Ces réponses furent mandées à Paris. Sur-le-champ le Premier Consul

fit annoncer à M. de Cobentzel que les hostilités seraient reprises à

la fin de l'armistice, c'est-à-dire aux derniers jours de novembre;

que le congrès, du reste, ne serait pas tenu de se dissoudre; que, les

hostilités continuant, on pourrait négocier, mais que les armées

françaises ne s'arrêteraient dans leur marche que lorsque le

plénipotentiaire autrichien aurait consenti à traiter sans

l'Angleterre.

[En marge: Occupation de la Toscane.]

Dans ces entrefaites, le Premier Consul avait pris à l'égard de la

Toscane une précaution devenue indispensable. Le général autrichien

Somma-Riva y était resté avec quelques centaines d'hommes,

conformément à la convention d'Alexandrie; mais il continuait de faire

des levées en masse, avec l'argent de l'Angleterre. Dans le moment, on

annonçait un débarquement à Livourne de ces mêmes troupes anglaises,

que depuis si long-temps on promenait de Mahon au Ferrol, du Ferrol à

Cadix. Les Napolitains, de leur côté, s'avançaient sur Rome, et les

Autrichiens s'étendaient dans les Légations, au delà des limites

tracées par l'armistice, s'efforçant ainsi de tendre la main à

l'insurrection toscane. Le Premier Consul voyant que, pendant que l'on

cherchait à gagner du temps, on s'apprêtait à mettre l'armée française

entre deux feux, enjoignit au général Dupont de marcher sur la

Toscane, et à Murat, commandant du camp d'Amiens, de se rendre

sur-le-champ en Italie. Il avait plusieurs fois averti les Autrichiens

de ce qu'il était prêt à faire, si on ne suspendait les mouvements de

troupes commencés en Toscane; et voyant qu'on ne tenait aucun compte

de ses avis, il en avait effectivement donné l'ordre. Le général

Dupont avec les brigades Pino, Malher, Carra-Saint-Cyr, traversa

rapidement l'Apennin, et occupa Florence, tandis que le général

Clément allait de Lucques à Livourne. Nulle part on ne trouva de

résistance. Cependant les insurgés se réunirent dans la ville

d'Arezzo, qui s'était déjà signalée contre les Français, lors de la

retraite de Macdonald en 1799. Il fallut la prendre d'assaut, et la

punir. Cela fut fait, moins sévèrement peut-être qu'elle ne l'avait

mérité par sa conduite envers nos soldats. La Toscane fut dès lors

soumise tout entière. Les Napolitains furent arrêtés dans leur marche,

et les Anglais repoussés du sol d'Italie, au moment même où ils

allaient entrer à Livourne. Deux jours plus tard ils débarquaient 12

mille hommes.

[En marge: Secrète ouverture de l'Autriche.]

De toute part les armées étaient en mouvement depuis les bords du

Mein jusqu'aux bords de l'Adriatique, depuis Francfort jusqu'à

Bologne. Les hostilités d'ailleurs étaient dénoncées. L'Autriche

effrayée fit une dernière tentative par l'intermédiaire de M. de

Cobentzel, tentative qui prouvait sa bonne volonté d'en finir, mais

l'embarras résultant de ses malheureux engagements avec l'Angleterre.

M. de Cobentzel s'adressa donc à Joseph Bonaparte, et, prenant un ton

de confiance, lui demanda plusieurs fois si on pouvait compter sur la

discrétion du gouvernement français. Rassuré à cet égard par Joseph,

il lui montra une lettre, dans laquelle l'empereur témoignant les

inquiétudes qu'il venait de témoigner lui-même, relativement au danger

d'une indiscrétion, mais s'en remettant à sa connaissance des hommes

et des choses, l'autorisait à faire l'ouverture qui suit. L'Autriche

consentait enfin à se détacher de l'Angleterre, et à traiter

séparément, à deux conditions, auxquelles elle tenait d'une manière

absolue: premièrement un secret inviolable jusqu'au 1er février 1801,

époque où finissaient ses engagements avec l'Angleterre, avec promesse

formelle, si la négociation ne réussissait pas, de rendre toutes les

pièces écrites de part et d'autre; secondement l'admission d'un

plénipotentiaire anglais à Lunéville, pour couvrir par sa présence la

négociation véritable. À ces deux conditions, l'Autriche consentait à

traiter immédiatement, et demandait une nouvelle prolongation

d'armistice.

[En marge: Réponse du Premier Consul.]

La proximité de Paris permit une réponse immédiate. Le Premier Consul

ne voulut à aucun prix admettre un négociateur anglais à Lunéville.

Il consentait bien à suspendre de nouveau les hostilités, à la

condition d'une paix signée secrètement, si cela convenait à

l'Autriche, mais signée en quarante-huit heures. Les conditions de

cette paix se trouvaient déjà fort éclaircies par la discussion sur

les préliminaires. C'étaient les suivantes. Le Rhin pour frontière de

la République française en Allemagne; le Mincio pour frontière de

l'Autriche en Italie, au lieu de l'Adige qu'elle avait en 1797, mais

avec la cession de Mantoue à la Cisalpine; le Milanais, la Valteline,

Parme et Modène à la Cisalpine; la Toscane au duc de Parme; les

Légations au duc de Toscane; enfin, comme dispositions générales,

l'indépendance du Piémont, de la Suisse, de Gênes. C'était le fond des

préliminaires Saint-Julien, avec une seule différence, l'abandon de

Mantoue à la Cisalpine, pour punir l'Autriche de son refus de

ratification. Mais le Premier Consul exigeait que le traité fût signé

en quarante-huit heures, autrement il annonçait la guerre immédiate et

à outrance. Dans le cas de l'acceptation, il s'engageait à un secret

absolu jusqu'au 1er février, et à une nouvelle suspension des

hostilités.

L'Autriche ne voulait ni aller aussi vite, ni concéder autant de

choses en Italie. Se faisant des illusions sur les conditions qu'elle

était en mesure d'obtenir, elle rejeta la proposition française. Les

hostilités furent donc immédiatement reprises. M. de Cobentzel et

Joseph restèrent à Lunéville, attendant, pour se faire de nouvelles

communications, les événements qui allaient se passer à la fois sur

le Danube, sur l'Inn, sur les Grandes-Alpes et sur l'Adige.

[En marge: Reprise des hostilités.]

La reprise des hostilités avait été annoncée pour le 28 novembre (7

frimaire an IX). Tout était prêt pour cette campagne d'hiver, l'une

des plus célèbres et des plus décisives de nos annales.

[En marge: Plan de la campagne d'hiver.]

Le Premier Consul avait disposé cinq armées sur le vaste théâtre de

cette guerre. Son projet était de les diriger de Paris, sans se mettre

de sa personne à leur tête. Toutefois il n'avait pas renoncé à se

rendre en Allemagne ou en Italie, et à prendre le commandement direct

de l'une d'elles, si un revers imprévu, ou toute autre cause, rendait

sa présence nécessaire. Ses équipages étaient à Dijon, tout prêts à

s'acheminer sur le point où il serait obligé de se transporter.

Ces cinq armées étaient celles d'Augereau sur le Mein, de Moreau sur

l'Inn, de Macdonald dans les Grisons, de Brune sur le Mincio, de Murat

en marche vers l'Italie, avec les grenadiers d'Amiens. Augereau avait

sous ses ordres 8 mille Hollandais, 12 mille Français, en tout 20

mille hommes; Moreau, 130 mille, dont 110 mille à l'armée active.

L'armée de celui-ci avait été portée à cette force considérable, par

le recrutement, par la rentrée des malades et des blessés, par la

réunion du corps de Sainte-Suzanne. La remise de Philipsbourg, d'Ulm,

d'Ingolstadt, avait en outre permis à Moreau de concentrer toutes ses

troupes entre l'Isar et l'Inn. Macdonald pouvait disposer de 15 mille

hommes dans les Grisons. Brune en Italie était à la tête de 125 mille

soldats, dont 80 mille sur le Mincio, 12 mille en Lombardie, Piémont

et Ligurie, 8 mille en Toscane, 25 mille aux hôpitaux. Le corps de

Murat présentait une force de 10 mille grenadiers. Cela faisait un

total de 300 mille combattants. Si on ajoute à ce nombre 40 mille

hommes en Égypte et aux colonies, 60 mille dans l'intérieur et sur les

côtes, on verra que la République, depuis l'administration du Premier

Consul, comptait à peu près 400 mille soldats sous les armes. Les 300

mille placés sur le théâtre de la guerre, dont 250 mille valides et

capables d'agir immédiatement, étaient pourvus de tout, grâce aux

ressources réunies du trésor, et des contributions sur les pays

conquis. La cavalerie était bien montée, surtout celle d'Allemagne;

l'artillerie était nombreuse et parfaitement servie. Moreau comptait

200 bouches à feu, Brune 180. On était donc bien plus préparé qu'au

printemps, et nos armées avaient en elles-mêmes une confiance sans

bornes.

Des juges éclairés, mais sévères, ont demandé pourquoi le Premier

Consul, au lieu de diviser en cinq corps, l'ensemble de ses forces

actives, n'avait pas, suivant ses propres principes, formé deux

grandes masses, l'une de 170 mille hommes sous Moreau, marchant sur

Vienne par la Bavière; l'autre de 130 mille sous Brune, passant le

Mincio, l'Adige, les Alpes, et menaçant Vienne par le Frioul. C'est en

effet le plan qu'il adopta lui-même en 1805; mais l'exposé des faits

fera comprendre ses motifs, et prouvera avec quelle connaissance

profonde des hommes et des choses, il savait, suivant les

circonstances, diversifier l'application des grands principes de la

guerre.

Nos deux armées principales, celle de Moreau, celle de Brune, étaient

placées des deux côtés des Alpes, à peu près à la même hauteur, la

première le long de l'Inn, la seconde le long du Mincio. (Voir la

carte nº 1.) Moreau devait forcer la ligne de l'Inn, Brune celle du

Mincio. Ces deux armées étaient au moins égales en force numérique,

immensément supérieures en force morale, à celles qui leur étaient

opposées. Restait entre elles deux la chaîne des Alpes, formant en cet

endroit ce qu'on appelle le Tyrol. Les Autrichiens avaient le corps du

général Iller dans le Tyrol allemand, et celui du général Davidovich

dans le Tyrol italien. Le général Macdonald avec les 15 mille hommes

qui lui étaient confiés, et qu'on avait qualifiés du titre de seconde

armée de réserve, devait occuper ces deux corps, et attirer toute leur

attention, en les laissant incertains sur le point d'attaque qu'il

choisirait; car, placé dans les Grisons, il était libre de se jeter ou

directement dans le Tyrol allemand, ou par le Splugen dans le Tyrol

italien. Le titre que portait son armée, les doutes répandus sur sa

force, devaient faire craindre encore quelque coup extraordinaire, et

elle était là pour profiter du prestige produit par le passage du

Saint-Bernard. On n'avait pas assez cru à la première armée de

réserve, on allait trop croire à la seconde. Dès lors Moreau et Brune,

n'ayant plus d'inquiétude du côté des Alpes, pouvaient sans craindre

pour leurs flancs, se porter en avant, avec la totalité de leurs

forces.

La petite armée d'Augereau était destinée à surveiller les levées en

masse de la Franconie et de la Souabe, soutenues par le corps

autrichien de Simbschen. Elle couvrait ainsi la gauche et les

derrières de Moreau. Enfin Murat, avec 10 mille grenadiers et une

forte artillerie, devait jouer à l'égard de Brune, le rôle qu'Augereau

allait jouer à l'égard de Moreau. Il devait couvrir la droite et les

derrières de Brune contre les insurgés de l'Italie centrale, contre

les Napolitains, les Anglais, etc.

Ces précautions de prudence étaient celles qu'il convient de prendre,

quand on reste dans les conditions de la guerre ordinaire. Or le

Premier Consul y était nécessairement enfermé, quand il avait pour

exécuteurs de ses plans, deux généraux comme Brune et Moreau. Moreau,

le meilleur des deux et l'un des meilleurs de l'Europe, n'était

cependant pas homme à faire ce que le Premier Consul, devenu empereur,

fit lui-même en 1805, lorsque, réunissant une force considérable sur

le Danube, et laissant une force moindre en Italie, il marcha d'une

manière foudroyante sur Vienne, ne s'inquiétant ni pour ses flancs ni

pour ses derrières, et plaçant sa sûreté dans la vigueur écrasante des

coups qu'il portait à l'ennemi principal. Mais Moreau, mais Brune,

n'étaient pas hommes à se comporter ainsi. Il fallait donc, en les

dirigeant, se placer dans les conditions de la guerre méthodique; il

fallait garder leurs flancs et leurs derrières, les mettre en sécurité

sur ce qui pouvait se passer autour d'eux, car ni l'un ni l'autre

n'était en mesure de dominer les accidents par la grandeur et la

vigueur de sa marche. C'est pourquoi Macdonald fut placé dans le

Tyrol, Augereau en Franconie, Murat dans l'Italie centrale.

Ces dispositions n'auraient dû changer, que si l'état des affaires

intérieures avait permis au Premier Consul de faire la guerre de sa

personne; mais tout le monde était d'accord qu'il ne devait pas en ce

moment quitter le centre du gouvernement. Son absence, pendant la

courte campagne de Marengo, avait eu d'assez grands inconvénients,

pour ne pas s'y exposer de nouveau, sans une nécessité absolue.

[En marge: Dispositions militaires et forces des Autrichiens dans

cette campagne.]

Les dispositions des Autrichiens étaient de tout point inférieures aux

nôtres. Leurs armées, à peu près égales en nombre aux armées

françaises, ne les valaient d'ailleurs sous aucun autre rapport. Elles

n'étaient pas encore remises de leurs défaites récentes. L'archiduc

Jean commandait en Allemagne, le maréchal Bellegarde en Italie. Le

corps de Simbschen, destiné à former le noyau des levées de la Souabe

et de la Franconie, s'appuyait sur le général Klenau. Celui-ci

commandait un corps intermédiaire, placé à cheval sur le Danube, se

liant par sa droite avec le corps de Simbschen, par sa gauche avec

l'armée principale de l'archiduc. Les généraux Simbschen et Klenau

comptaient à eux deux 24 mille hommes, indépendamment des troupes de

partisans levées en Allemagne. Le général Klenau était destiné à

suivre les mouvements du général Sainte-Suzanne, à se rapprocher de

l'archiduc si Sainte-Suzanne se rapprochait de Moreau, à se réunir au

corps de Simbschen, si Sainte-Suzanne se réunissait à la petite armée

d'Augereau.

L'archiduc Jean avait 80 mille hommes sous sa main, dont 60 mille

Autrichiens en avant de l'Inn, 20 mille Wurtembergeois ou Bavarois

derrière les retranchements de ce fleuve. Le général Iller commandait

20 mille hommes dans le Tyrol, indépendamment de 10 mille Tyroliens.

Le maréchal Bellegarde en Italie était à la tête de 80 mille soldats,

bien établis derrière le Mincio. Enfin, 10 mille Autrichiens, détachés

vers Ancône et la Romagne, devaient seconder les Napolitains et les

Anglais, dans le cas où ceux-ci feraient une tentative vers l'Italie

centrale ou méridionale. C'était donc une force principale de 224

mille hommes, qui, avec les Mayençais, les Tyroliens, les Napolitains,

les Toscans, les Anglais, pouvait s'élever à 300 mille environ. Le

Premier Consul en faisant désarmer les Toscans, en fermant Livourne

aux Anglais, en contenant les Napolitains, avait pris une précaution

fort utile, et fort propre à empêcher l'augmentation des forces

ennemies.

[En marge: Commencement des hostilités.]

Par une sorte de résolution commune, les deux parties belligérantes se

disposaient à vider la querelle en Allemagne, entre l'Inn et l'Isar.

Les opérations avaient commencé le 28 novembre (7 frimaire), par un

temps rigoureux, qui produisait une pluie très-froide en Souabe, une

gelée affreuse dans les Alpes. Tandis qu'Augereau, s'avançant par

Francfort, Aschaffembourg, Wurtzbourg et Nuremberg, livrait un combat

brillant à Burg-Eberach, séparait les levées mayençaises du corps de

Simbschen, et neutralisait ce dernier pour le reste de la campagne;

tandis que Macdonald, après avoir assez long-temps occupé les

Autrichiens vers les sources de l'Inn, s'apprêtait à franchir, malgré

la saison, la grande chaîne des Alpes, pour se jeter hardiment dans le

Tyrol italien, et faciliter à Brune l'attaque de la ligne du Mincio,

Moreau, avec la masse principale de ses forces, s'avançait entre

l'Isar et l'Inn, sur un champ de bataille long-temps étudié par lui,

cherchant une rencontre décisive avec la grande armée autrichienne.

Il est nécessaire de faire bien connaître le terrain sur lequel

allaient se rencontrer les Français et les Autrichiens, dans l'une des

occasions les plus importantes de nos longues guerres. (Voir la carte

nº 14.) Nous avons décrit ailleurs le bassin du Danube, composé de ce

grand fleuve, et d'une suite d'affluents, qui, tombant brusquement des

Alpes, viennent grossir successivement la masse de ses eaux. Ces

affluents, avons-nous dit, sont les lignes que doit défendre une armée

autrichienne qui veut couvrir Vienne, et que doit conquérir une armée

française qui veut marcher sur cette capitale. Dans la campagne d'été,

Moreau, comme on s'en souvient, après avoir pénétré de la vallée du

Rhin dans celle du Danube, et avoir franchi l'Iller, le Lech, l'Isar,

s'était arrêté entre l'Isar et l'Inn. Il était maître du cours de

l'Isar, dont il occupait tous les points principaux, Munich d'abord,

puis Freising, Moosburg, Landshut, etc. Il s'était porté en avant de

ce fleuve, et se trouvait en face de l'Inn, occupé en force par les

Autrichiens.

[En marge: Description du pays compris entre l'Isar et l'Inn.]

L'Isar et l'Inn (voir la carte nº 15), sortis tous les deux des Alpes,

coulent ensemble vers le Danube, séparés par une distance à peu près

constante, de dix à douze lieues. Se dirigeant d'abord au nord, l'Isar

jusqu'à Munich, l'Inn jusqu'à Wasserbourg, ils se détournent tous deux

vers l'est, jusqu'à ce qu'ils tombent dans le Danube, l'Isar à

Deggendorf, l'Inn à Passau. Nous étions maîtres de l'Isar, il fallait

forcer l'Inn; mais l'Inn, large, profond, défendu à sa sortie des

montagnes par le fort de Kufstein, et dans la partie inférieure de son

cours par la place de Braunau, couvert entre ces deux points d'une

quantité de retranchements, l'Inn était une barrière difficile à

franchir. Voulait-on le forcer dans la partie supérieure de son cours,

entre Kufstein, Rosenheim et Wasserbourg, on trouvait des difficultés

locales presque insurmontables; on avait de plus l'armée du Tyrol sur

son flanc droit. Voulait-on le forcer dans la partie inférieure de son

cours, entre Braunau et Passau, près du point où il se réunit au

Danube, on s'exposait à faire par la gauche une marche allongée, dans

un pays difficile, boisé, marécageux, en prêtant le flanc à l'armée

autrichienne, qui par Mühldorf et Braunau, avait le moyen de se jeter

sur l'aile droite de l'armée française. Ces deux inconvénients étaient

jugés extrêmement graves. Si les Autrichiens, ayant soin de se bien

garder et d'observer avec vigilance tous les passages de l'Inn, se

bornaient à la défensive, Moreau pouvait rencontrer des obstacles

presque invincibles. Mais tel n'était pas leur projet. L'offensive

était résolue dans l'état-major autrichien. Le jeune archiduc Jean, la

tête pleine des nouvelles théories inventées par les Allemands, et

jaloux aussi d'imiter quelque chose des grands mouvements du général

Bonaparte, imagina un plan fort étendu, qui n'était même pas mal

conçu, au dire des bons juges. Malheureusement ce plan était vain,

parce qu'il ne reposait pas sur l'appréciation exacte des

circonstances présentes. Le voici, tel qu'on est parvenu à le

connaître.

Moreau était établi sur le terrain qui sépare l'Isar de l'Inn. Entre

Munich et Wasserbourg, ce terrain, formé d'un plateau élevé, couvert

d'une forêt épaisse, s'abaisse en se rapprochant du Danube, et, en

s'abaissant, se déchire, forme des ravins nombreux, reste boisé dans

quelques parties, devient marécageux dans d'autres, ne présente enfin

de tout côté que des accès très-difficiles. Moreau était en possession

de ce plateau, de la forêt qui le couvre, et des routes qui le

parcourent. De Munich, où était son quartier-général, deux routes

aboutissent à l'Inn, l'une donnant directement par Ebersberg sur

Wasserbourg, l'autre obliquant à gauche, et passant par Hohenlinden,

Haag, Ampfing et Mühldorf. L'une et l'autre traversaient la sombre

forêt de sapins, qui recouvre cette région élevée. C'est dans cette

formidable retraite, formée par un pays montueux et boisé, abordable

par deux routes, dont Moreau était maître, qu'il fallait venir le

chercher, pour se mesurer avec lui. Les autres chemins ne consistaient

qu'en des voies fort étroites, destinées uniquement à l'exploitation

des bois, et impraticables pour les gros transports d'une armée.

[En marge: Plan du jeune archiduc Jean.]

Le jeune archiduc projeta une grande manoeuvre. Il ne voulut pas

aborder de front la position de Moreau, mais la tourner, en débouchant

par les ponts de Mühldorf, Neu-OEtting et Braunau. Laissant une

vingtaine de mille hommes, Bavarois, Wurtembergeois, émigrés de Condé,

pour disputer l'Inn, il se proposait de prendre l'offensive avec 60

mille Autrichiens, et de cheminer sur la gauche de Moreau, dans cette

contrée moitié boisée, moitié marécageuse, qui s'étend entre l'Inn et

l'Isar, près des points où ils se réunissent au Danube. Si le jeune

archiduc franchissait rapidement cette contrée difficile, par

Eggenfelden, Neumarkt, Vilsbiburg, et arrivait à temps à Landshut sur

l'Isar, il pouvait remonter l'Isar sur nos derrières, jusqu'à

Freising, le passer à Freising même, se porter ensuite sur une chaîne

de hauteurs qui commence à Dachau, et qui domine la plaine de Munich.

Placé sur ce point, il menaçait dangereusement la ligne de retraite de

Moreau et l'obligeait à évacuer le pays entre l'Inn et l'Isar, à

traverser Munich en toute hâte, afin de prendre une position

rétrograde sur le Lech. Mais, pour assurer le succès d'une telle

manoeuvre, il fallait en avoir bien calculé tous les moyens

d'exécution; et, après s'y être engagé, il fallait un grand caractère

pour en braver les chances menaçantes; car on avait à parcourir un

pays presque impraticable, dans une détestable saison, et en côtoyant

sans cesse un ennemi, qui n'était pas prompt et audacieux, il est

vrai, mais intelligent, ferme, difficile à déconcerter.

[En marge: Premières opérations.]

Les troupes des deux nations étaient en mouvement dès les 26 et 27

novembre (5 et 6 frimaire) pour commencer les hostilités le 28 (7

frimaire). Le général autrichien Klenau, placé sur le Danube pour

soutenir Simbschen contre la petite armée d'Augereau, avait attiré

l'attention du général Sainte-Suzanne, commandant le quatrième corps

de Moreau. Entraînés ainsi l'un et l'autre, assez loin du théâtre

principal des événements, ils étaient sur le Danube, le général

Sainte-Suzanne vers Ingolstadt, le général Klenau vers Ratisbonne.

Moreau avait porté son aile gauche, forte de 26 mille hommes, et

placée sous les ordres du général Grenier, sur la grande route de

Munich à Mühldorf, par Hohenlinden, Haag et Ampfing, lui faisant

occuper ainsi les pentes de cette espèce de plateau, qui s'étend entre

les deux fleuves. Son centre, qu'il commandait en personne, et qui

s'élevait à environ 34 mille hommes[4], occupait la route directe de

Munich à Wasserbourg par Ebersberg. L'aile droite, sous Lecourbe,

d'environ 26 mille hommes, était placée le long de l'Inn supérieur,

aux environs de Rosenheim, observant le Tyrol par une division.

Moreau n'avait par conséquent sous sa main que sa gauche et son

centre, à peu près 60 mille hommes. Il avait mis son armée en

mouvement, pour faire une forte reconnaissance depuis Rosenheim

jusqu'à Mühldorf, et pour forcer l'ennemi à dévoiler ses intentions.

Moreau, qui ne savait pas, comme le général Bonaparte, deviner les

projets de son adversaire, ou les dicter lui-même en prenant fortement

l'initiative, Moreau était réduit à tâtonner, pour découvrir ce qu'il

ne savait ni deviner ni commander. Mais il s'avançait prudemment, et,

s'il était surpris, réparait vite, avec un grand calme, le dommage de

la surprise.

[Note 4: Le centre était de 30 mille hommes; mais la division

polonaise de Kniacewitz, qui avait rejoint le général Decaen,

et la réserve d'artillerie, devaient le porter à 34 ou 35

mille hommes environ.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 02 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 15 / 31 段