serment autrefois exigé des prêtres une simple promesse d'obéissance
aux lois, qui ne pouvait gêner leur conscience en aucune manière. Ils
avaient aussitôt reparu en foule, et on voyait à la fois, se disputant
les fonctions du culte, les prêtres constitutionnels qui avaient
prêté serment à la Constitution civile du clergé, les prêtres non
assermentés qui n'avaient fait que la promesse d'obéissance aux lois,
ceux enfin qui n'avaient fait ni le serment ni la promesse. Les
prêtres appartenant aux deux premières classes étaient en concurrence
les uns avec les autres pour obtenir les églises, qu'on leur prêtait
plus ou moins facilement, suivant l'humeur très-variable des autorités
locales. Ceux qui avaient dénié toute espèce de déclaration se
livraient clandestinement, dans l'intérieur des maisons, aux pratiques
du culte, et passaient, aux yeux de beaucoup de fidèles, pour les
seuls ministres de la vraie religion. Enfin, pour ajouter à la
confusion, venaient les théophilanthropes, qui remplaçaient les
catholiques dans les églises, et certains jours déposaient des fleurs
sur les autels où d'autres avaient dit la messe. Ces ridicules
sectaires célébraient des fêtes en l'honneur de toutes les vertus, du
courage, de la tempérance, de la charité, etc. À la Toussaint, par
exemple, ils en avaient consacré une au respect des aïeux. Pour les
catholiques sincères, c'était une profanation des édifices religieux,
que le bon sens, et le respect dû aux croyances dominantes,
commandaient de faire cesser.
[En marge: L'abbé Bernier chargé de traiter avec monsignor Spina pour
l'arrangement des affaires religieuses.]
Pour mettre fin à ce chaos, il fallait un accord avec le Saint-Siége,
accord au moyen duquel on pût réconcilier ceux qui avaient prêté le
serment, ceux qui avaient fait la promesse, ceux enfin qui avaient
refusé l'un et l'autre. Mais monsignor Spina, envoyé du Saint-Siége,
venait à peine d'arriver à Paris, et, surpris de s'y trouver, se
cachait à tous les regards. Le sujet à traiter était aussi délicat
pour lui que pour le gouvernement. Le Premier Consul, discernant avec
un tact rare les hommes et l'emploi auquel ils étaient propres, avait
opposé à cet Italien rusé le personnage le plus capable de lui tenir
tête, c'était l'abbé Bernier, qui, après avoir long-temps dirige la
Vendée, l'avait enfin réconciliée avec le gouvernement. Il l'avait
attiré à Paris, se l'était attaché par le plus honorable de tous les
liens, le désir de contribuer au bien public et d'en partager
l'honneur. Rétablir la bonne intelligence entre la France et l'Église
romaine, c'était pour l'abbé Bernier continuer et achever la
pacification de la Vendée. Les entrevues avec monsignor Spina
commençaient à peine, et on ne pouvait pas s'en promettre un résultat
immédiat.
Il importait d'arriver le plus tôt possible à un arrangement des
affaires religieuses, car la paix avec le Saint-Siége n'était pas
moins désirable pour le repos des esprits, que la paix avec les
grandes puissances de l'Europe. Mais, en attendant, il restait une
foule de désordres, ou fâcheux, ou singuliers, auxquels le Premier
Consul essayait de pourvoir de son mieux par des arrêtés consulaires.
Déjà, par son arrêté du 7 nivôse an VIII (28 décembre 1799), il avait
empêché que les autorités locales, souvent peu favorables aux prêtres,
ne les contrariassent dans l'exercice de leur religion. Disposant,
comme nous l'avons dit ailleurs, des édifices du culte, elles ne
voulaient souvent les livrer aux prêtres que les jours de décadi, et
non pas les jours du dimanche, prétendant que le décadi était le seul
jour de fête reconnu par les lois de la République. L'arrêté que nous
avons rapporté plus haut avait pourvu à cette difficulté en obligeant
les autorités locales à livrer les édifices du culte aux prêtres les
jours indiqués par chaque communion. Mais cet arrêté n'avait pas
résolu toutes les difficultés relatives aux dimanches et aux décadis.
Il y avait ici un conflit entre les lois et les moeurs, qu'il faut
faire connaître, pour donner une idée de l'état de la société
française à cette époque.
[En marge: Le calendrier grégorien et le calendrier républicain.]
Dans son goût passionné pour l'uniformité et la symétrie, la
Révolution ne s'était pas bornée à introduire l'uniformité dans toutes
les mesures de longueur, de surface, de poids, et à les ramener à des
unités naturelles et immuables, comme une fraction du méridien, ou la
pesanteur spécifique de l'eau distillée; elle avait voulu introduire
la même régularité dans la mesure du temps. Elle avait donc divisé
l'année en douze mois égaux, de trente jours chacun, en la complétant
par l'ingénieuse invention des cinq jours complémentaires. Elle avait
divisé le mois en trois _décades_ ou semaines, de dix jours chacune,
réduit ainsi les jours de repos à trois par mois, et substitué aux
quatre dimanches du calendrier grégorien les trois _décadis_ du
calendrier républicain. Sans contredit, sous les rapports
mathématiques, ce dernier calendrier valait bien mieux que l'ancien;
mais il blessait les idées religieuses, il n'était pas celui de la
généralité des peuples, celui de l'histoire, et il ne pouvait
triompher d'habitudes invétérées. Le système métrique, après quarante
ans d'efforts, de rigueurs législatives, et malgré d'incontestables
avantages commerciaux, vient à peine de s'établir définitivement:
comment espérer qu'on pourrait maintenir le calendrier républicain
contre une coutume de vingt siècles, contre l'usage du monde entier,
contre la puissance de la religion? Il faut, quand on réforme, se
contenter de réformer pour détruire des souffrances réelles, pour
rétablir la justice là où elle manque; mais réformer pour le plaisir
des yeux ou de l'esprit, pour mettre la ligne droite où elle n'est
pas, c'est trop exiger de la nature humaine. On crée à volonté les
habitudes d'un enfant, on ne refait pas celles d'un homme mûr. Il en
est de même pour les peuples: on ne renouvelle pas les habitudes d'une
nation qui compte quinze siècles d'existence.
[En marge: Arrêté des Consuls relatif au dimanche et au décadi.]
Aussi le dimanche revenait-il de toutes parts. Dans certaines villes
on fermait les ateliers et les boutiques le dimanche; dans d'autres on
les fermait le _décadi_; souvent dans la même ville, dans la même rue,
le contraste existait, et présentait le spectacle d'une fâcheuse lutte
d'idées et de moeurs. Du reste, sans l'intervention de certaines
autorités, le dimanche eût prévalu partout. Le Premier Consul, par un
nouvel arrêté du 7 thermidor an VIII (26 juillet 1800), décida que
chacun serait libre de chômer quand il lui plairait, d'adopter comme
jour de repos le jour qui serait le plus conforme à ses goûts ou à ses
opinions religieuses, et que les administrations, astreintes à suivre
le calendrier légal, seraient seules obligées de choisir le _décadi_
pour la suspension de leurs travaux. C'était assurer le triomphe du
dimanche.
[En marge: Octob. 1800.]
Le Premier Consul avait raison de seconder le retour à une habitude
ancienne et générale, raison surtout s'il voulait rétablir la religion
catholique, comme il le voulait en effet, et avait raison de le
vouloir.
[En marge: Empressement des émigrés à rentrer.--Nouvelles mesures à
leur égard.]
Les émigrés attirèrent de nouveau son attention. Nous avons déjà parlé
de leur empressement à rentrer dès les premiers jours du Consulat: cet
empressement n'avait fait qu'augmenter, en voyant de quel repos
jouissait la France, dans quelle sécurité vivaient tous ceux qui
habitaient son sol. Mais quelque désir qu'on éprouvât de faire cesser
la proscription dont ils étaient frappés, il ne fallait pas, pour
faire cesser un désordre, car la proscription en est un, en faire
naître un autre, car une réaction précipitée est un désordre aussi, et
des plus graves. Ces émigrés rentrants trouvaient ou d'anciens
proscripteurs qui avaient contribué à les persécuter, ou des
acquéreurs qui avaient acquis leurs biens, pour du papier; ils étaient
pour les uns et pour les autres, ou des ennemis inquiétants, ou au
moins des témoins importuns, et ils n'étaient pas assez sages pour ne
point abuser de la clémence du gouvernement à leur égard.
Ils profitaient avec ardeur de la loi, rendue quelques mois
auparavant, laquelle prononçait la clôture de la liste des émigrés.
Ceux qui avaient été omis sur cette liste s'étaient hâtés de jouir de
la disposition qui les concernait. Ne pouvant plus être inscrits que
par l'autorité des tribunaux ordinaires, ce qui constituait pour eux
un faible danger, ils vivaient tranquilles, et étaient presque tous
rentrés. Ceux qui avaient été portés sur la liste, et que la loi
renvoyait devant les autorités administratives, pour réclamer leur
radiation, profitaient de l'esprit du temps pour se faire radier. Ils
demandaient d'abord des _surveillances_, c'est-à-dire, comme nous
l'avons expliqué, la faculté de rentrer temporairement sous la
surveillance de la haute police; puis se faisaient délivrer, par des
amis ou des complaisants, de faux certificats, constatant qu'ils
n'avaient pas quitté la France pendant la Terreur, qu'ils s'étaient
seulement cachés pour se soustraire à l'échafaud, et ils obtenaient
ainsi leur radiation, avec une incroyable facilité. La liste composée
autrefois par les autorités locales, avec l'étourderie de la
persécution, comprenait 145 mille individus, et formait neuf volumes.
Aujourd'hui on mettait autant d'étourderie à radier qu'on en avait mis
à inscrire, et les émigrés étaient par milliers rétablis dans tous
leurs droits. Les uns, dont les biens n'avaient pas été vendus encore,
s'adressaient aux membres du gouvernement pour obtenir la levée du
séquestre; ils sollicitaient, suivant l'usage, les hommes qu'ils
injuriaient la veille, qu'ils devaient injurier le lendemain, et le
plus souvent madame Bonaparte elle-même, qui avait été autrefois liée
avec la noblesse française, grâce au rang qu'elle occupait dans le
monde. Que les émigrés dont les biens n'étaient pas vendus, les
recouvrassent, au prix de quelques démarches suivies d'ingratitude, le
mal n'était pas grave; mais ceux dont les biens avaient été aliénés se
rendaient dans les provinces, s'adressaient aux nouveaux
propriétaires, et souvent, à force de menaces, d'importunités, ou de
suggestions religieuses au lit des mourants, se faisaient rendre à bas
prix le patrimoine de leurs familles, par des procédés qui n'étaient
pas beaucoup plus avouables que les moyens par lesquels on les avait
dépouillés.
La rumeur était, en ce moment, assez générale pour attirer l'attention
du Premier Consul. Il voulait réparer les cruautés de la Révolution,
mais avant tout il ne voulait alarmer aucun des intérêts créés par
elle, et devenus légitimes avec le temps. En conséquence, il crut
devoir prendre une mesure qui n'était qu'une partie de ce qu'il fit
plus tard, mais qui remit un peu d'ordre dans ce chaos de
réclamations, de rentrées précipitées, de tentatives dangereuses.
Après une discussion approfondie au Conseil d'État, l'arrêté suivant
fut pris le 20 octobre 1800 (28 vendémiaire an IX).
D'abord, tous les radiés antérieurement, n'importe l'autorité qui les
avait radiés, ou la légèreté avec laquelle on avait procédé à leur
égard, étaient valablement retranchés de la liste des émigrés.
Certaines inscriptions collectives, sous la désignation d'enfants ou
d'héritiers des émigrés, étaient considérées comme non avenues. Les
femmes en puissance de mari quand elles avaient quitté la France, les
enfants mineurs de seize ans, les prêtres sortis du territoire pour
obéir aux lois de déportation, les individus compris sous la
qualification de laboureurs, journaliers, ouvriers, artisans,
domestiques; les absents dont l'absence était antérieure à la
Révolution, les chevaliers de Malte présents à Malte pendant nos
troubles, tous étaient rayés définitivement. On retranchait aussi de
la liste les noms des victimes qui avaient péri sur l'échafaud:
c'était une réparation due à leurs familles et à l'humanité. Ces
retranchements accordés, on maintenait, sans exception, ceux qui
avaient porté les armes contre la France, ceux qui exerçaient des
fonctions dans la maison civile ou militaire des princes exilés, ceux
qui avaient reçu des grades ou des titres des gouvernements étrangers,
sans autorisation du gouvernement français, etc. Le ministre de la
justice devait nommer neuf commissaires, celui de la police neuf
aussi; à ces dix-huit commissaires le Premier Consul devait ajouter
neuf conseillers d'État; ces vingt-sept personnages réunis étaient
chargés d'arrêter la nouvelle liste des émigrés, d'après les bases
indiquées. Les émigrés définitivement radiés étaient obligés de faire
la promesse de fidélité à la Constitution, s'ils voulaient demeurer
sur le territoire, ou obtenir la levée du séquestre sur leurs biens
non vendus. Ils étaient condamnés à rester sous la surveillance de la
haute police jusqu'à la conclusion de la paix générale, et un an après
cette conclusion. Cette précaution fut prise en faveur des acquéreurs
de biens nationaux. Quant aux émigrés définitivement maintenus sur la
liste, il ne pouvait, pour le présent, être statué sur leur compte; ce
qui les concernait fut remis à des temps postérieurs.
Cet arrêté, dans les circonstances actuelles, était tout ce qu'on
pouvait faire de plus raisonnable. Il retranchait de la liste de
proscription la grande masse des inscrits; il réduisait cette liste à
un petit nombre d'ennemis déclarés de la Révolution, et remettait le
sort de ceux-ci à des temps postérieurs. Ainsi, quand la République
serait définitivement victorieuse de l'Europe, universellement
reconnue, solidement établie, quand la ferme volonté qu'avait le
Premier Consul de protéger les acquéreurs de biens nationaux, les
aurait suffisamment rassurés, on pourrait probablement achever cet
acte de clémence, et rappeler enfin tous les proscrits, même ceux qui
avaient été criminels envers la France. Pour le moment, on se bornait
à trancher plusieurs questions embarrassantes, et à mettre fin à
beaucoup d'intrigues.
[En marge: État des partis. Leurs dispositions à l'égard du Premier
Consul après une année de gouvernement.]
On voit que de difficultés de tout genre ce gouvernement avait à
vaincre, pour remettre l'ordre dans une société bouleversée, pour être
clément et juste envers les uns, sans être alarmant et injuste envers
les autres. Mais s'il avait des peines, la France l'en dédommageait
par une adhésion, on peut dire, unanime. Dans les premiers jours qui
avaient suivi le 18 brumaire, on s'était jeté dans les bras du général
Bonaparte, parce qu'on cherchait la force, quelle qu'elle fût, et que,
d'après les actes du jeune général en Italie, on espérait que cette
force serait mise au service du bon sens et de la justice. Un seul
doute restait encore, et diminuait un peu l'empressement à se donner à
lui. Se maintiendrait-il plus long-temps que les gouvernements qui
l'avaient précédé? Saurait-il gouverner aussi bien qu'il avait su
combattre? Ferait-il cesser les troubles, les persécutions? Serait-il
de tel ou tel parti?... Mais les onze ou douze mois écoulés levaient
ces doutes à vue d'oeil. Son pouvoir se consolidait d'heure en heure;
depuis Marengo surtout, la France et l'Europe pliaient sous son
ascendant. Quant à son génie politique, il n'y avait qu'une voix parmi
ceux qui l'approchaient: c'était un grand homme d'État au moins autant
qu'un grand capitaine. Quant à la direction de son gouvernement, elle
était aussi évidente que son génie. Il était de ce parti modéré, qui
ne voulait plus de persécution d'aucun genre, qui, disposé à revenir
sur plusieurs des choses que la Révolution avait faites, ne voulait
pas revenir sur toutes, et, au contraire, était résolu à maintenir ses
principaux résultats. Ces doutes levés, on venait à lui avec
l'empressement de la joie et de la reconnaissance.
[En marge: La portion modérée de chaque parti.]
[En marge: Les patriotes modérés.]
Il y a dans tous les partis deux portions: l'une nombreuse, sincère,
qu'on peut amener à soi en réalisant les voeux du pays; l'autre, peu
nombreuse, inflexible, factieuse, qu'on désespère en réalisant ces
voeux, loin de la contenter, parce qu'on lui ôte ses prétextes. Sauf
cette dernière portion, tous les partis étaient satisfaits, et se
donnaient franchement au Premier Consul, ou se résignaient du moins à
son gouvernement, si leur cause était inconciliable avec la sienne,
comme les royalistes, par exemple. Les patriotes de quatre-vingt-neuf,
et dix ans auparavant c'était la France à peu près tout entière, les
patriotes de quatre-vingt-neuf, portés d'abord avec enthousiasme vers
la Révolution, ramenés bientôt en arrière à la vue du sanglant
échafaud, disposés aujourd'hui à penser qu'ils s'étaient trompés
presque en toutes choses, croyaient enfin avoir trouvé sous le
gouvernement consulaire ce qu'il y avait de réalisable dans leurs
voeux. L'abolition du régime féodal, l'égalité civile, une certaine
intervention du pays dans ses affaires, pas beaucoup de liberté,
beaucoup d'ordre, le triomphe éclatant de la France sur l'Europe, tout
cela, quoique bien différent de ce qu'ils avaient souhaité d'abord,
mais suffisant aujourd'hui à leurs yeux, tout cela leur semblait
assuré. M. de La Fayette, qui, sous bien des rapports, ressemblait à
ces hommes, sauf qu'il était moins désabusé, M. de La Fayette, sorti
des cachots d'Olmutz par un acte du Premier Consul, prouvait, par ses
assiduités fort désintéressées auprès de lui, l'estime qu'il avait
pour son gouvernement et l'adhésion de ses pareils. Quant aux
révolutionnaires plus ardents, qui, sans être attachés à la Révolution
par leur participation à des excès condamnables, tenaient à elle par
conviction et par sentiment, ceux-là savaient gré au Premier Consul
d'être le contraire des Bourbons, et d'en assurer l'exclusion
définitive. Les acquéreurs de biens nationaux, quoique offusqués
parfois de son indulgence à l'égard des émigrés, ne doutaient pas de
sa résolution de maintenir l'inviolabilité des propriétés nouvelles,
et tenaient à lui comme à une épée invincible, qui les garantissait du
seul danger réel pour eux, le triomphe des Bourbons et de l'émigration
par les armes de l'Europe.
[En marge: Les royalistes modérés.]
Quant à cette portion timide et bienveillante du parti royaliste, qui
demandait, avant tout, de n'avoir plus à craindre l'échafaud, l'exil,
la confiscation, qui pour la première fois, depuis dix ans, commençait
à ne pas les avoir en perspective, elle était presque heureuse, car
pour elle ne plus craindre c'était presque le bonheur. Tout ce que le
Premier Consul ne donnait pas encore, elle aimait pour ainsi dire à
l'attendre de lui. Voir le peuple à ses ateliers, la bourgeoisie à ses
comptoirs, la noblesse au gouvernement, les prêtres à l'autel, les
Bourbons aux Tuileries, et le général Bonaparte à leurs côtés, dans la
plus haute fortune imaginable pour un sujet, eût été pour ces
royalistes la perfection. De ces choses, il y en avait trois ou
quatre, qu'ils discernaient déjà clairement dans les actes et les
projets du Premier Consul. Quant à la dernière, celle de revoir les
Bourbons aux Tuileries, ils étaient disposés, dans leur crédulité
bienveillante, à l'attendre de lui, comme une des merveilles de son
génie imprévu; et, si la difficulté de croire qu'on livrât ainsi à
d'autres une couronne qu'on tenait dans ses mains, arrêtait ceux qui
avaient quelque clairvoyance, ils en prenaient leur parti.--Qu'il se
fasse roi, disaient-ils, mais qu'il nous sauve, car la monarchie peut
seule nous sauver.--Un grand homme, à défaut d'un prince légitime,
leur semblait acceptable; mais à tout prix il leur fallait un roi.
Ainsi, en assurant aux patriotes de quatre-vingt-neuf l'égalité
civile; aux acquéreurs de biens nationaux, aux patriotes les plus
prononcés, l'exclusion des Bourbons; aux royalistes modérés, la
sécurité, le rétablissement de la religion; à tous l'ordre, la
justice, la grandeur nationale, il avait conquis la masse honnête et
désintéressée de tous les partis.
[En marge: La portion violente et implacable de chaque parti.]
Restait ce qui reste toujours, la portion implacable de ces partis,
celle que le temps ne parvient à changer qu'en l'emportant dans la
tombe. Ce sont ordinairement ou les plus convaincus ou les plus
coupables qui la composent, et ce sont les derniers sur la brèche.
[En marge: Les patriotes exaltés.]
Les hommes qui pendant le cours de la Révolution s'étaient souillés de
sang, ou signalés par des excès impossibles à oublier; d'autres qui
sans avoir rien à se reprocher, avaient été portés à la démagogie par
la violence de leur caractère, ou la nature de leur esprit; les
furieux de la Montagne, les rares survivants de la fameuse Commune,
les anciens Jacobins et Cordeliers, étaient irrités en proportion des
succès du nouveau gouvernement. Ils appelaient le Premier Consul un
tyran, qui voulait faire en France une contre-révolution complète,
abolir la liberté, ramener les émigrés, les prêtres, peut-être même
les Bourbons, pour se faire leur vil serviteur. D'autres, moins
aveuglés par la colère, disaient qu'il songeait à se faire tyran à son
profit, qu'il voulait étouffer la liberté dans son propre intérêt.
C'était un César, qui appelait le poignard des Brutus. Ils parlaient
de poignards, mais ne faisaient qu'en parler; car l'énergie de ces
hommes, fort épuisée par dix ans d'excès, commençait à tourner en
violence de langage. On verra bientôt, en effet, que ce n'était point
parmi eux que devaient se trouver les hommes à poignard. La police
était sans cesse à leur suite, pénétrant dans tous leurs
conciliabules, les observant avec une attention continuelle. Il y en
avait auxquels il ne fallait que du pain: le Premier Consul, sur le
conseil du ministre Fouché, leur en donnait volontiers, ou, s'ils
avaient quelque valeur, faisait mieux, et leur donnait des fonctions.
Ce n'étaient plus alors, au dire des autres, que des misérables,
vendus au tyran. S'il y en avait même, qui seulement par fatigue
devinssent un peu plus calmes, comme il arrivait alors à quelques
personnages fameux, tels que Santerre et plusieurs autres, la
qualification d'hommes vendus les atteignait à l'instant même. Suivant
l'usage des partis, ces démagogues incorrigibles cherchaient, dans les
mécontents réels ou supposés du jour, le héros imaginaire qui devait
réaliser leurs rêves. On ne sait à quels indices Moreau leur avait
paru devoir être jaloux du Premier Consul; apparemment parce qu'il
avait acquis assez de gloire, pour être le second personnage de
l'État. Ils l'avaient sur-le-champ porté aux nues. Mais Moreau venait
d'arriver à Paris; le Premier Consul lui avait fait l'accueil le plus
flatteur, lui avait donné des pistolets enrichis de pierreries,
portant les titres de ses batailles: ce n'était plus qu'un valet. Le
démagogue Brune, d'abord cher à leur coeur, avait, par son esprit,
attiré l'attention du Premier Consul, obtenu sa confiance, et reçu le
commandement de l'armée d'Italie: c'était un valet aussi. Mais au
contraire Masséna, privé un peu brusquement du commandement de cette
armée, était mécontent, et ne se contenait guère: sur-le-champ il
avait été déclaré le sauveur futur de la République, et devait se
mettre à la tête des vrais patriotes. Ainsi de Carnot, qu'ils
appelaient un royaliste au 18 fructidor, dont ils demandaient et
obtenaient alors la proscription, et qui, privé aujourd'hui du
portefeuille de la guerre, redevenait à leurs yeux un grand citoyen:
ainsi de Lannes, qui aimait le Premier Consul, il est vrai, mais qui
était républicain décidé, et qui tenait parfois des propos assez vifs
sur le retour des prêtres et des émigrés: ainsi de M. Sieyès lui-même,
de M. Sieyès, odieux d'abord aux républicains, pour avoir été le
principal complice du 18 brumaire, puis objet de leurs railleries pour
les mécomptes dont le Premier Consul avait payé ses services, et enfin
déjà presque agréable à leurs yeux, parce que, peu satisfait de sa
nullité, il montrait ce qu'il avait montré à tous les pouvoirs, un
visage froid et désapprobateur. Carnot, Lannes, Sieyès, devaient se
joindre à Masséna, pour relever la République à la première occasion.
Enfin, ce qui peindra la niaise crédulité des partis expirants, le
ministre Fouché, qui était un des deux principaux conseillers du
Premier Consul, et qui n'avait rien à désirer, le ministre Fouché,
parce qu'il connaissait bien ces patriotes, les redoutait peu, et leur
donnait parfois des secours, sachant que c'étaient des langues à faire
taire plutôt que des bras à désarmer: le ministre Fouché devait se
joindre à Masséna, Carnot, Lannes, Sieyès, pour abattre le tyran et
sauver la liberté menacée.
[En marge: Les royalistes exaltés.]