Restaient l'Espagne et le Portugal. Tout marchait au mieux de ce côté.

La cour d'Espagne, enchantée des stipulations de Lunéville, qui

assuraient la Toscane au jeune infant de Parme, avec le titre de roi,

se montrait tous les jours plus dévouée au Premier Consul et à ses

projets. Un événement prévu, la chute de M. d'Urquijo, loin de nuire à

nos relations, n'avait fait que les rendre plus intimes. On ne l'avait

pas cru d'abord, car M. d'Urquijo était en Espagne une espèce de

révolutionnaire, duquel on aurait dû attendre plus de faveur pour la

France que de la part de tout autre. Mais le résultat avait prouvé que

c'était là une erreur. M. d'Urquijo avait gouverné fort peu de temps.

Voulant corriger certains abus, il avait fait adresser au Pape, par le

roi Charles IV, une lettre tout entière écrite de la main royale, et

qui contenait une suite de propositions pour la réforme du clergé

espagnol. Le Pape, effrayé de voir l'esprit réformateur s'introduire

même en Espagne, s'était adressé au vieux duc de Parme, frère de la

reine, pour se plaindre de M. d'Urquijo, et pour le peindre comme un

mauvais catholique. Il n'en fallait pas davantage pour perdre M.

d'Urquijo dans l'esprit du roi. Le prince de la Paix, ennemi déclaré

de M. d'Urquijo, avait profité de l'occasion, et lui avait porté le

dernier coup pendant un voyage de la cour. Par ces influences réunies,

M. d'Urquijo venait d'être destitué avec une brutalité sans exemple.

On l'avait enlevé de chez lui, et transporté hors de Madrid comme un

criminel d'État. M. de Cevallos, parent et créature du prince de la

Paix, avait été nommé son successeur. Ce prince était redevenu depuis

ce moment, le véritable premier ministre de la cour d'Espagne. Comme

il avait quelquefois montré une certaine opposition à l'alliance

intime avec la France, probablement pour avoir occasion de blâmer le

ministère espagnol, on craignait que cette révolution ministérielle ne

fût nuisible aux projets du Premier Consul. Mais Lucien Bonaparte,

arrivé récemment à Madrid, et jugeant bien la situation, négligea M.

de Cevallos, espèce de titulaire impuissant, et se mit directement en

rapport avec le prince de la Paix. Il fit entendre à ce prince que

c'était lui qu'on regardait à Paris comme le véritable premier

ministre de Charles IV, qu'on s'en prendrait à lui seul de toutes les

difficultés que la politique française rencontrerait en Espagne, et

qu'on serait à son égard, amis ou ennemis, suivant sa conduite. Le

prince de la Paix qui avait soulevé de nombreuses haines, et notamment

celle de l'héritier présomptif, profondément irrité de l'état

d'oppression dans lequel il était condamné à vivre, le prince de la

Paix, qui se sentait perdu si le roi et la reine venaient à mourir,

regarda comme très-précieuse l'amitié des Bonaparte, et se hâta de

préférer leur alliance à leur hostilité. Dès ce jour les affaires se

traitèrent directement entre le prince de la Paix et Lucien. M.

d'Urquijo, se sentant trop faible pour résoudre la question du

Portugal, avait sans cesse différé une explication positive sur ce

sujet. Il avait fait à la France mille promesses, jamais suivies de

résultat. Le prince de la Paix avoua, dans ses entretiens avec Lucien,

que jusqu'ici on n'avait rien voulu faire, que M. d'Urquijo avait

amusé la France avec de belles paroles, mais il déclara qu'il était

prêt, quant à lui, à se concerter avec le Premier Consul, pour agir

efficacement contre le Portugal, si toutefois on parvenait à être

d'accord sur certains points. Il demandait d'abord l'adjonction d'une

division française de vingt-cinq mille hommes, car l'Espagne était

hors d'état d'en mettre plus de vingt mille sur pied, tant cette belle

monarchie était déchue. La présence d'une force française pouvait

alarmer le roi et la reine; il fallait donc pour les rassurer tous les

deux, que cette force fût placée sous le commandement d'un général

espagnol. Ce général devait être le prince de la Paix lui-même. Enfin

les provinces du Portugal dont on allait faire la conquête, devaient

rester en dépôt entre les mains du roi d'Espagne jusqu'à la paix

générale; en attendant, on tiendrait les ports du Portugal fermés à

l'Angleterre.

[En marge: Le prince de la Paix nommé généralissime des troupes

dirigées contre le Portugal.]

[En marge: Une division française se prépare à entrer en Espagne pour

servir sous les ordres du prince de la Paix.]

Ces propositions furent admises par le Premier Consul, avec le plus

grand empressement, et renvoyées à l'acceptation du roi Charles IV. Ce

prince dominé par la reine, qui l'était elle-même par le prince de la

Paix, consentit à la guerre contre son gendre, à condition qu'on

n'enlèverait à celui-ci aucune partie de son territoire, qu'on

l'obligerait seulement à rompre avec les Anglais, et à entrer dans

l'alliance de la France et de l'Espagne. Ces vues ne répondaient pas

tout à fait à celles du prince de la Paix, qui désirait, disait-on à

Madrid, se ménager une principauté en Portugal. Quoi qu'il en soit, il

fut obligé de se soumettre, et il reçut le grade de généralissime.

Sommation fut faite à la cour de Lisbonne de s'expliquer avant quinze

jours, et de choisir entre l'Angleterre et l'Espagne, celle-ci appuyée

par la France. En attendant, on commença, des deux côtés des Pyrénées,

les préparatifs de cette guerre. Le prince de la Paix, devenu

généralissime des troupes espagnoles et françaises, enleva au roi

jusqu'à ses propres gardes, pour arriver à composer une armée. Il

amusa la cour avec des revues, avec des fêtes guerrières, et se livra

aux plus beaux rêves de gloire militaire. Le Premier Consul, de son

côté, se hâta de diriger vers l'Espagne une partie des troupes qui

rentraient en France. Il forma une division de 25 mille hommes, bien

armés et bien équipés. Le général Leclerc était chargé de commander

l'avant-garde. Le générai Gouvion-Saint-Cyr, qu'il regardait avec

raison comme l'un des généraux les plus capables du temps, devait

commander le corps d'armée tout entier, et suppléer à la parfaite

incapacité du prince généralissime.

Il était convenu que ces troupes, mises en mouvement dès le mois de

mars, seraient prêtes à entrer en Espagne, dans le courant d'avril.

L'Europe concourait donc tout entière à nos desseins. Sous l'influence

du Premier Consul, les États du Midi fermaient leurs ports à

l'Angleterre, et les États du Nord se liguaient activement contre

elle. Dans cette situation, il fallait que cette puissance eût des

forces partout: dans la Méditerranée, pour bloquer l'Égypte; au

détroit de Gibraltar, pour arrêter le mouvement des flottes

françaises, de l'une à l'autre mer; sur la côte de Portugal, pour

secourir cet allié menacé; devant Rochefort et Brest, pour bloquer la

grande escadre franco-espagnole, qui était prête à mettre à la voile;

dans le Nord, pour contenir la Baltique, et empêcher le soulèvement

des neutres. Il lui en fallait dans l'Inde enfin, pour y maintenir sa

domination et ses conquêtes.

[En marge: Combinaisons maritimes du Premier Consul.]

Le Premier Consul voulait saisir ce moment unique où les forces

britanniques, obligées d'être partout à la fois, seraient

nécessairement disséminées, pour essayer quelque grande expédition; la

principale, celle qui lui tenait le plus à coeur, avait pour objet de

secourir l'Égypte. Il avait de grands devoirs envers l'armée conduite

par lui au delà des mers, et abandonnée ensuite pour venir au secours

de la France. Il considérait d'ailleurs la colonie fondée sur les

bords du Nil, comme la plus belle de ses oeuvres. Il lui importait de

prouver au monde, qu'en portant trente-six mille hommes en Orient, il

avait, non pas cédé aux inspirations d'une jeune et ardente

imagination, mais tenté une entreprise sérieuse, susceptible d'être

conduite à bonne fin. On a vu les efforts essayés pour négocier un

armistice naval, qui permît de faire entrer six frégates dans le port

d'Alexandrie. Cet armistice, comme on s'en souvient, n'avait pas été

conclu. N'ayant pas assez de ressources financières, pour suffire aux

armements de terre et de mer, le Premier Consul n'avait pas pu

entreprendre encore la vaste opération qu'il projetait pour secourir

l'Égypte. Maintenant, délivré de la guerre continentale, pouvant

exclusivement diriger ses ressources vers la guerre maritime, ayant

l'étendue presque entière des côtes de l'Europe à sa disposition, il

méditait, pour conserver l'Égypte, des projets aussi grands et aussi

hardis que ceux qu'il avait exécutés pour la conquérir. La saison

d'hiver s'y prêtait, en rendant impossible la continuation des

croisières anglaises.

[En marge: Bâtiments partis de tous les ports de France, d'Espagne et

d'Italie, pour porter des secours en Égypte.]

En attendant, des bâtiments de toute espèce, de commerce ou de guerre,

depuis de simples avisos jusqu'à des frégates, partaient de tous les

ports de la Hollande, de la France, de l'Espagne, de l'Italie, et même

des côtes de Barbarie, pour porter en Égypte des nouvelles de France,

des rafraîchissements, des denrées d'Europe, du vin, des munitions de

guerre. Quelques-uns de ces bâtiments étaient pris, mais la plupart

entraient dans Alexandrie, et il ne se passait pas une semaine sans

qu'on eût au Kaire des nouvelles du gouvernement, et des signes de

l'intérêt que lui inspirait la colonie.

[En marge: Modèle d'un vaisseau de 74, adapté aux passes

d'Alexandrie.]

Le Premier Consul formait en outre une marine adaptée aux parages de

l'Égypte. Il avait arrêté le modèle d'un vaisseau de 74, qui pût

joindre à une grande force l'avantage de franchir les passes

d'Alexandrie, sans décharger son artillerie[11]. Les ordres étaient

donnés pour en exécuter un certain nombre, d'après ce modèle.

[Note 11: Lettre du 1er nivôse an IX (dépôt de la

secrétairerie d'État).]

Pendant qu'il prenait tous ces soins pour soutenir le moral de l'armée

d'Égypte, en lui envoyant fréquemment des nouvelles et des secours

partiels, le Premier Consul préparait une vaste expédition, pour lui

faire arriver d'un seul coup un grand secours en matériel et en

troupes. Les armées rentraient sur le sol de la France. Elles allaient

peser sur nos finances; mais, en revanche, elles présentaient au

gouvernement de grands moyens, pour inquiéter, peut-être pour frapper

l'Angleterre. Trente mille hommes étaient restés dans la Cisalpine, 10

mille en Piémont, 6 mille en Suisse; 15 mille s'acheminaient vers le

golfe de Tarente; 25 mille se dirigeaient vers le Portugal; 25 mille

étaient stationnés en Hollande. C'étaient 111 mille hommes, qui

devaient vivre encore aux dépens de l'étranger. Le reste allait se

trouver à la charge du trésor français, mais tout à fait à la

disposition du Premier Consul. Un camp se formait en Hollande, un

autre dans la Flandre française, un troisième à Brest. Un quatrième

était déjà réuni dans la Gironde, soit pour le Portugal, soit pour

fournir des troupes d'embarquement à Rochefort. Les corps revenant

d'Italie se réunissaient vers Marseille et Toulon. La division de 15

mille hommes, destinée à se rendre dans le golfe de Tarente, devait

occuper Otrante, en vertu d'un article secret du traité avec Naples, y

couvrir les rades environnantes de nombreuses batteries et préparer un

mouillage, où une flotte pourrait venir embarquer une division de 10

ou 12 mille hommes, afin de les porter en Égypte. L'amiral Villeneuve

était parti pour ordonner sur les lieux mêmes les dispositions

nécessaires à un tel embarquement.

Les forces navales de la Hollande, de la France, de l'Espagne, et

quelques restes de la marine italienne, placés auprès de ces divers

rassemblements de troupes, devaient faire craindre à l'Angleterre des

expéditions dirigées sur tous les points à la fois: sur l'Irlande, sur

le Portugal, sur l'Égypte et les Indes.

[En marge: Distribution des trois marines de France, d'Espagne et de

Hollande.]

Le Premier Consul s'était concerté avec l'Espagne et la Hollande,

relativement à l'emploi des trois marines. En réunissant les débris de

l'ancienne puissance hollandaise, on pouvait encore armer cinq

bâtiments de haut bord et quelques frégates. Il y avait à Brest trente

vaisseaux, dont quinze français, quinze espagnols, retenus dans ce

port depuis deux ans. Le Premier Consul était convenu avec l'Espagne

des dispositions suivantes. Cinq vaisseaux hollandais, réunis à cinq

vaisseaux français et à cinq des vaisseaux espagnols de Brest,

devaient se rendre au Brésil, pour protéger ce beau royaume, et

empêcher l'Angleterre de se dédommager avec les colonies portugaises,

de l'entreprise tentée en ce moment contre le Portugal. Vingt

vaisseaux espagnols et français devaient, suivant cette convention,

rester à Brest, et se tenir prêts à tout moment à jeter une armée en

Irlande. Une division française, sous l'amiral Ganteaume,

s'organisait, dans ce même port de Brest, pour se rendre, disait-on, à

Saint-Domingue et y rétablir les dominations française et espagnole.

Une autre division française s'équipait à Rochefort, et une division

espagnole de cinq vaisseaux au Ferrol, dans le but de porter des

troupes aux Antilles, et de recouvrer la Trinité, par exempte, ou la

Martinique. L'Espagne, par le traité qui lui assurait la Toscane en

échange de la Louisiane, avait promis de donner à la France six

vaisseaux tout armés, de les livrer à Cadix, et de profiter des

ressources de cet ancien arsenal pour réorganiser une partie des

forces qu'elle y avait autrefois.

Le Premier Consul, en faisant ces arrangements, ne disait pas au

cabinet espagnol sa véritable pensée, parce qu'il redoutait

l'indiscrétion de ce cabinet. Il voulait bien envoyer une partie des

forces combinées au Brésil et dans les Antilles, pour y atteindre le

but avoué, et y attirer les flottes anglaises; mais, à Brest, il ne

songeait qu'à une seule expédition, c'était celle de Ganteaume,

annoncée pour Saint-Domingue, et destinée en réalité pour l'Égypte. Il

avait ordonné de choisir les sept vaisseaux de l'escadre, les plus

fins marcheurs, ainsi que deux frégates et un brick. Ces bâtiments

devaient transporter cinq mille hommes de débarquement, des munitions

de tout genre, des bois, des fers, des médicaments, et les denrées

d'Europe les plus désirables en Égypte. Le Premier Consul avait

ordonné de refaire le chargement déjà presque terminé, et de le

recommencer d'après des dispositions nouvelles. Il voulait en effet

que chaque vaisseau contînt un assortiment complet de tous les objets

préparés pour la colonie, et non pas la totalité d'une même chose,

afin que, si l'un d'eux était pris, l'expédition ne manquât pas

entièrement des objets que contiendrait le bâtiment enlevé par

l'ennemi. Cette disposition contrariait les habitudes de la marine,

rendait plus difficile l'arrimage des bâtiments, mais la volonté

absolue du Premier Consul avait vaincu tous les obstacles. Son

aide-de-camp Lauriston était à Brest, joignant aux lettres dont il

était porteur l'influence de sa présence et de ses excitations.

L'expédition de Rochefort, annoncée pour les Antilles, avait encore

l'Égypte pour destination. On travaillait à l'équiper le plus

rapidement possible. L'aide-de-camp Savary en pressait le départ, et y

faisait arriver des troupes, détachées du corps d'armée du Portugal.

La division de 25 mille hommes qui allait bientôt passer les Pyrénées,

étant réunie dans la Gironde, fournissait un moyen commode pour

dissimuler le but de l'expédition de Rochefort. On lui avait emprunté,

en effet, sans que personne s'en doutât, quelques bataillons, afin de

les placer sur l'escadre. Cette escadre devait être confiée au plus

remarquable peut-être des hommes de mer que la France eût alors, à

l'amiral Bruix. Cet amiral joignait à un esprit supérieur, toujours

rare chez les hommes civils comme chez les hommes de guerre, une

grande connaissance de la mer, et s'était signalé en 1799 par la belle

croisière de la Méditerranée, si souvent citée. Lorsqu'au dernier

moment, le général Bonaparte aurait dit son secret au cabinet de

Madrid, l'amiral Bruix devait rallier en passant la division espagnole

du Ferrol, toucher à Cadix pour y rallier la division donnée par

l'Espagne, se rendre ensuite à Otrante, embarquer les troupes réunies

sur ce point, et d'Otrante faire voile vers l'Égypte.

[En marge: Division de Cadix sous Dumanoir.]

Cette division de Cadix, donnée par l'Espagne, se composait de six

beaux vaisseaux, qu'on armait avec la plus grande hâte. L'amiral

Dumanoir venait de partir en poste pour Cadix, afin d'en presser

l'équipement. Des troupes de matelots s'acheminaient par terre vers ce

port. On y envoyait en même temps de petits bâtiments chargés de

marins, pour contribuer en les désarmant à former les équipages des

bâtiments de guerre.

[En marge: Ganteaume sort du port de Brest avec sa division.]

Ces nombreuses expéditions devaient attirer l'attention des Anglais

sur tous les points à la fois, la diviser, la troubler, et l'une

d'elles, profitant de ce trouble, avait la chance presque certaine

d'arriver en Égypte. Voulant profiter de la mauvaise saison, qui

rendait difficile et intermittente la croisière ennemie devant Brest,

le Premier Consul tenait à faire partir avant le printemps l'escadre

de l'amiral Ganteaume. Ses ordres à cet égard étaient formels; mais il

ne lui était pas facile de communiquer à ses généraux de mer l'audace

qui animait ses généraux de terre. L'amiral Ganteaume lui avait paru

hardi et heureux, car c'était lui qui l'avait transporté

miraculeusement d'Alexandrie à Fréjus. Mais ce n'était là qu'une

illusion. Cet officier, marin très-expérimenté, connaissant bien les

parages du Levant, brave au feu, était d'ailleurs un esprit incertain,

et pliant sous le fardeau, dès qu'on le chargeait d'une grande

responsabilité. L'expédition était prête; on avait embarqué plusieurs

familles d'employés, en leur disant qu'elles allaient à

Saint-Domingue; cependant on hésitait encore à partir. Savary, armé

des ordres du Premier Consul, vainquit toutes les difficultés, et

força Ganteaume à mettre à la voile. Des croiseurs ennemis s'en

aperçurent, signalèrent le départ des Français à l'escadre de blocus,

et Ganteaume fut obligé de revenir mouiller dans la rade extérieure,

celle de Bertheaume. Il feignit alors de rentrer dans la rade

intérieure, afin de persuader aux Anglais qu'il n'avait d'autre but

que celui d'exercer ses équipages, en faisant des évolutions.

Enfin, le 23 janvier (3 pluviôse), par une tempête affreuse, qui

dispersa la croisière ennemie, il mit à la voile, et, malgré les plus

grands dangers, sortit heureusement du port de Brest, s'acheminant

vers le détroit de Gibraltar. Le secours de Ganteaume était d'autant

plus désirable, que la fameuse expédition, consistant en quinze ou

dix-huit mille Anglais, tantôt destinée au Ferrol, tantôt à Cadix,

tantôt au midi de la France, se dirigeait dans ce moment vers

l'Égypte. Elle était dans la rade de Macri, vis-à-vis l'île de Rhodes,

attendant la saison des débarquements, et l'achèvement des préparatifs

faits par les Turcs.

L'ordre était donné à tous les journaux de la capitale de ne rien dire

des mouvements qui se remarquaient dans les ports de France, à moins

qu'ils n'empruntassent leurs nouvelles au _Moniteur_[12].

[Note 12: Voici à ce sujet une lettre curieuse:

«_Le Premier Consul au ministre de la police générale._

»Je vous prie, citoyen ministre, de prévenir par une petite

circulaire les rédacteurs des quatorze journaux, de ne rien

mettre qui puisse instruire l'ennemi des différents

mouvements qui s'opèrent dans nos escadres, à moins que cela

ne soit tiré du journal officiel.

Paris, le 1er ventôse an IX.» (Dépôt de la secrétairerie

d'État.)]

Avant de suivre les opérations de nos escadres vers le Midi, il faut

se reporter vers le Nord, et voir ce qui se passait alors entre

l'Angleterre et les neutres.

[En marge: Danger que court en ce moment l'Angleterre.]

Les plus grands dangers s'accumulaient en cet instant sur la tête du

gouvernement britannique. La guerre avait enfin éclaté entre ce

gouvernement et les puissances de la Baltique. La déclaration des

neutres, semblable à celle qu'ils avaient faite en 1780, n'étant

qu'une simple déclaration de leurs droits, l'Angleterre aurait pu

dissimuler encore avec eux, ne pas prendre cette déclaration, qui

s'adressait d'une manière générale à toutes les parties belligérantes,

comme lui étant directement adressée, et s'appliquer pour l'instant à

éviter les collisions, en ayant soin de ménager les bâtiments des

Danois, des Suédois, des Prussiens et des Russes. Elle avait, en

effet, beaucoup plus d'intérêt à se maintenir en paix avec le nord de

l'Europe qu'à gêner le commerce des petites puissances maritimes avec

la France. D'ailleurs le besoin qu'elle éprouvait dans le moment des

blés étrangers, lui rendait à elle-même la liberté des neutres

temporairement nécessaire. À la rigueur, elle n'avait de mesures de

représailles à exercer qu'envers la Russie; car entre tous les membres

de la ligue de neutralité, il n'y avait que l'empereur Paul qui eût

ajouté à la déclaration la mesure de l'embargo. Encore l'avait-il fait

bien plus pour la question de Malte que pour l'un des points contestés

du droit maritime.

Mais l'Angleterre, dans son orgueil, avait répondu à une exposition

de principes par un acte de violence, et frappé d'embargo tous les

navires russes, suédois et danois. Elle n'avait exclu de ces rigueurs

que le commerce de la Prusse, qu'elle ménageait encore, parce qu'elle

espérait la détacher de la coalition, et surtout parce que cette

puissance avait le Hanovre sous sa main.

[En marge: L'Angleterre en 1801, dans la position de la France en

1793.]

[En marge: M. Pitt et le général Bonaparte sont les auteurs de ce

changement de fortune.]

L'Angleterre se trouvait donc à la fois en guerre avec la France et

l'Espagne, ses vieilles ennemies; avec les cours de Russie, de Suède,

de Prusse, ses anciennes alliées; elle venait d'être abandonnée par

l'Autriche depuis la paix de Lunéville, par la cour de Naples depuis

le traité de Florence. Le Portugal, son dernier pied-à-terre sur le

continent, allait lui être enlevé aussi. Sa situation était devenue

celle de la France en 1793. Elle était réduite à lutter seule contre

l'Europe entière, avec moins de dangers, il est vrai, que la France,

et aussi moins de mérite à se défendre, parce que sa position

insulaire la préservait du péril d'une invasion. Mais, pour rendre

cette similitude de situation plus singulière et plus complète,

l'Angleterre était en proie à une affreuse famine. Son peuple manquait

des aliments de première nécessité. Tout cela était dû à l'entêtement

de M. Pitt, et au génie du général Bonaparte. M. Pitt n'ayant pas

voulu traiter avant Marengo, le général Bonaparte ayant désarmé une

partie de l'Europe par ses victoires, et tourné l'autre contre

l'Angleterre par sa politique, étaient incontestablement, l'un et

l'autre, les auteurs de ce prodigieux changement de fortune.

[En marge: Mauvaise récolte en grains, et famine qui en est la suite.]

Le cas était grave pour d'Angleterre, et il faut reconnaître que, dans

ce moment, elle ne se laissa point abattre. La récolte de l'année

précédente en grains, ayant été inférieure d'un tiers aux récoltes

moyennes, toutes les réserves antérieures avaient été consommées.

L'année 1800 ayant encore présenté un déficit d'un quart, la disette

s'en était suivie. Cette disette avait été doublement aggravée par la

guerre générale, et par la guerre particulière avec les puissances

maritimes, parce que les approvisionnements en grains venaient

ordinairement de la mer du Nord. Si donc la mauvaise récolte était la

cause première de la famine, il était vrai de dire que la guerre en

était une cause aggravante. N'aurait-elle influé que sur les prix, par

la gêne apportée au commerce de la Baltique, elle aurait déjà exercé

sur la détresse publique une influence des plus fâcheuses. Tous les

impôts présentaient cette année des déficits inquiétants. L'_income

tax_, les droits sur les consommations, faisaient craindre une

insuffisance dans le revenu de 75 à 100 millions de francs[13]. Les

charges de l'année étaient énormes. Il fallait, pour y suffire,

ajouter aux recettes ordinaires un emprunt de 625 à 650 millions[14].

Le total des dépenses de l'année pour les trois royaumes (l'Irlande

venait d'être réunie), devait, avec les intérêts de la dette créée par

M. Pitt, s'élever à la somme de 1,723 millions de francs[15], somme

énorme en tout temps, mais surtout en 1800, car à cette époque, les

budgets n'avaient pas encore reçu l'accroissement considérable que les

quarante ans écoulés leur ont valu en tout pays. La France, comme nous

l'avons dit, n'avait alors à supporter qu'une dépense de 600 millions.

Le chiffre de la dette anglaise était, suivant l'usage, fort contesté;

mais en prenant les évaluations mêmes du gouvernement[16], elle

s'élevait en capital à 12 milliards 109 millions de francs[17]. Elle

exigeait annuellement, pour le service de l'intérêt et de

l'amortissement, une dépense de 504 millions[18], sans compter la

dette d'Irlande, et les emprunts garantis pour le compte de l'empereur

d'Allemagne. On accusait M. Pitt d'avoir, pour la guerre de la

Révolution, accru le capital de la dette de plus de 7 milliards 500

millions[19]. D'après les aveux du gouvernement, il l'avait accru de 7

milliards 454 millions[20].

[Note 13: 3 à 4 millions sterling.]

[Note 14: 25 ou 26 millions sterling.]

[Note 15: 69 millions sterling.]

[Note 16: Je tire tous ces chiffres des propositions de

finances présentées au Parlement en juin 1801 par M.

Addington, successeur de M. Pitt.]

[Note 17: 484,365,474 livres sterling.]

[Note 18: 20 millions 144 mille livres sterling.]

[Note 19: Plus de 300 millions sterling.]

[Note 20: 298 millions sterling.]

[En marge: Augmentation simultanée des charges et des ressources de

l'Angleterre pendant la guerre.]

Mais il faut dire que l'Angleterre présentait un véritable phénomène

d'accroissement en tout genre, et que la richesse y était augmentée

dans la même proportion que les charges. Outre la conquête de l'Inde,

achevée par la destruction de Tippoo-Saëb, outre la conquête d'une

partie des colonies françaises, espagnoles et hollandaises, à laquelle

venait de s'ajouter l'acquisition de l'île de Malte, l'Angleterre

avait envahi le commerce du monde entier. D'après les états officiels,

les importations, qui avaient été en 1781, vers la fin de la guerre

d'Amérique, de 318 millions de francs[21], et en 1792, au commencement

de la guerre de la Révolution, de 491 millions[22], venaient, en 1799,

de s'élever à 748 millions[23]. Les exportations en produits

manufacturés de l'Angleterre, qui avaient été en 1781 de 190 millions

de francs[24], en 1792 de 622 millions[25], venaient de s'élever en

1799, à 849 millions[26]. Ainsi tout était triplé depuis la fin de la

guerre d'Amérique, et à peu près doublé depuis la guerre de la

Révolution. En 1788, le commerce anglais avait employé 13,827 navires

et 107,925 matelots; il venait d'employer en 1801, 18,877 navires, et

143,661 matelots. Le revenu des impôts de consommation était monté de

183 millions de francs[27], à 389 millions[28]. La puissance de

l'amortissement, qui était en 1784 de 25 millions de francs[29], se

trouvait portée à 137 millions[30] en 1800.

[Note 21: 12,724,000 livres sterling.]

[Note 22: 19,659,000 livres sterling.]

[Note 23: 29,945,000 livres sterling.]

[Note 24: 7,633,000 livres sterling.]

[Note 25: 24,905,000 livres sterling.]

[Note 26: 33,991,000 livres sterling.]

[Note 27: 7,320,000 livres sterling.]

[Note 28: 15,587,000 livres sterling.]

[Note 29: Un million sterling.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 02 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 25 / 31 段