[En marge: Forces navales de l'Angleterre en 1801.]
Toutes les forces de l'empire britannique avaient donc reçu un
accroissement du double ou du triple depuis vingt ans, et si la gêne
était grande dans le moment, c'était la gêne du riche. Il est bien
vrai que l'Angleterre avait une dette de plus de 12 milliards, une
charge annuelle de 500 millions pour le service de cette dette;
qu'elle avait à supporter cette année une dépense de 1,700 millions,
et un emprunt à faire de 600 millions, pour subvenir à ses besoins.
Tout cela était énorme sans doute, si on songe d'ailleurs aux valeurs
du temps; mais l'Angleterre avait aussi des forces proportionnées à
ces charges. Quoiqu'elle ne fût pas puissance continentale, elle
comptait 193 mille hommes de troupes réglées, 109 mille de milices et
fencibles, en tout 302 mille hommes. Elle possédait 814 bâtiments de
guerre de toute grandeur, en construction, en réparation, en armement,
en course. Dans le nombre se trouvaient 100 vaisseaux de ligne et 200
frégates sous voile, répandus dans toutes les mers; 20 vaisseaux et 40
frégates de réserve, prêts à sortir des ports. On ne pouvait donc pas
estimer sa force effective, à moins de 120 vaisseaux de ligne et 250
frégates, montés par 120 mille matelots. À ces forces matérielles
colossales, l'Angleterre joignait une foule d'officiers de marine du
plus grand mérite, et à leur tête un grand homme de mer, Nelson.
C'était un caractère bizarre, violent, qu'il ne fallait pas charger
d'un commandement où la politique serait mêlée à la guerre; et tout
récemment encore il en avait donné la preuve à Naples, en laissant
compromettre son nom par des femmes, dans les sanglantes exécutions
ordonnées par le gouvernement napolitain. Mais au milieu du danger
c'était un héros; il y déployait autant d'intelligence que d'audace.
Les Anglais étaient justement fiers de sa gloire.
[En marge: Ce qu'avaient fait la France et l'Angleterre de 1792 à
1804, l'une sur terre, l'autre sur mer.]
L'Angleterre et la France ont rempli le siècle présent de leur
formidable rivalité. Le moment auquel nous sommes parvenus dans ce
récit, est l'un des plus remarquables de la lutte qu'elles ont
soutenue l'une contre l'autre. Toutes deux venaient de combattre
pendant huit années. La France, avec des ressources financières
beaucoup moins vastes, mais plus solides peut-être, parce qu'elles
étaient fondées sur un revenu territorial, la France avec une
population double, avec l'enthousiasme qu'inspire une belle cause,
avait résisté à l'Europe, porté son territoire jusqu'au Rhin et aux
Alpes, obtenu la domination de l'Italie, et une influence décisive sur
le continent. L'Angleterre, avec les produits du commerce du monde,
avec une puissante marine, avait acquis sur les mers la prépondérance
que la France venait d'acquérir sur terre. Elle avait jeté, en les
soldant, les puissances européennes sur sa rivale, et les avait
poussées à se battre, jusqu'à se faire détruire. Mais tandis qu'elle
les exposait à être écrasées pour son service, elle prenait les
colonies de toutes les nations, opprimait les neutres, se vengeait des
succès de la France sur terre, par une intolérable domination sur mer;
et cependant bien que victorieuse sur cet élément, elle n'avait pu
empêcher la France de se créer en Égypte un magnifique établissement
maritime, menaçant même pour les Indes britanniques.
[En marge: Opinion de l'Europe en 1801 à l'égard de la France et de
l'Angleterre.]
Il s'opérait alors, comme nous l'avons déjà dit ailleurs, un
revirement étrange dans l'opinion générale. La France, admirablement
gouvernée, paraissait, aux yeux du monde, humaine, sage, tranquille,
et, ce qui va si bien ensemble, victorieuse et modérée. Tandis que
tous les cabinets lui revenaient, tous s'apercevaient en même temps du
rôle de dupe qu'ils avaient joué à la suite de la politique anglaise.
L'Autriche s'était fait battre pour l'Angleterre autant que pour
elle-même. Pour cette même Angleterre, l'empire germanique avait été
démembré. Les puissances du Nord, la Russie en tête, reconnaissaient
enfin que, sous prétexte de poursuivre un but moral, en combattant la
Révolution française, elles n'avaient servi qu'à procurer à
l'Angleterre le commerce de l'univers. Aussi tout le monde en cet
instant se tournait-il contre la dominatrice des mers. Paul Ier en
avait donné le signal avec l'impétuosité de son caractère; la Suède
l'avait suivi sans hésiter; le Danemark et la Prusse l'avaient suivi
également, quoique avec moins de résolution. L'Autriche, vaincue et
revenue de ses illusions, dévorait son chagrin en silence, et, pour le
moment du moins, se promettait de résister long-temps à l'influence
des subsides britanniques.
L'Angleterre recueillait les conséquences de la politique qu'elle
avait adoptée; elle avait doublé ses colonies, son commerce, ses
revenus, sa marine, mais elle avait doublé aussi sa dette, ses
dépenses, ses charges, ses ennemis, et elle présentait, à côté d'une
fortune immense, la hideuse misère d'un peuple mourant de faim. La
France, l'Espagne, la Russie, la Prusse, le Danemark, la Suède,
étaient ligués contre elle. La France, l'Espagne et la Hollande
réunies comptaient 80 vaisseaux armés et pouvaient en armer davantage.
La Suède en comptait 28, la Russie 35, le Danemark 23. C'était donc
une masse totale de 166 vaisseaux, force bien supérieure à celle de la
marine britannique. Mais l'Angleterre avait, de son côté, un grand
avantage, c'était d'avoir affaire à une coalition; de plus ses
armements surpassaient en qualité ceux de tous les coalisés. Il n'y
avait que les vaisseaux danois et français qui pussent tenir tête aux
siens; encore le pouvaient-ils difficilement en combattant en escadres
nombreuses, la marine anglaise étant devenue la plus manoeuvrière du
monde. Cependant le danger devenait menaçant, car si la lutte durait,
le général Bonaparte était capable de tenter quelque expédition
formidable, et s'il réussissait à traverser le détroit avec une armée,
l'Angleterre était perdue.
La vieille fortune de M. Pitt allait, comme celle de M. de Thugut,
fléchir devant la fortune naissante du jeune général Bonaparte. M.
Pitt avait eu la plus brillante destinée de son siècle, après celle du
Grand-Frédéric. Il avait quarante-trois ans seulement, et il comptait
déjà dix-sept ans de domination, et d'une domination à peu près
absolue, dans un pays libre. Mais sa fortune était vieille, et celle
du général Bonaparte était jeune au contraire; elle naissait à peine.
Les fortunes se succèdent dans l'histoire du monde, comme les êtres
dans l'univers, elles ont leur jeunesse, leur décrépitude et leur
mort. La fortune bien autrement prodigieuse du général Bonaparte,
devait un jour succomber, mais en attendant elle devait voir succomber
sous son ascendant, celle du plus grand ministre de l'Angleterre.
[En marge: Déchaînement contre M. Pitt.]
[En marge: Ardeur de l'opposition contre M. Pitt ébranlé.]
La Grande-Bretagne semblait menacée d'une espèce de bouleversement
social. Le peuple, réduit à une affreuse disette, se soulevait
partout, pillait dans les campagnes les belles habitations de
l'aristocratie britannique, et dévastait dans les villes les boutiques
de boulangers ou les magasins de denrées. Il se trouvait à Londres en
1801, comme à Paris en 1792, d'aveugles amis de ce peuple, qui
provoquaient des mesures contre les prétendus _accapareurs_, et
réclamaient le _maximum_, sauf, il est vrai, la dénomination, qui
était différente. Cependant ni le gouvernement, ni le Parlement ne
paraissaient disposés à céder à ces folles demandes. On reprochait à
M. Pitt toutes les souffrances du moment; on disait que c'était lui
qui, en accablant le pays d'impôts, en doublant la dette, avait fait
monter les objets de première nécessité à un prix exorbitant; que
c'était lui qui, en s'obstinant à poursuivre une guerre insensée, en
refusant de traiter avec la France, avait fini par tourner toutes les
nations maritimes contre l'Angleterre, et par enlever au peuple
anglais la ressource indispensable des grains de la Baltique.
L'opposition voyant pour la première fois depuis dix-sept ans, M. Pitt
ébranlé, redoublait d'ardeur. M. Fox, qui avait depuis si long-temps
négligé de siéger au Parlement, venait d'y reparaître. MM. Sheridan,
Tierney, les lords Grey et Holland, multipliaient leurs attaques, et
ce qui n'arrive pas toujours aux oppositions passionnées, avaient
raison cette fois contre leurs adversaires. M. Pitt, malgré son
assurance accoutumée, avait peu de chose à répondre, en effet, quand
on lui demandait pourquoi il n'avait pas traité avec la France lorsque
le Premier Consul proposait la paix avant la journée de Marengo?
pourquoi tout récemment encore, et avant Hohenlinden, il n'avait pas
consenti, sinon à l'armistice naval, qui aurait donné aux Français des
chances de se maintenir en Égypte, du moins à la négociation séparée
qui était par eux offerte? pourquoi il avait si maladroitement laissé
perdre l'occasion de faire évacuer l'Égypte, en refusant de ratifier
la convention d'El-Arisch? pourquoi il n'avait pas ménagé les neutres,
en cherchant à gagner du temps avec eux? pourquoi il n'avait pas imité
lord North, qui en 1780 se garda bien de répondre à la déclaration des
puissances maritimes, par une déclaration de guerre? pourquoi il
s'était mis ainsi l'Europe entière sur les bras, pour des questions
douteuses de droit des gens, sur lesquelles toutes les nations
différaient d'avis, et qui, dans ce moment, intéressaient peu
l'Angleterre? pourquoi, dans le but d'interdire à la France l'arrivée
de quelques bois de construction, de quelques fers, de quelques
chanvres, qui n'étaient pas capables de relever sa marine, il exposait
l'Angleterre à être privée de blés étrangers? pourquoi enfin une armée
anglaise s'était vainement promenée de Mahon au Ferrol, du Ferrol à
Cadix, sans aucun résultat utile?--l'opposition, comparant la conduite
des affaires de l'Angleterre avec celle des affaires de la France,
demandait à M. Pitt, avec une amère ironie, ce qu'il avait à dire de
ce jeune Bonaparte, de ce jeune téméraire, qui, suivant le langage
ministériel, devait, comme ses prédécesseurs, n'avoir qu'une existence
éphémère, et qui ne méritait même pas qu'on daignât traiter avec lui?
M. Pitt avait peine à tenir tête à MM. Fox, Sheridan, Tierney, aux
lords Grey et Holland, lui adressant ces pressantes questions à la
face de l'Angleterre, épouvantée du nombre de ses ennemis, et troublée
par les cris d'un peuple affamé demandant du pain sans l'obtenir.
À tout cela M. Pitt répondait faiblement. Il répétait toujours son
argument favori, que, s'il n'avait pas fait la guerre, la constitution
anglaise aurait péri; et il citait comme exemple, Venise, Naples, le
Piémont, la Suisse, la Hollande, les États ecclésiastiques
d'Allemagne, comme si on pouvait croire que ce qui était arrivé à
quelques puissances italiennes ou allemandes de troisième ordre,
serait arrivé à la puissante Angleterre, et à sa constitution
libérale. Il répondait, et cette fois avec plus de raison, que si la
France avait beaucoup grandi sur terre, l'Angleterre avait beaucoup
grandi sur mer; que sa marine s'était couverte de gloire; que si sa
dette et ses impôts étaient doublés, sa richesse était doublée aussi,
et que sous tous les rapports, l'Angleterre était plus puissante
aujourd'hui qu'avant la guerre. Tout cela ne pouvait être contesté. M
Pitt ajoutait, du reste, que le Premier Consul, paraissant établi
d'une manière plus solide, on se disposait à traiter avec lui. Mais
quant à ce qui regardait les droits de la neutralité, il se montrait
inflexible. Si l'Angleterre, disait-il, se rendait aux doctrines des
puissances neutres, il suffirait d'une chaloupe canonnière, pour
convoyer le commerce du monde entier. L'Angleterre ne pourrait plus
rien contre le négoce de ses ennemis; elle ne pourrait plus empêcher
l'Espagne de recevoir les trésors du Nouveau-Monde, ni la France de
recevoir les munitions navales du Nord. Il faut, s'écriait-il, nous
envelopper de notre drapeau, et nous ensevelir sous les mers, plutôt
que de permettre l'admission de tels principes, dans le droit maritime
des nations.
Deux sessions du Parlement venaient de se succéder l'une à l'autre,
sans intervalle. En novembre 1800, s'était assemblé pour la dernière
fois ce qu'on appelait le Parlement d'Angleterre et d'Écosse; en
janvier 1801 s'était assemblé pour la première fois le PARLEMENT UNI
des trois royaumes, en vertu du bill qui réunissait l'Irlande à la
Grande-Bretagne. Dans ces deux sessions, les discussions avaient
continué sans relâche, et avec une singulière violence. M. Pitt était
visiblement affaibli, non pas sous le rapport du nombre des suffrages
dans le Parlement, mais sous le rapport de l'influence et de
l'autorité morales. Tout le monde sentait qu'en s'obstinant à faire la
guerre contre la France, il avait dépassé le but et manqué, la veille
de Marengo, la veille de Hohenlinden, l'occasion de traiter
avantageusement. Manquer l'occasion est, pour les hommes d'État comme
pour les hommes de guerre, un malheur irréparable. Le moment de faire
la paix une fois passé, la fortune avait tourné contre M. Pitt. Il se
sentait, et on le sentait vaincu, par le génie du jeune général
Bonaparte.
[En marge: Mesures relatives à la disette.]
On doit lui rendre, ainsi qu'à l'Angleterre, la justice de reconnaître
que, pendant cette affreuse disette, les mesures employées furent
pleines de modération. Le _maximum_ fut repoussé. On se contenta
d'accorder des primes considérables à l'importation des grains,
d'interdire l'emploi du froment dans la distillerie, de ne plus donner
les secours des paroisses en argent, ce qui aurait augmenté le prix du
pain, mais en matières alimentaires, telles que viandes salées,
légumes, etc. Une proclamation royale, adressée à toutes les classes
aisées qui pouvaient varier leurs aliments, les engageait à faire dans
l'intérieur des maisons la moindre consommation possible de pain.
Enfin on expédia des flottes nombreuses pour aller chercher du riz
dans l'Inde, du blé en Amérique, et dans la Méditerranée. On tâcha
même d'en extraire de France, en faisant la contrebande sur les côtes
de la Bretagne et de la Vendée.
[En marge: Démission de M. Pitt.]
[En marge: Formation du ministère Addington.]
Cependant, au milieu de cette détresse courageusement supportée, M.
Pitt ne négligeait pas le soin de la guerre et il avait tout disposé
pour une campagne audacieuse dans la Baltique, dès que la saison le
permettrait. Il voulait frapper le Danemark, puis la Suède, et se
porter jusqu'au fond du golfe de Finlande, pour y menacer la Russie.
Mais on ignore, même dans sa patrie, si, en cet instant, il souhaitait
sérieusement demeurer à la tête des affaires d'Angleterre. Toujours
est-il qu'il souleva dans le sein du cabinet deux questions, dont
l'une, fort peu convenable dans un tel moment, amena sa retraite. On
a vu qu'après de grands efforts, tentés l'année précédente, il avait
obtenu ce qu'on appelait l'_union de l'Irlande_, c'est-à-dire, la
réunion en un seul, des parlements d'Irlande, d'Écosse et
d'Angleterre. Cette mesure avait semblé une sorte de victoire
politique, en présence surtout des tentatives réitérées de la
République Française pour faire insurger l'Irlande. Mais elle n'avait
été arrachée à l'indépendance des Irlandais, qu'en donnant aux
catholiques l'espérance formelle de leur _émancipation_. On avait dit
en effet aux catholiques que jamais ils n'obtiendraient leur
affranchissement des préjugés d'un parlement irlandais, assertion
parfaitement vraie; mais il paraît qu'on avait fait des promesses,
équivalant à des engagements positifs, ce qu'on ne peut s'empêcher de
considérer comme une faute grave, s'il est vrai que ces engagements
fussent de telle nature, que M. Pitt fût personnellement obligé
d'accorder l'émancipation ou de se retirer. C'était promettre une
chose alors impossible. Quoi qu'il en soit, au mois de février 1801,
dès la première convocation du _parlement uni_, M. Pitt demanda
l'émancipation au roi Georges III. Ce prince, à la fois protestant et
dévot, crut son serment compromis par une telle mesure; il la refusa
obstinément. M. Pitt lui demanda une autre chose, celle-ci fort
sensée, c'était de ne pas considérer l'occupation du Hanovre par la
Prusse, comme un acte d'hostilité, et de ménager cette puissance, afin
de se conserver une relation au moins sur le continent. Le sacrifice
était trop grand pour un prince de la maison de Hanovre. La querelle
entre le roi et le ministre s'échauffa, et, le 8 février 1801, M. Pitt
donna sa démission avec la plupart de ses collègues, MM. Dundas,
Windham, et lord Grenville, etc. Cette démission, après un ministère
de dix-sept années, dans des circonstances si extraordinaires,
produisit la plus vive surprise. On ne put se décider à la regarder
comme naturelle, on prêta des motifs secrets à M. Pitt, et il
s'établit dès lors une opinion populaire, que les historiens ont
propagée depuis, c'est que M. Pitt, voyant venir la nécessité d'une
paix momentanée, avait consenti à se mettre à l'écart pour quelques
mois, afin de laisser faire cette paix par d'autres que par lui, et de
revenir ensuite au timon des affaires, quand cette nécessité d'un
moment serait passée. Ce sont là de ces motifs que le vulgaire prête
aux hommes publics, et que les écrivains mal informés répètent comme
ils les ont recueillis. M. Pitt n'avait prévu ni la paix d'Amiens, ni
sa courte durée[31]; il ne croyait pas, d'ailleurs, la paix
incompatible avec sa présence aux affaires, puisqu'il avait consenti
aux fameuses négociations de Lille en 1797, et que tout récemment
encore il avait nommé M. Thomas Grenville pour se rendre à Lunéville.
Mais M. Pitt s'était beaucoup avancé avec les catholiques; il avait
commis une faute que commettent souvent les hommes publics, celle de
sacrifier à l'intérêt du jour l'intérêt du lendemain. Ayant trop
promis, il sentait l'embarras de manquer à ses promesses, dans une
position grave, où quelques ennemis de plus suffisaient pour
l'accabler. Il est vrai qu'il affirma beaucoup depuis n'avoir jamais
contracté des engagements positifs à l'égard de l'émancipation des
catholiques, et c'était nécessaire pour le justifier d'une telle
imprudence. Quoiqu'on en puisse penser, il n'y eut jamais une occasion
où les périls d'un pays permissent, commandassent au même degré,
d'ajourner l'exécution des engagements pris, car en 1801 l'Angleterre
avait au dedans la famine, et au dehors la guerre avec toute l'Europe.
Cependant M. Pitt se retira, et on ne peut considérer cette retraite
autrement que comme une faiblesse d'un homme supérieur. Il est évident
qu'entouré d'embarras effrayants, M. Pitt ne fut pas fâché d'échapper
à cette situation, sous le prétexte honorable d'une fidélité
inviolable à ses engagements. Il donna sa démission, au grand
désespoir du roi, au grand mécontentement du parti ministériel, au
grand effroi de l'Angleterre, qui voyait, avec une profonde anxiété,
des hommes nouveaux et inexpérimentés, saisir en ce moment le timon
des affaires. M. Pitt se fit remplacer par M. Addington, qui était sa
créature, et qu'il avait fait porter à la présidence des Communes,
pendant une longue suite d'années. Lord Hawkesbury, depuis lord
Liverpool, remplaça M. Grenville aux affaires étrangères. C'étaient
des hommes sages, modérés, mais peu capables, tous deux amis de M.
Pitt, et pendant quelque temps dirigés par ses conseils. Ce fut là le
motif qui contribua, plus qu'aucun autre, à faire dire et croire que
la retraite de M. Pitt était simulée.
[Note 31: J'ai obtenu les détails que je rapporte ici, de
plusieurs contemporains de M. Pitt, très-liés avec lui, mêlés
aux négociations ministérielles de cette époque, et occupant
encore aujourd'hui des situations éminentes en Angleterre.]
[En marge: Georges III atteint d'un nouvel accès de démence.]
Ces violentes agitations avaient mis la faible raison de Georges III à
une épreuve trop forte. Il fut saisi d'un nouvel accès de démence, et,
pendant près d'un mois, se trouva hors d'état de régner. M. Pitt avait
donné sa démission; M. Addington et lord Hawkesbury étaient ministres
désignés, mais n'étaient pas encore entrés en charge. M. Pitt,
quoiqu'il eût cessé d'être ministre, fut véritablement roi
d'Angleterre, pendant cette crise de près d'un mois, et le fut du
consentement de tout le monde. Des explications eurent lieu sur ce
sujet, dans la Chambre des Communes. Elles étaient d'une nature fort
délicate; elles furent demandées, et données dans le plus noble
langage, par MM. Sheridan et Pitt. Toutes les motions d'usage en
Angleterre sur l'état du pays avaient été suspendues, et il pouvait
venir à quelques esprits défiants la pensée que M. Pitt prolongeait
volontairement l'espèce de royauté dont il jouissait.--Qu'on veuille
bien, dit-il, nous en croire; dans le cas où nous ne pourrions plus
recevoir des ordres de la bouche de Sa Majesté, nous proposerions des
mesures qu'il n'est pas besoin de définir, mais que nous ne ferions
pas attendre un seul jour. Nous restons, par devoir, dans une
situation extraordinaire, et que nous ne voudrions pas, pour tout au
monde, faire durer un instant de plus que la stricte nécessité.--M.
Sheridan répondit à ces paroles, en témoignant l'entière confiance que
ni M. Pitt, ni aucun autre ministre, ne voudrait profiter de l'état
de la santé du roi, pour prolonger d'une minute un pouvoir équivalent
à la royauté même.
La plus délicate réserve fut observée. Le mot qui caractérisait la
véritable situation du roi, celui de folie, ne fut pas prononcé une
seule fois; et on attendit avec anxiété, mais avec une dignité
parfaite, la fin de cette crise extraordinaire. Pendant ce temps, M.
Pitt faisait voter les subsides, que personne ne contestait; les
flottes anglaises se préparaient dans les ports, et les amiraux Parker
et Nelson sortaient d'Yarmouth avec 47 voiles, se dirigeant vers la
Baltique.
Au milieu de mars, le roi fut enfin rétabli. M. Pitt transmit les
rênes du gouvernement à M. Addington et à lord Hawkesbury. Les
nouveaux ministres s'expliquant, suivant l'usage, à leur entrée en
charge, ne manquèrent pas de déclarer à la tribune du Parlement,
qu'ils étaient pleins d'estime pour leurs prédécesseurs, et qu'ils
considéraient leur politique comme une politique salutaire, qui avait
sauvé l'Angleterre. Ils affirmèrent, en conséquence, qu'ils se
conduiraient d'après les mêmes principes et d'après les mêmes
errements.--Que venez-vous donc faire au pouvoir? leur dirent MM.
Sheridan, Grey, Fox. Si c'est pour tenir la même conduite, les
ministres qui sortent étaient beaucoup plus capables que vous de gérer
les affaires du royaume.--
[En marge: Vie et caractère de M. Pitt.]