On pouvait objecter à ces tribunaux tout ce qu'on peut objecter à la

justice exceptionnelle. Mais il y avait à dire en leur faveur, que

jamais société plus profondément agitée, n'avait exigé des moyens plus

prompts et plus extraordinaires, pour la calmer. Sous le rapport de la

fidélité à la Constitution, on faisait valoir l'article de cette

constitution, qui permettait au Corps Législatif de la suspendre dans

les départements, où cela serait jugé nécessaire. Le cas des

juridictions extraordinaires était évidemment compris dans cet

article, car la suspension de la Constitution entraînait

l'établissement immédiat de la justice militaire. Du reste, la

discussion était vaine, dans un pays et dans un temps où l'on venait

de proscrire cent trente individus sans jugement, et où l'on venait

d'établir des commissions militaires en plusieurs départements, sans

que l'opinion publique élevât la moindre réclamation. Il faut même le

reconnaître, la loi proposée était, à côté de tous ces faits, un

retour à la légalité. Mais elle fut vivement, aigrement attaquée par

les opposants ordinaires, par MM. Daunou, Constant, Ginguené et

autres. Elle ne passa dans le Tribunat qu'à la majorité de 49 voix

contre 41. Au Corps Législatif, la majorité fut beaucoup plus grande,

car le projet obtint 192 voix contre 88. Mais une minorité de 88 voix

dépassait le chiffre ordinaire de la minorité, dans cette assemblée

toute dévouée au gouvernement. On attribua ce grand nombre de

suffrages négatifs, à un discours de M. Français de Nantes, dans

lequel il fit entendre au Corps Législatif un langage peut-être trop

peu mesuré.--M. Français de Nantes a bien fait, répondit le Premier

Consul, à ses collègues Cambacérès et Lebrun, qui semblaient

désapprouver ce discours. Il vaut mieux avoir moins de voix, et

prouver qu'on sent les injures, et qu'on est décidé à ne pas les

tolérer.--

Le Premier Consul tint des propos beaucoup plus vifs encore, à une

députation du Sénat, qui lui apportait une résolution de ce corps. Il

s'exprima de la manière la plus hardie, et on l'entendit, dans

plusieurs colloques, dire nettement, que si on l'incommodait outre

mesure, que si on voulait l'empêcher de rendre la paix et l'ordre à la

France, il compterait sur l'opinion qu'elle avait de lui, et

gouvernerait par des arrêtés consulaires. À chaque instant son

ascendant s'accroissait avec le succès, sa hardiesse avec son

ascendant, et il ne se donnait plus la peine de dissimuler l'étendue

de ses volontés.

Il rencontra une opposition plus vive encore dans les questions de

finances qui furent les dernières traitées dans cette session. C'était

cependant la partie la plus méritoire des travaux du gouvernement, et

la plus particulièrement due à l'intervention personnelle du Premier

Consul.

[En marge: Lois de finances destinées à liquider le passé.]

[En marge: L'équilibre des dépenses et des recettes rétabli pour l'an

IX.]

Nous avons exposé bien des fois les moyens employés pour assurer la

perception et le versement régulier des revenus de l'État. Ces moyens

avaient parfaitement réussi. Il était rentré en l'an VIII (1799-1800),

la somme de 518 millions, ce qui égalait la valeur d'une année entière

de l'impôt, car le budget en dépenses et en recettes ne s'élevait pas

alors au delà de 500 millions. Sur ces 518 millions, 172 appartenaient

aux années V, VI et VII, et 346 millions à l'an VIII. Tout n'était pas

acquitté pour ces quatre années; il fallait en achever la liquidation,

pour entrer enfin avec l'an IX (1800-1801), qui était l'année

courante, dans une complète régularité. L'an IX devait se suffire à

lui-même, car les impôts pouvaient produire de 500 à 520 millions, et

il ne fallait pas davantage pour couvrir les dépenses du pied de paix.

La comptabilité par exercice avant été établie, et dès lors, les

recettes de l'an IX devant être exclusivement appliquées aux dépenses

de l'an IX, les recettes de l'an X aux dépenses de l'an X, et ainsi de

suite, l'avenir était assuré. Mais pour le passé, c'est-à-dire pour

les années V, VI, VII et VIII, il restait un déficit à combler. On y

consacrait les rentrées quotidiennes, provenant des contributions

arriérées de ces diverses années. Mais ces contributions arriérées,

qu'on demandait principalement à la propriété foncière, la réduisaient

à une gêne fort grande. Dans la réunion des conseils généraux des

départements, réunion qui venait d'avoir lieu pour la première fois,

87 conseils généraux sur 106 avaient réclamé contre le fardeau

excessif des contributions directes. On était donc obligé, comme nous

l'avons dit plus haut, de renoncer à une partie des contributions

arriérées, si l'on voulait exiger dans l'avenir un acquittement

ponctuel et intégral de l'impôt. Une loi fut présentée, afin

d'autoriser les administrations locales à dégrever les contribuables

trop chargés. Cette loi ne rencontra point d'obstacles. Mais il devait

en résulter une insuffisance de ressources assez notable pour les

années V, VI, VII et VIII. On évaluait cette insuffisance pour les

trois années V, VI et VII à 90 millions, et pour l'an VIII en

particulier, à 30 millions. On distinguait l'an VIII (1799-1800) des

années V, VI et VII, parce que l'an VIII appartenait au Consulat.

Il fallait décider comment on ferait face à ces déficits. Il restait

environ 400 millions de biens nationaux disponibles; et c'est ici que

le bon sens du Premier Consul exerça la plus heureuse influence sur

les projets de finances, et fit prévaloir le meilleur emploi possible

de la fortune publique.

[En marge: Moyens employés pour liquider les exercices antérieurs à

l'an IX.]

Ne pouvant pas vendre à volonté les biens nationaux, on avait toujours

disposé de leur valeur par anticipation, au moyen d'un papier qu'on

avait émis sous des noms divers, et qui devait servir à payer ces

biens. Depuis la chute des assignats, le dernier nom imaginé pour

cette sorte de papier, était celui de _rescriptions_. Dans le cours de

l'an VIII, on avait négocié quelques-unes de ces _rescriptions_, avec

moins de désavantage que par le passé, mais avec beaucoup trop de

désavantage encore, pour qu'il fût sage d'y recourir. Ces valeurs se

négociaient à perte dès le premier jour de leur émission, étaient

bientôt avilies, passaient alors dans les mains des spéculateurs, qui,

par ce moyen, achetaient les domaines nationaux à vil prix. C'est

ainsi qu'une ressource précieuse avait été follement dissipée, au

grand détriment de l'État, au grand avantage des agioteurs. Les 400

millions restants, si on réussissait à les sauver du désordre dans

lequel tant d'autres millions avaient péri jusqu'à ce jour, devaient

acquérir bientôt, avec le temps et la paix, une valeur trois ou quatre

fois plus considérable. Le Premier Consul était résolu à ne pas les

dépenser, comme l'avaient été les quelques milliards déjà dévorés.

[En marge: Le Premier Consul substitue les créations de rentes aux

aliénations de biens nationaux.]

Il fallait cependant une ressource immédiate. Le Premier Consul la

chercha dans les rentes, qui déjà, depuis son avénement, avaient

recouvré une certaine valeur. Elles étaient montées, du cours de 10 et

12, à celui de 25 et 30 après Marengo; elles avaient dépassé celui de

50 depuis la paix de Lunéville; on annonçait qu'elles atteindraient le

cours de 60 à la paix générale. À ce taux, on pouvait commencer à en

faire usage; car il y avait moins de dommage à vendre des rentes que

des biens nationaux. Le Premier Consul, sans vouloir ouvrir un

emprunt, imagina de payer avec des rentes certains créanciers de

l'État, et d'affecter à la caisse d'amortissement une somme

équivalente en domaines fonciers, que cette caisse vendrait plus tard,

lentement, à leur valeur véritable, de manière à compenser ainsi

l'augmentation qu'on allait ajouter à la dette publique. Ce fut là le

principe des lois de finances proposées cette année.

[En marge: Liquidation particulière des années V, VI et VII.]

Les créances qui restaient à liquider pour les trois dernières années

du Directoire, V, VI et VII, passaient pour des créances véreuses.

Elles étaient le plus indigne reste des six cents millions de

fournitures, faites sous le Directoire. Pour entrer dans des voies

nouvelles, on voulut respecter ces créances, quelles que fussent leur

origine et leur nature. Elles s'élevaient à une somme d'environ 90

millions; mais presque toutes vendues à des spéculateurs, elles

perdaient 75 pour cent sur la place. On imagina de les acquitter au

moyen d'une rente, constituée au taux de 3 pour cent. Le total de ces

dettes montant à 90 millions, il fallait, à 3 pour cent, une rente de

2,700,000 francs pour y faire face. Cette rente, au prix actuel des

fonds publics, représentait une valeur réelle de 27 ou 30 millions, et

devait en représenter une de 40 au moins, dans les huit ou dix mois

qui ne pouvaient manquer de s'écouler, avant que la liquidation fût

achevée. Les créances qu'il s'agissait d'acquitter, perdant sur la

place 75 pour cent, et le capital de 90 millions dont elles se

composaient, étant réduit en réalité à 22 ou 23, on les payait

beaucoup plus qu'elles ne valaient en leur accordant une rente de

2,700,000 francs, puisque cette rente, vendue sur-le-champ, aurait

produit 27 ou 30 millions, et allait en produire bientôt 40.

[En marge: Liquidation de l'an VIII.]

Les créances de l'an VIII restant à liquider, étaient d'une nature

toute différente. Elles représentaient des services exécutés pendant

la première année du gouvernement consulaire, lorsque déjà l'ordre

régnait dans l'administration. Sans doute, ces services, exécutés dans

un temps où la détresse était grande encore, avaient été payés à un

taux fort élevé; mais il eût été contraire à l'honneur du gouvernement

consulaire, de traiter ses engagements, qui étaient tout récents, qui

n'avaient pas été comme ceux du Directoire rangés au nombre des

valeurs discréditées, et négociés comme tels, de les traiter de la

même manière que ceux qui appartenaient aux années V, VI et VII. On

n'hésita donc pas à solder intégralement, et à sa valeur nominale,

l'excédant des dépenses de l'an VIII. Il était actuellement évalué à

60 millions; mais la rentrée des contributions arriérées de l'an VIII

devait le réduire à 30. On résolut d'en acquitter une partie, 20

millions, avec une rente constituée à 5 pour cent, ce qui faisait un

million de rentes. Nous dirons tout à l'heure comment on fit face au

surplus de 10 millions.

[En marge: Mars 1801.]

L'an IX (1800-1801) semblait devoir se suffire à lui-même, dans

l'hypothèse à peu près certaine d'une fin prochaine de la guerre, car

la paix continentale conclue à Lunéville, devait bientôt amener la

paix maritime. Le budget ne se votait pas alors une année d'avance; il

se votait dans l'année même, pendant laquelle s'exécutait la dépense.

On présentait, par exemple, et on discutait en ventôse an IX, le

budget de l'an IX, c'est-à-dire en mars 1801 le budget de 1801. On

évaluait dans le moment à 415 millions, les dépenses et les recettes

de cet exercice (les frais de perception et divers services locaux

comptés en dehors, ce qui suppose une centaine de millions en plus, et

signifie 515 au lieu de 415). Mais l'évaluation de 415 millions en

dépenses et recettes, était inférieure à la réalité, car alors comme

aujourd'hui la réalité dépassait toujours les prévisions. Nous

montrerons même plus tard que le chiffre de 415 millions monta jusqu'à

500. Heureusement, le produit de l'impôt devait s'élever autant que la

dépense, au-dessus de la somme prévue. On s'attendait bien à ce double

excédant; mais craignant, du reste à tort, que l'excédant des recettes

n'égalât point l'excédant des dépenses, on voulut s'assurer une

ressource supplémentaire. Il restait 10 millions à trouver, comme nous

venons de le dire, pour compléter le solde de l'an VIII; on supposait

qu'il faudrait 20 millions pour le solde de l'an IX: c'étaient 30

millions à se procurer en deux ans. On se décida, pour cette somme

uniquement, à recourir à une aliénation de biens nationaux. Quinze

millions de ces biens à vendre par an, ne dépassaient pas la somme

d'aliénations qu'on pouvait exécuter avec avantage et sans désordre,

dans le cours d'une année. En chargeant de ce soin la caisse

d'amortissement, qui s'en était déjà très-habilement acquittée, on

était assuré d'obtenir à un prix avantageux le placement de cette

portion des domaines de l'État. De la sorte, le passé se trouvait

liquidé, et le présent en équilibre. Il n'y avait plus qu'une seule

opération à exécuter, pour terminer la réorganisation des finances de

l'État, c'était de régler définitivement le sort de la dette publique.

[En marge: Règlement définitif de la dette publique.]

Le moment était venu, en effet, d'en fixer le montant, de mettre les

forces de la caisse d'amortissement en rapport avec ce montant

reconnu, et de faire, dans ce but, un usage convenable des 400

millions de biens nationaux, qui se trouvaient encore à la disposition

de l'État.

La dette publique était telle que l'avait laissée la banqueroute,

banqueroute déclarée par le Directoire, mais préparée par la

Convention et l'Assemblée Constituante. Un tiers de cette dette avait

été maintenu sur le grand livre; c'est la portion que, dans la langue

du temps, on avait appelée _Tiers consolidé_. Un intérêt de 5 pour

cent avait été affecté à ce tiers, sauvé de la banqueroute. Il en

avait été inscrit au grand livre pour 37 millions (intérêt et non pas

capital). Il en restait à inscrire une somme assez considérable. Deux

tiers avaient été _mobilisés_, autre expression du temps, c'est-à-dire

rayés du grand livre, et consacrés au payement des biens nationaux, ce

qui les avait amenés à n'être plus que de véritables assignats. Une

loi postérieure avait achevé de les avilir, en les réduisant à un

seul usage, celui de payer exclusivement les propriétés bâties, et

point du tout les terres ou les bois faisant partie des propriétés

nationales.

Il fallait mettre un terme à cet état de choses, et pour cela porter

au grand livre le reste du _tiers consolidé_, que le gouvernement

antérieur avait différé d'inscrire, pour être dispensé d'en servir

l'intérêt. La justice et le bon ordre des finances voulaient qu'on en

finît. On proposa de porter au grand livre pour un million et demi de

_tiers consolidés_, mais avec intérêt seulement à partir de l'an XII.

Cette partie de la dette, bien qu'ajournée à deux ans sous le rapport

de la jouissance des revenus, acquérait sur-le-champ, par le fait seul

de l'inscription, une valeur presque égale aux portions déjà

inscrites; et on donnait de plus une valeur très-grande à tout le

reste du _tiers provisoire_, par cette démonstration d'exactitude. Il

restait une somme considérable à inscrire, soit en _tiers consolidés_,

proprement dits, soit en dettes des émigrés, que l'État avait prises à

sa charge, en confisquant leurs biens, soit en dettes de la Belgique,

qui avaient été la condition de la conquête. Il y avait enfin les

_deux tiers mobilisés_, fort avilis à cette époque, et dont il était

juste de ménager un emploi aux porteurs. On en offrit la conversion en

_tiers consolidés_, à raison de cinq capitaux pour cent capitaux. Il

était probable que les porteurs se hâteraient d'accepter cette offre.

On proposa de créer pour cela un million de rentes, et si ce premier

essai réussissait, on se promettait d'avoir bientôt absorbé la valeur

entière des _deux tiers mobilisés_. On fixa de plus un délai fatal, à

l'égard des biens nationaux payables en bons des _deux tiers_. Ce

délai fatal expiré, les biens non payés devaient faire retour à

l'État.

On estimait qu'en ajoutant aux 37 millions de _tiers consolidés_, déjà

inscrits au grand livre, la somme de 20 millions de rentes, on ferait

face à la somme du _tiers consolidé_ restant à inscrire, aux _deux

tiers mobilisés_, dont on voulait offrir la conversion, enfin aux

dettes des émigrés et de la Belgique. Le total devait former par

conséquent une dette publique de 57 millions, en rentes perpétuelles.

Il existait 20 millions de rentes viagères, 19 millions de pensions

civiles et religieuses (celles-ci servies à l'ancien clergé dont on

avait pris les biens), et enfin 30 millions de pensions militaires,

c'est-à-dire une dette viagère de 69 millions. Il s'éteignait de

celle-ci environ 3 millions par an. On pouvait donc espérer en

quelques années, au moyen des extinctions sur la dette viagère, de

couvrir les augmentations successives qu'allait subir la dette

perpétuelle, par suite des nouvelles inscriptions au grand livre. On

devait par conséquent, même en liquidant tout le passé, ne jamais

dépasser un chiffre de 100 millions, pour le service annuel de la

dette publique, dont moitié environ en rente perpétuelle, moitié en

rente viagère. La situation devenait alors celle-ci: une dette de 100

millions, un budget de 500 millions, tant en recettes qu'en dépenses,

et de 600 en comptant les frais de perception. C'était une situation

certainement bien meilleure que celle de l'Angleterre, qui avait une

dette annuelle de près de 500 millions, par rapport à un revenu de

mille à onze cents millions. Ajoutez qu'il restait à la France la

ressource des contributions indirectes, c'est-à-dire les impôts sur

les boissons, sur le tabac, sur le sel, etc., non encore rétablis, et

qui devaient fournir un jour d'immenses produits.

Le Premier Consul voulut proportionner les ressources de la Caisse

d'amortissement à l'accroissement de la dette. Il venait de décider la

création de 2,700,000 francs de rentes, pour combler le déficit des

années V, VI et VII, de 1 million pour le déficit de l'an VIII, et de

plusieurs autres millions encore, pour l'inscription du _tiers

consolidé_, pour la conversion _des deux tiers mobilisés_, etc... Il

fit adjuger à la Caisse d'amortissement un capital de 90 millions en

biens nationaux, aliénable à sa convenance, et employable en rachats

de rentes. Le Premier Consul lui fit transférer en outre une rente de

5,400,000 francs appartenant à l'instruction publique, et qui fut

remplacée comme on le verra tout à l'heure.

Les biens nationaux étaient préservés du gaspillage par cette

combinaison, car la Caisse, les aliénant lentement et à propos, ou les

gardant même s'il lui convenait, ne devait pas renouveler les

dilapidations qu'on avait eu jadis à déplorer. Pour sauver le reste

plus sûrement encore, le Premier Consul voulut en appliquer une

notable partie à divers autres services, auxquels il portait une

grande sollicitude, tels que l'instruction publique et les invalides.

L'instruction publique lui paraissait le service le plus important de

l'État, celui surtout auquel un gouvernement éclairé comme le sien,

ayant une société nouvelle à fonder, devait se hâter de pourvoir.

Quant aux invalides, c'est-à-dire aux militaires blessés, ceux-là

composaient en quelque sorte sa famille, étaient les soutiens de son

pouvoir, les instruments de sa gloire: il leur devait tous ses soins;

il leur devait quelque chose du milliard, autrefois promis par la

République aux défenseurs de la patrie.

Le Premier Consul n'aimait pas à voir ces grands services dépendre du

budget, de ses variations, de ses insuffisances. En conséquence il fit

allouer 120 millions de biens nationaux à l'instruction publique, et

40 à l'entretien des Invalides. Il y avait là de quoi doter richement

la noble institution qu'il voulait consacrer un jour à l'enseignement

de la jeunesse française, et de quoi doter aussi plusieurs hospices

d'invalides, comme celui qui doit son origine à Louis XIV. Que ces

allocations fussent ou ne fussent pas maintenues plus tard, c'étaient

pour le moment 160 millions sauvés du désordre des aliénations, et une

décharge annuelle pour le budget. Ainsi sur les 400 millions restant

des biens nationaux, 10 millions étaient donnés aux dépenses de l'an

VIII, 20 à celles de l'an IX, 90 à la Caisse d'amortissement, 120 à

l'instruction publique, 40 aux Invalides. C'était une somme totale de

280 millions sur 400, dont on trouvait un emploi immédiatement utile,

sans recourir au système des aliénations. Sur cette somme de 280

millions, 10 seulement pour l'an VIII, 20 pour l'an IX, devaient être

aliénés en deux ans, ce qui ne présentait aucun inconvénient: les 90

millions affectés à la Caisse d'amortissement ne devaient être vendus

que très-lentement, lorsque la Caisse en aurait indispensablement

besoin, peut-être même pas du tout. Les 120 de l'instruction publique,

les 40 des Invalides, ne pouvaient jamais être mis en vente. Il

restait, sur le total de 400 millions, 120 millions disponibles et

sans affectation. En réalité on n'aliénait que 30 millions sur 400; le

reste demeurait comme gage de divers services, ou comme réserve

disponible, avec la certitude d'acquérir bientôt, au profit de l'État,

une valeur double ou triple au moins.

En résumé, on profitait du retour du crédit pour substituer la

ressource des créations de rentes à celle des aliénations de biens

nationaux; on acquittait avec une très-faible portion de ces biens, et

une création de rentes, le restant à payer des ans V, VI, VII, VIII;

on achevait la liquidation de la dette publique, et on en assurait le

service d'une manière certaine et régulière. Après avoir ainsi réglé

le passé, sauvé le reste des domaines de l'État, fixé le sort de la

dette, on devait avoir annuellement 100 millions de rentes à servir,

des moyens d'extinction suffisants, enfin un budget en équilibre de

500 millions sans les frais de perception, de 600 avec ces frais.

[En marge: Vives attaques contre la liquidation des dettes arriérées.]

Une telle distribution de la fortune publique, conçue avec autant

d'équité que de bon sens, aurait dû rencontrer l'approbation générale.

Cependant une opposition violente s'éleva dans le Tribunat. Les 415

millions demandés pour l'année courante de l'an IX furent accordés

sans difficulté; mais les opposants se plaignirent de ce que le budget

n'était pas voté un an d'avance; reproche injuste, car rien n'était

disposé alors pour une telle manière de procéder. Elle n'était pas

pratiquée encore en Angleterre, et elle faisait même question parmi

les financiers. Les mêmes opposants reprochèrent au règlement de

l'arriéré de renouveler la banqueroute à l'égard des créanciers des

années V, VI et VII, en ne consolidant leurs créances qu'à 3 pour cent

au lieu de 5, comme on le faisait pour ceux de l'an VIII. Ils

reprochèrent au règlement de la dette de priver les porteurs du _tiers

consolidé_ de l'intérêt de leurs rentes pendant deux ans, puisque cet

intérêt ne devait courir qu'à partir de l'an XII. Ces deux reproches

étaient peu fondés; car, ainsi qu'on l'a vu, les créanciers des ans V,

VI et VII, en obtenant une rente constituée à 3 pour cent, recevaient

plus que ne valaient leurs créances; et quant à la portion des _tiers

consolidés_ dont l'inscription était ordonnée, on rendait aux porteurs

un grand service par le fait seul de l'inscription. Si, en effet, on

avait différé cette inscription d'un an ou deux encore, comme avait

déjà fait le gouvernement antérieur, on aurait enlevé aux porteurs

non-seulement l'intérêt, mais le bienfait de la consolidation

définitive. C'était déjà une grande amélioration pour eux que de

reprendre le travail de cette consolidation.

[En marge: Le Tribunat rejette le plan de finances proposé.]

Pour ces minces objections, le Tribunat s'échauffa, ne tint aucun

compte des réponses qui lui furent adressées, et rejeta le plan de

finances à la majorité de 56 voix contre 30, dans la séance du 19

mars (28 ventôse). Quelques cris de Vive la République! éclatèrent

même dans les tribunes, ce qui n'était pas arrivé depuis long-temps,

et ce qui rappelait de sinistres souvenirs de la Convention. Sur la

demande de MM. Riouffe et de Chauvelin, le président fit évacuer les

tribunes.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 02 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 23 / 31 段