Cette mesure contre les terroristes, illégale et arbitraire en

elle-même, n'avait pas même la justice que l'arbitraire peut avoir

quelquefois, quand il frappe sur les vrais coupables; car les

terroristes n'étaient pas les auteurs du crime. On commençait alors à

se douter de la vérité. Le ministre Fouché et le préfet de police

Dubois n'avaient cessé de se livrer aux plus actives recherches, et

ces recherches n'étaient pas restées sans succès. La violence de

l'explosion avait fait disparaître presque tous les instruments du

forfait. La jeune fille, à qui Saint-Réjant avait donné le cheval à

garder, avait été mise en pièces; il ne restait que les pieds et les

jambes de cette infortunée. Les bandes de fer appartenant aux roues de

la charrette, avaient été jetées à une grande distance. Partout on

avait trouvé, épars et fort éloignés les uns des autres, les débris

des objets employés à commettre le crime, et propres à en faire

découvrir les auteurs. Cependant il subsistait quelques vestiges de la

charrette et du cheval. On rapprocha ces vestiges, on en composa un

signalement, on le fit connaître au public par la voie des journaux,

et on appela tous les marchands de chevaux de Paris. Par un heureux

hasard, le premier propriétaire du cheval le reconnut parfaitement, et

désigna un marchand grainetier auquel il l'avait vendu. Ce marchand,

appelé, déclara avec une complète franchise tout ce qu'il savait. Il

avait revendu le cheval à deux individus, se faisant passer pour

marchands forains. Il avait communiqué deux ou trois fois avec eux, et

les signalait d'une manière très circonstanciée. Un loueur de

voitures, qui avait prêté pour quelques jours la remise dans laquelle

la charrette avait été déposée, fit aussi une déclaration fort

précise. Il désigna les mêmes individus, et donna des indications tout

à fait conformes à celles qu'on tenait du marchand grainetier. Le

tonnelier qui avait vendu le baril, et l'avait cerclé avec du fer,

fournit des renseignements entièrement concordants avec les premiers.

Toutes ces dépositions s'accordaient parfaitement, quant à la taille,

à la figure, aux vêtements, à la qualification des individus dénoncés.

Lorsque tous ces témoins eurent été entendus, on eut recours à une

épreuve décisive. On tira de prison, pour les faire comparaître devant

eux, plus de deux cents révolutionnaires arrêtés à cette occasion. Ces

confrontations durèrent pendant les journées des 1er, 2, 3 et 4

janvier (11, 12, 13, 14 nivôse), et amenèrent la certitude qu'aucun

des révolutionnaires arrêtés n'était auteur du crime, car aucun

n'était reconnu. Et on ne pouvait douter de la bonne foi des témoins

qui donnaient ces signalements, car presque tous s'étaient

spontanément offerts à déposer, et mettaient un grand zèle à seconder

la police. Il y avait donc certitude à peu près acquise que les

révolutionnaires étaient innocents. La certitude, il est vrai, ne

pouvait devenir complète que par la découverte des véritables auteurs.

Mais une circonstance grave accusait les agents de Georges, envoyés

depuis plus d'un mois à Paris, et toujours considérés par M. Fouché

comme les vrais coupables. Quoiqu'on eût perdu leurs traces,

cependant, jusqu'au 3 nivôse, ils avaient encore été aperçus, tantôt

dans un lieu, tantôt dans un autre, sans qu'on pût arriver jusqu'à les

saisir. Mais, depuis le 3 nivôse, ils avaient entièrement disparu: on

aurait dit qu'ils s'étaient ensevelis sous terre. Cette disparition,

si subite et si complète, à partir du jour du crime, était une

circonstance frappante. Ajoutez à cela que l'un des signalements

donnés par les témoins, concordait tout à fait avec le signalement du

nommé Carbon. M. Fouché, d'après tous ces indices, croyant plus que

jamais que les vrais auteurs étaient les Chouans, se hâta d'envoyer un

émissaire auprès de Georges, pour obtenir des informations sur Carbon,

Saint-Réjant et Limoëlan. Dans l'intervalle, il avait fait assez de

confidences, pour ébranler la conviction de bien des gens, même celle

du Premier Consul, qui cependant ne voulait abandonner sa première

opinion que sur une certitude entière.

Tel était l'état de l'instruction au 4 janvier (14 nivôse), jour où

fut définitivement arrêté l'acte qui frappait les hommes qualifiés de

terroristes[10].

[Note 10: J'ai comparé les dates de tous les actes de

l'instruction, avec les dates des résolutions prises à

l'égard du parti révolutionnaire, et il en résulte que, du 11

au 14 nivôse (du 1er au 4 janvier), on ne savait qu'une

chose, c'est que les confrontations avec les hommes qualifiés

de terroristes n'en avaient fait reconnaître aucun. On avait

donc de fortes raisons de croire que le parti révolutionnaire

était étranger au crime de la rue Saint-Nicaise; mais on ne

put en avoir la certitude complète que beaucoup plus tard,

c'est-à-dire le 28 nivôse (18 janvier), jour de l'arrestation

et de la reconnaissance complète de Carbon par les vendeurs

du cheval, de la charrette et du baril. L'acte contre les

révolutionnaires est du 14 nivôse (4 janvier): il n'est donc

pas vrai, comme on l'a dit quelquefois, que cette

proscription ait eu lieu en parfaite connaissance des vrais

auteurs du crime, et qu'on ait frappé les révolutionnaires en

sachant qu'ils étaient innocents. L'acte n'en est pas moins

grave; mais il faut le donner tel qu'il est, sans l'exagérer

ni l'atténuer.]

On était successivement tombé d'accord sur tous les points; on n'avait

jamais songé d'une manière sérieuse à un tribunal qui jugerait

sommairement, et ferait fusiller les terroristes; on s'était toujours

arrêté à l'idée de déporter un certain nombre d'entre eux, et, après

bien des discussions, on était convenu de les déporter en vertu d'un

acte des Consuls, déféré à l'approbation du Sénat. Tout étant arrêté

avec les principaux membres du Conseil et du Sénat, le reste ne

pouvait plus être qu'une vaine formalité.

M. Fouché, qui, sans savoir toute la vérité, en connaissait cependant

une partie, M. Fouché, battu de tous les côtés, eut la faiblesse de se

prêter à une mesure dirigée, il est vrai, contre des hommes souillés

de sang, mais point auteurs du crime qu'on voulait punir dans le

moment. De tous ceux qui participèrent à cet acte de proscription, il

était donc le plus inexcusable; mais on l'attaquait de toutes parts,

on l'accusait de complaisance à l'égard des révolutionnaires, et il

n'eut pas le courage de résister. Il fit lui-même au Conseil d'État le

rapport, sur lequel fut fondée la résolution des Consuls.

Dans ce rapport, présenté au Conseil d'État le 1er janvier 1801 (11

nivôse), on dénonçait une classe d'hommes, qui, depuis dix ans,

s'étaient couverts de tous les crimes, qui avaient versé le sang des

prisonniers de l'Abbaye, envahi et violenté la Convention, menacé le

Directoire, et qui, réduits aujourd'hui au désespoir, s'armaient du

poignard pour frapper la République dans la personne du Premier

Consul. _Tous ces hommes_, disait-on, _n'ont pas été pris le poignard

à la main; mais tous sont universellement connus pour être capables de

l'aiguiser et de le prendre._ On ajoutait que les formes tutélaires de

la justice n'étaient pas faites pour eux; on proposait donc de les

enlever, et les déporter hors du territoire de la République.

L'examen du rapport fit naître la question de savoir, si on ne devait

pas y dénoncer les Jacobins comme auteurs du 3 nivôse. Le Premier

Consul eût grand soin de s'y opposer. On le croit, dit-il, mais on ne

le sait pas (il commençait, en effet, à être ébranlé dans sa

conviction); on les déporte pour le 2 septembre, le 31 mai, les

journées de prairial, la conspiration de Baboeuf, pour tout ce qu'ils

ont fait, pour tout ce qu'ils pourraient faire encore.--

Une liste de cent trente individus condamnés à la déportation, suivait

ce rapport. On ne se bornait pas à les déporter; mais, ce qui était

plus cruel peut-être, on ajoutait au nom de plusieurs d'entre eux la

qualification de _Septembriseurs_, sans autre autorité pour les

qualifier ainsi que la notoriété publique.

Le Conseil d'État éprouva une visible répugnance en entendant ces cent

trente noms, car on eût dit qu'il était appelé à rédiger une liste de

proscription. Le conseiller Thibaudeau dit qu'on ne pouvait composer

une telle liste dans le sein du Conseil. Je ne suis pas assez insensé,

repartit avec humeur le Premier Consul, pour vous faire prononcer sur

des individus; je vous soumets seulement le principe de la mesure.--Le

principe fut approuvé; il y eut cependant quelques suffrages

contraires.

On proposa ensuite la question de savoir, si la mesure serait un acte de

haute police de la part du gouvernement, ou une loi rendue dans les

formes accoutumées. On s'était mis d'accord préalablement; on confirma

les résolutions déjà secrètement arrêtées, et il fut décidé que la

mesure serait un acte spontané du gouvernement, déféré seulement au

Sénat, pour prononcer sur la question de constitutionnalité.

[En marge: L'acte de déportation signé par le Premier Consul le 4

janvier.]

Le 4 janvier (14 nivôse), le Premier Consul, après avoir fait rédiger

la liste définitive, prit un arrêté par lequel il déportait hors du

territoire de la République les individus inscrits sur cette liste,

et, sans aucune hésitation, apposa sa signature au bas de cet arrêté.

Le 5 janvier (15 nivôse), le Sénat assemblé renchérit encore sur la

délibération du Conseil d'État, et déclara que la résolution du

Premier Consul était une mesure conservatrice de la Constitution.

Le lendemain ces malheureux furent réunis, et dirigés sur la route de

Nantes, pour être embarqués, et envoyés sur des terres lointaines. Il

y avait parmi eux quelques députés de la Convention, plusieurs Membres

de l'ancienne Commune, tout ce qui restait des assassins de septembre,

et le fameux Rossignol, l'ancien général de l'armée révolutionnaire.

Sans doute ces hommes ne méritaient aucun intérêt, du moins pour la

plupart; mais toutes les formes de la justice étaient violées à leur

égard, et ce qui prouve le danger de la violation de ces formes

sacrées, c'est que plusieurs des désignations faites par la police

furent contestées, et avec une grande apparence de raison. Il fallait

quelque force morale, dans le moment, pour réclamer en faveur de ces

proscrits; cependant il y en eut quelques-uns qui, sur des

recommandations d'hommes courageux, furent justement rayés de la liste

de proscription, et dispensés à Nantes de l'embarquement fatal. Que

sur une recommandation influente, un individu puisse obtenir ou ne pas

obtenir la faveur d'un gouvernement, soit; mais qu'il suffise d'une

recommandation pour être sauvé de la proscription, qu'il suffise de ne

pas trouver un ami ou courageux ou influent, pour y être compris,

voilà ce qui doit révolter tout sentiment de justice, et prouver que,

les formes violées, il ne reste dans la société que le plus horrible

arbitraire! Et néanmoins, ce temps était éclatant de gloire! il était

tout plein de l'amour de l'ordre, de la haine du sang! Mais on sortait

du chaos révolutionnaire, on n'avait aucun respect des règles, on les

trouvait incommodes, insupportables. Quand on parlait de cet acte

arbitraire, il suffisait d'un seul mot pour le justifier. Ces

misérables, disait-on, se sont couverts de sang, ils s'en couvriraient

encore, si on les laissait faire; on les traite bien mieux qu'ils

n'ont traité leurs victimes. Et en effet, si cet acte, sous le rapport

de la violation des formes, égalait tout ce qu'on avait vu aux époques

antérieures, il présentait avec le passé deux différences: on frappait

pour la plupart des scélérats, et on ne versait pas leur sang! Triste

excuse, nous en convenons, mais qu'il faut présenter cependant, pour

faire remarquer que l'année dix-huit cent n'avait rien de commun avec

l'année quatre-vingt-treize.

[En marge: Procès de Ceracchi, Aréna, Demerville et Topino-Lebrun.]

Quand ces malheureux furent acheminés vers Nantes, on eut la plus

grande peine à les sauver des fureurs de la populace, dans toutes les

villes qu'ils traversèrent, tant le sentiment public était prononcé

contre eux. Sous l'empire de ce sentiment, il se passa encore quelque

chose de plus déplorable, ce fut la condamnation de Ceracchi, Aréna,

Demerville et Topino-Lebrun. On se souvient qu'au mois d'octobre

précédent (vendémiaire), ces brouillons étaient entrés dans un

complot, tendant à assassiner le Premier Consul à l'Opéra. Mais aucun

d'eux n'avait eu le courage, ni peut-être même l'intention bien

arrêtée, de contribuer à l'exécution du complot. Les agents de police

qu'on leur fournit, et auxquels ils donnèrent des poignards,

développèrent en eux, plus qu'elle n'y était, la résolution du crime.

Mais, en tout cas, ils ne s'étaient pas présentés sur le lieu de

l'exécution, et Ceracchi, arrêté seul à l'Opéra, n'était pas même armé

de l'un des poignards, qu'ils s'étaient distribués entre eux.

C'étaient des déclamateurs qui souhaitaient certainement la

destruction du Premier Consul, mais qui jamais n'auraient osé la

consommer. On les jugea le 9 janvier (19 nivôse), au moment même où se

passaient les événements que nous venons de raconter. Les avocats,

sentant la terrible influence qu'exerçait sur l'esprit du jury

l'événement du 3 nivôse, firent de vains efforts pour la combattre.

Cette influence fut irrésistible sur le jury, qui est de toutes les

juridictions la plus dominée par l'opinion publique, et qui a les

avantages et les inconvénients de cette disposition. Quatre de ces

malheureux furent condamnés à mort; c'étaient Ceracchi, Aréna,

Demerville et Topino-Lebrun. Ce dernier méritait quelque intérêt, et

devint un éclatant exemple de la cruelle mobilité des destinées,

pendant les révolutions! Ce jeune Topino-Lebrun était peintre de

quelque talent, et élève du célèbre David. Partageant l'exaltation des

artistes, il avait été juré au tribunal révolutionnaire; mais il s'y

était montré beaucoup moins impitoyable que ses collègues. Il fit

venir le respectable défenseur des victimes de ce temps, l'avocat

Chauveau-Lagarde, qui témoigna vainement de son humanité. Singulier

retour de la fortune! l'ancien juré du tribunal révolutionnaire,

accusé à son tour, appelait aujourd'hui à son aide l'ancien défenseur

des victimes de ce sanglant tribunal! Mais ce secours, donné

généreusement, ne put le sauver. Tous les quatre, condamnés le 9

janvier (19 nivôse), furent, après un inutile pourvoi devant le

tribunal de cassation, exécutés le 31 janvier...

[En marge: Découverte des auteurs de la machine infernale.]

Pendant ce temps, l'horrible mystère de la machine infernale

s'éclaircissait peu à peu. M. Fouché avait envoyé auprès de Georges

des agents pour s'informer de Carbon, de ce qu'il était devenu, du

logement qu'il occupait. Il avait appris, par cette voie, que Carbon

avait des soeurs demeurant à Paris, et il avait, de plus, connu leur

domicile. La police s'y rendit, et y trouva un baril de poudre. Elle

obtint de la plus jeune soeur de Carbon la révélation du nouveau

logement dans lequel il était allé se cacher. C'était chez des

personnes fort respectables, les demoiselles de Cicé, soeurs de M. de

Cicé, autrefois archevêque de Bordeaux, et ministre de la justice.

Ces demoiselles, le prenant pour un émigré rentré, dont les papiers

n'étaient pas en règle, lui avaient procuré un refuge chez d'anciennes

religieuses, vivant en commun dans un quartier reculé de Paris. Ces

malheureuses, qui, tous les jours, rendaient grâces au ciel de ce que

le Premier Consul avait échappé à la mort, car elles se considéraient

toutes comme perdues s'il avait cessé de vivre, avaient donné asile,

sans s'en douter, à l'un de ses assassins. La police se transporta

chez elles le 18 janvier (28 nivôse), arrêta Carbon, et avec lui

toutes les personnes qui l'avaient reçu. Il fut le même jour confronté

avec les témoins précédemment appelés à déposer, et reconnu. D'abord

il nia tout, puis finit par avouer sa participation au crime, mais

participation innocente suivant lui; car, à l'en croire, il ignorait à

quel usage la charrette et le baril étaient destinés. Il dénonça

Limoëlan et Saint-Réjant. Limoëlan avait eu le temps de s'enfuir, et

de passer à l'étranger. Mais Saint-Réjant, renversé par l'explosion, à

demi mort pendant quelques minutes, n'avait eu que le temps et la

force de changer de logement. Un agent de Georges, employé à le

soigner, et qu'on avait laissé en liberté dans l'espoir, en suivant

ses traces, de trouver celles de Saint-Réjant, servit à indiquer sa

demeure. On s'y rendit, et on le trouva encore malade des suites de

ses blessures. Bientôt il fut confronté, reconnu, et convaincu par une

foule de témoignages qui ne permettaient aucun doute. On trouva sous

son lit une lettre à Georges, dans laquelle il rapportait avec

quelques déguisements les principales circonstances du crime, et se

justifiait auprès de son chef de n'avoir pas réussi. Carbon et

Saint-Réjant furent envoyés au tribunal criminel, qui fit tomber leurs

exécrables têtes.

Lorsque tous ces détails furent publiés, les accusateurs obstinés du

parti révolutionnaire, les défenseurs complaisants du parti royaliste,

furent surpris et confus. Les ennemis de M. Fouché éprouvèrent aussi

un certain embarras. La sûreté de son jugement était reconnue, et sa

faveur rétablie auprès du Premier Consul. Mais il avait fourni une

arme dont ses ennemis se servirent avec justice. Puisqu'il était si

sûr de son fait, pourquoi, disait-on, avait-il laissé proscrire les

révolutionnaires?--Il méritait en effet ce grave reproche. Le Premier

Consul, qui ne se souciait guère des formes violées, et ne songeait

qu'aux résultats obtenus, ne laissa voir aucun regret. Il trouva que

ce qu'on avait fait, était bien fait, de tous points; qu'il était

débarrassé de ce qu'il appelait _l'état-major des Jacobins_, et que le

3 nivôse prouvait seulement une chose, la nécessité de veiller sur les

royalistes, aussi bien que sur les terroristes.--Fouché, dit-il, a

mieux jugé que beaucoup d'autres; il a raison; il faut avoir l'oeil

ouvert sur les émigrés rentrés, sur les Chouans, et sur tous les gens

de ce parti.--

Cet événement diminua beaucoup l'intérêt qu'inspiraient ces

royalistes, qu'on appelait complaisamment les victimes de la terreur,

et diminua beaucoup aussi le déchaînement contre les révolutionnaires.

M. Fouché y gagna non pas en estime, mais en crédit.

Les douloureux sentiments dont la machine, appelée depuis infernale,

venait d'être la cause, avaient bientôt disparu devant la joie

produite par la paix de Lunéville. Tous les jours ne sont pas heureux,

sous le gouvernement même le plus heureux. Celui du Consulat avait

l'avantage inouï, si des impressions de tristesse s'emparaient un

moment des esprits, de pouvoir les dissiper à chaque instant par un

résultat grand, nouveau, imprévu. Quelques scènes lugubres, mais

courtes, dans lesquelles il figurait comme le sauveur de la France,

que tous les partis voulaient détruire, et après ces scènes, des

victoires, des traités, des actes réparateurs qui fermaient des plaies

profondes ou ravivaient la prospérité publique, tel était le spectacle

qu'alors il donnait sans cesse. Le général Bonaparte en sortait

toujours plus grand, plus cher à la France, plus clairement destiné au

pouvoir suprême.

[En marge: Seconde session du Corps Législatif.]

[En marge: Rejet de la loi sur les archives du royaume.]

La seconde session du Corps Législatif était commencée. On poursuivait

en ce moment la discussion et l'adoption de plusieurs lois, dont la

principale, celle des tribunaux spéciaux, n'avait plus de véritable

importance, après ce qu'on venait de faire. Mais l'opposition du

Tribunat contestait ces lois au gouvernement, cela suffisait pour

qu'il y tînt. La première était relative aux archives de la

République. Elle était devenue nécessaire, depuis que l'abolition des

anciennes provinces avait livré au désordre un grand nombre de vieux

titres et de documents, ou très-utiles encore, ou très-curieux. Il

fallait décider dans quel lieu seraient déposés une foule d'actes,

tels que les lois, les traités, etc. C'était là une mesure d'ordre,

sans aucune signification politique. Le Tribunat vota contre la loi,

et après avoir, suivant l'usage, envoyé ses trois orateurs au Corps

Législatif, en obtint le rejet à une grande majorité. Le Corps

Législatif, quoique fort attaché au gouvernement, était, comme les

assemblées dévouées, jaloux de montrer quelquefois son indépendance

dans les mesures de détail, et il le pouvait assurément sans danger à

propos d'une loi qui se bornait à décider le dépôt, ici ou là, de

certains documents séculaires.

[En marge: Fév. 1801.]

[En marge: Loi sur les justices de paix.]

Les deux assemblées étaient saisies dans le moment d'une loi plus

importante, mais aussi étrangère que la précédente, à la politique. Il

s'agissait des justices de paix, dont le nombre avait été reconnu trop

grand. Portées à six mille, à l'époque de leur première institution,

elles n'avaient pas atteint le but qu'on s'était proposé en les

créant. Les hommes capables de bien remplir de telles fonctions,

manquaient dans beaucoup de cantons. Elles avaient failli par un autre

endroit. On avait voulu leur confier la police judiciaire; elles s'en

étaient mal acquittées, et d'ailleurs le caractère paternel et

bienveillant de leur juridiction, en avait éprouvé une certaine

altération. Le projet du gouvernement proposait deux modifications aux

justices de paix: d'abord leur réduction de six mille à deux mille six

cents, et ensuite l'attribution de la police judiciaire à d'autres

magistrats. Le projet était raisonnable, et présenté dans des

intentions excellentes; mais il rencontra une vive opposition dans le

Tribunat. Plusieurs orateurs parlèrent contre, surtout M. Benjamin

Constant. Néanmoins il fut adopté au Tribunat par 59 voix contre 32,

et au Corps Législatif par 218 contre 41.

Une autre loi, plus sujette à discussion, et d'une nature tout à fait

politique, était présentée dans le moment; c'était la loi qui avait

pour but d'instituer les tribunaux spéciaux. Mais celle-là même avait

perdu sa plus grande utilité, depuis que le Premier Consul avait

institué des commissions militaires, à la suite des colonnes mobiles

qui poursuivaient le brigandage, depuis surtout qu'il n'avait pas

hésité à proscrire arbitrairement les révolutionnaires jugés

dangereux. Ces commissions militaires avaient déjà produit de

salutaires effets. Les juges en habit de guerre qui les composaient,

ne craignaient pas les accusés; ils rassuraient les témoins chargés de

déposer, et souvent ces témoins n'étaient que les soldats eux-mêmes,

qui avaient arrêté les brigands, et les avaient surpris les armes à la

main. Une prompte et rigoureuse justice, venant après l'emploi

très-actif de la force, avait singulièrement contribué à rétablir la

sûreté des routes. Les escortes placées sur l'impériale des

diligences, obligées souvent de livrer des combats meurtriers, avaient

intimidé les brigands. Les attaques étaient moins fréquentes, la

sécurité commençait à renaître, grâce à la vigueur du gouvernement et

des tribunaux, grâce aussi à la fin de l'hiver. La loi proposée venait

donc quand le mal était déjà moindre; mais elle avait une utilité,

celle de régulariser la justice militaire établie sur les grandes

routes, et de faire planer sur le brigandage une mesure permanente et

tout à fait légale. Voici quelle était l'organisation imaginée.

[En marge: Loi sur les tribunaux spéciaux.]

Les tribunaux spéciaux devaient être composés de trois juges

ordinaires, tous membres du tribunal criminel, de trois militaires, et

de deux adjoints, ces derniers choisis par le gouvernement, et ayant

les qualités requises pour être juges. Les militaires ne pouvaient

donc avoir la majorité. Le gouvernement avait la faculté d'établir ces

tribunaux dans les départements où il le croirait utile. Ils étaient

appelés à connaître des crimes commis sur les grandes routes et dans

les campagnes, par des bandes armées, des attentats dirigés contre les

acquéreurs de biens nationaux, et enfin des assassinats tentés avec

préméditation, contre les chefs du gouvernement. Ce dernier article

comprenait les crimes tels que la machine infernale, le complot de

Ceracchi et Aréna, etc. Le tribunal de cassation était chargé de

juger, toutes affaires cessantes, les cas de compétence douteux. Cette

institution devait être abolie de plein droit, deux ans après la paix

générale.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 02 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 22 / 31 段