous les boulets de l'ennemi. Nelson

soutint qu'avec dix vaisseaux, il se chargerait d'attaquer et

d'enlever la droite de la ligne des Danois. Son projet était de

descendre le long du _Middel-Grund_ par la _Passe-des-Hollandais_, de

le doubler ensuite, de remonter par la _Passe-Royale_, et de venir se

placer vaisseau contre vaisseau, à cent toises de la ligne des Danois.

Il voulait en outre qu'une division de la flotte, sous un brave

officier, le capitaine Riou, attaquât la batterie fixe des

_Trois-Couronnes_, et après en avoir éteint les feux, y débarquât un

millier d'hommes pour la prendre d'assaut. Le commandant en chef

Parker, se tenant à la tête de la réserve, ne devait pas s'engager

dans cette manoeuvre hardie; il était convenu qu'il demeurerait en

arrière pour canonner la citadelle, et recueillir les bâtiments

maltraités.

[En marge: Bataille de Copenhague, livrée le 2 avril.]

Cette manoeuvre, téméraire comme celle d'Aboukir, ne pouvait réussir

qu'avec beaucoup d'habileté et de bonheur. L'amiral Parker y

consentit, à condition qu'on ne s'engagerait pas trop avant dans

l'entreprise, si elle présentait de trop grandes difficultés, et donna

12 vaisseaux à Nelson, au lieu de 10 que celui-ci avait demandés. Le

1er avril au soir, Nelson descendit la _Passe-des-Hollandais_, et vint

mouiller fort au-dessous de Copenhague, à un point de l'île d'Amack,

appelé Drago. Il lui fallait, pour entrer dans la _Passe-Royale_ et la

remonter, un tout autre vent que celui qui l'avait aidé à descendre la

_Passe-des-Hollandais_. Le lendemain au matin, le vent ayant justement

soufflé dans une direction contraire à celle de la veille, il remonta

la _Passe-Royale_, manoeuvrant entre la ligne des Danois et le

bas-fond du _Middel-Grund_. Toutes les passes avaient été sondées;

mais, malgré ce soin, trois vaisseaux échouèrent sur le

_Middel-Grund_, et Nelson ne se trouva en ligne qu'avec 9. Il ne se

déconcerta point, et vint s'embosser très-près de la ligne des Danois,

à une portée qui devait rendre horribles les effets de l'artillerie.

Les trois vaisseaux échoués lui firent faute, surtout pour l'attaque

de la batterie des _Trois-Couronnes_, qui ne put être tentée qu'avec

des frégates.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 02 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 27 / 31 段