M. Cambacérès avait pour le Premier Consul un autre genre d'utilité

que celui de le conseiller avec une raison supérieure, c'était de

gouverner le Sénat. Ce corps, ainsi que nous l'avons dit, avait une

immense importance, puisqu'il faisait toutes les élections. Dans les

premiers moments, on l'avait en quelque sorte abandonné à M. Sieyès,

comme dédommagement du pouvoir exécutif, déféré tout entier au général

Bonaparte. M. Sieyès, d'abord satisfait d'abdiquer, et vivant à sa

terre de Crosne, commençait à ressentir quelque humeur de sa nullité,

car il n'y a jamais eu d'abdication sans regret. S'il avait eu de la

volonté et de la suite, il aurait pu enlever le Sénat au Premier

Consul, et alors il ne serait plus resté d'autre ressource qu'un coup

d'État. Mais M. Cambacérès, sans bruit, sans ostentation, s'insinuant

peu à peu dans ce corps, y occupait le terrain que la négligence

boudeuse de M. Sieyès lui abandonnait. On savait que c'était par lui

qu'il fallait parvenir au Premier Consul, source de toute faveur, et

c'est à lui qu'on s'adressait en effet. Il en profitait avec un art

infini et toujours caché, pour contenir ou ramener les opposants. Mais

cela se faisait avec une telle discrétion que personne ne songeait à

s'en plaindre. Dans un temps où le repos était devenu la vraie

sagesse, où le repos même était nécessaire pour faire renaître un jour

le goût de la liberté, on n'ose blâmer, on n'ose appeler du nom de

corrupteur, l'homme qui d'un côté tempérait le maître imposé par les

événements, et de l'autre arrêtait les imprudences d'une opposition

qui n'avait ni but, ni à-propos, ni lumières politiques.

[En marge: Le consul Lebrun.]

Quant au consul Lebrun, le général Bonaparte le traitait avec égards,

même avec affection, mais comme un personnage se mêlant peu des

affaires, l'administration exceptée. Il le chargeait de veiller au

détail des finances, et de le tenir surtout au courant de ce que

faisaient ou pensaient les royalistes, dont ce troisième consul était

souvent entouré. C'était une oreille, un oeil qu'il avait parmi eux,

n'attachant d'ailleurs qu'un pur intérêt de curiosité à ce qui pouvait

venir de ce côté.

[En marge: Famille du Premier Consul.]

[En marge: Joseph et Lucien Bonaparte.]

Pour avoir une idée exacte de l'entourage du Premier Consul, il faut

dire un mot de sa famille. Il avait quatre frères, Joseph, Lucien,

Louis et Jérôme. Nous ferons connaître, en leur temps, les deux

derniers. Joseph et Lucien avaient seuls alors quelque importance.

Joseph, l'aîné de tous, avait épousé la fille d'un riche et honorable

négociant de Marseille. Il était doux, assez fin, agréable de sa

personne, et causait à son frère moins d'ennuis qu'aucun autre.

C'était à lui que le Premier Consul réservait l'honneur de négocier la

paix de la République, avec les États de l'ancien et du nouveau monde.

Il l'avait chargé de conclure le traité qui se préparait avec

l'Amérique, et venait de le nommer plénipotentiaire à Lunéville,

cherchant ainsi à lui ménager un rôle qui plût à la France. Lucien,

actuellement ministre de l'intérieur, était un homme d'esprit, mais

d'un esprit inégal, inquiet, ingouvernable, et n'ayant pas assez de

talent, quoiqu'il en eût, pour racheter ce qui lui manquait sous le

rapport du bon sens. Tous deux flattaient le penchant du Premier

Consul à s'élever jusqu'au pouvoir suprême; et cela se conçoit. Le

génie du Premier Consul, sa gloire, étaient choses à lui personnelles:

une qualité seule pouvait être transmissible à sa famille, c'était la

qualité princière, s'il la prenait un jour, en la préférant à celle de

premier magistrat de la République. Ses frères étaient de ceux qui

disaient avec le moins de retenue, que la forme actuelle du

gouvernement n'avait été qu'une transition, imaginée pour ménager les

préjugés révolutionnaires, mais qu'il fallait en prendre son parti, et

que si on voulait fonder quelque chose de vraiment stable, on ne

pouvait se dispenser de donner au pouvoir plus de concentration,

d'unité et de durée. La conclusion de tout cela était facile à tirer.

Le Premier Consul, comme tout le monde le sait, n'avait pas d'enfants,

ce qui embarrassait fort ceux qui rêvaient déjà la transformation de

la république en monarchie. Il était en effet difficile de prétendre

qu'on voulait assurer la transmission régulière et naturelle du

pouvoir, dans la famille d'un homme qui n'avait pas d'héritiers.

Aussi, bien que dans l'avenir ce défaut d'héritiers pût être un

avantage personnel pour les frères du Premier Consul, c'était alors un

argument contre leurs projets, et ils reprochaient souvent à madame

Bonaparte un malheur, dont ils la disaient la cause. Brouillés avec

elle par jalousie d'influence, ils l'avaient peu ménagée auprès de son

mari, et la poursuivaient de leurs propos, répétant sans cesse et bien

haut, qu'il fallait absolument au Premier Consul une femme qui lui

donnât des enfants, que ce n'était point là un intérêt privé, mais

public, et qu'une résolution à cet égard devenait indispensable, si on

voulait assurer l'avenir de la France. Ils lui faisaient répéter par

toutes les bouches ces funestes discours, pleins pour elle de la plus

sinistre conclusion. L'épouse en apparence si fortunée du Premier

Consul était donc, en ce moment, bien loin d'être heureuse.

[En marge: Madame Bonaparte.]

Joséphine Bonaparte, mariée d'abord au comte de Beauharnais, puis au

jeune général qui avait sauvé la Convention au 13 vendémiaire, et

maintenant partageait avec lui une place qui commençait à ressembler à

un trône, était créole de naissance, et avait toutes les grâces, tous

les défauts ordinaires aux femmes de cette origine. Bonne, prodigue et

frivole, point belle, mais parfaitement élégante, douée d'un charme

infini, elle savait plaire beaucoup plus que des femmes qui lui

étaient supérieures en esprit et en beauté. La légèreté de sa

conduite dépeinte à son mari, sous de fâcheuses couleurs, lorsqu'il

revint d'Égypte, le remplit de colère. Il voulut s'éloigner d'une

épouse, qu'à tort ou à raison il croyait coupable. Elle pleura

long-temps à ses pieds; ses deux enfants, Hortense et Eugène de

Beauharnais, très-chers tous les deux au général Bonaparte, pleurèrent

aussi: il fut vaincu, et ramené par une tendresse conjugale, qui,

pendant bien des années, fut victorieuse chez lui de la politique. Il

oublia les fautes vraies ou supposées de Joséphine, et l'aima encore,

mais jamais comme dans les premiers temps de leur union. Les

prodigalités sans bornes, les imprudences fâcheuses, auxquelles chaque

jour elle se livrait, causaient souvent à son mari des mouvements

d'impatience, dont il n'était pas maître; mais il pardonnait avec la

bonté de la puissance heureuse, et ne savait pas être irrité

long-temps contre une femme, qui avait partagé les premiers moments de

sa grandeur naissante, et qui, en venant s'asseoir un jour à côté de

lui, semblait avoir amené la fortune avec elle.

[Illustration: Joséphine.]

Madame Bonaparte était une véritable femme de l'ancien régime, dévote,

superstitieuse, et même royaliste, détestant ce qu'elle appelait les

Jacobins, lesquels le lui rendaient bien; ne recherchant que les gens

d'autrefois, qui, rentrés en foule, comme nous l'avons dit, venaient

la visiter le matin. Ils l'avaient connue femme d'un homme honorable,

et assez élevé en rang et en dignité militaire, l'infortuné

Beauharnais, mort sur l'échafaud révolutionnaire; ils la trouvaient

l'épouse d'un parvenu, mais d'un parvenu plus puissant qu'aucun prince

de l'Europe; ils ne craignaient pas de venir lui demander des faveurs,

tout en affectant de la dédaigner. Elle mettait de l'empressement à

leur faire part de sa puissance, à leur rendre des services. Elle

s'appliquait même à faire naître chez eux un genre d'illusion, auquel

ils se prêtaient volontiers, c'est qu'au fond le général Bonaparte

n'attendait qu'une occasion favorable pour rappeler les Bourbons, et

leur rendre un héritage qui leur appartenait. Et, chose singulière,

cette illusion, qu'elle se plaisait à provoquer chez eux, elle aurait

presque voulu la partager aussi; car elle eût préféré voir son époux

sujet des Bourbons, mais sujet protecteur de ses rois, entouré des

hommages de l'ancienne aristocratie française, plutôt que monarque

couronné par la main de la nation. C'était une femme d'un coeur

très-faible. Bien que légère, elle aimait cet homme qui la couvrait de

gloire et l'aimait davantage depuis qu'elle en était moins aimée.

N'imaginant pas qu'il pût mettre un pied audacieux sur les marches du

trône, sans tomber aussitôt sous le poignard des républicains ou des

royalistes, elle voyait confondus dans une ruine commune, ses enfants,

son mari, elle-même. Mais, en supposant qu'il parvînt sain et sauf sur

ce trône usurpé, une autre crainte assiégeait son coeur: elle n'irait

pas s'y asseoir avec lui. Si on faisait un jour le général Bonaparte

roi ou empereur, ce serait évidemment sous prétexte de donner à la

France un gouvernement stable, en le rendant héréditaire; et

malheureusement les médecins ne lui laissaient plus l'espérance

d'avoir des enfants. Elle se rappelait à ce sujet la singulière

prédiction d'une femme, espèce de pythonisse alors en vogue, qui lui

avait dit: Vous occuperez la première place au monde, mais pour peu de

temps.--Elle avait déjà entendu les frères du Premier Consul prononcer

le mot fatal de divorce. L'infortunée, que les reines de l'Europe

auraient pu envier, à ne juger de son sort que par l'éclat extérieur

dont elle était entourée, vivait dans les plus affreux soucis. Chaque

progrès de sa fortune ajoutait des apparences à son bonheur, et des

chagrins à sa vie; et, si elle parvenait à échapper à ses peines

cuisantes, c'était par une légèreté de caractère, qui la sauvait des

préoccupations prolongées. L'attachement du général Bonaparte pour

elle, ses brusqueries, quand il s'en permettait, réparées à l'instant

même par des mouvements d'une parfaite bonté, finissaient aussi par la

rassurer. Entraînée d'ailleurs, comme tous les gens de ce temps, par

un tourbillon étourdissant, elle comptait sur le dieu des révolutions,

sur le hasard; et, après de vives agitations, elle revenait à jouir de

sa fortune. Elle essayait, en attendant, de détourner son mari des

idées d'une grandeur exagérée, osait même lui parler des Bourbons,

sauf à essuyer des orages, et, malgré ses goûts, qui auraient dû lui

faire préférer M. de Talleyrand à M. Fouché, elle avait pris ce

dernier en gré, parce que, tout jacobin qu'il était, disait-elle, il

osait faire entendre la vérité au Premier Consul; et à ses yeux, faire

entendre la vérité au Premier Consul, c'était lui conseiller la

conservation de la République, sauf à augmenter son pouvoir

consulaire. MM. de Talleyrand et Fouché, croyant se rendre plus forts

en pénétrant dans la famille du Premier Consul, s'y introduisaient en

flattant chaque côté comme il aimait à être flatté. M. de Talleyrand

cherchait à complaire aux frères, en disant qu'il fallait imaginer

pour le Premier Consul une autre position que celle qu'il tenait de la

Constitution. M. Fouché cherchait à complaire à madame Bonaparte, en

disant que l'on commettait de graves imprudences, et qu'on perdrait

tout, en voulant tout brusquer. Cette manière de pénétrer dans sa

famille, d'en exciter les agitations en s'y mêlant, déplaisait

singulièrement au Premier Consul. Il le témoignait souvent, et, quand

il avait quelque communication à faire aux siens, en chargeait son

collègue Cambacérès, qui, avec sa prudence accoutumée, entendait tout,

ne disait rien que ce qu'on lui ordonnait de dire, et s'acquittait de

ce genre de commission avec autant de ménagement que d'exactitude.

[En marge: Singulière démarche de Louis XVIII auprès du Premier

Consul.]

Une circonstance assez étrange venait de donner à toutes ces

agitations intérieures un objet présent et positif. Le prince, qui fut

depuis Louis XVIII, exilé alors, avait tenté une démarche singulière,

et peu réfléchie. Beaucoup de royalistes, pour expliquer et excuser

leur retour vers le nouveau gouvernement, feignaient de croire ou

croyaient en effet, que le général Bonaparte voulait rappeler les

Bourbons. Ces hommes, qui n'avaient pas lus ou pas su lire, l'histoire

de la révolution d'Angleterre, et y découvrir les terribles leçons

dont elle est pleine, venaient tout à coup d'y découvrir une analogie

qui charmait leurs espérances: c'était le rappel des Stuarts par le

général Monck. Ils supprimaient Cromwell, dont cependant le rôle était

assez grand pour n'être pas oublié. Ils avaient fini par produire une

opinion factice, qui était arrivée jusqu'à Louis XVIII. Ce prince,

doué de tact et d'esprit, avait eu la maladresse d'écrire au général

Bonaparte lui-même, et lui avait fait parvenir plusieurs lettres,

qu'il croyait dignes, mais qui ne l'étaient pas, et qui ne prouvaient

qu'une chose, les illusions ordinaires de l'émigration. Voici la

première de ces lettres.

«20 février 1800.

Quelle que soit leur conduite apparente, des hommes tels que

vous, monsieur, n'inspirent jamais d'inquiétude. Vous avez

accepté une place éminente, et je vous en sais gré. Mieux que

personne, vous savez ce qu'il faut de force et de puissance pour

faire le bonheur d'une grande nation. Sauvez la France de ses

propres fureurs, vous aurez rempli le premier voeu de mon coeur:

rendez-lui son roi, et les générations futures béniront votre

mémoire. Vous serez toujours trop nécessaire à l'État pour que je

puisse acquitter par des places importantes la dette de mes aïeux

et la mienne.

LOUIS.»

Le Premier Consul fut fort surpris en recevant cette lettre, et

demeura incertain, ne sachant s'il fallait y répondre. Elle lui avait

été transmise par le consul Lebrun, qui l'avait reçue lui-même de

l'abbé de Montesquiou. Le Premier Consul, absorbé par la multiplicité

des affaires au début de son gouvernement, laissa passer le temps sans

faire de réponse. Le prince, impatient comme un émigré, écrivit une

seconde lettre encore plus empreinte de la crédulité de son parti,

encore plus regrettable pour sa dignité. La voici.

«Depuis long-temps, général, vous devez savoir que mon estime

vous est acquise. Si vous doutiez que je fusse susceptible de

reconnaissance, marquez votre place, fixez le sort de vos amis.

Quant à mes principes, je suis Français: clément par caractère,

je le serais encore par raison.

»Non, le vainqueur de Lodi, de Castiglione, d'Arcole, le

conquérant de l'Italie et de l'Égypte, ne peut pas préférer à la

gloire une vaine célébrité. Cependant vous perdez un temps

précieux: nous pouvons assurer le repos de la France; je dis

_nous_, parce que j'ai besoin de Bonaparte pour cela, et qu'il ne

le pourrait sans moi.

»Général, l'Europe vous observe, la gloire vous attend, et je

suis impatient de rendre la paix à mon peuple.

LOUIS.»

Cette fois, le Premier Consul ne crut pas pouvoir se dispenser de

répondre. Au fond, il n'avait jamais eu aucun doute sur ce qu'il avait à

faire à l'égard des princes déchus. Indépendamment de toute ambition,

il regardait comme impraticable et funeste le rappel des Bourbons.

C'est de conviction qu'il les repoussait, quel que fût d'ailleurs son

désir d'être le maître de la France. Sa femme avait été instruite de son

secret, son secrétaire aussi; et bien qu'il ne leur fît pas l'honneur de

les admettre à de telles délibérations, il leur donna ses motifs. Sa

femme s'était jetée presque à ses pieds, pour le supplier de laisser au

moins quelque espérance aux Bourbons; il la repoussa avec humeur, et

s'adressant à son secrétaire: Vous ne connaissez pas ces gens-là, lui

dit-il; si je leur rendais leur trône, ils croiraient l'avoir recouvré

par la grâce de Dieu. Ils seraient bientôt entourés, entraînés par

l'émigration; ils bouleverseraient tout, en voulant tout refaire, même

ce qui ne peut pas être refait. Que deviendraient les nombreux intérêts

créés depuis quatre-vingt-neuf? Que deviendraient, et les acquéreurs de

biens nationaux, et les chefs de l'armée, et tous les hommes qui ont

engagé dans la révolution, leur vie et leur avenir? Après les hommes,

que deviendraient les choses? Que deviendraient les principes pour

lesquels on a tant combattu? Tout cela périrait, mais ne périrait pas

sans conflit; il y aurait une affreuse lutte; des milliers d'hommes

succomberaient Jamais, non jamais, je ne prendrai une aussi funeste

résolution.--Il avait raison. Tout intérêt personnel à part, il faisait

bien. Sa dictature, qui retardait l'établissement de la liberté

politique en France, liberté d'ailleurs bien difficile alors, sa

dictature achevait le triomphe de la Révolution française, que Waterloo

même, à condition d'arriver quinze ans plus tard, ne pouvait plus

détruire.

Sa réponse devait être conforme à sa pensée, et ne pas laisser plus

d'espérances qu'il n'en voulait donner. On ne peut juger que par le

texte même de sa lettre, de la grandeur d'expression avec laquelle il

répondit à l'imprudente démarche du prince exilé.

«Paris, le 20 fructidor an VIII (7 septembre 1800).

»J'ai reçu, monsieur, votre lettre; je vous remercie des choses

honnêtes que vous me dites.

»Vous ne devez pas souhaiter votre retour en France; il vous

faudrait marcher sur cinq cent mille cadavres.

»Sacrifiez votre intérêt au repos et au bonheur de la France;

l'histoire vous en tiendra compte.

»Je ne suis pas insensible aux malheurs de votre famille: je

contribuerai avec plaisir à la douceur et à la tranquillité de

votre retraite.

BONAPARTE.»

Il se répandit de cela quelque chose, et les desseins personnels du

Premier Consul n'en devinrent que plus évidents.

Ce sont toujours les tentatives des partis contre un pouvoir naissant,

qui hâtent ses progrès, et l'encouragent à oser tout ce qu'il médite.

Une tentative plus ridicule que criminelle, des républicains contre le

Premier Consul, hâta une démonstration, tout aussi ridicule, de la

part des hommes qui voulaient précipiter son élévation: ni l'une ni

l'autre n'aboutirent.

[En marge: Ridicule complot de Ceracchi et Aréna.]

Les déclamateurs patriotes, plus bruyants et beaucoup moins

redoutables que les agents du royalisme, se réunissaient souvent chez

un ancien employé du comité de salut public, resté sans fonctions. Il

s'appelait Demerville; il parlait beaucoup, colportait des brochures

contre le gouvernement, et n'était guère capable de faire davantage.

Chez lui se rendaient le Corse Aréna, l'un des membres des Cinq-Cents

qui avaient fui par la fenêtre, lors du 18 brumaire; Topino-Lebrun,

peintre de quelque talent, élève de David, participant à l'exaltation

révolutionnaire des artistes de ce temps-là; puis beaucoup de réfugiés

italiens, qui étaient exaspérés contre le général Bonaparte, de ce

qu'il protégeait le Pape, et ne rétablissait pas la République

Romaine. Le principal, le plus bruyant de ces derniers, était un

sculpteur du nom de Ceracchi. Ces brouillons, ordinairement assemblés

chez Demerville, y tenaient les propos les plus absurdes. Il fallait,

disaient-ils, en finir; on avait beaucoup de monde avec soi, Masséna,

Carnot, Lannes, Sieyès, Fouché lui-même. Il n'y avait qu'à frapper le

tyran, et tous les vrais républicains se prononceraient alors; tous se

réuniraient pour relever la République expirante. Mais il fallait

trouver un Brutus pour frapper le nouveau César. Il ne s'en présentait

pas. Un militaire sans emploi, nommé Harrel, vivant par désoeuvrement

et par misère avec ces déclamateurs, indigent et mécontent comme eux,

leur parut l'homme de main dont ils avaient besoin. Ils lui firent des

propositions, qui l'effrayèrent beaucoup. Dans son agitation, il

s'ouvrit à un commissaire des guerres, avec lequel il avait quelques

liaisons, et qui lui conseilla de faire part de ce qu'il savait au

gouvernement. Ce nommé Harrel alla trouver le secrétaire du Premier

Consul, M. de Bourrienne, et le général Lannes, commandant de la garde

consulaire. Le Premier Consul, averti par eux, fit donner par la

police de l'argent à Harrel, ainsi que l'ordre de se prêter à tout ce

que lui proposeraient ses complices. Ces misérables conspirateurs

croyaient avoir rencontré dans cet individu un véritable homme

d'exécution; mais ils trouvaient que ce n'était pas assez d'un. Harrel

leur proposa de leur en amener d'autres. Ils y consentirent, et Harrel

leur amena des agents de M. Fouché. Après avoir donné dans ce piége,

ils songèrent à se procurer des poignards, pour armer Harrel et ses

compagnons. Cette fois ils s'en chargèrent eux-mêmes, et apportèrent

des poignards achetés par Topino-Lebrun. Enfin ils firent choix du

lieu pour frapper le Premier Consul, et ce fut l'Opéra, nommé alors

théâtre des Arts. Ils fixèrent le moment, et ce fut le 10 octobre (18

vendémiaire an IX), jour où le Premier Consul devait assister à la

première représentation d'un opéra nouveau. La police avertie avait

pris ses précautions. Le Premier Consul se rendit au théâtre de

l'Opéra, suivi de Lannes, qui, veillant sur lui avec la plus grande

sollicitude, avait doublé la garde, et placé autour de sa loge les

plus braves de ses grenadiers. Les prétendus assassins vinrent en

effet au rendez-vous, mais pas tous, et pas armés. Topino-Lebrun n'y

était pas, Demerville non plus. Aréna et Ceracchi se présentèrent

seuls. Ceracchi s'était plus approché que les autres de la loge du

Premier Consul, mais il était sans poignard. Il n'y avait de hardis,

de présents sur les lieux, et d'armés, que les conspirateurs placés

par la police sur le théâtre du crime. On arrêta Ceracchi, Aréna, et

successivement tous les autres, mais la plupart chez eux, ou dans les

maisons dans lesquelles ils étaient allés chercher un refuge.

Cette affaire produisit un grand éclat; elle ne le méritait pas.

Certainement, la police, que les hommes ignorants, étrangers à la

connaissance des choses, accusent ordinairement de fabriquer elle-même

les complots qu'elle découvre, la police n'avait pas inventé celui-ci,

mais on peut dire qu'elle y avait pris trop de part. Les conspirateurs

souhaitaient sans aucun doute la mort du Premier Consul, mais ils

étaient incapables de le frapper de leurs propres mains, et en les

encourageant, en leur fournissant ce qui était le plus difficile à

trouver, de prétendus exécuteurs, on les avait entraînés dans le

crime, plus qu'ils ne s'y seraient engagés, si on les avait livrés à

eux-mêmes. Si tout cela ne devait aboutir qu'à une punition sévère

mais temporaire, comme on doit l'infliger à des fous, soit; mais les

envoyer à la mort par une telle voie, c'était plus qu'il n'est permis

de faire, même quand il s'agit de protéger une vie précieuse. On n'y

regardait pas alors de si près; on instruisit sur-le-champ une

procédure, qui devait conduire ces malheureux à l'échafaud.

[En marge: Entraînement général dont le Premier Consul est l'objet au

bruit de cette tentative d'assassinat.]

Cette tentative causa une épouvante générale. Jusqu'ici, ce qu'on

avait vu pendant la Révolution, c'était ce qu'on appelait alors des

journées, c'est-à-dire des attaques à main armée; mais on était

rassuré contre de tels assauts par la puissance militaire du

gouvernement. On n'avait pas songé encore à l'assassinat, et à la

possibilité de voir le Premier Consul frappé à l'improviste, malgré

l'entourage de ses grenadiers. La tentative de Ceracchi, dont le

ridicule n'était pas connu, fut une sorte d'avertissement, qui effraya

tout le monde. La crainte de se voir replongé dans le chaos envahit

tous les esprits, et fit naître en faveur du Premier Consul une sorte

d'entraînement. La foule courut aux Tuileries. Le Tribunat, le seul

des corps de l'État qui fut réuni en ce moment, puisqu'il tenait une

séance par quinzaine dans l'intervalle des sessions, s'y rendit en

corps. Toutes les autorités publiques suivirent cet exemple. Une

multitude d'adresses furent envoyées au Premier Consul. Elles

pouvaient toutes se résumer par ces paroles du corps municipal de

Paris:

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 02 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 13 / 31 段