avaient perdu un peu de terrain. Abandonnant la lisière des bois,
elles s'étaient repliées dans la plaine, mais avec un aplomb rare, et
en montrant à l'ennemi une héroïque fermeté. Deux demi-brigades de la
division Legrand, la 51e et la 42e, ramenées sur Harthofen, avaient à
combattre l'infanterie autrichienne de Kienmayer, et de plus une
division de cavalerie attachée à ce corps. Tantôt faisant un feu
nourri sur l'infanterie, tantôt croisant la baïonnette sur la
cavalerie, elles opposaient à toutes les attaques une résistance
invincible. Mais dans ce moment, Grenier, apprenant la nouvelle du
succès obtenu au centre, forme la division Legrand en colonnes, la
fait appuyer par les charges de la cavalerie de d'Hautpoul, et ramène
le corps de Kienmayer jusqu'à la lisière des bois. De son côté, le
général Bonnet, avec une brigade de la division Bastoul, charge les
Autrichiens, et les culbute dans le vallon dont ils avaient essayé de
sortir. En même temps les grenadiers de la brigade Jola, la seconde de
Ney, fondent sur Baillet-Latour, et le repoussent. L'impulsion de la
victoire, communiquée à ces braves troupes, double leur ardeur et
leurs forces. Elles précipitent enfin les deux corps de Baillet-Latour
et de Kienmayer, l'un sur Isen, l'autre sur Lendorf, dans cette
contrée basse et difficile, de laquelle ils avaient tenté vainement de
déboucher, pour envahir le plateau de Hohenlinden.
[En marge: Grands résultats de cette bataille.]
Moreau revient dans ce moment du fond de la forêt, avec un détachement
de la division Grandjean, afin de porter secours à sa gauche, si
vivement attaquée. Mais là, comme sur tous les autres points, il
trouve ses soldats victorieux, transportés de joie, félicitant leur
général d'un si beau triomphe. Le triomphe était beau en effet.
L'armée autrichienne avait encore plus de peine à sortir de ces bois,
qu'elle n'en avait eu à y pénétrer. On voyait partout des corps
égarés, qui, ne sachant où fuir, tombaient dans les mains de l'armée
victorieuse, et mettaient bas les armes. Il était cinq heures, la nuit
couvrait de ses ombres le champ de bataille. On avait tué ou blessé 7
à 8 mille hommes à l'ennemi, fait 12 mille prisonniers, pris 300
voitures et 87 pièces de canon, résultats bien rares à la guerre.
L'armée autrichienne avait donc perdu en un jour près de 20 mille
soldats, presque toute son artillerie, ses bagages, et, ce qui était
plus grave encore, toute sa force morale.
Cette bataille est la plus belle de celles qu'a livrées Moreau, et
assurément l'une des plus grandes de ce siècle, qui en a vu livrer de
si extraordinaires. On a dit à tort qu'il y avait un autre vainqueur
de Marengo que le général Bonaparte, et que c'était le général
Kellermann. On pourrait dire, avec bien plus de raison, qu'il y a un
autre vainqueur de Hohenlinden que le général Moreau, et que c'est le
général Richepanse; car celui-ci, sur un ordre un peu vague, avait
exécuté la plus belle manoeuvre. Mais, quoique moins injuste, cette
assertion serait injuste encore. Laissons à chaque homme la propriété
de ses oeuvres, et n'imitons pas ces tristes efforts de l'envie, qui
cherche partout un autre vainqueur que le vainqueur lui-même.
Moreau, en s'avançant le long de l'Inn, depuis Kufstein jusqu'à
Mühldorf, sans avoir choisi un point précis d'attaque, sans avoir
concentré sur ce point toutes ses forces, pour ne faire ailleurs que
de simples démonstrations, Moreau avait ainsi exposé sa gauche dans la
journée du 1er décembre. Mais ce ne pouvait être là qu'un avantage
d'un moment laissé à l'ennemi; et en se retirant dans le fond du
labyrinthe de Hohenlinden, en y attirant les Autrichiens, en rabattant
à propos son centre sur sa gauche, d'Ebersberg sur Mattenboett, il
avait exécuté l'une des plus heureuses manoeuvres connues dans
l'histoire de la guerre. On a dit que Richepanse avait marché sans
ordre[5]; cela est inexact: l'ordre avait été donné, ainsi que nous
l'avons rapporté, mais il était trop général, pas assez détaillé. Rien
de ce qui pouvait arriver n'avait été prévu. Moreau s'était borné à
prescrire à Richepanse et à Decaen, de se rabattre d'Ebersberg sur
Saint-Christophe, sans désigner la route, sans prévoir ni la présence
du corps de Riesch, ni aucun des accidents possibles, et même
probables, au milieu de cette forêt remplie d'ennemis; et, sans un
officier aussi vigoureux que Richepanse, il aurait pu recueillir un
désastre au lieu d'un triomphe. Mais la fortune a toujours sa part
dans les succès militaires. Tout ce qu'on peut dire, c'est qu'elle
fut très-grande ici, et même plus grande que de coutume.
[Note 5: Napoléon l'a dit par erreur à Sainte-Hélène. Les
ordres écrits existent, et ont été imprimés dans le mémorial
de la guerre.]
On a reproché à Moreau, tandis qu'il combattait avec six divisions sur
douze, d'en avoir laissé trois sous le général Sainte-Suzanne sur le
Danube, trois sous le général Lecourbe sur l'Inn supérieur, et d'avoir
ainsi exposé sa gauche, sous le général Grenier, à combattre dans la
proportion d'un contre deux. Ce reproche assurément est plus grave, et
plus mérité; mais ne ternissons pas un aussi beau triomphe, et
ajoutons, pour être justes, que dans les plus belles oeuvres des
hommes il y a des taches, que dans les plus belles victoires il y a
des fautes, des fautes que la fortune répare, et qu'il faut admettre
comme un accompagnement ordinaire des grandes actions guerrières.
Après cette importante victoire, il fallait poursuivre vivement
l'armée autrichienne, marcher sur Vienne, faire tomber, en se portant
en avant, les défenses du Tyrol, déterminer ainsi un mouvement
rétrograde dans toute la ligne des Autrichiens, depuis la Bavière
jusqu'à l'Italie; car la retraite des troupes de l'Inn entraînait
celle des troupes du Tyrol, et la retraite de ces dernières rendait
inévitable l'abandon du Mincio. Mais pour obtenir tous ces résultats,
il fallait forcer l'Inn, puis la Salza, qui se jette dans l'Inn, et
forme une seconde ligne à franchir après la première. Dans le moment,
on pouvait tout attendre de la vive impulsion donnée à notre armée par
la journée de Hohenlinden.
Moreau, dès qu'il eut accordé quelque repos à ses troupes, porta sa
gauche et une partie de son centre sur la route de Mühldorf, menaçant
à la fois les ponts de Kraibourg, Mühldorf et Braunau, afin de
persuader à l'ennemi qu'il voulait traverser l'Inn dans sa partie
inférieure. Mais pendant ce temps Lecourbe, qui, quelques mois
auparavant, avait si glorieusement passé le Danube dans la journée
d'Hochstett, était chargé avec la droite de passer l'Inn, aux environs
de Rosenheim. (Voir la carte nº 15.) Ce général avait découvert un
endroit, celui de Neubeurn, où la rive gauche que nous occupions,
dominait la rive droite occupée par l'ennemi, et où l'on pouvait
établir avantageusement l'artillerie, afin de protéger le passage. Ce
point fut donc choisi. On perdit malheureusement plusieurs jours à
réunir le matériel nécessaire, et ce ne fut que le 9 décembre au
matin, six jours après la grande bataille de Hohenlinden, que Lecourbe
fut en mesure d'agir.
Moreau avait soudainement reporté son armée sur l'Inn supérieur. Les
trois divisions du centre avaient été dirigées de Wasserbourg sur
Aibling, à peu de distance de Rosenheim, prêtes à secourir Lecourbe.
La gauche les avait remplacées dans leurs positions, et le général
Collaud, avec deux divisions du corps de Sainte-Suzanne, avait été
porté en avant de l'Isar, à Erding.
[En marge: Passage de l'Inn le 9 décembre.]
Le 9 décembre au matin (18 frimaire), Lecourbe commença les travaux du
passage devant Neubeurn. C'était la division Montrichard qui devait
franchir l'Inn la première. Le général Lemaire plaça sur les hauteurs
de la rive gauche une batterie de 28 pièces de canon, et balaya tout
ce qui se présentait sur la rive droite. Il n'y avait dans cette
partie de l'Inn que le corps de Condé, trop faible pour opposer une
résistance sérieuse. Après avoir écarté par un feu continu
d'artillerie tous les détachements ennemis, les pontonniers se
jetèrent dans des barques, suivis de quelques bataillons d'élite,
destinés à protéger leurs travaux. En deux heures et demie le pont fut
établi, et la division Montrichard put commencer à déboucher. Elle
s'avança sur les Autrichiens, qui se mirent en retraite, et
descendirent la rive droite de l'Inn, jusque vis-à-vis Rosenheim. Ils
prirent une forte position à Stephanskirchen. Pendant ce mouvement,
les divisions du centre, placées devant Rosenheim même, avaient fait
leurs efforts pour empêcher les Autrichiens de détruire tout à fait le
pont de cette ville. N'y ayant pas réussi, elles remontèrent l'Inn, et
le passèrent à Neubeurn, afin de seconder Lecourbe. Le corps de Condé,
renforcé de quelques secours, s'appuyait d'un côté au pont détruit de
Rosenheim, de l'autre au petit lac de Simm-Sée. Lecourbe fit tourner
ce lac par un détachement, et obligea l'ennemi à se retirer, après une
résistance qui fut peu meurtrière.
L'Inn était donc franchi, et ce formidable obstacle qui devait,
disait-on, arrêter l'armée française, était vaincu. Lecourbe venait
ainsi de cueillir un nouveau laurier, dans la campagne d'hiver. La
marche ne se ralentit pas. Le lendemain on jeta un pont devant
Rosenheim, pour faire passer le reste du centre. Grenier avec la
gauche traversa l'Inn, sur les ponts de Wasserbourg et de Mühldorf,
que l'ennemi avait abandonnés sans les détruire.
Il fallait se hâter de pousser les Autrichiens jusqu'aux bords de la
Salza, qui coule derrière l'Inn, et se réunit à ce fleuve, un peu
au-dessus de Braunau. (Voir la carte nº 15.) La Salza est comme un
second bras de l'Inn lui-même. Quand on veut franchir l'Inn près des
montagnes, il faut en quelque sorte le franchir deux fois, tandis
qu'en le passant aux environs de Braunau, après sa réunion avec la
Salza, on n'a qu'un seul passage à exécuter. Mais alors le volume de
ses eaux est doublé, et la difficulté de le traverser de vive force,
augmentée en proportion. Ce motif, et le désir de surprendre l'ennemi,
qui ne s'attendait pas à voir les Français tenter le passage au-dessus
de Rosenheim, avaient décidé le choix de Moreau.
Lecourbe, appuyé des divisions du centre, s'avança rapidement, malgré
toutes les difficultés que lui présentait ce pays montueux, coupé de
bois, de rivières, de lacs; pays difficile en tout temps, mais plus
difficile encore au milieu de décembre. L'armée autrichienne, quoique
frappée de tant de revers, se maintenait cependant. Le sentiment de
l'honneur, réveillé par le danger de la capitale, lui fit tenter
encore de nobles efforts pour nous arrêter. La cavalerie autrichienne
couvrait la retraite, chargeant avec vigueur les corps français qui
s'avançaient trop témérairement. On passa l'Alz, qui porte les eaux du
lac de Chiem-Sée dans l'Inn; on franchit Traunstein; on arriva enfin
près de la Salza, pas loin de Salzbourg.
Il restait là, devant Salzbourg même, une forte position à occuper.
L'archiduc Jean crut pouvoir y concentrer ses troupes, espérant leur
ménager un succès, qui relèverait leur courage, et ralentirait un peu
l'audacieuse poursuite des Français. Il s'y concentra en effet le 13
décembre (22 frimaire).
[En marge: Position de l'archiduc Jean devant Salzbourg, et danger de
Lecourbe.]
La ville de Salzbourg est placée sur la Salza. (Voir la carte nº 15.)
En avant de cette rivière coule une autre petite rivière, la Saal, qui
descend des montagnes voisines, et vient se joindre à la Salza
au-dessous de Salzbourg. Le terrain entre les deux cours d'eau, est
uni, marécageux, couvert de bouquets de bois, d'un accès partout
difficile. C'est là que l'archiduc Jean avait pris position, la droite
à la Salza, la gauche aux montagnes, le front couvert par la Saal. Son
artillerie battait cette plage unie. Sa cavalerie, rangée sur les
parties découvertes et solides du terrain, était prête à charger les
corps français qui oseraient prendre l'offensive. Son infanterie était
solidement appuyée à la ville de Salzbourg.
Le 14 au matin, Lecourbe, entraîné par son ardeur, franchit à gué la
Saal, essuya plusieurs charges de cavalerie sur les grèves qui bordent
la rivière, et les supporta bravement; mais bientôt, le brouillard
épais qui couvrait la plaine se dissipant, il aperçut en avant de
Salzbourg une ligne formidable de cavalerie, d'artillerie et
d'infanterie. C'était l'armée autrichienne tout entière. En présence
de ce danger il se conduisit avec beaucoup d'aplomb, mais il fit
quelques pertes.
[En marge: Decaen dégage heureusement Lecourbe en passant la Salza.]
Heureusement la division Decaen passait en ce moment la Salza vers
Laufen, d'une manière presque miraculeuse. La veille l'avant-garde de
cette division, trouvant le pont de Laufen détruit, avait parcouru les
rives de la Salza, couvertes partout de tirailleurs ennemis, et
s'était mise à la recherche d'un passage. Elle avait aperçu sur la
rive opposée une barque. À cette vue, trois chasseurs de la 14e, se
jetant à la nage, étaient parvenus sur l'autre bord, malgré le froid
le plus vif, et un courant encore plus rapide que celui de l'Inn.
Après s'être battus corps à corps avec plusieurs tirailleurs
autrichiens, ils avaient enlevé et ramené la barque. Quelques
centaines de Français s'en étaient servis pour passer successivement
sur la rive opposée, avaient occupé un village, tout près du pont
détruit de Laufen, et s'y étaient barricadés de telle manière, qu'un
petit nombre d'entre eux suffisaient à le défendre. Les autres avaient
fondu sur l'artillerie autrichienne, l'avaient enlevée, s'étaient
emparés de tous les bateaux existants sur la rive droite de la Salza,
et avaient ainsi procuré à la division, restée sur la rive gauche, des
moyens de passage. Le lendemain 14 au matin, la division Decaen avait
passé tout entière, et remontant jusqu'à Salzbourg, survint à
l'instant même où Lecourbe se trouvait seul engagé contre toute
l'armée autrichienne. Il était impossible d'arriver plus à propos.
L'archiduc, averti du passage des Français et de leur marche sur
Salzbourg, se hâta de décamper, et Lecourbe fut ainsi dégagé du grave
péril, auquel le hasard et son ardeur l'avaient exposé.
Toutes les défenses de l'Inn et de la Salza étaient donc tombées. Dès
ce moment, aucun obstacle ne couvrait l'armée autrichienne, et ne
pouvait lui rendre la force de résister à l'armée française. Il
restait, il est vrai, 25 mille hommes dans le Tyrol, qui auraient pu
inquiéter nos derrières; mais ce n'est pas quand on est victorieux, et
que la démoralisation s'est emparée de l'ennemi, qu'on a des
tentatives hardies à redouter. Moreau, après avoir laissé le corps de
Sainte-Suzanne, en arrière pour investir Braunau, et occuper l'espace
compris entre l'Inn et l'Isar, Moreau, enhardi par le succès à chaque
pas qu'il faisait, marcha sur la Traun et l'Ens, qui n'étaient plus
capables de l'arrêter. (Voir la carte nº 14.) Richepanse faisait
l'avant-garde, soutenu par Grouchy et Decaen. La retraite des
Autrichiens s'opérait en désordre. À tout instant on ramassait des
hommes, des voitures, des canons. Richepanse livra de brillants
combats à Frankenmarkt, à Voeklabruck, à Schwanstadt. Ayant sans cesse
affaire à la cavalerie autrichienne, il enleva jusqu'à 1,200 chevaux à
la fois. Le 20 décembre (29 frimaire), on avait franchi la Traun, on
marchait sur Steyer, pour y passer l'Ens.
Le jeune archiduc Jean, que tant de désastre avaient complètement
abattu, venait d'être remplacé par l'archiduc Charles, qu'on tirait
enfin de sa disgrâce, pour lui confier une tâche désormais impossible,
celle de sauver l'armée autrichienne. Il arriva, et vit avec douleur
le spectacle que lui offraient ces soldats de l'empire, qui, après
avoir noblement résisté aux Français, demandaient enfin qu'on cessât
de les sacrifier à une politique funeste, et universellement
réprouvée. Il envoya M. de Meerfeld à Moreau, pour proposer un
armistice. Moreau voulut bien accorder quarante-huit heures, à
condition que, dans ce délai, cet officier reviendrait de Vienne, muni
des pouvoirs de l'empereur; mais il stipula toutefois que, dans
l'intervalle, l'armée française pourrait s'avancer jusqu'à l'Ens.
[En marge: Moreau refuse d'entrer dans Vienne.]
Le 21, il passa l'Ens à Steyer; ses avant-postes se montrèrent sur
l'Ips et l'Erlaf. Il était aux portes de Vienne; il pouvait avoir la
tentation d'y entrer, et de se donner la gloire qu'aucun général
français n'avait eue encore, de pénétrer dans la capitale de l'empire.
Mais l'âme modérée de Moreau n'aimait pas à pousser la fortune à bout.
L'archiduc Charles lui engageait sa parole qu'on ne suspendrait les
hostilités que pour traiter immédiatement de la paix, aux conditions
qu'avait toujours exigées la France, notamment celle d'une négociation
séparée. Moreau, plein d'une juste estime pour ce prince, se montra
disposé à l'en croire.
Plusieurs de ses lieutenants l'excitèrent à conquérir Vienne. Il vaut
mieux, leur répondit-il, conquérir la paix... Je n'ai pas de nouvelles
de Macdonald et de Brune; je ne sais pas si l'un a réussi à pénétrer
dans le Tyrol, si l'autre est parvenu à franchir le Mincio. Augereau
est bien loin de moi, bien compromis; je pousserais peut-être les
Autrichiens au désespoir, en voulant les humilier. Il vaut mieux nous
arrêter, et nous contenter de la paix, car c'est pour elle seule que
nous combattons.--
[En marge: Armistice de Steyer, signé le 25 décembre.]
C'étaient là de sages et louables sentiments. Le 25 décembre (4 nivôse
an IX), il consentit donc à signer à Steyer une nouvelle suspension
d'armes, dont les conditions furent les suivantes: Il y avait
cessation d'hostilités en Allemagne, entre les armées autrichiennes et
les armées françaises, commandées par Moreau et Augereau. Les généraux
Brune et Macdonald devaient recevoir l'invitation de signer un
semblable armistice, pour les armées des Grisons et d'Italie. On
livrait aux Français toute la vallée du Danube, le Tyrol compris, plus
les places de Braunau, Wurtzbourg, les forts de Scharnitz et de
Kufstein, etc... Les magasins autrichiens étaient mis à leur
disposition. Aucun détachement de forces ne pouvait être envoyé en
Italie, s'il arrivait qu'une suspension d'armes ne fût pas consentie
par les généraux opérant dans cette contrée. Cette disposition était
commune aux deux armées.
[En marge: Gloire de Moreau.]
Moreau se contenta de ces conditions, comptant avec raison sur la
paix, et la préférant à des triomphes plus éclatants, mais plus
hasardeux. Une belle gloire entourait son nom, car sa campagne d'hiver
surpassait encore celle du printemps. Après avoir franchi le Rhin dans
cette première campagne du printemps, et avoir acculé les Autrichiens
au Danube, pendant que le Premier Consul passait les Alpes; après les
avoir ensuite délogés de leur camp d'Ulm par la bataille d'Hochstett,
et les avoir rejetés sur l'Inn, il avait repris haleine pendant la
belle saison, et, recommençant sa marche en hiver, par le froid le
plus rigoureux, il les avait accablés à Hohenlinden, puis les avait
rejetés de l'Inn sur la Salza, de la Salza sur la Traun et l'Ens, les
poussant en désordre jusqu'aux portes de Vienne. Il leur accordait
enfin, en s'arrêtant à quelques lieues de la capitale, le temps de
signer la paix. Il y avait là sans doute des tâtonnements, des
lenteurs, des fautes enfin, que des juges sévères ont depuis relevées
amèrement, comme pour venger sur la mémoire de Moreau les injustices
commises sur la mémoire de Napoléon; mais il y avait des succès
soutenus, justifiés par une conduite sage et ferme. Il faut respecter
toutes les gloires, et ne pas détruire l'une pour venger l'autre.
Moreau avait su commander cent mille hommes, avec prudence et vigueur;
personne, Napoléon mis à part, ne l'a fait aussi bien dans ce siècle;
et si la place du vainqueur de Hohenlinden est à une immense distance
de celle du vainqueur de Rivoli, de Marengo et d'Austerlitz, cette
place est belle encore, et serait restée belle, si des égarements
criminels, funeste produit de la jalousie, n'avaient souillé plus tard
une vie jusque-là noble et pure.
[En marge: Augereau dégagé par l'armistice, d'une position hasardée.]
L'armistice d'Allemagne arrivait heureusement pour tirer de sa
position hasardée l'armée gallo-batave commandée par Augereau. Le
général autrichien Klenau, qui était toujours resté à une assez grande
distance de l'archiduc Jean, s'était tout à coup réuni à Simbschen,
et, par cette réunion de forces, avait mis Augereau en danger. Mais
celui-ci avait défendu la Rednitz avec bravoure, et avait ainsi gagné
la fin des hostilités. La retraite des Autrichiens en Bohême le tirait
d'embarras, et l'armistice le mettait à couvert contre les périls
d'une position trop dénuée de soutien, depuis que Moreau se trouvait
aux portes de Vienne.
[En marge: Passage du Splugen par Macdonald.]
Pendant ces événements en Allemagne, les hostilités continuaient dans
les Alpes et en Italie. Le Premier Consul, voyant dès le début de la
campagne, que Moreau pouvait se passer du secours de l'armée des
Grisons, avait ordonné à Macdonald de franchir le Splugen, de se jeter
par-dessus la grande chaîne des Alpes, dans la Valteline, de la
Valteline dans le Tyrol italien, de se porter ensuite sur Trente, de
déborder ainsi la ligne du Mincio, pour faire tomber par cette
manoeuvre toute la résistance des Autrichiens dans les plaines
d'Italie. Aucune objection, tirée de la hauteur du Splugen, ou de la
rigueur de la saison, n'avait pu ébranler le Premier Consul. Il avait
constamment répondu que, partout où deux hommes pouvaient poser le
pied, une armée avait le moyen de passer, et que les Alpes étaient
plus faciles à franchir pendant la gelée que pendant la fonte des
neiges, époque à laquelle il avait lui-même traversé le Saint-Bernard.
C'était le raisonnement d'un esprit absolu, qui veut à tout prix
atteindre son but. L'événement prouva que, dans les montagnes, l'hiver
présentait des dangers au moins égaux à ceux du printemps, et que de
plus il condamnait les hommes à d'horribles souffrances.
Le général Macdonald se mit en mesure d'obéir, et le fit avec toute
l'énergie de son caractère. (Voir la carte nº 1.) Après avoir laissé
la division Morlot dans les Grisons, pour garder les débouchés qui
communiquent des Grisons dans l'Engadine (vallée supérieure de l'Inn),
il s'approcha du Splugen. Depuis quelque temps, la division
Baraguay-d'Hilliers était dans la Haute-Valteline, menaçant l'Engadine
du côté de l'Italie, tandis que Morlot la menaçait du côté des
Grisons. Avec le gros de son armée, 12 mille hommes environ, Macdonald
commença son mouvement, et gravit les premières pentes du Splugen. Le
passage de cette haute montagne, étroit et tournant pendant une montée
de plusieurs lieues, présentait les plus grands dangers, surtout dans
cette saison, où de fréquentes tourmentes encombraient la route de
monceaux énormes de neige et de glace. On avait placé l'artillerie et
les munitions sur des traîneaux, et chargé les soldats de biscuits et
de cartouches. La première colonne, composée de cavalerie et
d'artillerie, aborda le passage par un beau temps; mais elle fut tout
à coup assaillie par une tempête affreuse. Une avalanche emporta la
moitié d'un escadron de dragons, et remplit les soldats de terreur.
Cependant on ne perdit pas courage. Après trois jours, la tourmente
ayant cessé, on essaya de nouveau de franchir cette redoutable
montagne. La neige l'avait encombrée. On se faisait précéder par des
boeufs, qui foulaient cette neige en y enfonçant jusqu'au poitrail;
puis des travailleurs la battaient fortement; l'infanterie, en y
passant, achevait de la rendre solide; enfin des sapeurs élargissaient
les passages trop étroits, en taillant la glace à coups de hache.
C'est après tous ces travaux, que la route devenait praticable à la
cavalerie et à l'artillerie. Les premiers jours de décembre furent
ainsi employés à faire passer les trois premières colonnes. Les
soldats endurèrent ces horribles souffrances avec une patience
admirable, se nourrissant de biscuit et d'un peu d'eau-de-vie. La
quatrième et dernière colonne allait enfin atteindre le sommet du col,
lorsqu'une nouvelle tourmente le ferma encore une fois, dispersa en
entier la 104e demi-brigade, et ensevelit une centaine d'hommes. Le
général Macdonald était là. Il rallia ses soldats, les soutint contre
le péril et la souffrance, fit rouvrir avec des efforts inouïs le
chemin barré par des blocs de neige glacée, et déboucha enfin avec
tout le reste de son corps dans la Valteline.
Cette tentative, vraiment extraordinaire, avait transporté au delà de
la grande chaîne, et aux portes même du Tyrol italien, la majeure
partie de l'armée des Grisons. Le général Macdonald, comme il en avait
ordre, chercha dès qu'il eut passé le Splugen, à se concerter avec
Brune, pour se porter aux sources du Mincio et de l'Adige, et faire
tomber ainsi toute la ligne défensive des Autrichiens, qui s'étendait
des Alpes à l'Adriatique.