«Général, disait-il, nous venons, au nom de nos concitoyens, vous

exprimer l'indignation profonde qu'ils ont ressentie à la nouvelle de

l'attentat médité contre votre personne. Trop d'intérêts se rattachent

à votre existence, pour que les complots qui l'ont menacée ne

deviennent pas un sujet de douleur publique, comme les soins qui

l'ont garantie seront un sujet de reconnaissance et de joies

nationales.

»La Providence qui en vendémiaire an VIII vous ramena d'Égypte, qui à

Marengo sembla vous préserver de tous les périls, qui enfin, le 18

vendémiaire an IX, vient de vous sauver de la fureur des assassins,

est, permettez-nous de le dire, la providence de la France, bien plus

que la vôtre. Elle n'a pas voulu qu'une année si belle, si pleine

d'événements glorieux, destinée à occuper une si grande place dans le

souvenir des hommes, fût terminée tout à coup par un crime

détestable..... Que les ennemis de la France cessent de vouloir votre

perte et la nôtre; qu'ils se soumettent à cette destinée qui, plus

puissante que tous les complots, assurera votre conservation et celle

de la République... Nous ne vous parlons pas des coupables, ils

appartiennent à la loi...»

Ces adresses, jetées toutes dans le même moule, répétaient au Premier

Consul qu'il n'avait pas le droit d'être clément, que sa vie

appartenait à la République, et devait être défendue comme le bonheur

public, dont elle était le gage. Il faut ajouter que ces

manifestations étaient sincères. Tout le monde se croyait en péril

avec le Premier Consul. Quiconque n'était pas factieux souhaitait sa

conservation. Les royalistes croyaient, s'il venait à mourir,

rebrousser chemin vers l'échafaud ou l'exil; les révolutionnaires

croyaient voir la contre-révolution triomphante par les armes de

l'étranger.

Le Premier Consul apporta un soin particulier, et digne de remarque,

à diminuer l'opinion qu'on se faisait du péril auquel il avait été

exposé. Il ne voulait pas qu'on crût que sa vie dépendait du premier

venu, et regardait cela comme aussi nécessaire à sa sûreté qu'à sa

dignité. S'entretenant avec les autorités chargées de le complimenter,

il leur disait à toutes que le danger dont on était si alarmé, n'avait

eu rien de sérieux; il leur expliquait comment, entouré des officiers

de la garde consulaire, et d'un piquet de ses grenadiers, il était

complétement garanti contre les sept ou huit misérables qui avaient

voulu l'atteindre. Il croyait, beaucoup plus que ses paroles ne

pouvaient le faire supposer, au péril dont sa vie était menacée; mais

il jugeait utile de se montrer à toutes les imaginations, entouré des

grenadiers de Marengo, et inaccessible, au milieu d'eux, aux coups des

assassins.

[En marge: Pamphlet de M. de Fontanes qui produit un grand effet.]

De plus graves complots que celui dont on faisait tant de bruit, et

ourdis par d'autres mains, se préparaient dans l'ombre. On en avait le

vague sentiment, et on se disait que ces tentatives se renouvelleraient

plus d'une fois. Ce fut pour les partisans du Premier Consul, une

occasion de répéter qu'il fallait quelque chose de plus stable qu'un

pouvoir éphémère, reposant sur la tête d'un seul homme, et pouvant

disparaître sous le coup de poignard d'un assassin. Les frères du

Premier Consul, MM. Roederer, Regnaud de Saint-Jean-d'Angely, de

Talleyrand, de Fontanes, et beaucoup d'autres, étaient dans ces idées,

les uns par conviction, les autres pour plaire au maître, tous, comme il

arrive ordinairement, par un mélange de sentiments sincères et

intéressés. Il sortit de là un pamphlet anonyme, fort singulier, fort

remarquable, qui avait, disait-on, pour auteur Lucien Bonaparte, mais

qui par la rare élégance du langage, par la connaissance classique de

l'histoire, aurait dû être attribué à son véritable auteur, c'est-à-dire

à M. de Fontanes lui-même. Ce pamphlet fut l'occasion d'un assez grand

mouvement dans les esprits, pour mériter d'être mentionné ici. Il marque

l'un des pas que fit le général Bonaparte, dans la carrière du pouvoir

suprême. Le titre était celui-ci: PARALLÈLE ENTRE CÉSAR, CROMWELL, MONCK

ET BONAPARTE. L'auteur comparait d'abord le général Bonaparte à

Cromwell, et ne lui trouvait aucune ressemblance avec ce personnage

principal de la révolution d'Angleterre. Cromwell, disait-il, était un

fanatique, un chef de factieux sanguinaire, assassin de son roi,

vainqueur uniquement dans la guerre civile, conquérant de quelques cités

ou provinces d'Angleterre, un barbare enfin, qui avait ravagé les

universités d'Oxford et de Cambridge. C'était un scélérat habile, ce

n'était pas un héros. L'analogue de Cromwell dans la Révolution

française serait Robespierre, si Robespierre avait eu du courage, et si,

la France n'ayant eu à combattre que la Vendée, il en avait été le

vainqueur. Le général Bonaparte, au contraire, étranger aux maux de la

Révolution, avait couvert d'une gloire immense des crimes qui n'étaient

pas les siens. Il avait aboli la fête barbare instituée en l'honneur du

régicide; il mettait fin aux horreurs du fanatisme révolutionnaire; il

honorait les sciences et les arts, rétablissait les écoles, ouvrait le

temple des arts. Il n'avait pas fait la guerre civile; il avait conquis,

non des cités, mais des royaumes. Quant à Monck, qu'avait de commun cet

esprit incertain, ce transfuge de tous les partis, ne sachant où il

marchait, ayant fait échouer le vaisseau de la révolution à la

monarchie, comme il aurait pu le faire échouer à la république, qu'avait

de commun ce triste personnage avec le général Bonaparte, cet esprit si

ferme, sachant si clairement ce qu'il voulait?... Le titre de duc

d'Albemarle avait pu contenter la vanité du vulgaire général Monck,

«mais croit-on que le bâton de maréchal, ou que l'épée de connétable,

suffît à l'homme _devant qui l'univers s'est tu?_... Ne sait-on pas

qu'il est de certaines destinées qui appellent la première place?... Et

d'ailleurs, si Bonaparte pouvait jamais imiter Monck, ne voit-on pas que

la France serait replongée dans les horreurs d'une nouvelle révolution?

Les tempêtes au lieu de se calmer renaîtraient de toutes parts...»

Après avoir repoussé ces comparaisons, l'auteur ne trouvait dans toute

l'histoire, d'analogue au général Bonaparte, que César. Il lui

reconnaissait la même grandeur militaire, la même grandeur politique,

mais il lui découvrait une dissemblance. César, à la tête des

démagogues romains, avait opprimé le parti des honnêtes gens, et

détruit la république; le général Bonaparte, au contraire, avait

relevé en France le parti des honnêtes gens, et rabaissé celui des

méchants.

Tout cela était vrai; l'oeuvre entreprise jusqu'ici par le général

Bonaparte était bien plus morale que celle de César.

Après toutes ces comparaisons, il fallait conclure... Heureuse la

république, s'écriait l'auteur, _si Bonaparte était immortel!_ «Mais

où sont, ajoutait-il, où sont ses héritiers? où sont les institutions

qui peuvent maintenir ses bienfaits et perpétuer son génie? le sort de

trente millions d'hommes ne tient qu'à la vie d'un seul homme!

Français, que deviendriez-vous si à l'instant un cri funèbre vous

annonçait que cet homme a vécu?»

L'auteur examinait ici les chances diverses qui se présenteraient à la

mort du général Bonaparte. Retomberait-on sous le joug d'une

assemblée? mais le souvenir de la Convention était là, pour éloigner

de l'esprit de tout le monde une pareille supposition. Se jetterait-on

dans les bras du gouvernement militaire? mais où était l'égal du

général Bonaparte? La République comptait sans doute de grands

généraux, mais lequel effaçait assez tous les autres, pour prévenir

toute rivalité, et empêcher que les armées ne s'égorgeassent, dans

l'intérêt de leur chef particulier?... À défaut du gouvernement des

assemblées, à défaut du gouvernement des prétoriens, voulait-on

recourir à la dynastie _légitime_, qui était sur la frontière, tendant

les bras à la France?... mais c'était la contre-révolution, et le

retour de Charles II et de Jacques II en Angleterre, le sang

ruisselant à leur apparition, étaient des exemples suffisants pour

éclairer les peuples... et si l'on avait besoin d'exemples plus

récents, la rentrée que la reine de Naples et son imbécile époux

venaient de faire dans leur royaume infortuné, était une leçon écrite

en caractères de sang!... FRANÇAIS! VOUS DORMEZ AU BORD D'UN ABÎME!

Tel était le dernier mot de ce singulier écrit.

Tout ce qu'il contenait, sauf les flatteries de langage, était vrai;

mais c'étaient des vérités bien prématurées, à en juger par

l'impression qu'elles produisirent. Lucien, ministre de l'intérieur,

employa les moyens dont il disposait, pour répandre cet écrit dans

toute la France. Il en remplit Paris et les provinces, ayant bien soin

d'en cacher l'origine. Le pamphlet produisit un grand effet. Au fond,

il disait ce que tout le monde pensait; mais il exigeait de la France

un aveu qu'un orgueil fort légitime ne lui permettait pas encore de

faire. On avait aboli, huit ans auparavant, une royauté de quatorze

siècles, et il fallait sitôt venir avouer aux pieds d'un général de

trente ans, qu'on s'était trompé, et le prier de faire revivre cette

royauté dans sa personne! On voulait bien lui donner un pouvoir égal à

celui des rois, mais il fallait au moins sauver les apparences, ne

fût-ce que dans l'intérêt de la dignité nationale. D'ailleurs, ce

jeune guerrier avait remporté d'admirables victoires, déjà rendu un

commencement de sécurité au pays; mais il commençait à peine la

réconciliation des partis, la réorganisation de la France, la

rédaction de ses lois; il n'avait surtout pas encore donné la paix au

monde. Il lui restait donc bien des titres à conquérir, qu'il était

assuré, d'ailleurs, de réunir bientôt sur sa glorieuse tête.

L'impression fut générale et pénible. De tous côtés les préfets

mandèrent que l'écrit produisait un fâcheux effet, qu'il donnait

quelque raison à la faction démagogique, que les Césars provoquaient

des Brutus, que la brochure était imprudente et regrettable. À Paris,

l'impression était la même. Dans le sein du Conseil d'État, la

désapprobation ne se cachait point. Le Premier Consul, soit qu'il eût

pris part au pamphlet, soit qu'il eût été compromis à son insu par des

amis impatients et maladroits, crut devoir le désavouer, surtout aux

yeux du parti révolutionnaire. Il appela M. Fouché, et lui demanda

publiquement comment il laissait circuler de tels écrits.--Je connais

l'auteur, répondit le ministre.--Si vous le connaissez, reprit le

Premier Consul, il fallait le mettre à Vincennes.--Je ne pouvais pas

le mettre à Vincennes, ajouta M. Fouché, car c'était votre propre

frère.--À ce mot, le général Bonaparte se plaignit amèrement de ce

frère, qui l'avait déjà compromis plus d'une fois. L'aigreur

s'ensuivit à l'égard de Lucien Bonaparte. Un jour, celui-ci n'ayant

pas été exact à un conseil des ministres, ce qui lui arrivait souvent,

et beaucoup de plaintes s'élevant contre son administration, le

Premier Consul témoigna sur son compte un vif mécontentement, et parut

même vouloir le révoquer immédiatement. Mais le consul Cambacérès

conseilla d'y mettre plus d'égards, et de ne pas enlever à Lucien le

portefeuille de l'intérieur, sans lui donner un dédommagement

convenable. Le Premier Consul y consentit. M. Cambacérès imagina

l'ambassade d'Espagne, et fut chargé de l'offrir à Lucien. Il la lui

fit accepter sans difficulté. Lucien partit, et bientôt on ne songea

plus à l'imprudent pamphlet.

Ainsi une première tentative d'assassinat contre le Premier Consul

avait provoqué en sa faveur une première tentative d'élévation; mais

l'une était aussi folle, que l'autre était maladroite. Il fallait que

le général Bonaparte achetât, par de nouveaux services, une

augmentation d'autorité, que personne ne définissait encore avec

précision, mais que tout le monde prévoyait confusément dans l'avenir,

et à laquelle lui ou ses amis aspiraient déjà d'une manière ouverte.

Du reste, sa fortune allait lui fournir, en services rendus, en

dangers évités, des titres immenses auxquels la France ne résisterait

plus.

FIN DU LIVRE SIXIÈME.

LIVRE SEPTIÈME.

HOHENLINDEN.

Paix avec les États-Unis et les Régences Barbaresques.--Réunion

du Congrès de Lunéville.--M. de Cobentzel se refuse à une

négociation séparée, et veut au moins la présence d'un

plénipotentiaire anglais, pour couvrir la négociation réelle

entre l'Autriche et la France.--Le Premier Consul, afin de hâter

la conclusion, ordonne la reprise des hostilités.--Plan de la

campagne d'hiver.--Moreau est chargé de franchir l'Inn, et de

marcher sur Vienne.--Macdonald avec une seconde armée de réserve

a ordre de passer des Grisons dans le Tyrol.--Brune avec 80 mille

hommes est destiné à forcer l'Adige et le Mincio.--Plan du jeune

archiduc Jean, devenu généralissime des armées

autrichiennes.--Son projet de tourner Moreau, manqué par des

fautes d'exécution.--Il s'arrête en route, et veut assaillir

Moreau dans la forêt de Hohenlinden.--Belle manoeuvre de Moreau,

supérieurement exécutée par Richepanse.--Mémorable bataille de

Hohenlinden.--Grands résultats de cette bataille.--Passage de

l'Inn, de la Salza, de la Traun, de l'Ens.--Armistice de

Steyer.--L'Autriche promet de signer la paix

immédiatement.--Opérations dans les Alpes et en Italie.--Passage

du Splugen par Macdonald, au milieu des horreurs de

l'hiver.--Arrivée de Macdonald dans le Tyrol

italien.--Dispositions de Brune pour passer le Mincio sur deux

points.--Vice de ces dispositions.--Le général Dupont essaie un

premier passage à Pozzolo, et attire sur lui seul le gros de

l'armée autrichienne.--Le Mincio est forcé, après une effusion de

sang inutile.--Passage du Mincio et de l'Adige.--Heureuse fuite

du général Laudon au moyen d'un mensonge.--Les Autrichiens battus

demandent un armistice en Italie.--Signature de cet armistice à

Trévise.--Reprise des négociations à Lunéville.--Le principe

d'une paix séparée admis par M. de Cobentzel.--Le premier Consul

veut faire payer à l'Autriche les frais de cette seconde

campagne, et lui impose des conditions plus dures que dans les

préliminaires de M. de Saint-Julien.--Il pose pour _ultimatum_ la

limite du Rhin en Allemagne, la limite de l'Adige en

Italie.--Courageuse résistance de M. de Cobentzel.--Cette

résistance, quoique honorable, fait perdre à l'Autriche un temps

précieux.--Pendant qu'on négocie à Lunéville, l'empereur Paul, à

qui le Premier Consul avait cédé l'île de Malte, la réclame des

Anglais, qui la refusent.--Colère de Paul Ier.--Il appelle à

Pétersbourg le roi de Suède, et renouvelle la ligue de

1780.--Déclaration des neutres.--Rupture de toutes les cours du

Nord avec la Grande-Bretagne.--Le Premier Consul en profite pour

être plus exigeant envers l'Autriche.--Il veut, outre la limite

de l'Adige, l'expulsion de l'Italie de tous les princes de la

maison d'Autriche.--Le grand-duc de Toscane doit avec le duc de

Modène être transporté en Allemagne.--M. de Cobentzel finit par

céder, et signe avec Joseph Bonaparte, le 9 février 1801, le

célèbre traité de Lunéville.--La France obtient pour la seconde

fois la ligne du Rhin dans toute son étendue, et reste à peu près

maîtresse de l'Italie.--L'Autriche est rejetée au delà de

l'Adige.--La République Cisalpine doit comprendre le Milanais, le

Mantouan, le duché de Modène et les Légations.--La Toscane

destinée à la maison de Parme, sous le titre de royaume

d'Étrurie.--Le principe des sécularisations posé pour

l'Allemagne.--Grands résultats obtenus par le Premier Consul dans

l'espace de quinze mois.

[En marge: Traité de paix avec les États-Unis.]

Joseph Bonaparte venait de signer à Morfontaine, avec MM. Ellsworth,

Davie et Van-Murray, le traité qui rétablissait la paix entre la

France et l'Amérique. C'était le premier traité conclu par le

gouvernement consulaire. Il était naturel que la réconciliation de la

France avec les différentes puissances du globe commençât par la

république qu'elle avait en quelque sorte mise au monde. Le Premier

Consul avait permis qu'on ajournât les difficultés relatives au traité

d'alliance du 6 février 1778; mais en revanche il avait exigé

l'ajournement des réclamations des Américains relatives aux bâtiments

capturés. Il jugeait avec raison que, dans le moment, il fallait se

contenter de la reconnaissance des droits des neutres. C'était donner

sur les mers un allié de plus à la France, et un ennemi de plus à

l'Angleterre; c'était un nouveau ferment ajouté à la querelle maritime

qui s'élevait dans le Nord, et qui de jour en jour devenait plus

grave. En conséquence les principaux articles du droit des neutres,

tel au moins que le professent la France et tous les États maritimes,

ces articles furent insérés intégralement dans le nouveau traité.

Ces articles étaient ceux que nous avons déjà fait connaître.

1º _Le pavillon couvre la marchandise_, par conséquent le neutre peut

transporter toute marchandise ennemie, sans être recherché.

2º Il n'y a d'exception à cette règle que pour la contrebande de

guerre, et cette contrebande ne s'étend pas aux denrées alimentaires,

ni aux munitions navales, bois, goudrons, chanvres, mais uniquement

aux armes et munitions de guerre confectionnées, telles que _poudre,

salpêtre, pétards, mèches, balles, boulets, bombes, grenades,

carcasses, piques, hallebardes, épées, ceinturons, pistolets,

fourreaux, selles de cavalerie, harnais, canons, mortiers avec leurs

affûts, et généralement toutes armes, munitions de guerre, et

ustensiles à l'usage des troupes_.

3º Le neutre peut aller de tout port à tout port; il n'y a d'exception

à sa liberté de naviguer qu'à l'égard des ports réellement bloqués, et

il n'y a de ports réellement bloqués que ceux qui sont gardés par une

force telle qu'il y ait un danger sérieux à vouloir forcer le blocus.

4º Le neutre doit subir la visite pour constater sa qualité véritable;

mais le visiteur doit se tenir à portée de canon, n'envoyer qu'un

canot et trois hommes; et si le neutre est convoyé par un bâtiment de

guerre, la visite ne peut avoir lieu, la présence du pavillon

militaire étant une garantie suffisante contre toute espèce de

fraude.

Le traité contenait d'autres stipulations de détail, mais ces quatre

dispositions principales, qui constituent véritablement le droit des

neutres, étaient une importante victoire; car les Américains, en les

adoptant, étaient obligés d'en exiger l'application à leur commerce de

la part des Anglais, ou bien forcés de faire la guerre.

La signature de ce traité fut solennellement célébrée à Morfontaine,

belle terre que Joseph, plus riche que ses frères, grâce à son

mariage, avait acquise depuis quelque temps. Le Premier Consul s'y

rendit, accompagné d'une société nombreuse et brillante. D'élégantes

décorations, placées dans le château et les jardins, montraient

partout la France et l'Amérique unies. On porta des toasts analogues à

la circonstance. Le Premier Consul proposa celui-ci: «Aux mânes des

Français et des Américains, morts sur le champ de bataille, pour

l'indépendance du Nouveau-Monde.»

Lebrun proposa cet autre: «À l'union de l'Amérique avec les puissances

du Nord, pour faire respecter la liberté des mers.» Enfin Cambacérès

proposa le troisième: AU SUCCESSEUR DE WASHINGTON!

[En marge: Nov. 1800.]

[En marge: Arrivée de M. de Cobentzel à Lunéville.]

[En marge: M. de Cobentzel pour quelques jours à Paris.]

On attendait avec impatience M. de Cobentzel à Lunéville, pour savoir

si sa cour était disposée à conclure la paix. Le Premier Consul, s'il

n'était pas satisfait de la marche des négociations, était décidé à

reprendre les hostilités, quelque avancée que fût la saison. Il ne

comptait plus les obstacles pour rien, depuis qu'il avait franchi le

Saint-Bernard, et croyait qu'on pouvait se battre sur la neige et la

glace, aussi bien que sur une terre couverte de verdure ou de

moissons. L'Autriche, au contraire, désirait gagner du temps, parce

qu'elle s'était engagée avec l'Angleterre à n'accepter aucune paix

séparée, avant le mois de février suivant, c'est-à-dire février 1801

(pluviôse an IX). Craignant fort la reprise des hostilités, elle

venait de faire demander une troisième prolongation d'armistice. Le

Premier Consul avait péremptoirement refusé, par le motif que M. de

Cobentzel n'était pas encore arrivé à Lunéville. Il ne voulait se

laisser vaincre à cet égard que lorsqu'il verrait le plénipotentiaire

autrichien rendu sur le lieu même de la négociation. Enfin M. de

Cobentzel arriva le 24 octobre 1800 à Lunéville. Il fut reçu à la

frontière et sur toute la route, au bruit du canon, et avec de grands

témoignages de considération. Le général Clarke avait été nommé

gouverneur de Lunéville, pour en faire les honneurs aux membres du

congrès, et pour qu'il pût s'acquitter convenablement de ce soin, on

avait mis à sa disposition des fonds et de beaux régiments. Joseph s'y

était rendu de son côté, accompagné de M. de Laforêt pour secrétaire.

À peine M. de Cobentzel était-il arrivé, que le Premier Consul, tenant

à se convaincre par lui-même des dispositions du négociateur

autrichien, lui adressa l'invitation de venir passer quelques jours à

Paris. M. de Cobentzel[3] n'osa pas s'y refuser, et s'achemina vers

Paris avec beaucoup de déférence. Il y était rendu le 29 octobre. On

lui accorda sur-le-champ une nouvelle prolongation d'armistice de

vingt jours. Le Premier Consul l'entretint ensuite de la paix, et des

conditions auxquelles on pourrait la conclure. M. de Cobentzel n'était

pas fort rassurant sur la question d'une négociation séparée, et,

quant aux conditions, il apportait des prétentions tout à fait

déplacées. L'Autriche avait sur l'Italie des vues impossibles à

satisfaire, et elle voulait, si on ne lui accordait qu'en Allemagne

les indemnités promises en Italie par le traité de Campo-Formio, elle

voulait, ou en Bavière, ou dans le Palatinat, ou en Souabe, des

concessions de territoire exorbitantes. Le Premier Consul se permit

quelques mouvements de vivacité. Cela lui était arrivé déjà dans les

négociations de Campo-Formio, avec ce même M. de Cobentzel; mais,

l'âge et la puissance venant, il se contenait encore moins

qu'autrefois. M. de Cobentzel se plaignit amèrement, disant n'avoir

jamais été traité de la sorte, ni par Catherine, ni par Frédéric, ni

par l'empereur Paul lui-même. Il demanda donc à retourner à Lunéville,

et on le laissa repartir, imaginant qu'il valait mieux négocier pied à

pied avec lui, par l'intermédiaire de Joseph. Ce dernier, doux, calme,

et assez intelligent, était plus propre que son frère à ce travail de

patience.

[Note 3: Napoléon a dit à Sainte-Hélène que M. de Cobentzel

avait voulu venir à Paris pour gagner du temps. C'est une

erreur de mémoire. La correspondance diplomatique prouve le

contraire.]

[En marge: Retour de M. de Cobentzel à Lunéville.]

[En marge: Échange de pouvoirs entre Joseph Bonaparte et M. de

Cobentzel.]

M. de Cobentzel et Joseph Bonaparte, réunis à Lunéville, échangèrent

leurs pleins pouvoirs le 9 novembre (18 brumaire). Joseph avait ordre

de lui adresser les trois questions suivantes: 1º avait-il

l'autorisation de traiter? 2º avait-il celle de traiter séparément de

l'Angleterre? 3º traiterait-il pour l'empereur, au nom seul de la

maison d'Autriche, ou au nom de l'empire germanique tout entier?

[En marge: Après échange des pouvoirs, M. de Cobentzel refuse de

traiter sans l'Angleterre.]

Les pouvoirs échangés et reconnus valables, ce qu'on examina d'une

manière très-minutieuse, à cause de la mésaventure de M. de

Saint-Julien, on s'expliqua sur la limite de ces pouvoirs. M. de

Cobentzel n'hésita pas à déclarer qu'il ne pouvait pas traiter sans la

présence au congrès d'un plénipotentiaire anglais. Quant à la question

de savoir s'il traiterait pour la maison d'Autriche seule ou pour

l'empire tout entier, il déclara qu'il lui fallait des instructions

nouvelles.

[En marge: Déclaration du Premier Consul et annonce d'une prochaine

reprise des hostilités.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 02 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 14 / 31 段