Ces discussions durèrent plusieurs jours. Cependant M. de Cobentzel

était pressé de conclure. De son côté, la légation française, qui

avait d'abord voulu différer de quelques jours la signature du traité,

avertie aujourd'hui que M. de Kalitscheff ne devait pas arriver aussi

prochainement à Paris qu'on l'avait cru d'abord, ne voyait plus

d'avantage à temporiser; elle désirait en finir aussi. L'ordre, en

effet, venait d'être donné aux deux plénipotentiaires de se mettre

d'accord, et, afin de décider M. de Cobentzel, on avait autorisé

Joseph Bonaparte à faire l'une de ces concessions, qui, au dernier

moment, servent de prétexte à un négociateur épuisé, pour se rendre

avec honneur. Le thalweg du Rhin était la limite assignée à la France

et à l'Allemagne; il en résultait que Dusseldorf, Ehrenbreitstein,

Philipsbourg, Kehl, Vieux-Brisach, situés sur la rive droite, quoique

attachés à la rive gauche par beaucoup de liens, devaient rester à la

confédération germanique. Mais Cassel, faubourg de Mayence sur la rive

droite, était un sujet de contestation, car ce faubourg était

difficile à détacher de la ville même. On autorisa Joseph à céder

Cassel, mais à condition de le démanteler. De la sorte, Mayence

n'était plus une tête de pont fortifiée, donnant passage en tout temps

sur la rive droite du Rhin.

Le 9 février 1801 (20 pluviôse an IX), eut lieu la dernière

conférence. Suivant l'usage, on ne fut jamais plus près de rompre, que

le jour où l'on était près de s'entendre définitivement. M. de

Cobentzel insista vivement sur le maintien du grand-duc de Toscane en

Italie, sur l'indemnité destinée aux princes allemands, indemnité

qu'il voulait rendre commune aux princes ecclésiastiques de premier

ordre, sur l'inconvénient enfin de signer pour le corps germanique,

sans avoir les pouvoirs de la Diète. Un article relatif aux dettes de

la Belgique fit naître aussi de grandes difficultés. Sur tout cela

enfin, il déclara qu'il n'oserait pas conclure sans recourir à Vienne.

Là-dessus, Joseph répondit que son gouvernement lui enjoignait de

déclarer les négociations rompues, si on ne terminait pas sans

désemparer; il ajoutait que cette fois l'Autriche serait rejetée au

delà des Alpes Juliennes. Enfin il céda Cassel, outre toutes les

positions fortifiées de la rive droite, mais à la condition que la

France les démolirait avant de les évacuer, et que ces fortifications

ne seraient pas rétablies.

[En marge: Signature du traité de Lunéville, le 9 février 1801.]

À cette concession, M, de Cobentzel se rendit, et le traité fut signé

le 9 février 1801, à cinq heures et demie du soir, à la grande joie de

Joseph, à la grande douleur de M. de Cobentzel, qui n'avait au surplus

rien à se reprocher, car, s'il avait compromis les intérêts de sa

cour, c'était pour avoir voulu les trop bien défendre.

Tel fut le célèbre traité de Lunéville, qui terminait la guerre de la

deuxième coalition, et, pour la seconde fois, concédait la rive gauche

du Rhin à la France, avec une situation dominante en Italie. En voici

les dispositions essentielles.

Le thalweg du Rhin, depuis sa sortie du territoire helvétique, jusqu'à

son entrée sur le territoire batave formait la limite de la France et

de l'Allemagne. Dusseldorf, Ehrenbreitstein, Cassel, Kehl,

Philipsbourg, Vieux-Brisach, situés sur la rive droite, restaient à

l'Allemagne, mais après avoir été démantelés. Les princes héréditaires

qui faisaient des pertes sur la rive gauche, devaient être indemnisés.

Il n'était pas parlé des princes ecclésiastiques, ni du mode des

indemnités; mais il était bien entendu que tout ou partie des

territoires ecclésiastiques fourniraient la matière de l'indemnité.

L'empereur, à Lunéville comme à Campo-Formio, cédait les provinces

belgiques à la France, ainsi que les petits territoires qu'il

possédait sur la rive gauche, tels que le comté de Falkenstein, le

Frickthal, une enclave entre Zurzach et Bâle. Il abandonnait de plus

le Milanais à la Cisalpine. Il n'obtenait d'autre indemnité pour cela

que les États vénitiens jusqu'à l'Adige, qui lui étaient précédemment

assurés par le traité de Campo-Formio. Il perdait l'évêché de

Salzbourg, qui lui avait été promis par un article secret du même

traité. Sa maison, en outre, était privée de la Toscane, cédée à la

maison de Parme. Une indemnité en Allemagne était promise au duc de

Toscane. Le duc de Modène conservait la promesse du Brisgau.

L'Italie se trouvait donc constituée sur une base beaucoup plus

avantageuse pour la France, qu'à l'époque du traité de Campo-Formio.

L'Autriche continuait d'avoir l'Adige pour limite, mais la Toscane

était enlevée à sa maison, et donnée à une maison dépendante de la

France; les Anglais étaient exclus de Livourne; toute la vallée du Pô,

depuis la Sesia et le Tanaro jusqu'à l'Adriatique, appartenait à la

République Cisalpine, fille dépendante de la République française; le

Piémont enfin, confiné aux sources du Pô, dépendait de nous. Ainsi,

maîtres de la Toscane et de la Cisalpine, nous occupions toute

l'Italie centrale, et nous empêchions les Autrichiens de donner la

main au Piémont, au Saint-Siége et à Naples.

L'Autriche avait perdu à la première coalition la Belgique et la

Lombardie, outre Modène pour sa maison. Elle perdait à la seconde

l'évêché de Salzbourg pour elle-même, la Toscane pour sa maison; ce

qui entraînait une position un peu inférieure en Allemagne, mais

très-inférieure en Italie. Ce n'était pas trop assurément pour tant de

sang répandu, pour tant d'efforts imposés à la France.

Le principe des sécularisations n'était pas explicitement, mais

implicitement posé, puisque l'on promettait d'indemniser les princes

héréditaires, sans parler des princes ecclésiastiques. Évidemment

l'indemnité ne pouvait être demandée qu'aux princes ecclésiastiques

eux-mêmes.

La paix était déclarée commune aux Républiques batave, helvétique,

cisalpine et ligurienne. Leur indépendance était garantie. Rien

n'était dit à l'égard de Naples, du Piémont et du Saint-Siége. Ces

États dépendaient du bon vouloir de la France, qui, du reste, était

liée à l'égard du Piémont et de Naples, par l'intérêt que l'empereur

Paul portait à ces deux cours, et à l'égard du Saint-Siége, par les

projets religieux du Premier Consul.

Cependant le Premier Consul, comme on l'a vu, n'avait encore voulu

s'expliquer avec personne relativement au Piémont. Mécontent du roi de

Sardaigne, qui livrait ses ports aux Anglais, il tenait à conserver sa

liberté, à l'égard d'un territoire placé si près de la France, et qui

lui importait si fort.

L'empereur signait la paix pour lui-même, comme souverain des États

Autrichiens, et pour tout le corps germanique, comme empereur

d'Allemagne. La France promettait secrètement l'emploi de son

influence auprès de la Prusse, pour la disposer à trouver bonne cette

manière de procéder de l'empereur. Les ratifications devaient être

échangées sous trente jours, par l'Autriche et par la France. Les

armées françaises ne devaient évacuer l'Allemagne qu'après que les

ratifications auraient été échangées à Lunéville, mais devaient

l'avoir évacuée entièrement un mois après cet échange.

Ici, comme à Campo-Formio, la liberté de tous les détenus pour cause

politique était stipulée. Il était convenu que les Italiens renfermés

dans les prisons de l'Autriche, Moscati et Caprara notamment, seraient

relâchés. Le Premier Consul n'avait cessé de demander cet acte

d'humanité, depuis l'ouverture du congrès.

Le général Bonaparte était arrivé au pouvoir le 9 novembre 1799 (18

brumaire an VIII); on était parvenu au 9 février 1801 (20 pluviôse an

IX); il s'était par conséquent écoulé quinze mois tout juste, et déjà

la France, en partie réorganisée au dedans, complètement victorieuse

au dehors, était en paix avec le continent, en alliance avec le nord

et le midi de l'Europe contre l'Angleterre. L'Espagne s'apprêtait à

marcher contre le Portugal; la reine de Naples se jetait à nos pieds;

la cour de Rome négociait à Paris l'arrangement des affaires

religieuses.

Le général Bellavène, chargé de porter le traité, partit de Lunéville

le 9 février au soir, et arriva en courrier extraordinaire à Paris. Le

texte même du traité qu'il apportait fut inséré immédiatement au

_Moniteur_. Paris fut soudainement illuminé; une joie vive et générale

éclata de toute part; on rendit mille actions de grâces au Premier

Consul, pour cet heureux résultat de ses victoires et sa politique.

FIN DU LIVRE SEPTIÈME.

LIVRE HUITIÈME.

MACHINE INFERNALE.

Complots dirigés contre la vie du Premier Consul.--Trois agents

de Georges, les nommés Carbon, Saint-Réjant, Limoëlan, forment le

projet de faire périr le Premier Consul par l'explosion d'un

baril de poudre.--Choix de la rue Saint-Nicaise et du 3 nivôse,

pour l'exécution de ce crime.--Le Premier Consul sauvé par la

dextérité de son cocher.--Émotion générale.--Le crime attribué

aux révolutionnaires, et aux faiblesses du ministre Fouché pour

eux.--Déchaînement des nouveaux courtisans contre ce

ministre.--Son silence et son sang-froid.--Il découvre en partie

la vérité, et la fait connaître; mais on n'en persiste pas moins

à poursuivre les révolutionnaires.--Irritation du Premier

Consul.--Projet d'une mesure arbitraire.--Délibération à ce sujet

dans le sein du Conseil d'État.--On se fixe après de longues

discussions, et on aboutit à la résolution de déporter un certain

nombre de révolutionnaires sans jugement.--Quelques résistances,

mais bien faibles, opposées à cet acte arbitraire.--On examine

s'il aura lieu par une loi, ou par une mesure spontanée du

gouvernement, déférée seulement au Sénat, sous le rapport de la

constitutionnalité.--Ce dernier projet l'emporte.--La déportation

prononcée contre cent trente individus qualifiés de

terroristes.--Fouché, qui les savait étrangers à l'attentat du 3

nivôse, consent néanmoins à la mesure qui les

proscrit.--Découverte des vrais auteurs de la machine

infernale.--Supplice de Carbon et Saint-Réjant.--Injuste

condamnation de Topino-Lebrun, Aréna, etc.--Session de l'an

IX.--Nouvelles manifestations de l'opposition dans le

Tribunat.--Loi des tribunaux spéciaux pour la répression du

brigandage sur les grandes routes.--Plan de finances pour la

liquidation des années V, VI, VII et VIII.--Budget de l'an

IX.--Règlement définitif de la dette publique.--Rejet par le

Tribunat, et adoption par le Corps Législatif, de ce plan de

finances.--Sentiment qu'éprouve le Premier Consul.--Continuation

de ses travaux administratifs.--Routes.--Canal de

Saint-Quentin.--Ponts sur la Seine.--Travaux du

Simplon.--Religieux du grand Saint-Bernard établis au Simplon et

au Mont-Cenis.

[En marge: Déc. 1800.]

[En marge: Les derniers efforts des partis, dirigés contre la personne

du Premier Consul.]

Tandis que la situation extérieure de la France devenait tous les

jours plus brillante, que l'Autriche et l'Allemagne signaient la paix,

que les puissances du nord se liguaient avec nous pour résister à la

domination maritime de l'Angleterre, que le Portugal et le royaume de

Naples se fermaient pour elle, et que tout enfin réussissait comme à

souhait à un gouvernement victorieux et modéré, la situation

intérieure offrait le spectacle, quelquefois horrible, des dernières

convulsions des partis expirants. On a déjà vu, malgré la prompte

réorganisation du gouvernement, le brigandage infestant les grandes

routes, et les factions au désespoir essayant l'assassinat contre la

personne du Premier Consul. C'étaient là les conséquences inévitables

de nos anciennes discordes. Les hommes que la guerre civile avait

formés au crime, et qui ne pouvaient plus se résigner à une vie

paisible et honnête, cherchaient une occupation sur les grands

chemins. Les factions abattues, désespérant de vaincre les grenadiers

de la garde consulaire, essayaient de détruire, par des moyens

atroces, l'invincible auteur de leur défaite.

[En marge: Affreux brigandages sur les grandes routes.]

Le brigandage s'était encore accru à l'approche de l'hiver. On ne

pouvait plus parcourir les routes, sans s'exposer à y être pillé ou

assassiné. Les départements de la Normandie, de l'Anjou, du Maine, de

la Bretagne, du Poitou, étaient comme jadis les théâtres de ce

brigandage. Mais le mal s'était propagé. Plusieurs départements du

centre et du midi, tels que ceux du Tarn, de la Lozère, de l'Aveyron,

de la Haute-Garonne, de l'Hérault, du Gard, de l'Ardèche, de la Drôme,

de Vaucluse, des Bouches-du-Rhône, des Hautes et Basses-Alpes, du Var,

avaient été infestés à leur tour. Dans ces départements, les troupes

de brigands s'étaient recrutées des assassins du midi, qui, sous

prétexte de poursuivre les Jacobins, égorgeaient, pour les voler, les

acquéreurs de biens nationaux; des jeunes gens qui ne voulaient pas

obéir à la conscription, et de quelques soldats que la misère avait

chassés de l'armée de Ligurie, pendant le cruel hiver de 1799 à 1800.

Ces malheureux, une fois engagés dans cette vie criminelle, y avaient

pris goût, et il n'y avait que la force des armes, et la rigueur des

lois, qui pussent les en détourner. Ils arrêtaient les voitures

publiques; ils enlevaient chez eux les acquéreurs de biens nationaux,

souvent aussi les propriétaires riches, les transportaient dans les

bois, comme le sénateur Clément de Ris, par exemple, qu'ils avaient

détenu pendant vingt jours, faisaient subir d'horribles tortures à

leurs victimes, quelquefois leur brûlaient les pieds jusqu'à ce

qu'elles se rachetassent, en livrant des sommes considérables. Ils

s'attaquaient surtout aux caisses publiques, et allaient chez les

percepteurs eux-mêmes, s'emparer des fonds de l'État, sous prétexte de

faire la guerre au gouvernement. Des vagabonds, qui, au milieu de ces

temps de trouble, avaient quitté leur province pour se livrer à la vie

errante, leur servaient d'éclaireurs, en exerçant dans les villes le

métier de mendiants. Ces misérables, s'informant de tout pendant

qu'ils étaient occupés à mendier, signalaient aux brigands leurs

complices ou les voitures à arrêter, ou les maisons à piller.

Il fallait de petits corps d'armée pour combattre ces bandes. Quand on

parvenait à les atteindre, la justice ne pouvait sévir, car les

témoins n'osaient pas déposer, et les jurés craignaient de prononcer

des condamnations. Les mesures extraordinaires sont toujours

regrettables, moins par les rigueurs qu'elles entraînent, que par

l'ébranlement qu'elles causent à la constitution d'un pays, surtout

quand cette constitution est nouvelle. Mais ici des mesures de ce

genre étaient inévitables, car la justice ordinaire, après avoir été

essayée, venait d'être reconnue impuissante. On avait préparé un

projet de loi pour instituer des tribunaux spéciaux, destinés à

réprimer le brigandage. Ce projet, présenté au Corps Législatif réuni

dans le moment, était l'objet des plus vives attaques de la part de

l'opposition. Le Premier Consul, exempt de ces scrupules de légalité,

qui ne naissent que dans les temps calmes, et qui, même lorsqu'ils

arrivent à être petits ou étroits, sont du moins un signe heureux de

respect pour le régime légal, le Premier Consul n'avait pas hésité à

recourir aux lois militaires, en attendant l'adoption du projet

actuellement en discussion. Comme il fallait employer des corps de

troupes pour réprimer ces bandes de brigands, la gendarmerie n'étant

plus assez forte pour les combattre, il crut pouvoir assimiler cette

situation à un état de guerre véritable, qui autorisait l'application

des lois propres à l'état de guerre. Il forma plusieurs petits corps

d'armée, qui parcouraient les départements infestés, et que suivaient

des commissions militaires. Tous les brigands pris les armes à la

main étaient jugés en quarante-huit heures, et fusillés.

L'horreur qu'inspiraient ces scélérats était si grande et si générale,

que personne n'osait élever un doute ni sur la régularité, ni sur la

justice de ces exécutions. Pendant ce temps, des scélérats d'une autre

espèce méditaient, par des moyens différents et plus atroces encore,

la ruine du gouvernement consulaire. Tandis que Demerville, Ceracchi,

Aréna, étaient soumis à une instruction judiciaire, leurs adhérents du

parti révolutionnaire continuaient à former mille projets, plus

insensés les uns que les autres. Ils avaient imaginé d'assassiner le

Premier Consul dans sa loge à l'Opéra, et avaient à peine osé, comme

on a vu, se saisir de leurs poignards. Maintenant ils rêvaient autre

chose. Tantôt ils voulaient provoquer un tumulte à la sortie de l'un

des théâtres, et, au milieu de ce tumulte, égorger le Premier Consul;

tantôt ils voulaient l'enlever sur la route de la Malmaison, et

l'assassiner après l'avoir enlevé. Tout cela, en vrais déclamateurs de

clubs, ils le disaient partout, et tout haut, de telle manière que la

police était informée heure par heure de chacun de leurs projets. Mais

tandis qu'ils parlaient sans cesse, pas un d'eux n'était assez hardi

pour mettre la main à l'oeuvre. M. Fouché les craignait peu, et

néanmoins les surveillait avec une attention continuelle. Cependant,

parmi leurs nombreuses inventions, il en était une plus redoutable que

les autres, et qui avait donné beaucoup d'éveil à la police. Un nommé

Chevalier, ouvrier employé dans les fabrications d'armes, établies à

Paris sous la Convention, avait été surpris travaillant à une machine

affreuse. C'était un baril rempli de poudre et de mitraille, auquel

était ajusté un canon de fusil avec une détente. Cette machine était

évidemment destinée à faire sauter le Premier Consul. L'inventeur fut

saisi, et jeté en prison. Cette nouvelle invention fit quelque bruit,

et contribua davantage à tenir tous les regards fixés sur ceux qu'on

appelait les Jacobins et les terroristes. Leur réputation de

quatre-vingt-treize leur valait d'être plus redoutés qu'ils ne le

méritaient. Le Premier Consul, ainsi que nous l'avons déjà dit,

partageait à leur égard l'erreur du public, et ayant toujours affaire

au parti révolutionnaire, tantôt avec les honnêtes gens de ce parti,

mécontents d'une réaction trop rapide, tantôt avec les scélérats

rêvant le crime dont ils n'avaient plus l'énergie, s'en prenait aux

révolutionnaires de toutes choses, n'en voulait qu'à eux, ne parlait

de punir qu'eux seuls. M. Fouché persistait, mais en vain, à ramener

son attention sur les royalistes. Il aurait fallu des faits graves,

pour redresser l'opinion du Premier Consul, et celle du public à ce

sujet. Malheureusement il s'en préparait d'atroces.

[En marge: Trois agents de Georges envoyés à Paris pour assassiner le

Premier Consul.]

[En marge: Projet de la machine dite infernale.]

Georges, revenu de Londres dans le Morbihan, regorgeait d'argent,

grâce aux Anglais, et dirigeait secrètement les pillards de

diligences. Il avait envoyé à Paris quelques sicaires avec mission

d'assassiner le Premier Consul. Parmi eux se trouvaient les nommés

Limoëlan et Saint-Réjant, tous deux éprouvés dans les horreurs de la

guerre civile, et le second, ancien officier de marine, ayant

quelques connaissances en artillerie. À ces deux hommes s'était joint

un troisième, appelé Carbon, personnage subalterne, digne valet de ces

grands criminels. Arrivés les uns après les autres à Paris, vers la

fin de novembre 1800 (premiers jours de frimaire), ils cherchaient le

moyen le plus sûr de tuer le Premier Consul, et ils avaient fait dans

les environs de Paris, plus d'un essai, avec des fusils à vent. Le

ministre Fouché, averti de leur présence et de leur projet, les

faisait observer avec soin. Mais par la maladresse de deux agents

employés à les suivre, il les avait perdus de vue. Tandis que la

police s'efforçait de ressaisir leurs traces, ces scélérats s'étaient

enveloppés des plus épaisses ténèbres. Ne déclamant pas comme les

jacobins, ne livrant leur secret à personne, ils préparaient un

horrible forfait, qui n'a été égalé qu'une fois, c'est de nos jours.

La machine de Chevalier leur avait inspiré l'idée de faire mourir le

Premier Consul, au moyen d'un baril de poudre chargé de mitraille. Ils

résolurent de disposer ce baril sur une petite charrette, et de le

placer dans l'une des rues étroites qui aboutissaient alors au

Carrousel, et que le Premier Consul traversait souvent en voiture. Ils

achetèrent un cheval, une charrette, et louèrent une remise, en se

faisant passer pour marchands forains. Saint-Réjant qui était, comme

nous venons de le dire, officier de marine et artilleur, fit les

expériences nécessaires, se rendit plusieurs fois au Carrousel, pour

voir sortir des Tuileries la voiture du Premier Consul, calculer le

temps qu'elle mettait à se rendre aux rues voisines, et tout disposer

de manière que le baril fît explosion à propos. Ces trois hommes

adoptèrent, pour l'accomplissement de leur projet, un jour où le

Premier Consul devait se rendre à l'Opéra, afin d'entendre un oratorio

de Haydn, _la Création_, qu'on exécutait pour la première fois.

C'était le 3 nivôse (24 décembre 1800). Ils choisirent pour théâtre du

crime la rue Saint-Nicaise, qui aboutissait du Carrousel à la rue de

Richelieu, et que le Premier Consul avait l'habitude de traverser fort

souvent. Dans cette rue, plusieurs détours consécutifs devaient

ralentir la voiture la mieux conduite. Le jour arrivé, Carbon,

Saint-Réjant et Limoëlan conduisirent leur charrette rue

Saint-Nicaise, et se séparèrent ensuite. Tandis que Saint-Réjant était

chargé de mettre le feu au baril de poudre, les deux autres devaient

se placer en vue des Tuileries, pour venir l'avertir, dès qu'ils

verraient paraître la voiture du Premier Consul. Saint-Réjant avait eu

la barbarie de donner à garder à une jeune fille de quinze ans, le

cheval attelé à cette horrible machine. Quant à lui, il se tenait tout

prêt à mettre le feu.

[En marge: Le Premier Consul sauvé par la dextérité de son cocher.]

Dans ce moment, en effet, le Premier Consul, épuisé de travail,

hésitait à se rendre à l'Opéra. Mais il se laissa persuader par les

vives instances de ceux qui l'entouraient, et partit des Tuileries à

huit heures un quart. Les généraux Lannes, Berthier et Lauriston

l'accompagnaient. Un détachement de grenadiers à cheval lui servait

d'escorte. Heureusement ces grenadiers suivaient la voiture au lieu

de la précéder. Elle arriva dans le passage étroit de la rue

Saint-Nicaise, sans avoir été annoncée, ni par le détachement, ni par

les complices eux-mêmes. Ceux-ci ne vinrent pas prévenir Saint-Réjant,

soit que la peur les en eût empêchés, soit qu'ils n'eussent point

reconnu l'équipage du Premier Consul. Saint-Réjant lui-même n'aperçut

la voiture que lorsqu'elle avait un peu dépassé la machine. Il fut

vivement heurté par un des gardes à cheval, mais il ne se déconcerta

pas, mit le feu, et se hâta de s'enfuir. Le cocher du Premier Consul,

qui était fort adroit, et qui conduisait ordinairement son maître avec

une extrême rapidité, avait eu le temps de franchir l'un des tournants

de la rue, quand l'explosion se fit tout à coup entendre. La secousse

fut épouvantable; la voiture faillit être renversée; toutes les glaces

furent brisées; la mitraille vint déchirer la façade des maisons

voisines. Un des grenadiers à cheval reçut une légère blessure, et une

quantité de personnes mortes ou mourantes encombrèrent sur-le-champ

les rues d'alentour. Le Premier Consul et ceux qui l'accompagnaient

crurent d'abord qu'on avait tiré sur eux à mitraille; ils s'arrêtèrent

un instant, surent bientôt ce qui en était, et continuèrent leur

route. Le Premier Consul voulut se rendre à l'Opéra. Il montra un

visage calme, impassible, au milieu de l'émotion extraordinaire qui de

toutes parts éclatait dans la salle. On disait déjà que, pour

l'atteindre, des brigands avaient fait sauter un quartier de Paris.

[En marge: Colère du Premier Consul contre les Jacobins, auxquels il

attribue la machine infernale.]

[En marge: Déchaînement contre le ministre de la police Fouché.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 02 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 20 / 31 段