Brune ne voulut pas se priver d'une division entière pour aider

Macdonald, mais il consentit à détacher la division italienne de

Lecchi, laquelle dut remonter de la vallée de la Chiesa jusqu'à la

Rocca d'Anfo.

[En marge: Attaque du mont Tonal par les soldats de Macdonald.]

[En marge: Macdonald réussit à pénétrer dans le Tyrol.]

Macdonald essaya donc en remontant la Valteline, d'attaquer le mont

Tonal, qui donne entrée dans le Tyrol et la vallée de l'Adige. Mais

ici, quoique la hauteur fût moindre qu'au Splugen, la glace était tout

aussi amoncelée; et, de plus, le général Wukassowich avait couvert de

retranchements les principaux abords du mont Tonal. Le 22 et le 23

décembre, le général Vandamme essaya l'attaque à la tête d'un corps de

grenadiers, et la renouvela plusieurs fois avec un courage héroïque.

Ces braves gens firent des efforts incroyables, mais inutiles.

Plusieurs fois, marchant sur la glace, et à découvert, sous un feu

meurtrier, ils arrivèrent jusqu'aux palissades du retranchement,

essayèrent de les arracher, mais, la terre étant gelée, ne purent y

réussir. Il était inutile de s'obstiner davantage; on résolut de

passer dans la vallée de l'Oglio, de la descendre jusqu'à Pisogno,

pour se porter ensuite dans la vallée de la Chiesa. On voulait ainsi

traverser les montagnes dans une région moins élevée, et par des

passages moins défendus. Macdonald, descendu jusqu'à Pisogno, franchit

les cols qui le séparaient de la vallée de la Chiesa, fit sa jonction

avec la brigade Lecchi vers la Rocca d'Anfo, et se trouva transporté

au delà des obstacles qui le séparaient du Tyrol italien et de

l'Adige. Il pouvait arriver à Trente, avant que le général Wukassowich

eût opéré sa retraite des hauteurs du mont Tonal, et prendre position,

entre les Autrichiens qui défendaient, au milieu des Alpes, les

sources des fleuves, et les Autrichiens qui en défendaient le cours

inférieur, dans les plaines de l'Italie.

[En marge: Situation de Brune sur le Mincio.]

Brune, avant de forcer le Mincio, avait attendu que Macdonald eût fait

assez de progrès, pour que les attaques fussent à peu près

simultanées, dans les montagnes et dans la plaine. Sur 125 mille

hommes répandus en Italie, il avait, comme nous l'avons dit, 100 mille

soldats valides, éprouvés, et remis de leurs souffrances; une

artillerie parfaitement organisée par le général Marmont, et une

excellente cavalerie. Vingt mille hommes à peu près gardaient la

Lombardie, le Piémont, la Ligurie, la Toscane. Une faible brigade,

commandée par le général Petitot, observait les troupes autrichiennes,

qui, sorties de Ferrare, menaçaient Bologne. La garde nationale de

cette dernière ville était prête d'ailleurs à se défendre contre les

Autrichiens. Les Napolitains traversaient de nouveau l'État Romain

pour marcher sur la Toscane; mais Murat, avec les 10 mille hommes du

camp d'Amiens, se portait à leur rencontre. Brune, après avoir pourvu

à la garde des diverses parties de l'Italie, pouvait diriger environ

70 mille hommes sur le Mincio. Le général Bonaparte, qui connaissait

parfaitement ce théâtre d'opérations, lui avait recommandé

soigneusement de concentrer, le plus possible, ses troupes dans la

Haute-Italie; de ne tenir aucun compte de ce que les Autrichiens

entreprendraient vers les rives du Pô, dans les Légations, même en

Toscane; de rester ferme, comme il l'avait fait lui-même autrefois aux

débouchés des Alpes; et il lui répétait sans cesse, que lorsque les

Autrichiens auraient été battus entre le Mincio et l'Adige,

c'est-à-dire sur la ligne par laquelle ils entrent en Italie, tout ce

qui aurait passé le Pô, pénétré dans l'Italie centrale, n'en serait

que plus compromis.

Les Autrichiens firent mine, en effet, de sortir de Ferrare, de

menacer Bologne; mais le général Petitot sut les contenir, et la garde

nationale de Bologne montra de son côté l'attitude la plus ferme.

Brune, se conformant d'abord aux instructions qu'il avait reçues,

s'avança jusqu'au Mincio, du 20 au 24 décembre (29 frimaire au 3

nivôse), enleva les positions que les Autrichiens avaient occupées en

avant de ce fleuve, et fit ses dispositions pour le passer le 25 au

matin. Le général Delmas commandait son avant-garde, le général Moncey

sa gauche, le général Dupont sa droite, le général Michaud sa réserve.

Outre la cavalerie et l'artillerie répandues dans les divisions, il

avait une réserve considérable de cavalerie et d'artillerie.

En racontant les premières campagnes du général Bonaparte[6], nous

avons déjà décrit ce théâtre de tant d'événements mémorables; il faut

néanmoins retracer en quelques mots la configuration des lieux. (Voir

la carte nº 1.) La masse des eaux du Tyrol se jette par l'Adige dans

l'Adriatique: aussi l'Adige forme-t-il une ligne d'une grande force.

Mais, avant de parvenir à la ligne de l'Adige, on en trouve une moins

importante, c'est celle du Mincio. Les eaux de quelques vallées

latérales à celle du Tyrol, d'abord accumulées dans le lac de Garda,

se déversent ensuite dans le Mincio, s'arrêtent quelque peu à Mantoue,

autour de laquelle elles forment une inondation, puis se jettent dans

le Pô. Il y avait donc une double ligne à franchir; celle du Mincio

d'abord, celle de l'Adige ensuite, cette dernière beaucoup plus

considérable et plus forte. Il fallait franchir l'une et l'autre, et

si on le faisait assez promptement pour donner la main à Macdonald,

qui marchait par la Rocca d'Anfo et par Trente sur le Haut-Adige, on

pouvait séparer l'armée autrichienne qui défendait le Tyrol, de

l'armée autrichienne qui défendait le Mincio, et enlever la première.

[Note 6: _Histoire de la Révolution française._]

La ligne du Mincio, longue tout au plus de 7 à 8 lieues, s'appuyant au

lac de Garda d'un côté, à Mantoue de l'autre, hérissée d'artillerie,

et défendue par 70 mille Autrichiens, sous le commandement du comte de

Bellegarde, n'était pas facile à forcer. L'ennemi avait à Borghetto et

Vallegio un pont bien retranché, qui lui permettait d'agir sur les

deux rives. Le fleuve n'était pas guéable en cette saison; on avait

encore augmenté la masse de ses eaux, en fermant tous les canaux de

dérivation.

[En marge: Dispositions de Brune pour le passage du Mincio.]

Brune, après avoir réuni ses colonnes, eut la singulière idée de

passer le Mincio sur deux points à la fois, à Pozzolo et à Mozzembano.

Sur ces deux points, le lit du fleuve formait un contour, dont la

convexité était tournée de notre côté; de plus, la rive droite, que

nous occupions, dominait la rive gauche qu'occupaient les Autrichiens,

de manière qu'à Mozzembano comme à Pozzolo, l'on pouvait établir des

feux supérieurs et convergents sur la rive ennemie, et couvrir ainsi

l'opération du passage. Mais sur l'un et l'autre point, on trouvait

les Autrichiens solidement assis derrière le Mincio, couverts de gros

retranchements, appuyés ou sur Mantoue ou sur Peschiera. Les avantages

et les inconvénients du passage étaient donc à peu près les mêmes, à

Pozzolo comme à Mozzembano. Mais ce qui devait décider Brune à

préférer l'un des deux points, n'importe lequel, sauf à faire une

fausse démonstration sur l'autre, c'est qu'entre ces deux points se

trouvait une tête de pont, celle de Borghetto, actuellement occupée

par l'ennemi. Les Autrichiens pouvaient donc déboucher par cette tête

de pont, et se jeter sur l'une des deux opérations pour la troubler:

il ne fallait, par conséquent, en essayer qu'une, mais avec toutes ses

forces.

[En marge: Tentative de passer le Mincio sur deux points.]

Brune n'en persista pas moins dans son double projet, apparemment pour

diviser l'attention de l'ennemi, et, le 25 décembre, disposa toutes

choses pour un double passage. Mais des difficultés survenues dans les

transports, difficultés très-grandes en cette saison, empêchèrent que

tout fût prêt à Mozzembano, point où se trouvait Brune lui-même avec

la plus grande partie de ses troupes, et l'opération fut remise au

lendemain. Il semble dès lors que le second passage aurait dû être

contremandé; mais Brune, ayant toujours considéré la tentative vers

Pozzolo comme une simple diversion, pensa que la diversion produirait

bien plus sûrement son effet, si elle précédait de 24 heures

l'opération principale.

[En marge: Combat de Dupont pour passer à Pozzolo.]

Dupont, qui commandait à Pozzolo, était un officier plein d'ardeur; il

s'avança, le 25 au matin, sur le bord du Mincio, couronna

d'artillerie les hauteurs de Molino-della-Volta, qui dominaient la

rive opposée, jeta un pont en très-peu de temps, et, favorisé par un

brouillard épais, réussit à porter sur la rive gauche la division

Wattrin. Pendant ce temps, Brune demeurait immobile avec la gauche et

les réserves à Mozzembano; le général Suchet, placé entre deux avec le

centre, masquait le pont autrichien de Borghetto. Le général Dupont se

trouvait donc avec un seul corps sur la rive gauche, en présence de

toute l'armée autrichienne. Le résultat était facile à prévoir. Le

comte de Bellegarde, allant au plus pressé, dirigea sur Pozzolo la

masse de ses forces. Le général Dupont fit avertir son voisin Suchet

et le général en chef du succès du passage, et du danger auquel ce

succès l'exposait. Le général Suchet, en brave et loyal compagnon

d'armes, courut au secours de la division Dupont: mais, quittant

Borghetto, il fit demander à Brune de pourvoir à la garde de ce

débouché, qu'il laissait découvert par son mouvement vers Pozzolo.

Brune, au lieu d'accourir avec toutes ses forces sur le point où un

accident heureux venait d'ouvrir à son armée le passage du Mincio,

Brune, toujours occupé de son opération du lendemain sur Mozzembano,

ne quitta pas sa position. Il approuva le mouvement du général Suchet,

en lui recommandant toutefois de ne pas trop se compromettre au delà

du fleuve, et se contenta d'envoyer la division Boudet pour masquer le

pont de Borghetto.

Mais le général Dupont, impatient de profiter de son succès, s'était

tout à fait engagé. Il avait passé le Mincio, enlevé Pozzolo, qui est

situé sur la rive gauche, et porté successivement au delà du fleuve

les divisions Wattrin et Monier. L'une de ses ailes était appuyée à

Pozzolo, et l'autre au Mincio, sous la protection des batteries

élevées de la rive droite.

Les Autrichiens marchaient avec tous leurs renforts sur cette

position. Ils étaient précédés par une grande quantité de pièces de

canon. Heureusement notre artillerie, placée à Molino-della-Volta, et

tirant d'une rive à l'autre, protégeait nos soldats par la supériorité

de son feu. Les Autrichiens se précipitèrent avec fureur sur les

divisions Wattrin et Monier. La 6e légère, la 28e et la 40e de ligne,

faillirent être accablées; mais elles résistèrent avec une admirable

bravoure, à tous les assauts réunis de l'infanterie et de la cavalerie

autrichienne. Cependant la division Monier, surprise dans Pozzolo par

une colonne de grenadiers, en fut délogée. Dans ce moment, le corps de

Dupont, détaché de son principal point d'appui, allait être jeté dans

le Mincio. Mais le général Suchet arrivait sur l'autre rive avec la

division Gazan, et apercevant des hauteurs de Molino-della-Volta le

grave péril de son collègue Dupont, engagé avec 10 mille hommes contre

30 mille, se hâta de lui dépêcher des renforts. Retenu toutefois par

les ordres de Brune, il n'osa pas lui envoyer toute la division Gazan,

et ne jeta que la brigade Clauzel au delà du fleuve. Cette brigade

était insuffisante, et Dupont allait succomber malgré ces secours,

lorsque le reste de la division Gazan, couronnant la rive opposée,

d'où l'on pouvait tirer à mitraille, même à coups de fusil sur les

Autrichiens, les accabla d'un feu meurtrier, et les arrêta ainsi tout

court. Les troupes de Dupont soutenues reprirent l'offensive, et

firent reculer les Autrichiens. Le générai Suchet, voyant le danger

croître à chaque instant, prit le parti de faire passer sur l'autre

bord la division Gazan tout entière. On se disputa dès lors avec

acharnement le point important de Pozzolo. Ce village fut pris et

repris six fois. À neuf heures du soir, on se battait encore au clair

de la lune, et par un froid rigoureux. Enfin, les Français restèrent

maîtres de la rive gauche, mais ils avaient perdu l'élite de quatre

divisions. Les Autrichiens avaient laissé 6 mille morts ou blessés sur

le champ de bataille; les Français, à peu près autant. Sans l'arrivée

du général Suchet notre aile droite eût été écrasée; et encore

n'osa-t-il pas s'engager complètement, retenu qu'il était par les

ordres du général en chef. Si M. de Bellegarde avait porté là toute

son armée, ou s'il eût débouché du pont de Borghetto, pendant que

Brune était immobile à Mozzembano, il aurait pu faire essuyer un

désastre au centre et à la droite de l'armée française.

Heureusement il n'en fut rien. Le Mincio se trouvait donc franchi sur

un point. Brune persista dans le projet de le passer le lendemain, 26

décembre, vers Mozzembano, s'exposant ainsi à courir de nouveau les

chances d'une opération de vive force. Il couvrit de 40 pièces de

canon les hauteurs de Mozzembano, et, favorisé par les brouillards de

la saison, réussit à jeter un pont. Les Autrichiens, fatigués de la

journée précédente, croyant peu à un second passage, opposèrent une

moindre résistance que la veille, et se laissèrent enlever les

positions environnantes de Sallionzo et de Vallegio.

[En marge: Toute l'armée, portée au delà du Mincio, marche sur

l'Adige.]

L'armée entière déboucha de la sorte au delà du Mincio, et put

marcher, toutes ses divisions réunies, sur la seconde ligne, celle de

l'Adige. La tête de pont de Borghetto devait tomber naturellement par

le mouvement offensif de nos colonnes. On eut encore le tort de

sacrifier plusieurs centaines de nos braves soldats pour la conquête

d'un point qui ne pouvait tenir. On y prit 1,200 Autrichiens.

Les Français étaient victorieux, mais au prix d'un sang précieux, que

les généraux Bonaparte et Moreau n'auraient pas manqué d'épargner à

l'armée. Lecourbe passait autrement les fleuves d'Allemagne. Brune,

ayant forcé le Mincio, s'avança sur l'Adige, qu'il aurait dû franchir

immédiatement. Il ne fut prêt à en opérer le passage que le 31

décembre (10 nivôse). Le 1er janvier le général Delmas avec

l'avant-garde traversa heureusement le fleuve au-dessus de Vérone, à

Bussolengo. Le général Moncey avec la gauche dut le remonter jusqu'à

Trente, tandis que le reste de l'armée le redescendait pour envelopper

Vérone.

[En marge: Janv. 1801.]

Le comte de Bellegarde se trouvait en ce moment dans un grave péril.

Une partie des troupes du Tyrol sous le général Laudon s'étaient

retirées devant Macdonald, et se repliaient sur Trente. Le général

Moncey, avec son corps, y marchait de son côté, en remontant l'Adige.

Le général Laudon, pris entre les corps de Macdonald et de Moncey,

devait succomber, à moins qu'il n'eût le temps de se sauver dans la

vallée de la Brenta, qui, coulant au delà de l'Adige, vient, après

beaucoup de contours, aboutir à Bassano. Brune, s'il passait

brusquement l'Adige, et poussait vivement le comte de Bellegarde par

delà Vérone, jusqu'à Bassano même, pouvait prévenir sur ce dernier

point le corps du Tyrol, et l'enlever tout entier, en lui fermant le

débouché de la Brenta.

Un acte peu loyal du général Laudon, et la lenteur de Brune, excusée,

il est vrai, par la saison, dégagèrent le corps du Tyrol de tous ces

périls.

[En marge: Le général autrichien Laudon se sauve par un subterfuge.]

Macdonald était en effet parvenu jusqu'à Trente, tandis que le corps

de Moncey s'y était rendu de son côté. Le général Laudon, enfermé

entre ces deux corps, eut recours au mensonge. Il annonça au général

Moncey qu'un armistice venait d'être signé en Allemagne, et que cet

armistice était commun à toutes les armées; ce qui était faux, car la

convention signée à Steyer par Moreau ne s'appliquait qu'aux armées

opérant sur le Danube. Le général Moncey, par excès de loyauté, crut à

la parole du général Laudon, et lui ouvrit les passages qui conduisent

dans la vallée de la Brenta. Celui-ci put ainsi rejoindre le comte de

Bellegarde dans les environs de Bassano.

[En marge: Armistice de Trévise.]

Mais les désastres d'Allemagne étaient connus. L'armée autrichienne,

battue en Italie, poussée par une masse de 90 mille hommes, depuis la

réunion des troupes de Macdonald et de Brune, ne pouvait plus tenir.

Un armistice fut proposé à Brune, qui se hâta de l'accepter, et le

signa le 16 janvier à Trévise. Brune, pressé d'en finir, se contenta

d'exiger la ligne de l'Adige, avec les places de Ferrare, Peschiera,

Portolegnago. Il ne songea pas à se faire donner Mantoue. Ses

instructions cependant lui enjoignaient de ne s'arrêter qu'à l'Isonzo,

et de conquérir Mantoue. Cette place était la seule qui en valût la

peine; car toutes les autres devaient tomber naturellement. Il

importait surtout de l'occuper, pour être fondé, à demander au congrès

de Lunéville qu'elle fût laissée à la Cisalpine.

[En marge: Courtes opérations en Toscane.]

Tandis que ces événements se passaient dans la haute Italie, les

Napolitains pénétraient en Toscane. Le comte de Damas, qui commandait

un corps de 16 mille hommes, dont 8 mille Napolitains, s'était avancé

jusqu'à Sienne. Le général Miollis, obligé de garder tous les postes

de la Toscane, n'avait pas plus de 3,500 hommes disponibles, la

plupart italiens. Il marcha néanmoins sur les Napolitains. Les braves

soldats de la division Pino se jetèrent sur l'avant-garde du comte de

Damas, la culbutèrent, entrèrent de vive force dans Sienne, et

passèrent au fil de l'épée un bon nombre d'insurgés. Le comte de Damas

fut obligé de se replier. D'ailleurs Murat, s'avançant avec ses

grenadiers, allait lui arracher la signature d'un troisième armistice.

La campagne était donc partout finie, et la paix assurée. Sur tous les

points la guerre nous avait réussi. L'armée de Moreau, flanquée par

celle d'Augereau, avait pénétré jusqu aux portes de Vienne; celle de

Brune, secondée par celle de Macdonald, avait franchi le Mincio et

l'Adige, et s'était portée jusqu'à Trévise. Bien qu'elle n'eût point

entièrement rejeté les Autrichiens au delà des Alpes, elle leur avait

enlevé assez de territoire, pour fournir au négociateur français à

Lunéville, de puissants arguments contre les prétentions de l'Autriche

en Italie. Murat allait achevée de soumettre la cour de Naples.

[En marge: Joie du Premier Consul en apprenant les succès des armées

françaises.]

En apprenant la bataille de Hohenlinden, le Premier Consul, qu'on

disait jaloux de Moreau, fut rempli d'une joie sincère[7]. Cette

victoire ne perdait rien à ses yeux de son prix parce qu'elle lui

venait d'un rival. Il se croyait si supérieur à tous ses compagnons

d'armes, en gloire militaire et en influence politique, qu'il

n'éprouvait de jalousie pour aucun d'eux. Voué sans réserve au soin de

pacifier et de réorganiser la France, il apprenait avec une vive

satisfaction tout événement qui contribuait à lui faciliter sa tâche,

dût cet événement agrandir les hommes, dont on devait plus tard faire

ses rivaux.

[Note 7: M. de Bourrienne dit qu'il _sauta de joie_, et ce

narrateur est peu suspect, car, bien qu'il dût tout à

Napoléon, il n'a pas semblé s'en souvenir dans ses Mémoires.]

Ce qui lui déplut dans cette campagne, ce fut l'inutile effusion de

sang français à Pozzolo, et surtout la faute si grave de n'avoir point

exigé Mantoue. Il refusa de ratifier la convention de Trévise, et

déclara qu'il allait ordonner la reprise des hostilités, si la place

de Mantoue n'était immédiatement remise à l'armée française.

[En marge: Reprise des négociations de Lunéville.]

[En marge: Fermeté de M. de Cobentzel.]

Dans ce moment, Joseph Bonaparte et M. de Cobentzel étaient à

Lunéville, dans l'attente des événements qui se passaient sur le

Danube et sur l'Adige. C'est une singulière situation que celle de

deux négociateurs, traitant pendant que l'on se bat, témoins en

quelque sorte du duel de deux grands peuples, et attendant à chaque

instant la nouvelle, non pas de la mort, mais de l'épuisement de l'un

ou de l'autre. M. de Cobentzel montra dans cette occasion une vigueur

de caractère, qui peut être donnée en exemple aux hommes qui sont

appelés à servir leur pays, dans des circonstances malheureuses. Il ne

se laissa déconcerter ni par la défaite des Autrichiens à Hohenlinden,

ni par le passage de l'Inn, de la Salza, de la Traun, etc. À tous ces

événements il répondait, avec un flegme imperturbable, que tout cela

était fâcheux sans doute, mais que l'archiduc Charles était remis de

ses souffrances, qu'il arrivait à la tête des levées extraordinaires

de la Bohême et de la Hongrie, qu'il amenait au secours de la capitale

25 mille Bohémiens, 75 mille Hongrois; qu'en avançant davantage les

Français trouveraient une résistance à laquelle ils ne s'attendaient

pas. Du reste, il persistait dans toutes les prétentions de

l'Autriche, notamment dans celle de ne pas traiter sans un

plénipotentiaire anglais, qui couvrît au moins de sa présence les

négociations réelles qui pourraient s'établir entre les deux

légations. Quelquefois même il lui arrivait de dire qu'il se

retirerait à Francfort, et qu'il ferait évanouir ainsi les espérances

de paix, dont le Premier Consul avait besoin d'entretenir les

esprits. À cette menace, le Premier Consul, qui ne tergiversait guère,

quand on voulait l'intimider, fit répondre à M. de Cobentzel, que,

s'il quittait Lunéville, toute chance d'accommodement serait à jamais

perdue, que la guerre serait poussée à outrance, jusqu'à l'entière

destruction de la monarchie autrichienne.

[En marge: Ordre donné à M. de Cobentzel de conclure la paix.]

[En marge: Conditions de l'Autriche.]

Au milieu de cette lutte diplomatique, M. de Cobentzel reçut la

nouvelle de l'armistice de Steyer, l'ordre de l'empereur de traiter à

tout prix, et surtout de vives instances pour faire étendre à l'Italie

l'armistice déjà convenu pour l'Allemagne; car on n'avait rien fait,

si, ayant arrêté l'une des deux armées françaises qui marchaient sur

Vienne, on laissait l'autre marcher au même but, par le Frioul et la

Carinthie. En conséquence M. de Cobentzel déclara, le 31 décembre,

qu'il était prêt à traiter sans le concours de l'Angleterre, qu'il

consentait à signer des préliminaires de paix ou un traité définitif,

comme on le voudrait, mais qu'avant de se compromettre définitivement

en se séparant de l'Angleterre, il demandait que l'on signât un

armistice, commun à l'Italie et à l'Allemagne, et qu'on s'expliquât

sur les conditions de la paix, au moins d'une manière générale. Quant

à lui, il faisait connaître ses conditions: l'Oglio pour limite de

l'Autriche en Italie, plus les Légations; et en même temps le

rétablissement des ducs de Modène et de Toscane dans leurs anciens

États.

Ces conditions étaient déraisonnables. Le Premier Consul ne les

aurait pas même admises, avant les triomphes de la campagne d'hiver,

et encore moins après.

On se souvient des préliminaires du comte de Saint-Julien. Le traité

de Campo-Formio y était adopté pour base, avec cette différence que

certaines indemnités promises à l'Autriche pour divers petits

territoires, seraient prises en Italie au lieu de l'être en Allemagne.

Nous avons déjà indiqué, ce que cela voulait dire: le traité de

Campo-Formio assignait à la République Cisalpine et à l'Autriche

l'Adige pour limite; en promettant à l'Autriche des indemnités en

Italie, on lui faisait espérer le Mincio, par exemple, au lieu de

l'Adige comme frontière; mais le Mincio tout au plus, et jamais le

territoire des Légations, dont le Premier Consul entendait disposer

autrement.

[En marge: Conditions de la France.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 02 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 18 / 31 段