Les idées du Premier Consul étaient désormais arrêtées. Il voulait que

l'Autriche payât les frais de la campagne d'hiver; il voulait qu'elle

eût purement et simplement l'Adige, et qu'elle perdît ainsi toute

indemnité, soit en Allemagne, soit en Italie, pour les petits

territoires cédés sur la rive gauche du Rhin. Quant aux Légations, il

entendait se les réserver pour le faire servir à diverses

combinaisons. Jusqu'ici elles avaient appartenu à la République

Cisalpine. Son projet était de les lui laisser, ou bien de les

consacrer à l'agrandissement de la maison de Parme, promis par traité

à la cour d'Espagne. Dans ce dernier cas il aurait donné Parme à la

Cisalpine, la Toscane à la maison de Parme, ce qui était un

agrandissement considérable, et les Légations au grand-duc de Toscane.

Quant au duc de Modène, l'Autriche avait promis par le traité de

Campo-Formio de l'indemniser de son duché perdu, au moyen du Brisgau.

C'était à elle à tenir ses engagements envers ce prince.

Le Premier Consul souhaitait une autre chose fort bien entendue, mais

fort difficile à faire accepter à l'Autriche. Il voulait n'être pas

réduit, comme après la paix de Campo-Formio, à tenir un congrès avec

les princes de l'empire, pour obtenir individuellement de chacun

d'eux, l'abandon formel de la rive gauche du Rhin à la France. Il se

souvenait du congrès de Rastadt, terminé par l'assassinat de nos

plénipotentiaires; il se souvenait de la peine qu'on avait eue à

traiter avec chaque prince en particulier, et à convenir avec tous

ceux qui perdaient des territoires, d'un système d'indemnités qui les

satisfît. En conséquence il demandait que l'empereur signât comme chef

de la maison d'Autriche pour ce qui regardait sa maison, et comme

empereur pour ce qui regardait l'Empire. En un mot, il voulait avoir

d'un seul coup la reconnaissance de nos conquêtes, soit de la part de

l'Autriche, soit de la part de la Confédération germanique.

Il ordonna donc à son frère Joseph de signifier à M. de Cobentzel,

comme définitivement arrêtées, les conditions suivantes: la rive

gauche du Rhin à la France.--La limite de l'Adige à l'Autriche et à la

Cisalpine, sans abandon des Légations.--Les Légations au duc de

Toscane.--La Toscane au duc de Parme.--Parme à la Cisalpine.--Le

Brisgau à l'ancien duc de Modène.--Enfin la paix signée par l'empereur

tant pour lui que pour l'Empire.--Quant à l'armistice en Italie, il

voulait bien l'accorder, à condition de la remise immédiate de la

place de Mantoue à l'armée française.

[En marge: Singulière manière de signifier à l'Autriche l'ultimatum de

la France.]

Comme le Premier Consul connaissait la manière de traiter des

Autrichiens, et particulièrement celle de M. de Cobentzel, il voulut

couper court à beaucoup de difficultés, à beaucoup de résistances, à

beaucoup de menaces d'un désespoir simulé; et il imagina une manière

nouvelle de signifier son _ultimatum_. Le Corps Législatif venait de

s'assembler; on lui proposa, le 2 janvier (12 nivôse), de déclarer que

les quatre armées commandées par les généraux Moreau, Brune, Macdonald

et Augereau, avaient bien mérité de la patrie. Un message, joint à

cette proposition, annonçait que M. de Cobentzel venait enfin de

s'engager à traiter sans le concours de l'Angleterre, et que la

condition définitive de la paix était le Rhin pour la France, l'Adige

pour la République Cisalpine. Le message ajoutait que, dans le cas où

ces conditions ne seraient pas acceptées, on irait signer la paix à

Prague, à Vienne et à Venise.

[En marge: Débats avec M. de Cobentzel.]

Cette communication fut accueillie avec transport à Paris, mais causa

une vive émotion à Lunéville. M. de Cobentzel éleva de grandes

doléances contre la dureté de ces conditions, surtout contre leur

forme. Il se plaignit amèrement de ce que la France semblait faire le

traité toute seule, sans avoir à négocier avec personne. Néanmoins il

tint ferme, déclara que l'Autriche ne pouvait pas céder sur tous les

points, qu'elle aimerait mieux succomber les armes à la main que

d'accéder à de telles conditions. M. de Cobentzel consentait cependant

à reculer de l'Oglio jusqu'à la Chiesa, qui coule entre l'Oglio et le

Mincio, à condition d'avoir Peschiera, Mantoue, Ferrare, sans

obligation de démolir ces places. Il consentait à indemniser le duc de

Modène avec le Brisgau; mais il insistait sur la restitution des États

du duc de Toscane. Il parlait de garanties formelles à donner à

l'indépendance du Piémont, de la Suisse, du Saint-Siége, de Naples,

etc... Quant à la paix avec l'Empire, il déclarait que l'empereur

allait demander des pouvoirs à la Diète germanique, mais que ce

monarque ne prendrait pas sur lui de traiter pour elle, sans y être

autorisé. Il insistait encore sur la signature d'un armistice en

Italie, déclarant que, quant à ce qui regardait Mantoue, remettre

cette place à l'armée française, c'était livrer immédiatement l'Italie

aux Français, et s'ôter tout moyen de résistance, si les hostilités

venaient à recommencer. M. de Cobentzel, joignant les caresses à la

fermeté, s'efforça de toucher Joseph, en lui parlant des dispositions

de l'empereur pour la France, et particulièrement pour le Premier

Consul, en lui insinuant même que l'Autriche pourrait bien s'allier à

la République française, et qu'une telle alliance serait fort utile

contre le mauvais vouloir caché, mais réel, des cours du nord.

[En marge: Langage prescrit à Joseph par le Premier Consul.]

Joseph, qui était très-doux, ne laissait pas que d'être sensible à un

certain degré, aux plaintes, aux menaces, aux caresses de M. de

Cobentzel. Le Premier Consul remontait son énergie par de nombreuses

dépêches. Il vous est interdit, lui mandait-il, d'admettre aucune

discussion sur le principe posé dans l'ultimatum: LE RHIN, L'ADIGE.

Tenez ces deux conditions pour irrévocables. Les hostilités ne

cesseront en Italie qu'avec la remise de Mantoue. Si elles

recommencent, le thalweg de l'Adige se trouvera reporté sur la crête

des Alpes Juliennes, et l'Autriche sera exclue de l'Italie. Quand

l'Autriche, ajoutait le Premier Consul, parlera de son amitié et de

son alliance, répondez que les gens qui viennent de se montrer si

attachés à l'alliance anglaise, ne sauraient tenir à la nôtre. Ayez en

négociant l'attitude du général Moreau, et imposez à M. de Cobentzel

l'attitude de l'archiduc Jean.--

[En marge: M. de Cobentzel cède enfin le double principe de la ligne

du Rhin et de l'Adige.]

Enfin, après plusieurs jours de résistance, des nouvelles plus

alarmantes arrivant à chaque instant des bords du Mincio (il faut ne

pas oublier que les événements s'étaient prolongés en Lombardie plus

qu'en Allemagne), M. de Cobentzel consentit, le 15 janvier 1801 (25

nivôse), à ce que l'Adige fût adopté pour limite des possessions de

l'Autriche en Italie. Il cessa de parler du duc de Modène, mais

renouvela la demande formelle du rétablissement du duc de Toscane dans

ses États. Il consentit encore à déclarer que la paix de l'Empire

serait signée à Lunéville, mais après que l'empereur se serait fait

donner des pouvoirs par la Diète germanique. Ce plénipotentiaire

réclamait dans le même protocole l'armistice pour l'Italie, mais sans

accorder la condition que la France y mettait, la remise immédiate de

Mantoue à nos troupes. Sa crainte était, qu'après l'abandon de ce

point d'appui, la France ne lui imposât des conditions plus dures; et,

quelque effrayante que lui parût la reprise des hostilités en Italie,

il ne voulait pas encore se démunir de ce gage.

Cette opiniâtreté à défendre son pays dans une situation si difficile,

était naturelle et honorable; cependant elle finissait par être

imprudente, et elle amena des conséquences que M. de Cobentzel n'avait

pas prévues.

[En marge: Les événements du nord secondent les prétentions du Premier

Consul.]

[En marge: La célèbre déclaration de 1780 renouvelée le 26 décembre

1800.]

[En marge: La Prusse adhère à la déclaration des neutres.]

Ce qui se passait dans le nord contribuait autant que les victoires de

nos armées, à élever les exigences du Premier Consul. Il avait pressé

jusqu'à ce moment la paix avec l'Autriche, d'abord pour avoir la paix,

et ensuite pour se garantir contre les retours si fréquents du

caractère de l'empereur Paul. Depuis quelques mois, il est vrai, ce

prince montrait un vif ressentiment contre l'Autriche et l'Angleterre,

mais une manoeuvre du cabinet autrichien ou anglais pouvait ramener le

czar à la coalition, et alors la France aurait eu encore l'Europe

entière sur les bras. C'est cette crainte qui avait porté le Premier

Consul à braver les inconvénients d'une campagne d'hiver, afin

d'écraser l'Autriche, pendant qu'elle était privée du concours des

forces du continent. La tournure que venaient de prendre les

événements dans le nord lui ôtant toute crainte de ce côté, il était

devenu à la fois plus patient, et plus exigeant. Paul, en effet,

avait rompu formellement avec ses anciens alliés, et s'était jeté tout

à fait dans les bras de la France, avec cette chaleur qu'il mettait à

toutes ses actions. Déjà fort disposé à se conduire ainsi, par l'effet

qu'avaient produit sur son esprit les merveilles de Marengo, la

restitution des prisonniers russes, l'offre de l'île de Malte, enfin

les flatteries adroites et délicates du Premier Consul, il avait été

définitivement entraîné par un dernier événement. On se souvient que

le Premier Consul, désespérant de sauver Malte, étroitement bloquée

par les Anglais, avait eu l'heureuse idée d'offrir cette île à Paul

Ier, que ce prince avait reçu cette offre avec transport, qu'il avait

chargé M. de Sprengporten d'aller à Paris remercier le chef du

gouvernement français, de recevoir les prisonniers russes, et de les

conduire à Malte pour y tenir garnison. Mais dans l'intervalle le

général Vaubois, réduit à la dernière extrémité, avait été contraint

de rendre l'île aux Anglais. Cet événement, qui, en toute autre

circonstance, aurait dû affliger le Premier Consul, le chagrina peu.

J'ai perdu Malte, dit-il, mais j'ai placé la pomme de discorde entre

les mains de mes ennemis.--En effet, Paul se hâta de réclamer auprès

de l'Angleterre le siége de l'ordre de Saint-Jean-de-Jérusalem; mais

le cabinet britannique se garda de le rendre, et répondit par un refus

pur et simple. Paul n'y tint plus. Il mit l'embargo sur les vaisseaux

anglais, en fit arrêter jusqu'à 300 à la fois dans les ports de la

Russie, et ordonna même de couler à fond ceux qui chercheraient à se

sauver. Cette circonstance, jointe à la querelle des neutres exposée

plus haut, ne pouvait manquer d'amener une guerre. Le czar se mit à la

tête de cette querelle, et, appelant à lui la Suède, le Danemark, la

Prusse même, leur proposa de renouveler la ligue de neutralité

maritime de 1780. Il invita le roi de Suède à venir à Pétersbourg pour

conférer sur ce grave sujet. Le roi Gustave s'y rendit, et fut reçu

magnifiquement. Paul, plein de la manie qui le possédait, tint à

Saint-Pétersbourg un grand chapitre de Malte, reçut chevaliers le roi

de Suède et tous les personnages qui l'accompagnaient, et prodigua

sans mesure les honneurs de l'ordre. Mais il fit quelque chose de plus

sérieux, et renouvela sur-le-champ la ligue de 1780. Le 26 décembre

fut signée, par les ministres de Russie, de Suède et de Danemark, une

déclaration, par laquelle ces trois puissances maritimes s'engageaient

à maintenir, même par les armes, les principes du droit des neutres.

Elles énuméraient tous ces principes dans leur déclaration, sans

omettre un seul de ceux que nous avons déjà mentionnés, et que la

France venait de faire reconnaître par l'Amérique. Elles s'engageaient

en outre à réunir leurs forces, pour les diriger en commun contre

toute puissance, quelle qu'elle fût, qui porterait atteinte aux droits

qu'elles disaient leur appartenir. Le Danemark, quoique fort zélé pour

les intérêts des neutres, aurait voulu cependant ne pas procéder si

vite; mais les glaces le couvraient pour trois mois; il espérait

qu'avant le retour de la belle saison, l'Angleterre aurait cédé, ou

du moins que les préparatifs des neutres de la Baltique seraient

suffisants, pour empêcher la flotte britannique de se présenter devant

le Sund, comme elle venait de le faire au mois d'août. La Prusse, qui

aurait voulu négocier aussi sans se prononcer avec autant de

promptitude; fut entraînée comme la Suède et le Danemark, et adhéra

deux jours après à la déclaration de Pétersbourg.

C'étaient là des événements graves, et qui assuraient à la France

l'alliance de tout le nord de l'Europe contre l'Angleterre; mais ce

n'étaient pas là tous les succès diplomatiques du Premier Consul.

L'empereur Paul avait proposé à la Prusse de s'entendre avec la France

sur ce qui se passait à Lunéville, et de convenir à trois des bases de

la paix générale. Or, les idées que ces deux puissances[8] venaient de

communiquer à Paris, étaient exactement celles que la France cherchait

à faire prévaloir à Lunéville.

[Note 8: Lettre du roi de Prusse du 14 janvier, communiquée

par M. de Lucchesini.]

La Prusse et la Russie concédaient sans contestation à la République

française, la rive gauche du Rhin; seulement elles demandaient une

indemnité pour les princes qui perdaient des portions de territoire,

mais uniquement pour les princes héréditaires, et au moyen de la

sécularisation des États ecclésiastiques. C'était justement le principe

que repoussait l'Autriche, et qu'admettait la France. La Russie et la

Prusse demandaient l'indépendance de la Hollande, de la Suisse, du

Piémont, de Naples, ce qui, dans le moment, n'était en rien contraire

aux projets du Premier Consul. L'empereur Paul ne se mêlait des intérêts

de Naples et du Piémont, qu'à cause du traité d'alliance conclu avec ces

États en 1798, lorsqu'il avait fallu les entraîner dans la guerre de la

seconde coalition; mais il n'entendait protéger Naples, qu'à condition

que cette cour romprait avec l'Angleterre. Quant au Piémont, il ne

réclamait qu'une légère indemnité pour la cession de la Savoie à la

France. Il trouvait bon, et la Prusse avec lui, que la France réprimât

l'ambition de l'Autriche en Italie, et la réduisît à la limite de

l'Adige. Paul enfin était si ardent, qu'il demandait au Premier Consul

de se lier étroitement à lui contre l'Angleterre, au point de s'engager

à ne faire de paix avec elle, qu'après la restitution de Malte à l'ordre

de Saint-Jean-de-Jérusalem. C'était plus que ne voulait le Premier

Consul, qui craignait des engagements aussi absolus. Paul, désirant que

les dehors répondissent à l'état vrai des choses, établit, au lieu de

communications clandestines entre M. de Krudener et le général

Beurnonville à Berlin, une négociation publique à Paris même. En

conséquence, il nomma un plénipotentiaire, M. de Kalitscheff, pour aller

traiter ostensiblement avec le cabinet français. M. de Kalitscheff avait

ordre de se rendre immédiatement en France. Ce négociateur était porteur

d'une lettre destinée au Premier Consul, et de plus écrite de la propre

main de l'empereur Paul. Nous avions déjà M. de Sprengporten à Paris,

nous allions avoir M. de Kalitscheff; il n'était pas possible de désirer

une réconciliation plus éclatante de la Russie avec la France.

Tout était donc changé en Europe, au nord comme au midi. Au nord, les

puissances maritimes, en guerre ouverte avec l'Angleterre, cherchaient

à se liguer avec nous et contre elle, par des engagements absolus. Au

midi, l'Espagne s'était enchaînée à nous par les liens les plus

étroits; elle menaçait le Portugal pour l'obliger à rompre avec la

Grande-Bretagne. Enfin l'Autriche, vaincue en Allemagne et en Italie,

abandonnée à nos coups par toutes les puissances, n'avait pour se

défendre que l'audacieuse obstination de son négociateur à Lunéville.

Ces événements, préparés par l'habileté du Premier Consul, venaient

d'éclater, coup sur coup, dans les premiers jours de janvier. La

Prusse et la Russie, en effet, manifestaient leurs vues pour la paix

du Continent, et Paul annonçait de sa propre main au Premier Consul

l'envoi de M. de Kalitscheff, au moment même où M. de Cobentzel,

cédant sur la limite de l'Adige, mais se défendant opiniâtrement sur

tout le reste, refusait la remise de Mantoue pour prix d'un armistice

en Italie.

[En marge: Conséquences des événements du nord à l'égard des

négociations de Lunéville.]

Le Premier Consul voulut suspendre immédiatement la marche de la

négociation à Lunéville. Il fit donner des instructions à Joseph, et

lui écrivit[9] pour tracer à notre légation une conduite nouvelle.

Dans un état de crise comme celui où se trouvait l'Europe, il jugeait

peu convenable de se presser. On pourrait, en effet, avoir trop cédé,

ou stipulé quelque chose qui contrarierait les vues des cours du

nord. Croyant d'ailleurs que M. de Kalitscheff allait arriver sous peu

de jours, il voulait l'avoir vu, avant de s'engager définitivement.

Ordre fut donc donné à Joseph de temporiser au moins pendant dix

jours, avant de signer, et d'exiger des conditions encore plus dures

que les précédentes.

[Note 9: Lettre du 1er pluviôse (21 janvier). (Dépôt de la

Secrétairerie d'État.)]

[En marge: Vues définitives du Premier Consul sur l'Italie.]

L'Autriche avait consenti à se renfermer sur l'Adige. Le Premier

Consul voulait entendre aujourd'hui par là, que le duc de Toscane ne

resterait pas en Italie, et recevrait comme le duc de Modène une

indemnité en Allemagne. Son projet définitif était de ne laisser en

Italie aucun prince autrichien. Laisser le duc de Toscane en Toscane,

c'était, suivant lui, donner Livourne aux Anglais; le transporter dans

les Légations, c'était ménager un pied à terre à l'Autriche, au delà

du Pô. En conséquence, il s'arrêtait à l'idée de transférer la Toscane

à la maison de Parme, comme on l'avait stipulé à Madrid; de confier

par conséquent Livourne à la marine espagnole, et de composer dès lors

la République Cisalpine de toute la vallée du Pô; car, d'après ce

plan, elle aurait le Milanais, le Mantouan, Plaisance, Parme, Modène

et les Légations. Le Piémont, situé à l'origine de cette vallée, ne

serait plus qu'un prisonnier de la France. L'Autriche, ramenée au delà

de l'Adige, était jetée à une extrémité de l'Italie; Rome, Naples

étaient confinées à l'autre extrémité; la France, placée au centre par

la Toscane et la Cisalpine, contenait et dominait cette superbe

contrée.

Joseph Bonaparte eut donc pour nouvelles instructions d'exiger, que

le duc de Toscane fût, comme le duc de Modène, transporté en

Allemagne; que le principe de la sécularisation des États

ecclésiastiques servît à indemniser les princes héréditaires

allemands, aussi bien que les princes italiens dépossédés par la

France; que la paix avec l'Empire fût signée en même temps que la paix

avec l'Autriche, sans même attendre les pouvoirs de la Diète; que l'on

ne stipulât rien sur Naples, Rome, le Piémont, par le motif que la

France, tout en voulant conserver ces États, désirait auparavant

s'entendre avec eux sur les conditions de leur conservation; enfin que

Mantoue fût remise à l'armée française, sous peine d'une reprise

immédiate des hostilités.

Rien n'est plus simple, quand une négociation n'est pas terminée,

quand un traité n'est pas signé, rien n'est plus simple que de

modifier les conditions proposées. Le cabinet français était donc dans

son droit, en changeant ses premières conditions; mais il faut

reconnaître que le changement ici était brusque et considérable.

[En marge: Abandon de Mantoue par M. de Cobentzel.]

M. de Cobentzel, pour trop attendre, pour trop demander, pour

s'obstiner à méconnaître sa vraie position, avait perdu le moment

favorable. Suivant sa coutume, il se récria beaucoup, et menaça la

France du désespoir de l'Autriche. Il était pressé néanmoins d'obtenir

l'armistice pour l'Italie, et dès lors résigné à livrer Mantoue; mais

il craignait, après avoir livré ce boulevard, d'être à la merci de la

France, et de voir surgir de nouvelles exigences. Dans cette

disposition d'esprit, il se montra méfiant, questionneur, et ne

rendit Mantoue qu'à la dernière extrémité. Enfin, le 26 janvier (6

pluviôse), il signa la remise de cette place à l'armée française,

moyennant un armistice en Italie, et une prolongation d'armistice en

Allemagne. Les négociateurs firent partir des courriers de Lunéville

même, pour prévenir sur l'Adige une effusion de sang, qui était

imminente.

Les conférences des jours suivants se passèrent, à Lunéville, en vives

discussions. M. de Cobentzel disait qu'on lui avait promis le

rétablissement du grand-duc, le jour même où il avait consenti à la

limite de l'Adige. Joseph répondait que cela était vrai, mais qu'on

accordait le rétablissement de ce prince en Allemagne; que chaque État

profitait de sa situation présente, pour traiter plus avantageusement;

que la France, en agissant ainsi, appliquait les propres principes

exprimés par M. de Thugut, dans ses lettres de l'hiver dernier; que

d'ailleurs le grand-duc, dont il s'agissait maintenant, serait en

Toscane isolé de l'Autriche, et compromis; que dans les Légations, au

contraire, il serait trop bien placé, car il servirait de lien entre

l'Autriche, Rome et Naples, c'est-à-dire entre les ennemis de la

France, et que de cela, on n'en voulait à aucun prix. Il fallait donc

renoncer à le placer soit en Toscane, soit dans les Légations.

Après de vives controverses, M. de Cobentzel semblait consentir enfin

à ce que les indemnités pour le grand-duc fussent prises en Allemagne;

mais il ne voulait pas admettre le principe absolu de la

sécularisation des États ecclésiastiques. Les États ecclésiastiques

étaient à la dévotion de l'Autriche, notamment les trois

électeurs-archevêques de Trêves, de Cologne et de Mayence, tandis que

les princes héréditaires, au contraire, étaient souvent opposés à son

influence dans la Diète germanique. L'Autriche consentait aux

sécularisations, entendues de telle façon, que les petits États

ecclésiastiques serviraient à indemniser non-seulement les princes

héréditaires de Bavière, Wurtemberg, Orange, mais les grands princes

ecclésiastiques, tels que les archevêques de Trêves, Cologne et

Mayence; alors son influence aurait été en partie maintenue en

Allemagne. Joseph Bonaparte avait ordre de se refuser obstinément à

cette proposition. Il ne devait admettre le principe des

sécularisations qu'au profit des princes héréditaires seulement.

Enfin, M. de Cobentzel ne voulait pas signer la paix de l'Empire, sans

pouvoirs de la Diète. À l'en croire, c'était pour ne pas manquer aux

formes; mais, en réalité, c'était pour ne pas rendre trop évident le

rôle qu'on jouait ordinairement à l'égard des membres du corps

germanique, rôle qui consistait à les compromettre avec la France

toutes les fois que l'Autriche y avait intérêt, et à les abandonner

ensuite quand la guerre avait été malheureuse. En 1797, elle avait

livré Mayence à l'armée française, ce qui avait été jugé fort

sévèrement par toute l'Allemagne; et aujourd'hui, signer pour l'Empire

sans pouvoirs de la Diète, semblait à M. de Cobentzel un nouveau fait

bien grave, à joindre à tous les faits antérieurs, que les princes

allemands reprochaient à leur souverain. Joseph Bonaparte répondait à

ces raisons, qu'on découvrait bien le véritable motif de l'Autriche,

qu'elle craignait de se compromettre avec le corps germanique, mais

que ce n'était pas à la France à entrer dans de telles considérations;

que, quant à la question de forme, il y avait l'exemple de la paix de

Baden en 1714, signée par l'empereur, sans les pouvoirs de la Diète;

que d'ailleurs on lui demandait uniquement de sanctionner ce que la

députation de l'Empire avait déjà consenti à Rastadt, c'est-à-dire

l'abandon de la rive gauche du Rhin à la France, et que son refus

serait un triste service rendu à l'Allemagne, car les armées

françaises resteraient dans les territoires occupés par elles, jusqu'à

la paix avec l'Empire, tandis que, si la paix était commune à tous les

princes allemands, l'évacuation suivrait immédiatement les

ratifications.

[En marge: Fév. 1801.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 02 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 19 / 31 段