sectaires implacables, raisonneurs aussi crédules, mais conspirateurs
plus redoutables. C'étaient les grands seigneurs de Versailles,
rentrés ou prêts à rentrer; les intrigants, chargés des tristes
affaires des Bourbons, allant et venant de la France à l'étranger pour
nouer des trames puériles, ou pour gagner quelque argent; enfin les
hommes de main, soldats dévoués de Georges, prêts à tous les crimes.
[En marge: Propos des émigrés rentrés.]
Les premiers, grands seigneurs habitués à discourir, s'en tenaient à
des propos sur le Premier Consul, sur sa famille, sur son
gouvernement. Ils vivaient à Paris, à peu près comme étrangers à la
France, daignant regarder à peine ce qui s'y passait, sollicitant
quelquefois leur radiation de la liste des émigrés, ou la levée du
séquestre sur leurs biens non vendus. Ils allaient pour cela chez
madame Bonaparte, ceux du moins qui avaient été liés avec elle
lorsqu'elle était épouse de M. de Beauharnais. Ils y allaient le
matin, jamais le soir, étaient reçus à l'entresol des Tuileries, dont
elle avait fait son appartement particulier, solliciteurs empressés
pendant qu'ils s'y trouvaient, s'excusant fort d'y avoir paru dès
qu'ils en étaient sortis, et faisant valoir pour excuse le désir
d'obliger des amis malheureux. Madame Bonaparte avait le tort
d'accepter ces relations équivoques; et son mari, quoiqu'en étant
importuné souvent, les souffrait néanmoins par complaisance pour sa
femme, par désir aussi de tout savoir, et d'avoir des communications
avec tous les partis. Il y avait peu de ces solliciteurs qui, pour eux
ou pour leurs proches, ne fussent devenus les obligés du gouvernement;
mais la liberté de leur langage n'en était nullement diminuée. Tout ce
qu'on faisait pour eux était, à leurs yeux, chose due: on les avait
dépouillés de leurs biens, et, si on les leur rendait, c'était un
devoir, un acte de repentir, dont ils ne voulaient avoir de
reconnaissance à personne. Ils se raillaient de tout et de tout le
monde, même de l'embarras de madame Bonaparte, qui, si elle était
fière d'appartenir au premier homme du siècle, semblait presque
honteuse d'appartenir au chef du gouvernement, et qui était à la fois
trop bonne et trop faible, pour les écraser du légitime orgueil
qu'elle aurait dû ressentir. Ils se raillaient de tout le monde,
disons-nous, excepté cependant du Premier Consul, qu'ils trouvaient
grand général, mais politique médiocre, sans suite dans les idées,
favorisant un jour les jacobins, un autre jour les royalistes, n'ayant
de volonté qu'à la guerre, parce que la guerre était son métier, et là
encore inférieur à Moreau, sous plus d'un rapport. Sans doute il avait
eu d'éclatants succès; ces messieurs en convenaient; tout jusqu'ici
lui avait réussi; mais combien cela durerait-il de temps?... L'Europe,
il est vrai, n'était pas aujourd'hui capable de lui résister; mais,
vainqueur au dehors, le serait-il au dedans, de toutes les difficultés
dont il était entouré? Les finances semblaient s'améliorer, mais le
papier, qui avait été la ressource éphémère de tous les gouvernements
révolutionnaires, était encore la ressource de celui-ci. On ne voyait
partout qu'obligations des receveurs généraux, billets de la Banque de
France, etc. Ce nouveau papier ne finirait-il pas comme le papier
avait toujours fini? On se suffisait aujourd'hui tant bien que mal,
parce que les armées se nourrissaient en pays conquis; mais, à la
paix, quand elles rentreraient sur le territoire, comment ferait-on
pour fournir à leur entretien? La propriété foncière était écrasée, et
bientôt le contribuable ne pourrait ni ne voudrait payer l'impôt. On
parlait, il est vrai, de la satisfaction de certaines classes, prêtres
et émigrés, bien traitées par le gouvernement actuel; mais ce
gouvernement rappelait les émigrés sans leur rendre leurs biens.
C'étaient des ennemis qu'il transportait du dehors au dedans, et qui
n'en étaient que plus dangereux. Il rappelait les prêtres, mais sans
leur rendre leurs autels. Accorder ainsi toutes choses à moitié,
c'était faire des obligés d'un jour, qui devaient se convertir en
ingrats le lendemain. Bonaparte, comme l'appelaient ces royalistes,
car ils ne daignaient jamais lui donner son titre légal, Bonaparte ne
savait faire les choses que d'une manière incomplète. Il avait permis
de célébrer le dimanche, mais il n'avait pas osé abolir le _décadi_,
et la France, livrée à elle-même, était revenue tout entière au
dimanche. Ce n'était pas la seule des choses du passé, auxquelles elle
reviendrait, dès qu'on lui en donnerait l'exemple ou la liberté.
Bonaparte, en rétablissait tantôt ceci, tantôt cela, commençait
lui-même une contre-révolution, qui l'entraînerait bientôt plus loin
qu'il ne voulait aller. À force de ressusciter une foule de choses,
irait-il jusqu'à restaurer la monarchie, et même à la restaurer pour
lui, en se faisant roi ou empereur? il ne ferait ainsi que rendre la
contre-révolution plus certaine, en se chargeant de l'opérer de ses
propres mains. Bientôt sur ce trône restauré, il faudrait les princes
qui étaient seuls dignes de l'occuper; et, en rétablissant
l'institution, il l'aurait rétablie pour les Bourbons[2]!
[Note 2: Ce n'est pas de fantaisie que je peins les émigrés
de ce temps. Le langage que je leur prête est littéralement
extrait des volumineuses correspondances adressées à Louis
XVIII, et rapportées par ce prince en France. Laissées
pendant les Cent-Jours aux Tuileries, déposées depuis aux
archives des affaires étrangères, elles contiennent le
singulier témoignage des illusions et des passions de ce
temps. Quelques-unes sont fort spirituelles, et toutes fort
curieuses.]
Il arrive quelquefois à la haine de deviner juste, parce qu'elle aime
à supposer des fautes, et que malheureusement les fautes sont toujours
ce qu'il y a de plus probable. Seulement, dans son ardente impatience,
elle devance les temps. Ces légers discoureurs ne savaient pas jusqu'à
quel point ils disaient vrai; mais ils ne savaient pas aussi qu'avant
que leurs prédictions s'accomplissent, il faudrait que le monde fût
remué quinze ans, il faudrait que cet homme dont ils parlaient ainsi
eût fait de sublimes choses, commis d'immenses fautes, et qu'avant la
fin de tout cela, ils auraient le temps de se démentir, de renier leur
cause, d'abandonner ces princes seuls légitimes à leurs yeux, de
servir ce maître éphémère, de le servir et de l'adorer! ils ne
savaient pas que, si la France revenait un jour aux pieds des
Bourbons, elle y viendrait, comme jetée par la tempête au pied d'un
arbre séculaire, et jetée pour un moment!
[En marge: Georges et ses sicaires.]
Plus bas, conspiraient autrement qu'en paroles, les intrigants au
service des Bourbons, et plus bas encore, mais plus dangereusement,
les agents de Georges, les mains pleines de l'argent venu
d'Angleterre. Georges, depuis son retour de Londres, était dans le
Morbihan, se cachant à tous les yeux, jouant l'homme résigné qui
revient à ses champs, mais implacable en réalité, ayant juré dans son
coeur, ayant juré aux Bourbons, de succomber ou de détruire le Premier
Consul. Livrer une sorte de bataille aux grenadiers de la garde
consulaire, était impossible; toutefois il y avait parmi les hommes de
la chouannerie, des bras tout prêts à recourir à la dernière ressource
des partis vaincus, c'est-à-dire à l'assassinat. On pouvait trouver
parmi eux une bande prête à tout, aux crimes les plus noirs comme aux
tentatives les plus téméraires. Georges, ne sachant pas encore le
moment, le lieu qu'il faudrait choisir, les tenait en haleine,
communiquant avec eux par des affidés, leur livrant les grandes routes
pour vivre, ou une portion de l'argent reçu à profusion du cabinet
britannique.
[En marge: Erreur du Premier Consul sur la nature des dangers qui le
menacent.]
Le Premier Consul, satisfait des hommages de la France, de l'adhésion
unanime des hommes sincères et désintéressés de tous les partis,
s'inquiétait médiocrement des propos des uns, des complots des autres.
Entièrement appliqué à son oeuvre, il songeait peu aux vains discours
des oisifs, quoiqu'il fût loin d'y être insensible; mais actuellement,
il était trop absorbé par sa tâche pour donner grande attention à ces
discours. Il ne songeait pas beaucoup plus aux complots dirigés contre
sa personne; il les considérait comme une de ces chances qu'il bravait
tous les jours sur les champs de bataille, avec l'indifférence du
fatalisme. Du reste, il se trompait même sur la nature de ses dangers.
Venu au 18 brumaire pour arracher le pouvoir au parti révolutionnaire,
l'ayant dans le moment pour ennemi principal, il s'en prenait à ce
parti de tout ce qui arrivait, et semblait n'en vouloir qu'à lui seul.
Les royalistes n'étaient à ses yeux, du moins alors, qu'un parti
persécuté, qu'il fallait tirer de l'oppression. Il savait bien qu'il y
avait des scélérats parmi eux; mais il avait pris l'habitude, en
vivant avec les modérés, de n'attendre de violence que de la part des
révolutionnaires. L'un de ses conseillers, toutefois, cherchait à
redresser cette erreur de son esprit: c'était M. Fouché, le ministre
de la police.
[En marge: Les hommes composant le gouvernement et ayant quelque
influence auprès du Premier Consul.]
[En marge: La police et les affaires étrangères formaient les deux
seuls ministères importants.]
Dans ce gouvernement, réduit presque à un homme, tous les ministres
s'étaient effacés, excepté deux, MM. Fouché et de Talleyrand. Seuls
ils avaient conservé le privilége d'être tant soit peu aperçus, à
travers cette auréole éblouissante dont le général Bonaparte était
entouré, et dans laquelle disparaissaient toutes les figures, hors la
sienne. Le général Berthier venait de remplacer Carnot au département
de la guerre, parce qu'il était plus souple, plus résigné au rôle
modeste de comprendre et de rendre les idées de son chef, ce qu'il
faisait avec une clarté, une précision vraiment admirables. Ce n'était
pas un petit mérite que d'être le digne chef d'état-major du plus
grand capitaine du siècle, et peut-être de tous les siècles. Mais
Berthier, à côté du Premier Consul, ne pouvait avoir aucune importance
comme directeur des opérations militaires. La marine, à cette époque,
attirait peu l'attention. Les finances n'exigeaient que l'application
ferme et persévérante, mais obscure, de quelques principes d'ordre,
posés une fois pour toujours. La police, au contraire, avait une
grande importance, à cause du vaste arbitraire dont le gouvernement
était armé; et, avec la police, les affaires étrangères, à cause des
relations à rétablir avec le monde entier. Pour la police, il fallait
au Premier Consul un homme qui connût les partis et les individus dont
les partis se composaient: c'était la cause de l'influence acquise par
le ministre Fouché. À l'égard des affaires extérieures, quoique le
Premier Consul fût le meilleur personnage à présenter à l'Europe, il
fallait pourtant un intermédiaire de tous les instants, plus doux,
plus patient que lui: et c'était la cause de l'influence acquise par
M. de Talleyrand. MM. Fouché et de Talleyrand se partageaient donc la
seule portion de crédit politique dont jouissaient alors les
ministres.
[En marge: Ce qu'était la police sous le Consulat et l'Empire.]
La police n'était pas à cette époque ce qu'elle est heureusement
devenue depuis, une simple surveillance sans pouvoir, chargée
uniquement d'avertir et de saisir la justice. Elle était le dépôt,
dans les mains d'un seul homme, d'un immense arbitraire. Le ministre
de la police pouvait exiler ceux-ci comme révolutionnaires, ceux-là
comme émigrés rentrés; assigner aux uns et aux autres le lieu de leur
résidence, souvent même les jeter dans une maison de force, sans
craindre les révélations de la presse ou de la tribune, alors
impuissantes et décriées; il pouvait lever ou maintenir le séquestre
sur les biens des proscrits de toutes les époques, rendre ou retirer à
un prêtre son église, supprimer ou réprimander un journal qui
déplaisait, enfin désigner tout individu à la défiance ou à la faveur
d'un gouvernement, qui avait dans ce moment un nombre extraordinaire
de places à distribuer, et qui eut bientôt les richesses de l'Europe à
prodiguer à ses créatures. Le ministre auquel les lois du temps
conféraient de telles attributions, quoique placé sous l'autorité
supérieure et vigilante du Premier Consul, avait donc sur toutes les
existences un pouvoir redoutable.
[En marge: M. Fouché, ministre de la police.]
M. Fouché, chargé d'exercer ce pouvoir, ancien oratorien et ancien
conventionnel, était un personnage intelligent et rusé, ni bon ni
méchant, connaissant bien les hommes, surtout les mauvais, les
méprisant sans distinction; employant l'argent de la police à nourrir
les fauteurs de troubles, autant qu'à les surveiller; toujours prêt à
donner du pain ou une place aux individus fatigués d'agitations
politiques; procurant ainsi des amis au gouvernement, s'en procurant
surtout à lui-même; se créant mieux que des espions crédules ou
trompeurs, mais des obligés qui ne manquaient jamais de l'instruire de
ce qu'il avait intérêt à savoir; ayant de ces obligés dans tous les
partis, même parmi les royalistes, qu'il savait ménager et contenir à
propos; toujours averti à temps, n'exagérant jamais le danger, ni à
lui-même ni à son maître; distinguant bien un imprudent d'un homme
vraiment à craindre, sachant avertir l'un, poursuivre l'autre;
faisant, en un mot, la police mieux qu'on ne l'a jamais faite, car
elle consiste à désarmer les haines autant qu'à les réprimer; ministre
supérieur, si son indulgence extrême avait eu un autre principe que
l'indifférence la plus complète au bien et au mal; si son activité
incessante avait eu un autre mobile qu'un besoin de se mêler de tout,
qui le rendait incommode et suspect au Premier Consul, et lui donnait
souvent les apparences d'un intrigant subalterne: du reste, sa
physionomie, intelligente, vulgaire, équivoque, rendait bien les
qualités et les défauts de son âme.
Le Premier Consul, jaloux de sa confiance, ne l'accordait pas
facilement, à moins qu'il n'eût pour les hommes une estime entière. Il
se servait de M. Fouché, mais en se défiant de lui. Aussi cherchait-il
quelquefois à le suppléer ou à le contrôler, en donnant de l'argent à
son secrétaire de Bourrienne, au commandant de Paris, Murat, surtout à
son aide-de-camp Savary, pour se composer ainsi plusieurs polices
contradictoires. Mais M. Fouché savait toujours convaincre de
gaucherie et de puérilité ces polices secondaires, se montrait seul
bien informé, et, tout en contrariant le Premier Consul, le ramenait
néanmoins à lui, par cette manière de traiter les hommes, dans
laquelle il n'entrait ni amour ni haine, mais une application suivie à
les arracher, un à un, à la vie agitée des factions.
[En marge: Opinion de M. Fouché sur les partis, et les dangers dont
ils menaçaient le gouvernement.]
M. Fouché, fidèle à demi au parti révolutionnaire, ménageait
volontiers ses anciens amis, et osait, à leur sujet, contredire le
Premier Consul. Connaissant bien leur situation morale, appréciant
surtout les scélérats du royalisme, il ne cessait de répéter que le
péril, s'il y en avait, était bien plus du côté des royalistes que du
côté des révolutionnaires, et qu'on aurait lieu de s'en apercevoir
bientôt. Il avait même le mérite, qu'il n'eut pas long-temps, de
soutenir qu'on ferait bien de déserter un peu moins la Révolution et
ses idées. Entendant déjà les flatteurs de l'époque, dire qu'il
fallait aller plus vite en réaction, ne pas tenir compte des préjugés
de la Révolution, et revenir à quelque chose qui ressemblât à la
monarchie, moins les Bourbons, il osait blâmer, sinon le but, du moins
l'imprudence avec laquelle certaines gens y marchaient. Tout en
admettant la justesse de ses avis, donnés avec bon sens, mais sans
franchise et sans dignité, le Premier Consul en était frappé, mais pas
content. Il reconnaissait, en ne l'aimant pas, les services de ce
personnage.
[En marge: M. de Talleyrand.--Ses opinions et son rôle auprès du
Premier Consul.]
M. de Talleyrand jouait un rôle en tout contraire: il n'avait ni
affection pour M. Fouché, ni ressemblance avec lui. Tous deux, anciens
prêtres, et sortis, le premier du haut clergé, le second du bas
clergé, n'avaient de commun, que d'avoir profité de la Révolution pour
dépouiller, l'un la robe du prélat, l'autre le petit habit du
professeur oratorien. C'est un spectacle étrange, il faut l'avouer,
spectacle qui peint bien cette société profondément bouleversée, que
ce gouvernement, composé d'un militaire et de deux prêtres abjurateurs
de leur état, et, quoique ainsi composé, n'en ayant pas moins
d'éclat, de grandeur, d'influence dans le monde.
[Illustration: Talleyrand.]
M. de Talleyrand, issu de la plus haute extraction, destiné aux armes
par sa naissance, condamné à la prêtrise par un accident qui l'avait
privé de l'usage d'un pied, n'ayant aucun goût pour cette profession
imposée, devenu successivement prélat, homme de cour, révolutionnaire,
émigré, puis enfin ministre des affaires étrangères du Directoire, M.
de Talleyrand avait conservé quelque chose de tous ces états: on
trouvait en lui de l'évêque, du grand seigneur, du révolutionnaire.
N'ayant aucune opinion bien arrêtée, seulement une modération
naturelle qui répugnait à toutes les exagérations; s'appropriant à
l'instant même les idées de ceux auxquels il voulait plaire par goût
ou par intérêt; s'exprimant dans un langage unique, particulier à
cette société dont Voltaire avait été l'instituteur; plein de
reparties vives, poignantes, qui le rendaient redoutable autant qu'il
était attrayant; tour à tour caressant ou dédaigneux, démonstratif ou
impénétrable, nonchalant, digne, boiteux sans y perdre de sa grâce,
personnage enfin des plus singuliers, et tel qu'une révolution seule
en peut produire, il était le plus séduisant des négociateurs, mais en
même temps incapable de diriger comme chef les affaires d'un grand
État: car, pour diriger, il faut de la volonté, des vues et du
travail, et il n'avait aucune de ces choses. Sa volonté se bornait à
plaire, ses vues consistaient en opinions du moment, son travail était
nul. C'était, en un mot, un ambassadeur accompli, mais point un
ministre dirigeant; bien entendu qu'on ne prend ici cette expression
que dans son acception la plus élevée. Du reste, il n'avait pas un
autre rôle sous le gouvernement consulaire. Le Premier Consul, qui ne
laissait à personne le droit d'avoir un avis sur les affaires de
guerre ou de diplomatie, ne l'employait qu'à négocier avec les
ministres étrangers, d'après ses propres volontés, ce que M. de
Talleyrand faisait avec un art qu'on ne surpassera jamais. Toutefois,
il avait un mérite moral, c'était d'aimer la paix sous un maître qui
aimait la guerre, et de le laisser voir. Doué d'un goût exquis, d'un
tact sûr, même d'une paresse utile, il pouvait rendre de véritables
services, seulement en opposant à l'abondance de parole, de plume et
d'action du Premier Consul, sa sobriété, sa parfaite mesure, son
penchant même à ne rien faire. Mais il agissait peu sur ce maître
impérieux, auquel il n'imposait ni par le génie, ni par la conviction.
Aussi n'avait-il pas plus d'empire que M. Fouché, même moins, tout en
étant aussi employé, et plus agréable.
Du reste, M. de Talleyrand disait tout le contraire de ce que disait
M. Fouché. Aimant l'ancien régime, moins les personnes et les préjugés
ridicules d'autrefois, il conseillait de refaire le plus tôt possible
la monarchie, ou l'équivalent, en se servant de la gloire du Premier
Consul à défaut de sang royal; ajoutant que, si on voulait avoir la
paix prochaine et durable avec l'Europe, il fallait se hâter de lui
ressembler. Et, tandis que le ministre Fouché, au nom de la
Révolution, conseillait de n'aller pas trop vite, M. de Talleyrand
conseillait, au nom de l'Europe, de n'aller pas si lentement.
[En marge: Caractère et rôle de M. Cambacérès.]
Le Premier Consul prisait le bon sens vulgaire de M. Fouché, mais
goûtait les grâces de M. de Talleyrand, n'en croyait absolument ni
l'un ni l'autre, sur aucun sujet, et, quant à sa confiance, l'avait
donnée, donnée tout entière, mais à un autre que ces deux hommes,
c'était à son collègue Cambacérès. Celui-ci, peu brillant par
l'esprit, avait un bon sens rare, et un dévouement sans bornes au
Premier Consul. Ayant tremblé dix ans de sa vie sous des proscripteurs
de toute espèce, il aimait avec une sorte de tendresse le maître
puissant qui lui procurait enfin la faculté de respirer à l'aise. Il
chérissait sa puissance, son génie, sa personne, de laquelle il
n'avait reçu, et n'espérait recevoir que du bien. Connaissant les
faiblesses des hommes, même les plus grands, il conseillait le Premier
Consul, comme il faut conseiller quand on veut être écouté, avec une
bonne foi parfaite, des ménagements infinis, jamais pour faire briller
sa sagesse, toujours pour être utile à un gouvernement, qu'il aimait
comme lui-même, l'approuvant toujours en public, en toutes choses,
quoi qu'il eût fait, ne se permettant de le désapprouver qu'en secret,
dans un tête-à-tête absolu avec le Premier Consul; se taisant quand il
n'y avait plus de remède, et que la critique ne pouvait être qu'un
vain plaisir de blâmer; parlant toujours, et avec un courage bien
méritoire chez le plus timide des hommes, quand il était temps de
prévenir une faute, ou d'agir sur la conduite générale des affaires.
Et, comme s'il fallait qu'un caractère qui se contient sans cesse,
s'échappe au moins par quelque côté, le consul Cambacérès laissait
voir avec ses inférieurs une vanité puérile, vivait avec quelques
courtisans subalternes, qui brûlaient devant lui un encens grossier,
se promenait presque tous les jours au Palais-Royal dans un costume
ridiculement magnifique, et cherchait, dans la satisfaction d'une
gourmandise devenue proverbiale, des plaisirs qui suffisaient à son
âme vulgaire et sage. Qu'importent au surplus quelques travers, à côté
d'une raison supérieure!
[En marge: Sentiments du Premier Consul pour son collègue Cambacérès.]
Le Premier Consul pardonnait volontiers ces travers à son collègue, et
faisait de lui un cas considérable. Il appréciait ce bon sens
supérieur, qui ne voulait jamais briller, mais être utile, qui
éclairait toutes choses d'une lumière tempérée et vraie. Il appréciait
surtout la sincérité de son attachement, riait de ses travers,
toujours avec égards, et lui rendait le plus grand des hommages, celui
de ne dire tout qu'à lui, de n'être jamais inquiet que de son
jugement. Aussi ne recevait-il d'influence que de lui seul, influence
à peine soupçonnée, et à cause de cela très-grande.
Le consul Cambacérès était propre surtout à tempérer ses emportements
à l'égard des personnes, sa précipitation à l'égard des choses. Au
milieu de ce conflit de deux tendances opposées, l'une poussant à une
réaction précipitée, l'autre, au contraire, combattant cette réaction,
M. Cambacérès, inflexible quand il s'agissait du maintien de l'ordre,
était, dans tout le reste, toujours prononcé pour qu'on allât moins
vite. Il ne contestait pas le but auquel on tendait visiblement.
Qu'on décernât un jour au Premier Consul tout le pouvoir qu'on
voudrait, soit, mais pas trop tôt, répétait-il sans cesse. Il voulait
surtout qu'on préférât toujours la réalité à l'apparence, le pouvoir
véritable à ce qui n'en était que l'ostentation. Un Premier Consul
pouvant tout ce qu'il voulait pour le bien, lui semblait valoir
beaucoup mieux qu'un prince couronné, gêné dans son action. Agir et se
cacher, surtout ne jamais agir trop vite, composait toute sa sagesse.
Ce n'est pas là le génie sans doute, mais c'est la prudence; et pour
fonder un grand État, il faut des deux.