fit annoncer à M. de Cobentzel que les hostilités seraient reprises à
la fin de l'armistice, c'est-à-dire aux derniers jours de novembre;
que le congrès, du reste, ne serait pas tenu de se dissoudre; que, les
hostilités continuant, on pourrait négocier, mais que les armées
françaises ne s'arrêteraient dans leur marche que lorsque le
plénipotentiaire autrichien aurait consenti à traiter sans
l'Angleterre.
[En marge: Occupation de la Toscane.]
Dans ces entrefaites, le Premier Consul avait pris à l'égard de la
Toscane une précaution devenue indispensable. Le général autrichien
Somma-Riva y était resté avec quelques centaines d'hommes,
conformément à la convention d'Alexandrie; mais il continuait de faire
des levées en masse, avec l'argent de l'Angleterre. Dans le moment, on
annonçait un débarquement à Livourne de ces mêmes troupes anglaises,
que depuis si long-temps on promenait de Mahon au Ferrol, du Ferrol à
Cadix. Les Napolitains, de leur côté, s'avançaient sur Rome, et les
Autrichiens s'étendaient dans les Légations, au delà des limites
tracées par l'armistice, s'efforçant ainsi de tendre la main à
l'insurrection toscane. Le Premier Consul voyant que, pendant que l'on
cherchait à gagner du temps, on s'apprêtait à mettre l'armée française
entre deux feux, enjoignit au général Dupont de marcher sur la
Toscane, et à Murat, commandant du camp d'Amiens, de se rendre
sur-le-champ en Italie. Il avait plusieurs fois averti les Autrichiens
de ce qu'il était prêt à faire, si on ne suspendait les mouvements de
troupes commencés en Toscane; et voyant qu'on ne tenait aucun compte
de ses avis, il en avait effectivement donné l'ordre. Le général
Dupont avec les brigades Pino, Malher, Carra-Saint-Cyr, traversa
rapidement l'Apennin, et occupa Florence, tandis que le général
Clément allait de Lucques à Livourne. Nulle part on ne trouva de
résistance. Cependant les insurgés se réunirent dans la ville
d'Arezzo, qui s'était déjà signalée contre les Français, lors de la
retraite de Macdonald en 1799. Il fallut la prendre d'assaut, et la
punir. Cela fut fait, moins sévèrement peut-être qu'elle ne l'avait
mérité par sa conduite envers nos soldats. La Toscane fut dès lors
soumise tout entière. Les Napolitains furent arrêtés dans leur marche,
et les Anglais repoussés du sol d'Italie, au moment même où ils
allaient entrer à Livourne. Deux jours plus tard ils débarquaient 12
mille hommes.
[En marge: Secrète ouverture de l'Autriche.]
De toute part les armées étaient en mouvement depuis les bords du
Mein jusqu'aux bords de l'Adriatique, depuis Francfort jusqu'à
Bologne. Les hostilités d'ailleurs étaient dénoncées. L'Autriche
effrayée fit une dernière tentative par l'intermédiaire de M. de
Cobentzel, tentative qui prouvait sa bonne volonté d'en finir, mais
l'embarras résultant de ses malheureux engagements avec l'Angleterre.
M. de Cobentzel s'adressa donc à Joseph Bonaparte, et, prenant un ton
de confiance, lui demanda plusieurs fois si on pouvait compter sur la
discrétion du gouvernement français. Rassuré à cet égard par Joseph,
il lui montra une lettre, dans laquelle l'empereur témoignant les
inquiétudes qu'il venait de témoigner lui-même, relativement au danger
d'une indiscrétion, mais s'en remettant à sa connaissance des hommes
et des choses, l'autorisait à faire l'ouverture qui suit. L'Autriche
consentait enfin à se détacher de l'Angleterre, et à traiter
séparément, à deux conditions, auxquelles elle tenait d'une manière
absolue: premièrement un secret inviolable jusqu'au 1er février 1801,
époque où finissaient ses engagements avec l'Angleterre, avec promesse
formelle, si la négociation ne réussissait pas, de rendre toutes les
pièces écrites de part et d'autre; secondement l'admission d'un
plénipotentiaire anglais à Lunéville, pour couvrir par sa présence la
négociation véritable. À ces deux conditions, l'Autriche consentait à
traiter immédiatement, et demandait une nouvelle prolongation
d'armistice.
[En marge: Réponse du Premier Consul.]
La proximité de Paris permit une réponse immédiate. Le Premier Consul
ne voulut à aucun prix admettre un négociateur anglais à Lunéville.
Il consentait bien à suspendre de nouveau les hostilités, à la
condition d'une paix signée secrètement, si cela convenait à
l'Autriche, mais signée en quarante-huit heures. Les conditions de
cette paix se trouvaient déjà fort éclaircies par la discussion sur
les préliminaires. C'étaient les suivantes. Le Rhin pour frontière de
la République française en Allemagne; le Mincio pour frontière de
l'Autriche en Italie, au lieu de l'Adige qu'elle avait en 1797, mais
avec la cession de Mantoue à la Cisalpine; le Milanais, la Valteline,
Parme et Modène à la Cisalpine; la Toscane au duc de Parme; les
Légations au duc de Toscane; enfin, comme dispositions générales,
l'indépendance du Piémont, de la Suisse, de Gênes. C'était le fond des
préliminaires Saint-Julien, avec une seule différence, l'abandon de
Mantoue à la Cisalpine, pour punir l'Autriche de son refus de
ratification. Mais le Premier Consul exigeait que le traité fût signé
en quarante-huit heures, autrement il annonçait la guerre immédiate et
à outrance. Dans le cas de l'acceptation, il s'engageait à un secret
absolu jusqu'au 1er février, et à une nouvelle suspension des
hostilités.
L'Autriche ne voulait ni aller aussi vite, ni concéder autant de
choses en Italie. Se faisant des illusions sur les conditions qu'elle
était en mesure d'obtenir, elle rejeta la proposition française. Les
hostilités furent donc immédiatement reprises. M. de Cobentzel et
Joseph restèrent à Lunéville, attendant, pour se faire de nouvelles
communications, les événements qui allaient se passer à la fois sur
le Danube, sur l'Inn, sur les Grandes-Alpes et sur l'Adige.
[En marge: Reprise des hostilités.]
La reprise des hostilités avait été annoncée pour le 28 novembre (7
frimaire an IX). Tout était prêt pour cette campagne d'hiver, l'une
des plus célèbres et des plus décisives de nos annales.
[En marge: Plan de la campagne d'hiver.]
Le Premier Consul avait disposé cinq armées sur le vaste théâtre de
cette guerre. Son projet était de les diriger de Paris, sans se mettre
de sa personne à leur tête. Toutefois il n'avait pas renoncé à se
rendre en Allemagne ou en Italie, et à prendre le commandement direct
de l'une d'elles, si un revers imprévu, ou toute autre cause, rendait
sa présence nécessaire. Ses équipages étaient à Dijon, tout prêts à
s'acheminer sur le point où il serait obligé de se transporter.
Ces cinq armées étaient celles d'Augereau sur le Mein, de Moreau sur
l'Inn, de Macdonald dans les Grisons, de Brune sur le Mincio, de Murat
en marche vers l'Italie, avec les grenadiers d'Amiens. Augereau avait
sous ses ordres 8 mille Hollandais, 12 mille Français, en tout 20
mille hommes; Moreau, 130 mille, dont 110 mille à l'armée active.
L'armée de celui-ci avait été portée à cette force considérable, par
le recrutement, par la rentrée des malades et des blessés, par la
réunion du corps de Sainte-Suzanne. La remise de Philipsbourg, d'Ulm,
d'Ingolstadt, avait en outre permis à Moreau de concentrer toutes ses
troupes entre l'Isar et l'Inn. Macdonald pouvait disposer de 15 mille
hommes dans les Grisons. Brune en Italie était à la tête de 125 mille
soldats, dont 80 mille sur le Mincio, 12 mille en Lombardie, Piémont
et Ligurie, 8 mille en Toscane, 25 mille aux hôpitaux. Le corps de
Murat présentait une force de 10 mille grenadiers. Cela faisait un
total de 300 mille combattants. Si on ajoute à ce nombre 40 mille
hommes en Égypte et aux colonies, 60 mille dans l'intérieur et sur les
côtes, on verra que la République, depuis l'administration du Premier
Consul, comptait à peu près 400 mille soldats sous les armes. Les 300
mille placés sur le théâtre de la guerre, dont 250 mille valides et
capables d'agir immédiatement, étaient pourvus de tout, grâce aux
ressources réunies du trésor, et des contributions sur les pays
conquis. La cavalerie était bien montée, surtout celle d'Allemagne;
l'artillerie était nombreuse et parfaitement servie. Moreau comptait
200 bouches à feu, Brune 180. On était donc bien plus préparé qu'au
printemps, et nos armées avaient en elles-mêmes une confiance sans
bornes.
Des juges éclairés, mais sévères, ont demandé pourquoi le Premier
Consul, au lieu de diviser en cinq corps, l'ensemble de ses forces
actives, n'avait pas, suivant ses propres principes, formé deux
grandes masses, l'une de 170 mille hommes sous Moreau, marchant sur
Vienne par la Bavière; l'autre de 130 mille sous Brune, passant le
Mincio, l'Adige, les Alpes, et menaçant Vienne par le Frioul. C'est en
effet le plan qu'il adopta lui-même en 1805; mais l'exposé des faits
fera comprendre ses motifs, et prouvera avec quelle connaissance
profonde des hommes et des choses, il savait, suivant les
circonstances, diversifier l'application des grands principes de la
guerre.
Nos deux armées principales, celle de Moreau, celle de Brune, étaient
placées des deux côtés des Alpes, à peu près à la même hauteur, la
première le long de l'Inn, la seconde le long du Mincio. (Voir la
carte nº 1.) Moreau devait forcer la ligne de l'Inn, Brune celle du
Mincio. Ces deux armées étaient au moins égales en force numérique,
immensément supérieures en force morale, à celles qui leur étaient
opposées. Restait entre elles deux la chaîne des Alpes, formant en cet
endroit ce qu'on appelle le Tyrol. Les Autrichiens avaient le corps du
général Iller dans le Tyrol allemand, et celui du général Davidovich
dans le Tyrol italien. Le général Macdonald avec les 15 mille hommes
qui lui étaient confiés, et qu'on avait qualifiés du titre de seconde
armée de réserve, devait occuper ces deux corps, et attirer toute leur
attention, en les laissant incertains sur le point d'attaque qu'il
choisirait; car, placé dans les Grisons, il était libre de se jeter ou
directement dans le Tyrol allemand, ou par le Splugen dans le Tyrol
italien. Le titre que portait son armée, les doutes répandus sur sa
force, devaient faire craindre encore quelque coup extraordinaire, et
elle était là pour profiter du prestige produit par le passage du
Saint-Bernard. On n'avait pas assez cru à la première armée de
réserve, on allait trop croire à la seconde. Dès lors Moreau et Brune,
n'ayant plus d'inquiétude du côté des Alpes, pouvaient sans craindre
pour leurs flancs, se porter en avant, avec la totalité de leurs
forces.
La petite armée d'Augereau était destinée à surveiller les levées en
masse de la Franconie et de la Souabe, soutenues par le corps
autrichien de Simbschen. Elle couvrait ainsi la gauche et les
derrières de Moreau. Enfin Murat, avec 10 mille grenadiers et une
forte artillerie, devait jouer à l'égard de Brune, le rôle qu'Augereau
allait jouer à l'égard de Moreau. Il devait couvrir la droite et les
derrières de Brune contre les insurgés de l'Italie centrale, contre
les Napolitains, les Anglais, etc.
Ces précautions de prudence étaient celles qu'il convient de prendre,
quand on reste dans les conditions de la guerre ordinaire. Or le
Premier Consul y était nécessairement enfermé, quand il avait pour
exécuteurs de ses plans, deux généraux comme Brune et Moreau. Moreau,
le meilleur des deux et l'un des meilleurs de l'Europe, n'était
cependant pas homme à faire ce que le Premier Consul, devenu empereur,
fit lui-même en 1805, lorsque, réunissant une force considérable sur
le Danube, et laissant une force moindre en Italie, il marcha d'une
manière foudroyante sur Vienne, ne s'inquiétant ni pour ses flancs ni
pour ses derrières, et plaçant sa sûreté dans la vigueur écrasante des
coups qu'il portait à l'ennemi principal. Mais Moreau, mais Brune,
n'étaient pas hommes à se comporter ainsi. Il fallait donc, en les
dirigeant, se placer dans les conditions de la guerre méthodique; il
fallait garder leurs flancs et leurs derrières, les mettre en sécurité
sur ce qui pouvait se passer autour d'eux, car ni l'un ni l'autre
n'était en mesure de dominer les accidents par la grandeur et la
vigueur de sa marche. C'est pourquoi Macdonald fut placé dans le
Tyrol, Augereau en Franconie, Murat dans l'Italie centrale.
Ces dispositions n'auraient dû changer, que si l'état des affaires
intérieures avait permis au Premier Consul de faire la guerre de sa
personne; mais tout le monde était d'accord qu'il ne devait pas en ce
moment quitter le centre du gouvernement. Son absence, pendant la
courte campagne de Marengo, avait eu d'assez grands inconvénients,
pour ne pas s'y exposer de nouveau, sans une nécessité absolue.
[En marge: Dispositions militaires et forces des Autrichiens dans
cette campagne.]
Les dispositions des Autrichiens étaient de tout point inférieures aux
nôtres. Leurs armées, à peu près égales en nombre aux armées
françaises, ne les valaient d'ailleurs sous aucun autre rapport. Elles
n'étaient pas encore remises de leurs défaites récentes. L'archiduc
Jean commandait en Allemagne, le maréchal Bellegarde en Italie. Le
corps de Simbschen, destiné à former le noyau des levées de la Souabe
et de la Franconie, s'appuyait sur le général Klenau. Celui-ci
commandait un corps intermédiaire, placé à cheval sur le Danube, se
liant par sa droite avec le corps de Simbschen, par sa gauche avec
l'armée principale de l'archiduc. Les généraux Simbschen et Klenau
comptaient à eux deux 24 mille hommes, indépendamment des troupes de
partisans levées en Allemagne. Le général Klenau était destiné à
suivre les mouvements du général Sainte-Suzanne, à se rapprocher de
l'archiduc si Sainte-Suzanne se rapprochait de Moreau, à se réunir au
corps de Simbschen, si Sainte-Suzanne se réunissait à la petite armée
d'Augereau.
L'archiduc Jean avait 80 mille hommes sous sa main, dont 60 mille
Autrichiens en avant de l'Inn, 20 mille Wurtembergeois ou Bavarois
derrière les retranchements de ce fleuve. Le général Iller commandait
20 mille hommes dans le Tyrol, indépendamment de 10 mille Tyroliens.
Le maréchal Bellegarde en Italie était à la tête de 80 mille soldats,
bien établis derrière le Mincio. Enfin, 10 mille Autrichiens, détachés
vers Ancône et la Romagne, devaient seconder les Napolitains et les
Anglais, dans le cas où ceux-ci feraient une tentative vers l'Italie
centrale ou méridionale. C'était donc une force principale de 224
mille hommes, qui, avec les Mayençais, les Tyroliens, les Napolitains,
les Toscans, les Anglais, pouvait s'élever à 300 mille environ. Le
Premier Consul en faisant désarmer les Toscans, en fermant Livourne
aux Anglais, en contenant les Napolitains, avait pris une précaution
fort utile, et fort propre à empêcher l'augmentation des forces
ennemies.
[En marge: Commencement des hostilités.]
Par une sorte de résolution commune, les deux parties belligérantes se
disposaient à vider la querelle en Allemagne, entre l'Inn et l'Isar.
Les opérations avaient commencé le 28 novembre (7 frimaire), par un
temps rigoureux, qui produisait une pluie très-froide en Souabe, une
gelée affreuse dans les Alpes. Tandis qu'Augereau, s'avançant par
Francfort, Aschaffembourg, Wurtzbourg et Nuremberg, livrait un combat
brillant à Burg-Eberach, séparait les levées mayençaises du corps de
Simbschen, et neutralisait ce dernier pour le reste de la campagne;
tandis que Macdonald, après avoir assez long-temps occupé les
Autrichiens vers les sources de l'Inn, s'apprêtait à franchir, malgré
la saison, la grande chaîne des Alpes, pour se jeter hardiment dans le
Tyrol italien, et faciliter à Brune l'attaque de la ligne du Mincio,
Moreau, avec la masse principale de ses forces, s'avançait entre
l'Isar et l'Inn, sur un champ de bataille long-temps étudié par lui,
cherchant une rencontre décisive avec la grande armée autrichienne.
Il est nécessaire de faire bien connaître le terrain sur lequel
allaient se rencontrer les Français et les Autrichiens, dans l'une des
occasions les plus importantes de nos longues guerres. (Voir la carte
nº 14.) Nous avons décrit ailleurs le bassin du Danube, composé de ce
grand fleuve, et d'une suite d'affluents, qui, tombant brusquement des
Alpes, viennent grossir successivement la masse de ses eaux. Ces
affluents, avons-nous dit, sont les lignes que doit défendre une armée
autrichienne qui veut couvrir Vienne, et que doit conquérir une armée
française qui veut marcher sur cette capitale. Dans la campagne d'été,
Moreau, comme on s'en souvient, après avoir pénétré de la vallée du
Rhin dans celle du Danube, et avoir franchi l'Iller, le Lech, l'Isar,
s'était arrêté entre l'Isar et l'Inn. Il était maître du cours de
l'Isar, dont il occupait tous les points principaux, Munich d'abord,
puis Freising, Moosburg, Landshut, etc. Il s'était porté en avant de
ce fleuve, et se trouvait en face de l'Inn, occupé en force par les
Autrichiens.
[En marge: Description du pays compris entre l'Isar et l'Inn.]
L'Isar et l'Inn (voir la carte nº 15), sortis tous les deux des Alpes,
coulent ensemble vers le Danube, séparés par une distance à peu près
constante, de dix à douze lieues. Se dirigeant d'abord au nord, l'Isar
jusqu'à Munich, l'Inn jusqu'à Wasserbourg, ils se détournent tous deux
vers l'est, jusqu'à ce qu'ils tombent dans le Danube, l'Isar à
Deggendorf, l'Inn à Passau. Nous étions maîtres de l'Isar, il fallait
forcer l'Inn; mais l'Inn, large, profond, défendu à sa sortie des
montagnes par le fort de Kufstein, et dans la partie inférieure de son
cours par la place de Braunau, couvert entre ces deux points d'une
quantité de retranchements, l'Inn était une barrière difficile à
franchir. Voulait-on le forcer dans la partie supérieure de son cours,
entre Kufstein, Rosenheim et Wasserbourg, on trouvait des difficultés
locales presque insurmontables; on avait de plus l'armée du Tyrol sur
son flanc droit. Voulait-on le forcer dans la partie inférieure de son
cours, entre Braunau et Passau, près du point où il se réunit au
Danube, on s'exposait à faire par la gauche une marche allongée, dans
un pays difficile, boisé, marécageux, en prêtant le flanc à l'armée
autrichienne, qui par Mühldorf et Braunau, avait le moyen de se jeter
sur l'aile droite de l'armée française. Ces deux inconvénients étaient
jugés extrêmement graves. Si les Autrichiens, ayant soin de se bien
garder et d'observer avec vigilance tous les passages de l'Inn, se
bornaient à la défensive, Moreau pouvait rencontrer des obstacles
presque invincibles. Mais tel n'était pas leur projet. L'offensive
était résolue dans l'état-major autrichien. Le jeune archiduc Jean, la
tête pleine des nouvelles théories inventées par les Allemands, et
jaloux aussi d'imiter quelque chose des grands mouvements du général
Bonaparte, imagina un plan fort étendu, qui n'était même pas mal
conçu, au dire des bons juges. Malheureusement ce plan était vain,
parce qu'il ne reposait pas sur l'appréciation exacte des
circonstances présentes. Le voici, tel qu'on est parvenu à le
connaître.
Moreau était établi sur le terrain qui sépare l'Isar de l'Inn. Entre
Munich et Wasserbourg, ce terrain, formé d'un plateau élevé, couvert
d'une forêt épaisse, s'abaisse en se rapprochant du Danube, et, en
s'abaissant, se déchire, forme des ravins nombreux, reste boisé dans
quelques parties, devient marécageux dans d'autres, ne présente enfin
de tout côté que des accès très-difficiles. Moreau était en possession
de ce plateau, de la forêt qui le couvre, et des routes qui le
parcourent. De Munich, où était son quartier-général, deux routes
aboutissent à l'Inn, l'une donnant directement par Ebersberg sur
Wasserbourg, l'autre obliquant à gauche, et passant par Hohenlinden,
Haag, Ampfing et Mühldorf. L'une et l'autre traversaient la sombre
forêt de sapins, qui recouvre cette région élevée. C'est dans cette
formidable retraite, formée par un pays montueux et boisé, abordable
par deux routes, dont Moreau était maître, qu'il fallait venir le
chercher, pour se mesurer avec lui. Les autres chemins ne consistaient
qu'en des voies fort étroites, destinées uniquement à l'exploitation
des bois, et impraticables pour les gros transports d'une armée.
[En marge: Plan du jeune archiduc Jean.]
Le jeune archiduc projeta une grande manoeuvre. Il ne voulut pas
aborder de front la position de Moreau, mais la tourner, en débouchant
par les ponts de Mühldorf, Neu-OEtting et Braunau. Laissant une
vingtaine de mille hommes, Bavarois, Wurtembergeois, émigrés de Condé,
pour disputer l'Inn, il se proposait de prendre l'offensive avec 60
mille Autrichiens, et de cheminer sur la gauche de Moreau, dans cette
contrée moitié boisée, moitié marécageuse, qui s'étend entre l'Inn et
l'Isar, près des points où ils se réunissent au Danube. Si le jeune
archiduc franchissait rapidement cette contrée difficile, par
Eggenfelden, Neumarkt, Vilsbiburg, et arrivait à temps à Landshut sur
l'Isar, il pouvait remonter l'Isar sur nos derrières, jusqu'à
Freising, le passer à Freising même, se porter ensuite sur une chaîne
de hauteurs qui commence à Dachau, et qui domine la plaine de Munich.
Placé sur ce point, il menaçait dangereusement la ligne de retraite de
Moreau et l'obligeait à évacuer le pays entre l'Inn et l'Isar, à
traverser Munich en toute hâte, afin de prendre une position
rétrograde sur le Lech. Mais, pour assurer le succès d'une telle
manoeuvre, il fallait en avoir bien calculé tous les moyens
d'exécution; et, après s'y être engagé, il fallait un grand caractère
pour en braver les chances menaçantes; car on avait à parcourir un
pays presque impraticable, dans une détestable saison, et en côtoyant
sans cesse un ennemi, qui n'était pas prompt et audacieux, il est
vrai, mais intelligent, ferme, difficile à déconcerter.
[En marge: Premières opérations.]
Les troupes des deux nations étaient en mouvement dès les 26 et 27
novembre (5 et 6 frimaire) pour commencer les hostilités le 28 (7
frimaire). Le général autrichien Klenau, placé sur le Danube pour
soutenir Simbschen contre la petite armée d'Augereau, avait attiré
l'attention du général Sainte-Suzanne, commandant le quatrième corps
de Moreau. Entraînés ainsi l'un et l'autre, assez loin du théâtre
principal des événements, ils étaient sur le Danube, le général
Sainte-Suzanne vers Ingolstadt, le général Klenau vers Ratisbonne.
Moreau avait porté son aile gauche, forte de 26 mille hommes, et
placée sous les ordres du général Grenier, sur la grande route de
Munich à Mühldorf, par Hohenlinden, Haag et Ampfing, lui faisant
occuper ainsi les pentes de cette espèce de plateau, qui s'étend entre
les deux fleuves. Son centre, qu'il commandait en personne, et qui
s'élevait à environ 34 mille hommes[4], occupait la route directe de
Munich à Wasserbourg par Ebersberg. L'aile droite, sous Lecourbe,
d'environ 26 mille hommes, était placée le long de l'Inn supérieur,
aux environs de Rosenheim, observant le Tyrol par une division.
Moreau n'avait par conséquent sous sa main que sa gauche et son
centre, à peu près 60 mille hommes. Il avait mis son armée en
mouvement, pour faire une forte reconnaissance depuis Rosenheim
jusqu'à Mühldorf, et pour forcer l'ennemi à dévoiler ses intentions.
Moreau, qui ne savait pas, comme le général Bonaparte, deviner les
projets de son adversaire, ou les dicter lui-même en prenant fortement
l'initiative, Moreau était réduit à tâtonner, pour découvrir ce qu'il
ne savait ni deviner ni commander. Mais il s'avançait prudemment, et,
s'il était surpris, réparait vite, avec un grand calme, le dommage de
la surprise.
[Note 4: Le centre était de 30 mille hommes; mais la division
polonaise de Kniacewitz, qui avait rejoint le général Decaen,
et la réserve d'artillerie, devaient le porter à 34 ou 35
mille hommes environ.]