était pressé de conclure. De son côté, la légation française, qui
avait d'abord voulu différer de quelques jours la signature du traité,
avertie aujourd'hui que M. de Kalitscheff ne devait pas arriver aussi
prochainement à Paris qu'on l'avait cru d'abord, ne voyait plus
d'avantage à temporiser; elle désirait en finir aussi. L'ordre, en
effet, venait d'être donné aux deux plénipotentiaires de se mettre
d'accord, et, afin de décider M. de Cobentzel, on avait autorisé
Joseph Bonaparte à faire l'une de ces concessions, qui, au dernier
moment, servent de prétexte à un négociateur épuisé, pour se rendre
avec honneur. Le thalweg du Rhin était la limite assignée à la France
et à l'Allemagne; il en résultait que Dusseldorf, Ehrenbreitstein,
Philipsbourg, Kehl, Vieux-Brisach, situés sur la rive droite, quoique
attachés à la rive gauche par beaucoup de liens, devaient rester à la
confédération germanique. Mais Cassel, faubourg de Mayence sur la rive
droite, était un sujet de contestation, car ce faubourg était
difficile à détacher de la ville même. On autorisa Joseph à céder
Cassel, mais à condition de le démanteler. De la sorte, Mayence
n'était plus une tête de pont fortifiée, donnant passage en tout temps
sur la rive droite du Rhin.
Le 9 février 1801 (20 pluviôse an IX), eut lieu la dernière
conférence. Suivant l'usage, on ne fut jamais plus près de rompre, que
le jour où l'on était près de s'entendre définitivement. M. de
Cobentzel insista vivement sur le maintien du grand-duc de Toscane en
Italie, sur l'indemnité destinée aux princes allemands, indemnité
qu'il voulait rendre commune aux princes ecclésiastiques de premier
ordre, sur l'inconvénient enfin de signer pour le corps germanique,
sans avoir les pouvoirs de la Diète. Un article relatif aux dettes de
la Belgique fit naître aussi de grandes difficultés. Sur tout cela
enfin, il déclara qu'il n'oserait pas conclure sans recourir à Vienne.
Là-dessus, Joseph répondit que son gouvernement lui enjoignait de
déclarer les négociations rompues, si on ne terminait pas sans
désemparer; il ajoutait que cette fois l'Autriche serait rejetée au
delà des Alpes Juliennes. Enfin il céda Cassel, outre toutes les
positions fortifiées de la rive droite, mais à la condition que la
France les démolirait avant de les évacuer, et que ces fortifications
ne seraient pas rétablies.
[En marge: Signature du traité de Lunéville, le 9 février 1801.]
À cette concession, M, de Cobentzel se rendit, et le traité fut signé
le 9 février 1801, à cinq heures et demie du soir, à la grande joie de
Joseph, à la grande douleur de M. de Cobentzel, qui n'avait au surplus
rien à se reprocher, car, s'il avait compromis les intérêts de sa
cour, c'était pour avoir voulu les trop bien défendre.
Tel fut le célèbre traité de Lunéville, qui terminait la guerre de la
deuxième coalition, et, pour la seconde fois, concédait la rive gauche
du Rhin à la France, avec une situation dominante en Italie. En voici
les dispositions essentielles.
Le thalweg du Rhin, depuis sa sortie du territoire helvétique, jusqu'à
son entrée sur le territoire batave formait la limite de la France et
de l'Allemagne. Dusseldorf, Ehrenbreitstein, Cassel, Kehl,
Philipsbourg, Vieux-Brisach, situés sur la rive droite, restaient à
l'Allemagne, mais après avoir été démantelés. Les princes héréditaires
qui faisaient des pertes sur la rive gauche, devaient être indemnisés.
Il n'était pas parlé des princes ecclésiastiques, ni du mode des
indemnités; mais il était bien entendu que tout ou partie des
territoires ecclésiastiques fourniraient la matière de l'indemnité.
L'empereur, à Lunéville comme à Campo-Formio, cédait les provinces
belgiques à la France, ainsi que les petits territoires qu'il
possédait sur la rive gauche, tels que le comté de Falkenstein, le
Frickthal, une enclave entre Zurzach et Bâle. Il abandonnait de plus
le Milanais à la Cisalpine. Il n'obtenait d'autre indemnité pour cela
que les États vénitiens jusqu'à l'Adige, qui lui étaient précédemment
assurés par le traité de Campo-Formio. Il perdait l'évêché de
Salzbourg, qui lui avait été promis par un article secret du même
traité. Sa maison, en outre, était privée de la Toscane, cédée à la
maison de Parme. Une indemnité en Allemagne était promise au duc de
Toscane. Le duc de Modène conservait la promesse du Brisgau.
L'Italie se trouvait donc constituée sur une base beaucoup plus
avantageuse pour la France, qu'à l'époque du traité de Campo-Formio.
L'Autriche continuait d'avoir l'Adige pour limite, mais la Toscane
était enlevée à sa maison, et donnée à une maison dépendante de la
France; les Anglais étaient exclus de Livourne; toute la vallée du Pô,
depuis la Sesia et le Tanaro jusqu'à l'Adriatique, appartenait à la
République Cisalpine, fille dépendante de la République française; le
Piémont enfin, confiné aux sources du Pô, dépendait de nous. Ainsi,
maîtres de la Toscane et de la Cisalpine, nous occupions toute
l'Italie centrale, et nous empêchions les Autrichiens de donner la
main au Piémont, au Saint-Siége et à Naples.
L'Autriche avait perdu à la première coalition la Belgique et la
Lombardie, outre Modène pour sa maison. Elle perdait à la seconde
l'évêché de Salzbourg pour elle-même, la Toscane pour sa maison; ce
qui entraînait une position un peu inférieure en Allemagne, mais
très-inférieure en Italie. Ce n'était pas trop assurément pour tant de
sang répandu, pour tant d'efforts imposés à la France.
Le principe des sécularisations n'était pas explicitement, mais
implicitement posé, puisque l'on promettait d'indemniser les princes
héréditaires, sans parler des princes ecclésiastiques. Évidemment
l'indemnité ne pouvait être demandée qu'aux princes ecclésiastiques
eux-mêmes.
La paix était déclarée commune aux Républiques batave, helvétique,
cisalpine et ligurienne. Leur indépendance était garantie. Rien
n'était dit à l'égard de Naples, du Piémont et du Saint-Siége. Ces
États dépendaient du bon vouloir de la France, qui, du reste, était
liée à l'égard du Piémont et de Naples, par l'intérêt que l'empereur
Paul portait à ces deux cours, et à l'égard du Saint-Siége, par les
projets religieux du Premier Consul.
Cependant le Premier Consul, comme on l'a vu, n'avait encore voulu
s'expliquer avec personne relativement au Piémont. Mécontent du roi de
Sardaigne, qui livrait ses ports aux Anglais, il tenait à conserver sa
liberté, à l'égard d'un territoire placé si près de la France, et qui
lui importait si fort.
L'empereur signait la paix pour lui-même, comme souverain des États
Autrichiens, et pour tout le corps germanique, comme empereur
d'Allemagne. La France promettait secrètement l'emploi de son
influence auprès de la Prusse, pour la disposer à trouver bonne cette
manière de procéder de l'empereur. Les ratifications devaient être
échangées sous trente jours, par l'Autriche et par la France. Les
armées françaises ne devaient évacuer l'Allemagne qu'après que les
ratifications auraient été échangées à Lunéville, mais devaient
l'avoir évacuée entièrement un mois après cet échange.
Ici, comme à Campo-Formio, la liberté de tous les détenus pour cause
politique était stipulée. Il était convenu que les Italiens renfermés
dans les prisons de l'Autriche, Moscati et Caprara notamment, seraient
relâchés. Le Premier Consul n'avait cessé de demander cet acte
d'humanité, depuis l'ouverture du congrès.
Le général Bonaparte était arrivé au pouvoir le 9 novembre 1799 (18
brumaire an VIII); on était parvenu au 9 février 1801 (20 pluviôse an
IX); il s'était par conséquent écoulé quinze mois tout juste, et déjà
la France, en partie réorganisée au dedans, complètement victorieuse
au dehors, était en paix avec le continent, en alliance avec le nord
et le midi de l'Europe contre l'Angleterre. L'Espagne s'apprêtait à
marcher contre le Portugal; la reine de Naples se jetait à nos pieds;
la cour de Rome négociait à Paris l'arrangement des affaires
religieuses.
Le général Bellavène, chargé de porter le traité, partit de Lunéville
le 9 février au soir, et arriva en courrier extraordinaire à Paris. Le
texte même du traité qu'il apportait fut inséré immédiatement au
_Moniteur_. Paris fut soudainement illuminé; une joie vive et générale
éclata de toute part; on rendit mille actions de grâces au Premier
Consul, pour cet heureux résultat de ses victoires et sa politique.
FIN DU LIVRE SEPTIÈME.
LIVRE HUITIÈME.
MACHINE INFERNALE.
Complots dirigés contre la vie du Premier Consul.--Trois agents
de Georges, les nommés Carbon, Saint-Réjant, Limoëlan, forment le
projet de faire périr le Premier Consul par l'explosion d'un
baril de poudre.--Choix de la rue Saint-Nicaise et du 3 nivôse,
pour l'exécution de ce crime.--Le Premier Consul sauvé par la
dextérité de son cocher.--Émotion générale.--Le crime attribué
aux révolutionnaires, et aux faiblesses du ministre Fouché pour
eux.--Déchaînement des nouveaux courtisans contre ce
ministre.--Son silence et son sang-froid.--Il découvre en partie
la vérité, et la fait connaître; mais on n'en persiste pas moins
à poursuivre les révolutionnaires.--Irritation du Premier
Consul.--Projet d'une mesure arbitraire.--Délibération à ce sujet
dans le sein du Conseil d'État.--On se fixe après de longues
discussions, et on aboutit à la résolution de déporter un certain
nombre de révolutionnaires sans jugement.--Quelques résistances,
mais bien faibles, opposées à cet acte arbitraire.--On examine
s'il aura lieu par une loi, ou par une mesure spontanée du
gouvernement, déférée seulement au Sénat, sous le rapport de la
constitutionnalité.--Ce dernier projet l'emporte.--La déportation
prononcée contre cent trente individus qualifiés de
terroristes.--Fouché, qui les savait étrangers à l'attentat du 3
nivôse, consent néanmoins à la mesure qui les
proscrit.--Découverte des vrais auteurs de la machine
infernale.--Supplice de Carbon et Saint-Réjant.--Injuste
condamnation de Topino-Lebrun, Aréna, etc.--Session de l'an
IX.--Nouvelles manifestations de l'opposition dans le
Tribunat.--Loi des tribunaux spéciaux pour la répression du
brigandage sur les grandes routes.--Plan de finances pour la
liquidation des années V, VI, VII et VIII.--Budget de l'an
IX.--Règlement définitif de la dette publique.--Rejet par le
Tribunat, et adoption par le Corps Législatif, de ce plan de
finances.--Sentiment qu'éprouve le Premier Consul.--Continuation
de ses travaux administratifs.--Routes.--Canal de
Saint-Quentin.--Ponts sur la Seine.--Travaux du
Simplon.--Religieux du grand Saint-Bernard établis au Simplon et
au Mont-Cenis.
[En marge: Déc. 1800.]
[En marge: Les derniers efforts des partis, dirigés contre la personne
du Premier Consul.]
Tandis que la situation extérieure de la France devenait tous les
jours plus brillante, que l'Autriche et l'Allemagne signaient la paix,
que les puissances du nord se liguaient avec nous pour résister à la
domination maritime de l'Angleterre, que le Portugal et le royaume de
Naples se fermaient pour elle, et que tout enfin réussissait comme à
souhait à un gouvernement victorieux et modéré, la situation
intérieure offrait le spectacle, quelquefois horrible, des dernières
convulsions des partis expirants. On a déjà vu, malgré la prompte
réorganisation du gouvernement, le brigandage infestant les grandes
routes, et les factions au désespoir essayant l'assassinat contre la
personne du Premier Consul. C'étaient là les conséquences inévitables
de nos anciennes discordes. Les hommes que la guerre civile avait
formés au crime, et qui ne pouvaient plus se résigner à une vie
paisible et honnête, cherchaient une occupation sur les grands
chemins. Les factions abattues, désespérant de vaincre les grenadiers
de la garde consulaire, essayaient de détruire, par des moyens
atroces, l'invincible auteur de leur défaite.
[En marge: Affreux brigandages sur les grandes routes.]
Le brigandage s'était encore accru à l'approche de l'hiver. On ne
pouvait plus parcourir les routes, sans s'exposer à y être pillé ou
assassiné. Les départements de la Normandie, de l'Anjou, du Maine, de
la Bretagne, du Poitou, étaient comme jadis les théâtres de ce
brigandage. Mais le mal s'était propagé. Plusieurs départements du
centre et du midi, tels que ceux du Tarn, de la Lozère, de l'Aveyron,
de la Haute-Garonne, de l'Hérault, du Gard, de l'Ardèche, de la Drôme,
de Vaucluse, des Bouches-du-Rhône, des Hautes et Basses-Alpes, du Var,
avaient été infestés à leur tour. Dans ces départements, les troupes
de brigands s'étaient recrutées des assassins du midi, qui, sous
prétexte de poursuivre les Jacobins, égorgeaient, pour les voler, les
acquéreurs de biens nationaux; des jeunes gens qui ne voulaient pas
obéir à la conscription, et de quelques soldats que la misère avait
chassés de l'armée de Ligurie, pendant le cruel hiver de 1799 à 1800.
Ces malheureux, une fois engagés dans cette vie criminelle, y avaient
pris goût, et il n'y avait que la force des armes, et la rigueur des
lois, qui pussent les en détourner. Ils arrêtaient les voitures
publiques; ils enlevaient chez eux les acquéreurs de biens nationaux,
souvent aussi les propriétaires riches, les transportaient dans les
bois, comme le sénateur Clément de Ris, par exemple, qu'ils avaient
détenu pendant vingt jours, faisaient subir d'horribles tortures à
leurs victimes, quelquefois leur brûlaient les pieds jusqu'à ce
qu'elles se rachetassent, en livrant des sommes considérables. Ils
s'attaquaient surtout aux caisses publiques, et allaient chez les
percepteurs eux-mêmes, s'emparer des fonds de l'État, sous prétexte de
faire la guerre au gouvernement. Des vagabonds, qui, au milieu de ces
temps de trouble, avaient quitté leur province pour se livrer à la vie
errante, leur servaient d'éclaireurs, en exerçant dans les villes le
métier de mendiants. Ces misérables, s'informant de tout pendant
qu'ils étaient occupés à mendier, signalaient aux brigands leurs
complices ou les voitures à arrêter, ou les maisons à piller.
Il fallait de petits corps d'armée pour combattre ces bandes. Quand on
parvenait à les atteindre, la justice ne pouvait sévir, car les
témoins n'osaient pas déposer, et les jurés craignaient de prononcer
des condamnations. Les mesures extraordinaires sont toujours
regrettables, moins par les rigueurs qu'elles entraînent, que par
l'ébranlement qu'elles causent à la constitution d'un pays, surtout
quand cette constitution est nouvelle. Mais ici des mesures de ce
genre étaient inévitables, car la justice ordinaire, après avoir été
essayée, venait d'être reconnue impuissante. On avait préparé un
projet de loi pour instituer des tribunaux spéciaux, destinés à
réprimer le brigandage. Ce projet, présenté au Corps Législatif réuni
dans le moment, était l'objet des plus vives attaques de la part de
l'opposition. Le Premier Consul, exempt de ces scrupules de légalité,
qui ne naissent que dans les temps calmes, et qui, même lorsqu'ils
arrivent à être petits ou étroits, sont du moins un signe heureux de
respect pour le régime légal, le Premier Consul n'avait pas hésité à
recourir aux lois militaires, en attendant l'adoption du projet
actuellement en discussion. Comme il fallait employer des corps de
troupes pour réprimer ces bandes de brigands, la gendarmerie n'étant
plus assez forte pour les combattre, il crut pouvoir assimiler cette
situation à un état de guerre véritable, qui autorisait l'application
des lois propres à l'état de guerre. Il forma plusieurs petits corps
d'armée, qui parcouraient les départements infestés, et que suivaient
des commissions militaires. Tous les brigands pris les armes à la
main étaient jugés en quarante-huit heures, et fusillés.
L'horreur qu'inspiraient ces scélérats était si grande et si générale,
que personne n'osait élever un doute ni sur la régularité, ni sur la
justice de ces exécutions. Pendant ce temps, des scélérats d'une autre
espèce méditaient, par des moyens différents et plus atroces encore,
la ruine du gouvernement consulaire. Tandis que Demerville, Ceracchi,
Aréna, étaient soumis à une instruction judiciaire, leurs adhérents du
parti révolutionnaire continuaient à former mille projets, plus
insensés les uns que les autres. Ils avaient imaginé d'assassiner le
Premier Consul dans sa loge à l'Opéra, et avaient à peine osé, comme
on a vu, se saisir de leurs poignards. Maintenant ils rêvaient autre
chose. Tantôt ils voulaient provoquer un tumulte à la sortie de l'un
des théâtres, et, au milieu de ce tumulte, égorger le Premier Consul;
tantôt ils voulaient l'enlever sur la route de la Malmaison, et
l'assassiner après l'avoir enlevé. Tout cela, en vrais déclamateurs de
clubs, ils le disaient partout, et tout haut, de telle manière que la
police était informée heure par heure de chacun de leurs projets. Mais
tandis qu'ils parlaient sans cesse, pas un d'eux n'était assez hardi
pour mettre la main à l'oeuvre. M. Fouché les craignait peu, et
néanmoins les surveillait avec une attention continuelle. Cependant,
parmi leurs nombreuses inventions, il en était une plus redoutable que
les autres, et qui avait donné beaucoup d'éveil à la police. Un nommé
Chevalier, ouvrier employé dans les fabrications d'armes, établies à
Paris sous la Convention, avait été surpris travaillant à une machine
affreuse. C'était un baril rempli de poudre et de mitraille, auquel
était ajusté un canon de fusil avec une détente. Cette machine était
évidemment destinée à faire sauter le Premier Consul. L'inventeur fut
saisi, et jeté en prison. Cette nouvelle invention fit quelque bruit,
et contribua davantage à tenir tous les regards fixés sur ceux qu'on
appelait les Jacobins et les terroristes. Leur réputation de
quatre-vingt-treize leur valait d'être plus redoutés qu'ils ne le
méritaient. Le Premier Consul, ainsi que nous l'avons déjà dit,
partageait à leur égard l'erreur du public, et ayant toujours affaire
au parti révolutionnaire, tantôt avec les honnêtes gens de ce parti,
mécontents d'une réaction trop rapide, tantôt avec les scélérats
rêvant le crime dont ils n'avaient plus l'énergie, s'en prenait aux
révolutionnaires de toutes choses, n'en voulait qu'à eux, ne parlait
de punir qu'eux seuls. M. Fouché persistait, mais en vain, à ramener
son attention sur les royalistes. Il aurait fallu des faits graves,
pour redresser l'opinion du Premier Consul, et celle du public à ce
sujet. Malheureusement il s'en préparait d'atroces.
[En marge: Trois agents de Georges envoyés à Paris pour assassiner le
Premier Consul.]
[En marge: Projet de la machine dite infernale.]
Georges, revenu de Londres dans le Morbihan, regorgeait d'argent,
grâce aux Anglais, et dirigeait secrètement les pillards de
diligences. Il avait envoyé à Paris quelques sicaires avec mission
d'assassiner le Premier Consul. Parmi eux se trouvaient les nommés
Limoëlan et Saint-Réjant, tous deux éprouvés dans les horreurs de la
guerre civile, et le second, ancien officier de marine, ayant
quelques connaissances en artillerie. À ces deux hommes s'était joint
un troisième, appelé Carbon, personnage subalterne, digne valet de ces
grands criminels. Arrivés les uns après les autres à Paris, vers la
fin de novembre 1800 (premiers jours de frimaire), ils cherchaient le
moyen le plus sûr de tuer le Premier Consul, et ils avaient fait dans
les environs de Paris, plus d'un essai, avec des fusils à vent. Le
ministre Fouché, averti de leur présence et de leur projet, les
faisait observer avec soin. Mais par la maladresse de deux agents
employés à les suivre, il les avait perdus de vue. Tandis que la
police s'efforçait de ressaisir leurs traces, ces scélérats s'étaient
enveloppés des plus épaisses ténèbres. Ne déclamant pas comme les
jacobins, ne livrant leur secret à personne, ils préparaient un
horrible forfait, qui n'a été égalé qu'une fois, c'est de nos jours.
La machine de Chevalier leur avait inspiré l'idée de faire mourir le
Premier Consul, au moyen d'un baril de poudre chargé de mitraille. Ils
résolurent de disposer ce baril sur une petite charrette, et de le
placer dans l'une des rues étroites qui aboutissaient alors au
Carrousel, et que le Premier Consul traversait souvent en voiture. Ils
achetèrent un cheval, une charrette, et louèrent une remise, en se
faisant passer pour marchands forains. Saint-Réjant qui était, comme
nous venons de le dire, officier de marine et artilleur, fit les
expériences nécessaires, se rendit plusieurs fois au Carrousel, pour
voir sortir des Tuileries la voiture du Premier Consul, calculer le
temps qu'elle mettait à se rendre aux rues voisines, et tout disposer
de manière que le baril fît explosion à propos. Ces trois hommes
adoptèrent, pour l'accomplissement de leur projet, un jour où le
Premier Consul devait se rendre à l'Opéra, afin d'entendre un oratorio
de Haydn, _la Création_, qu'on exécutait pour la première fois.
C'était le 3 nivôse (24 décembre 1800). Ils choisirent pour théâtre du
crime la rue Saint-Nicaise, qui aboutissait du Carrousel à la rue de
Richelieu, et que le Premier Consul avait l'habitude de traverser fort
souvent. Dans cette rue, plusieurs détours consécutifs devaient
ralentir la voiture la mieux conduite. Le jour arrivé, Carbon,
Saint-Réjant et Limoëlan conduisirent leur charrette rue
Saint-Nicaise, et se séparèrent ensuite. Tandis que Saint-Réjant était
chargé de mettre le feu au baril de poudre, les deux autres devaient
se placer en vue des Tuileries, pour venir l'avertir, dès qu'ils
verraient paraître la voiture du Premier Consul. Saint-Réjant avait eu
la barbarie de donner à garder à une jeune fille de quinze ans, le
cheval attelé à cette horrible machine. Quant à lui, il se tenait tout
prêt à mettre le feu.
[En marge: Le Premier Consul sauvé par la dextérité de son cocher.]
Dans ce moment, en effet, le Premier Consul, épuisé de travail,
hésitait à se rendre à l'Opéra. Mais il se laissa persuader par les
vives instances de ceux qui l'entouraient, et partit des Tuileries à
huit heures un quart. Les généraux Lannes, Berthier et Lauriston
l'accompagnaient. Un détachement de grenadiers à cheval lui servait
d'escorte. Heureusement ces grenadiers suivaient la voiture au lieu
de la précéder. Elle arriva dans le passage étroit de la rue
Saint-Nicaise, sans avoir été annoncée, ni par le détachement, ni par
les complices eux-mêmes. Ceux-ci ne vinrent pas prévenir Saint-Réjant,
soit que la peur les en eût empêchés, soit qu'ils n'eussent point
reconnu l'équipage du Premier Consul. Saint-Réjant lui-même n'aperçut
la voiture que lorsqu'elle avait un peu dépassé la machine. Il fut
vivement heurté par un des gardes à cheval, mais il ne se déconcerta
pas, mit le feu, et se hâta de s'enfuir. Le cocher du Premier Consul,
qui était fort adroit, et qui conduisait ordinairement son maître avec
une extrême rapidité, avait eu le temps de franchir l'un des tournants
de la rue, quand l'explosion se fit tout à coup entendre. La secousse
fut épouvantable; la voiture faillit être renversée; toutes les glaces
furent brisées; la mitraille vint déchirer la façade des maisons
voisines. Un des grenadiers à cheval reçut une légère blessure, et une
quantité de personnes mortes ou mourantes encombrèrent sur-le-champ
les rues d'alentour. Le Premier Consul et ceux qui l'accompagnaient
crurent d'abord qu'on avait tiré sur eux à mitraille; ils s'arrêtèrent
un instant, surent bientôt ce qui en était, et continuèrent leur
route. Le Premier Consul voulut se rendre à l'Opéra. Il montra un
visage calme, impassible, au milieu de l'émotion extraordinaire qui de
toutes parts éclatait dans la salle. On disait déjà que, pour
l'atteindre, des brigands avaient fait sauter un quartier de Paris.
[En marge: Colère du Premier Consul contre les Jacobins, auxquels il
attribue la machine infernale.]
[En marge: Déchaînement contre le ministre de la police Fouché.]