Il ne resta que peu de moments à l'Opéra et revint immédiatement aux

Tuileries, où, sur le bruit de l'attentat, une foule immense était

accourue. Sa colère, qu'il avait contenue jusque-là, fit alors

explosion.--Ce sont les Jacobins, les terroristes, s'écria-t-il, ce

sont ces misérables en révolte permanente, en _bataillon carré_ contre

tous les gouvernements, ce sont les assassins des 2 et 3 septembre,

les auteurs du 31 mai, les conspirateurs de prairial; ce sont ces

scélérats qui, pour m'assassiner, n'ont pas craint d'immoler des

milliers de victimes. J'en vais faire une justice éclatante...--Il

n'était pas besoin d'une impulsion partant de si haut, pour déchaîner

l'opinion contre les révolutionnaires. Leur réputation exagérée, et

leurs tentatives depuis deux ou trois mois, étaient de nature à leur

faire attribuer tous les crimes. Dans ce salon, où affluaient surtout

les personnes jalouses de faire remarquer leur empressement, il n'y

eut bientôt qu'un cri contre ce qu'on appelait les terroristes. Les

nombreux ennemis de M. Fouché se hâtèrent de profiter de l'occasion,

et de se répandre en invectives contre lui. Sa police, disait-on, ne

voyait rien, laissait tout faire; elle était d'une indulgence

criminelle pour le parti révolutionnaire. Cela tenait aux ménagements

de M. Fouché pour ses anciens complices. La vie du Premier Consul

n'était plus en sûreté dans ses mains. En un instant, le déchaînement

contre ce ministre fut au comble; le soir même on proclamait sa

disgrâce. Quant à M. Fouché, retiré dans un coin du salon des

Tuileries, avec quelques personnes qui ne partageaient pas

l'entraînement général, il se laissait accuser avec le plus grand

sang-froid. Son air d'incrédulité excitait davantage encore la colère

de ses ennemis. Toutefois il ne voulait pas dire ce qu'il savait, par

la crainte de nuire au succès des recherches commencées. Mais, se

rappelant les agents de Georges, suivis quelque temps par la police,

perdus plus tard de vue, il n'hésitait pas, dans sa pensée, à leur

imputer le crime. Certains membres du Conseil d'État ayant voulu

adresser quelques observations au Premier Consul, et lui exprimer leur

doute sur les vrais auteurs de l'attentat de la rue Saint-Nicaise, il

s'emporta vivement.--On ne me fera pas prendre le change,

s'écria-t-il; il n'y a ici ni chouans, ni émigrés, ni ci-devant

nobles, ni ci-devant prêtres. Je connais les auteurs, je saurai bien

les atteindre, et leur infliger un châtiment exemplaire.--En disant

cela, sa parole était véhémente, son geste menaçant. Ses flatteurs

approuvaient, excitaient cette colère, qu'il aurait fallu contenir au

lieu de l'exciter, après l'horrible événement qui venait d'ébranler

toutes les imaginations.

Le lendemain les mêmes scènes se renouvelèrent. Suivant un usage

récemment établi, le Sénat, le Corps Législatif, le Tribunat, le

Conseil d'État, les tribunaux, les autorités administratives, les

états-majors, se rendirent chez le Premier Consul, pour lui témoigner

leur douleur et leur indignation, sentiments sincères, et

universellement partagés. Jamais, en effet, chose pareille ne s'était

vue. La Révolution avait habitué les esprits aux cruautés des partis

victorieux, mais pas encore aux noires trames des partis vaincus. On

était saisi de surprise et d'épouvante; on craignait le retour de ces

atroces tentatives, et on se demandait avec effroi ce que deviendrait

la France, si l'homme qui retenait seul ces misérables, venait à être

frappé. Tous les corps de l'État, admis aux Tuileries, exprimaient des

voeux ardents pour le héros pacificateur, qui avait promis de donner,

et qui donnait en effet la paix au monde. La forme des discours était

banale, mais le sentiment qui les remplissait tous était aussi vrai

que profond. Le Premier Consul dit au conseil municipal: «J'ai été

touché des preuves d'affection que le peuple de Paris m'a données,

dans cette circonstance. Je les mérite, parce que l'unique but de mes

pensées, de mes actions, est d'accroître la prospérité et la gloire de

la France. Tant que cette troupe de brigands s'est attaquée

directement à moi, j'ai pu laisser aux lois le soin de les punir; mais

puisqu'ils viennent, par un crime sans exemple dans l'histoire, de

mettre en danger une partie de la population de la capitale, la

punition sera aussi prompte que terrible. Assurez, en mon nom, le

peuple de Paris, que cette poignée de scélérats dont les crimes ont

failli déshonorer la liberté, sera bientôt réduite à l'impuissance de

nuire.»

[En marge: Cri de vengeance général contre les auteurs du crime.]

Tout le monde applaudissait à ces paroles de vengeance, car il n'y

avait personne qui, pour son compte, n'en proférât de pareilles. Les

gens sages entrevoyaient avec peine que le lion en colère franchirait

peut-être la barrière des lois; mais la multitude demandait des

supplices. Dans Paris l'agitation était extrême. Les royalistes

rejetaient le crime sur les révolutionnaires, et les révolutionnaires

sur les royalistes. Les uns et les autres étaient de bonne foi, car le

crime était demeuré le secret profond de ses auteurs. Chacun

dissertait sur ce sujet, et, suivant son penchant à condamner tel

parti plutôt que tel autre, trouvait des raisons également plausibles

pour accuser les royalistes ou les révolutionnaires. Les ennemis de la

Révolution, tant anciens que nouveaux, disaient que les terroristes

avaient pu seuls inventer un forfait aussi atroce, et citaient comme

preuve concluante de leur opinion, la machine de l'armurier Chevalier,

récemment découverte. Les gens sages, au contraire, restés fidèles à

la Révolution, demandaient pourquoi les brigands des grandes routes,

les _Chauffeurs_, qui commettaient tant de crimes, qui chaque jour

déployaient un raffinement de cruauté sans exemple, et venaient

notamment d'enlever le sénateur Clément de Ris, pourquoi ces hommes ne

pourraient pas être, aussi bien que les prétendus terroristes, les

auteurs de l'horrible explosion de la rue Saint-Nicaise. Du reste, il

faut ajouter que les esprits calmes pouvaient à peine se faire écouter

en ce moment, tant l'opinion générale était émue, et tendait à

condamner le parti révolutionnaire. Mais, le croirait-on? au milieu de

ce conflit d'imputations diverses, il y avait, des deux côtés, des

hommes assez légers, ou assez pervers, pour tenir un tout autre

langage. Certains royalistes factieux, souhaitant la destruction du

Premier Consul à tout prix, et s'en rapportant à l'opinion commune qui

attribuait le crime aux terroristes, admiraient l'atroce énergie, le

secret profond, qu'il avait fallu pour commettre un tel attentat. Les

révolutionnaires, au contraire, semblaient presque envier de tels

mérites pour leur parti, et il y avait parmi eux des fanfarons de

crime, qui avaient la coupable folie d'être presque fiers de

l'événement exécrable qu'on leur imputait. Il faut des temps de guerre

civile pour rencontrer tant de légèreté et de perversité de langage

chez des hommes qui seraient incapables de commettre eux-mêmes les

actes qu'ils osent approuver.

Au surplus, tous ceux qui parlaient de cet événement étaient dans une

complète erreur. Le ministre Fouché se doutait seul des vrais

coupables.

[En marge: Divers moyens de répression imaginés contre les

révolutionnaires.]

Tandis qu'il était occupé à les découvrir, tout le monde se demandait

comment on pourrait faire pour prévenir désormais des tentatives du

même genre. On était si habitué alors aux mesures violentes, qu'on

trouvait presque naturel de s'emparer des hommes connus pour être

d'anciens terroristes, et de les traiter comme en quatre-vingt-treize

ils avaient traité leurs victimes. Les deux sections du Conseil

d'État, que ce sujet concernait plus particulièrement, les sections de

législation et de l'intérieur, s'assemblèrent deux jours après

l'événement, le 26 décembre (5 nivôse), pour rechercher, entre les

projets divers qui se présentaient à l'esprit, celui qui était le plus

admissible. Comme on discutait alors le projet de loi sur les

tribunaux spéciaux, on imagina d'y ajouter deux articles. Le premier

instituait une commission militaire pour juger les crimes commis

contre les membres du gouvernement; le second attribuait au Premier

Consul la faculté d'éloigner de Paris les hommes dont la présence dans

la capitale serait jugée dangereuse, et de les punir de la déportation

s'ils essayaient de se soustraire à ce premier exil.

[En marge: Discussion dans le sein du Conseil d'État.]

Après l'examen préalable de ce sujet dans le sein des deux sections de

législation et de l'intérieur, le Conseil d'État se réunit tout entier

sous la présidence du Premier Consul. M. Portalis exposa ce qui

s'était passé le matin dans les deux sections, et soumit leurs

propositions au Conseil assemblé. Le Premier Consul, impatient, trouva

ces propositions insuffisantes. Un simple changement de juridiction

lui parut trop peu de chose pour la circonstance. Il voulait enlever

les Jacobins en masse, fusiller ceux qui seraient convaincus d'avoir

participé au crime, et déporter les autres. Mais il voulait faire cela

par mesure extraordinaire, afin d'être plus sûr du résultat.--L'action

d'un tribunal spécial, dit-il, sera lente, et n'atteindra pas les

vrais coupables. Il ne s'agit pas ici de faire de la métaphysique

judiciaire. Les esprits métaphysiques ont tout perdu en France depuis

dix années. Il faut juger la situation en hommes d'État, et y porter

remède en hommes résolus. Quel est le mal qui nous tourmente? Il y a

en France dix mille scélérats, répandus sur le sol entier, qui ont

persécuté tous les honnêtes gens, et qui se sont souillés de sang.

Tous ne sont pas coupables au même degré, il s'en faut. Beaucoup sont

susceptibles de repentir, et ne sont pas des criminels incorrigibles;

mais tant qu'ils voient le quartier-général établi à Paris, et les

chefs formant impunément des complots, ils conservent de l'espérance,

ils se tiennent en haleine. Frappez hardiment les chefs, et les

soldats se disperseront. Ils retourneront au travail, auquel les a

enlevés une révolution violente; ils oublieront cette orageuse époque

de leur vie, et redeviendront des citoyens paisibles. Les honnêtes

gens qui tremblent sans cesse, se rassureront et se rattacheront à un

gouvernement qui aura su les protéger. Il n'y a pas de milieu ici: ou

il faut tout pardonner comme Auguste, ou bien il faut une vengeance

prompte, terrible, proportionnée au crime. Il faut frapper autant de

coupables qu'il y a eu de victimes. Il faut fusiller quinze ou vingt

de ces scélérats, et en déporter deux cents. Par ce moyen on

débarrassera la République de perturbateurs qui la désolent; on la

purgera d'une lie sanglante.....--Le Premier Consul s'animait

davantage en prononçant chacune de ces paroles, et, s'irritant par la

désapprobation même qu'il apercevait sur certains visages: Je suis,

s'écria-t-il, je suis si convaincu de la nécessité et de la justice

d'une grande mesure pour purger la France et la rassurer tout à la

fois, que je suis prêt à me constituer moi seul en tribunal, à y faire

comparaître les coupables, à les interroger, à les juger, à faire

exécuter leur condamnation. La France entière m'applaudira, car ce

n'est pas ma personne que je cherche à venger ici. Ma fortune, qui m'a

préservé tant de fois sur les champs de bataille, saura bien me

préserver encore. Je ne songe pas à moi, je songe à l'ordre social

que j'ai mission de rétablir, à l'honneur national que j'ai mission de

laver d'une souillure abominable.--

Cette scène avait glacé de surprise et de crainte une partie du

Conseil d'État. Quelques hommes partageant les passions sincères, mais

immodérées, du Premier Consul, applaudissaient à ses discours. La

très-grande majorité reconnaissait avec regret dans ses paroles le

langage que les révolutionnaires avaient tenu eux-mêmes quand ils

avaient proscrit des milliers de victimes. Ils avaient dit aussi que

les aristocrates mettaient la République en danger, qu'il fallait s'en

défaire par les moyens les plus prompts et les plus sûrs, et que le

salut public valait bien quelques sacrifices. La différence était

grande assurément; car, au lieu de brouillons sanguinaires, qui, dans

leur aveugle fureur, avaient fini par se prendre eux-mêmes pour des

aristocrates, et par s'égorger les uns les autres, on voyait un homme

de génie marchant avec suite et vigueur vers un noble but, celui de

remettre en ordre la société bouleversée. Malheureusement il voulait y

arriver, non par la lente observation des règles, mais par des moyens

prompts et extraordinaires, comme ceux qu'on avait employés à la

bouleverser. Son bon sens, son coeur généreux, et l'horreur du sang,

alors générale, étaient là, pour empêcher des exécutions sanglantes;

mais, excepté l'effusion du sang, on était disposé à tout se permettre

à l'égard des hommes qu'on qualifiait alors des noms de Jacobins et

de terroristes.

Des objections s'élevèrent dans le sein du Conseil d'État, timidement

toutefois, car le soulèvement qu'inspirait partout le crime de la rue

Saint-Nicaise glaçait le courage de ceux qui auraient voulu opposer

quelque résistance à des actes arbitraires. Cependant un personnage

qui ne craignait pas de tenir tête au Premier Consul, et qui le

faisait sans adresse, mais avec franchise, l'amiral Truguet, voyant

qu'il s'agissait de frapper les révolutionnaires en masse, éleva des

doutes sur les véritables auteurs du crime. On veut, dit-il, se

défaire des scélérats qui troublent la République, soit; mais des

scélérats, il y en a de plus d'un genre. Les émigrés rentrés menacent

les acquéreurs de biens nationaux; les chouans infestent les grandes

routes; les prêtres rentrés enflamment dans le midi les passions du

peuple; on corrompt l'esprit public par des pamphlets.....--L'amiral

Truguet faisait allusion par ces dernières paroles au fameux pamphlet

de M. de Fontanes, dont nous avons parlé plus haut. À ces mots, le

Premier Consul, piqué au vif, et allant droit à son interlocuteur: De

quels pamphlets parlez-vous? lui dit-il.--De pamphlets qui circulent

publiquement, répondit l'amiral Truguet.--Désignez-les, reprit le

Premier Consul.--Vous les connaissez aussi bien que moi, répliqua

l'homme courageux qui osait braver un tel courroux.

On n'avait pas encore vu, dans le sein du Conseil d'État, une scène

pareille. Les circonstances faisaient éclater le caractère impétueux

de l'homme qui tenait alors dans ses mains les destinées de la France.

Là-dessus il s'emporta, et déploya toute l'éloquence de la

colère.--Nous prend-on, s'écria-t-il, pour des enfants? Croit-on nous

entraîner avec ces déclamations contre les émigrés, les chouans, les

prêtres? parce qu'il y a encore quelques attentats partiels dans la

Vendée, va-t-on nous demander comme autrefois de déclarer la patrie en

danger?... La France a-t-elle jamais été dans une situation plus

brillante, les finances en meilleure voie, les armées plus

victorieuses, la paix plus près d'être générale? Si les chouans

commettent des crimes, je les ferai fusiller. Mais faut-il que je

recommence à proscrire, pour le titre de noble, de prêtre, de

royaliste? Faut-il que je renvoie dans l'exil dix mille vieillards,

qui ne demandent qu'à vivre paisibles, en respectant les lois

établies? N'avez-vous pas vu Georges lui-même, faire égorger en

Bretagne de pauvres ecclésiastiques, parce qu'il les voyait se

rapprocher peu à peu du gouvernement? faut-il que je proscrive encore

pour une qualité? que je frappe ceux-ci parce qu'ils sont prêtres,

ceux-là parce qu'ils sont anciens nobles? Ne savez-vous pas, messieurs

les membres du Conseil, qu'excepté deux ou trois, vous passez tous

pour des royalistes? Vous, citoyen Defermon, ne vous prend-on pas pour

un partisan des Bourbons? Faut-il que j'envoie le citoyen Portalis à

Sinnamary, le citoyen Devaisne à Madagascar, et puis que je me compose

un conseil à la Baboeuf? Allons, citoyen Truguet, on ne me fera pas

prendre le change; il n'y a de menaçants pour notre repos que les

septembriseurs. Ils ne vous épargneraient pas vous-même; et vous

auriez beau leur dire que vous les avez défendus aujourd'hui au

Conseil d'État, ils vous immoleraient comme moi, comme tous vos

collègues.--

Il n'y avait qu'un mot à répondre à cette vive apostrophe, c'est qu'il

ne fallait proscrire personne pour une qualité, ni les uns pour la

qualité de royalistes, ni les autres pour celle de révolutionnaires.

Le Premier Consul avait à peine achevé ses dernières paroles, qu'il se

leva brusquement, et mit fin à la séance.

Le consul Cambacérès, toujours calme, avait un art infini pour obtenir

par la douceur ce que son impérieux collègue voulait emporter par

l'unique puissance de sa volonté. Il assembla le lendemain les deux

sections chez lui, s'efforça d'excuser en quelques mots la vivacité du

Premier Consul, affirma, ce qui était vrai, qu'il acceptait volontiers

la contradiction, quand on n'y mêlait ni amertume ni personnalité; et

il essaya de ramener les esprits à l'idée d'une mesure extraordinaire.

Ceci n'était pas digne de sa modération accoutumée; mais quoique

très-habitué à conseiller sagement le Premier Consul, il cédait quand

il le voyait tout à fait résolu, et surtout quand il s'agissait de

réprimer les terroristes. M. Portalis, qui avait le mérite de ne pas

vouloir proscrire les autres, quoiqu'il eût été proscrit lui-même,

revint à l'idée des deux sections, proposant d'ajouter deux articles à

la loi des tribunaux spéciaux. Cependant le consul Cambacérès

insista, et fit prévaloir l'idée d'une mesure extraordinaire, sauf à

la discuter ensuite de nouveau, devant les sections réunies. Dans

cette espèce de huis-clos, les paroles furent encore très-vives. M.

Roederer cria fort contre les Jacobins, imputa leurs crimes aux

ménagements de M. Fouché, et alla jusqu'à provoquer une déclaration du

Conseil d'État, dans laquelle on demanderait la destitution de ce

ministre.

M. Cambacérès réprima tous ces écarts de zèle, et convoqua les

sections chez le général Bonaparte, en présence duquel on tint une

espèce de conseil privé, composé des Consuls, des deux sections de

l'intérieur et de législation, et des ministres des affaires

étrangères, de l'intérieur et de la justice. Les préventions étaient

si grandes contre M. Fouché, qu'on ne l'avait pas même appelé à ces

conférences.

La proposition d'une résolution extraordinaire fut de nouveau

présentée, et longuement discutée. Il fallut plusieurs séances de ce

même conseil privé, avant de se mettre d'accord. Enfin, on convint de

prendre une mesure générale, contre ce qu'on appelait les terroristes.

Mais il restait une question grave, c'était la forme même de cette

mesure. Il s'agissait de savoir si on procéderait au moyen d'un acte

spontané du gouvernement, ou au moyen d'une loi. Le Premier Consul,

ordinairement si hardi, voulait une loi. Il tenait à compromettre les

grands corps de l'État dans cette occasion, et le déclarait assez

ouvertement.--Les Consuls sont irresponsables, dit-il, mais les

ministres ne le sont pas, et celui qui signera une telle résolution

pourrait être un jour recherché. Il ne faut pas compromettre un

individu seul; il faut que le Corps Législatif partage la

responsabilité de l'acte proposé. Les Consuls eux-mêmes, ajouta-t-il,

ne savent pas ce qui peut arriver. Quant à moi, tant que je vivrai, je

ne crains pas que quelqu'un ose venir me demander compte de mes

actions. Mais je puis être tué, et alors je ne réponds pas de la

sûreté de mes deux collègues. Ce serait à votre tour à gouverner,

dit-il en riant au second consul Cambacérès, et _vous n'êtes pas fort

sur vos étriers_. Mieux vaut une loi, pour le présent comme pour

l'avenir.--

Il se passa dans ce moment une scène singulière. Ceux mêmes qui

répugnaient à la mesure voulurent qu'elle fût prise, non pas au moyen

d'une loi, mais au moyen d'une résolution spontanée du gouvernement.

Ils désiraient en faire peser sur le gouvernement la responsabilité

tout entière, et ils ne voyaient pas qu'ils lui laissaient prendre

ainsi la funeste habitude d'agir seul, et de sa pleine autorité. On

dit, pour appuyer cette opinion, que la loi ne passerait pas, que les

avis commençaient à être partagés sur les vrais auteurs du crime, que

le Corps Législatif reculerait devant une liste de proscription, qu'on

s'exposerait dès lors au plus grave des échecs. MM. Roederer et

Regnaud de Saint-Jean-d'Angely se prononcèrent eux-mêmes dans ce sens.

Le Premier Consul répondit à ce dernier: Depuis que le Tribunat vous a

rejeté une ou deux lois, vous êtes saisi d'épouvante. Il y a bien, il

est vrai, quelques Jacobins dans le Corps Législatif, mais ils sont

dix à douze au plus. Ils font peur aux autres, qui savent que, sans

moi, sans le 18 brumaire, on les aurait égorgés. Ces derniers ne me

feront pas défaut en cette occasion; la loi passera.--

[En marge: Résolution de déporter un certain nombre d'hommes qualifiés

de terroristes.]

On insista, et M. de Talleyrand, se rangeant à l'avis de ceux qui

craignaient les chances d'une loi, donna au Premier Consul la raison

la plus capable de le toucher, c'est qu'au dehors l'acte en serait

plus imposant. On y verrait, disait-il, un gouvernement qui osait et

savait se défendre des anarchistes.--Le Premier Consul se rendit à cet

argument, mais imagina un terme moyen qui fut adopté; c'était d'en

référer au Sénat, pour que ce corps examinât si l'acte était

attentatoire ou non à la Constitution. On se souvient sans doute que,

d'après la Constitution de l'an VIII, le Sénat ne votait point les

lois, mais qu'il pouvait les casser, s'il les jugeait contraires à la

Constitution. Il avait le même pouvoir à l'égard des mesures du

gouvernement. L'idée du Premier Consul fut donc trouvée bonne, et on

chargea M. Fouché de dresser une liste des principaux terroristes,

afin de les déporter dans les déserts du Nouveau-Monde. Les deux

sections du Conseil d'État furent chargées de rédiger les motifs. Le

Premier Consul devait signer la résolution, et le Sénat déclarer si

elle était contraire ou non à la Constitution.

[En marge: Janv. 1801.]

[En marge: On commence à se douter des vrais auteurs du crime.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 02 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 21 / 31 段