parfaitement conservé le corps de Turenne. Au milieu des emportements
de la populace, un mouvement involontaire de respect avait sauvé ce
corps de la profanation commune. Déposé d'abord au Jardin des Plantes,
il avait été confié ensuite à un homme, M. Alexandre Lenoir, dont le
zèle pieux, digne d'être honoré par l'histoire, nous avait conservé
une foule d'antiques monuments, qu'il avait réunis dans le musée des
Petits-Augustins. C'était là que se trouvaient les restes de Turenne,
plutôt exposés à la curiosité qu'au respect des peuples. Le Premier
Consul imagina de placer sous le dôme des Invalides, et sous la garde
de nos vieux soldats, la dépouille de ce grand homme. Honorer un
général illustre et un serviteur de l'ancienne monarchie, c'était
rapprocher les gloires de Louis XIV de celles de la République,
c'était rétablir le respect du passé sans outrager le présent,
c'était, en un mot, toute la politique du Premier Consul, sous la
forme la plus noble et la plus touchante. Cette translation devait
s'opérer le dernier jour complémentaire de l'an VIII (22 septembre),
et le lendemain, 1er vendémiaire an IX (23 septembre), devait se poser
la première pierre du monument consacré à Kléber et Desaix. Ainsi,
dans ce moment, où notre terre, obéissant aux lois qui règlent ses
mouvements, mettait fin à un grand siècle, et donnait naissance à un
autre, bien grand à son tour s'il est digne un jour de ses
commencements, dans ce moment, le Premier Consul voulut placer le
double hommage au héros des temps passés, et aux deux héros du temps
présent. Pour ajouter à l'éclat de ces deux cérémonies, il imita
quelque chose de ce qui s'était pratiqué à la Fédération de 1790, et
il fit demander à tous les départements de lui envoyer des
représentants, qui, par leur présence, donnassent à ces fêtes un
caractère non pas seulement parisien, mais national. Les départements
s'empressèrent de répondre à cet appel, et de choisir des citoyens
distingués, que la curiosité, le désir de voir de près le calme
succédant au trouble, la prospérité aux misères de l'anarchie, le
désir surtout d'approcher, d'entretenir un grand homme, attirèrent en
foule à Paris.
[En marge: Translation du corps de Turenne aux Invalides.]
Le cinquième jour complémentaire an VIII (22 septembre), les autorités
publiques se rendirent au musée des Petits-Augustins, pour aller
chercher le char sur lequel était posé le corps de Turenne. Sur ce
char, attelé de quatre chevaux blancs, était placée l'épée du héros
de la monarchie, conservée dans la famille de Bouillon, et prêtée au
gouvernement pour cette noble cérémonie. Quatre vieux généraux,
mutilés au service de la République, tenaient les cordons du char; en
avant un cheval pie, semblable à celui que montait souvent Turenne,
harnaché comme les chevaux l'étaient alors, et conduit par un nègre,
reproduisait avec exactitude quelques images du siècle auquel on
rendait hommage. Autour du char marchaient les invalides, et puis
quelques-unes des belles troupes qui revenaient des bords du Pô et du
Danube. Ce singulier et noble cortége traversa Paris au milieu d'une
foule immense, et se rendit aux Invalides, où l'attendait le Premier
Consul, entouré des envoyés des départements, tant ceux de la vieille
France de Louis XIV que ceux de la France nouvelle: ces derniers
représentaient la Belgique, le Luxembourg, les provinces rhénanes, la
Savoie, le comté de Nice. Le précieux dépôt qu'apportait ce cortége,
fut placé sous le dôme. Carnot, ministre de la guerre, prononça un
discours simple et convenable; et, pendant qu'une musique d'un genre
grave remplissait les voûtes de l'édifice, le corps de Turenne fut
déposé dans le monument où il repose aujourd'hui, où il allait bientôt
être rejoint par son compagnon de gloire, l'illustre et vertueux
Vauban, où il devait être rejoint un jour par l'auteur des grandes
choses que nous racontons ici, où il restera certainement, entouré de
cette auguste compagnie, pendant la durée des siècles accordés par le
ciel à la France.
Si, dans des temps comme les nôtres, où la foi est refroidie, quelque
chose peut remplacer, égaler peut-être les pompes de la religion, ce
sont de tels spectacles!
Le soir de ce jour, on voulut offrir au peuple de la capitale un
amusement moins grossier que de coutume: on lui donna gratuitement la
représentation du _Tartufe_ et du _Cid_. Le Premier Consul assistait à
cette représentation. Sa présence, son intention devinée
instinctivement par ce peuple sensible et intelligent, tout concourut
à maintenir dans cette réunion tumultueuse une décence parfaite, et
peu ordinaire dans les représentations gratuites. Le silence ne fut
troublé que par le cri mille fois répété de _Vive la République! Vive
le général Bonaparte!_
[En marge: Première pierre du monument destiné à Kléber et Desaix.]
Le lendemain, le Premier Consul, accompagné, comme la veille, des
autorités publiques et des envoyés des départements, se rendit à la
place des Victoires. C'est là que devait s'élever un monument dans le
style égyptien, destiné à recevoir les restes mortels de Kléber et de
Desaix, que le Premier Consul voulait faire reposer l'un à côté de
l'autre. Il en posa la première pierre, et se transporta ensuite à
cheval aux Invalides. Là, le ministre de l'intérieur, qui était son
frère Lucien, prononça sur l'état de la République un discours qui fit
une vive impression. Certains passages furent fort applaudis, celui-ci,
entre autres, relatif au siècle présent et au siècle de Louis XIV: «On
dirait qu'en ce moment ces deux grands siècles se rencontrent, et se
donnent la main sur cette tombe auguste!»--L'orateur, en disant ces
paroles, montrait la tombe de Turenne. Des applaudissements unanimes lui
répondirent, et prouvèrent que tous les coeurs, sans renier le présent,
voulaient reprendre du passé ce qui méritait d'être repris! Et, pour que
le spectacle fût complet, pour que, dans ces scènes d'ailleurs si
nobles, les illusions ordinaires de la nature humaine eussent leur part,
l'orateur s'écriait encore: _Heureuse la génération qui voit finir par
la République, la révolution qu'elle a commencée sous la monarchie!_
Pendant cette cérémonie, le Premier Consul avait reçu une dépêche
télégraphique, annonçant l'armistice de Hohenlinden, et la remise des
trois places de Philipsbourg, Ulm, Ingolstadt. Il transmit à son frère
Lucien une note, qui fut lue aux assistants, et couverte de plus
d'applaudissements que l'allocution académique du ministre de
l'intérieur. Malgré le respect dû aux lieux, les cris de _Vive
Bonaparte! Vive la République!_ ébranlèrent les voûtes du noble
édifice. Une publication immédiate faite dans Paris, produisit une
satisfaction plus sérieuse que toutes les réjouissances destinées à
l'amusement de la multitude. On ne craignait pas la guerre; on était
plein de confiance dans le génie du Premier Consul, et dans le courage
des armées françaises, s'il fallait la continuer; mais, après tant de
batailles, après tant de troubles, on désirait jouir en paix de la
gloire acquise, et de la prospérité qui commençait à poindre.
[En marge: Commencement de prospérité intérieure.]
Cette prospérité faisait, en effet, des progrès rapides. Si la
présence seule du général Bonaparte avait suffi, au 18 brumaire, pour
remettre les esprits, pour les rassurer, les calmer, leur rendre
l'espérance, ce devait être bien autre chose aujourd'hui que les
succès de nos armées, le retour empressé de l'Europe vers nous, la
perspective d'une paix prochaine et brillante, enfin la tranquillité
partout rétablie, avaient réalisé les espérances, conçues dans un
premier moment de confiance.
Ces espérances devenaient des réalités, et l'on peut dire que, dans
les dix mois écoulés, de novembre 1799 à septembre 1800, la France
avait changé de face. Les fonds publics, expression vulgaire mais
positive de l'état des esprits, s'étaient élevés de 12 francs (taux
réel auquel se vendait une rente de cinq francs, la veille du 18
brumaire) à 40 francs. Ils tendaient à s'élever à 50.
[En marge: Les rentiers payés pour la première fois en argent.]
Les rentiers venaient de recevoir un semestre en argent, chose qui ne
s'était jamais vue, depuis le commencement de notre révolution. Ce
phénomène financier avait produit un grand effet, et ne paraissait pas
l'une des moindres victoires du Premier Consul. Comment avait-il pu
opérer ce prodige?... c'était une énigme que le gros du public
expliquait par cette puissance singulière, qu'on lui reconnaissait
déjà, de faire tout ce qu'il voulait.
[En marge: Rentrée des impôts. Succès qu'obtiennent les obligations
des receveurs généraux.]
Mais il n'y a pas de miracle en ce monde; il n'y a d'autre cause aux
succès réels que le bon sens, secondé par une volonté forte. Telle
était aussi la cause unique des résultats heureux, obtenus par
l'administration du Premier Consul. Il avait d'abord porté remède au
mal véritable, qui consistait dans les lenteurs de la perception des
impôts; il avait, dans ce but, établi une agence spéciale pour la
confection des rôles, trop complaisamment laissée autrefois aux
communes. Cette agence spéciale, stimulée par les préfets, autre
création du gouvernement consulaire, avait dressé les rôles arriérés
de l'an VII et de l'an VIII, et les avait terminés pour l'an IX, année
dans laquelle on entrait (septembre 1800 à septembre 1801). Ainsi,
pour la première fois depuis la révolution, les rôles de l'année
courante allaient être mis en recouvrement, dès le premier jour de
cette année. Les receveurs généraux, percevant l'impôt exactement,
pouvaient donc acquitter exactement les obligations mensuelles qu'ils
avaient souscrites, et les avaient, en effet, toujours acquittées à la
fin de chaque mois. Nous avons dit que, pour assurer le crédit de ces
obligations, le trésor avait exigé des receveurs un cautionnement en
numéraire, lequel cautionnement, déposé à la caisse d'amortissement,
devait servir à payer celles de ces obligations qui seraient
protestées. Il n'avait pas fallu plus d'un million sur les 20 millions
composant la somme totale des cautionnements, pour suffire au payement
des obligations restées en souffrance. Aussi avaient-elles acquis tout
de suite, un crédit égal à celui du meilleur papier de commerce.
D'abord elles ne s'étaient escomptées qu'à trois quarts pour cent par
mois, c'est-à-dire à 9 pour cent par an; aujourd'hui on trouvait à les
escompter à 8 et même à 7. C'était un intérêt fort modique, en
comparaison surtout de celui que le gouvernement avait supporté
jusque-là. Or, comme les contributions directes sur le budget total de
500 millions, en représentaient environ 300, le trésor avait eu, dès
le premier jour de l'exercice, ces 300 millions dans ses mains, en
valeurs d'une réalisation facile. Au lieu de ne rien recevoir ou
presque rien, comme autrefois, et de ne recevoir que tardivement le
peu qui lui était versé, il avait, dès le 1er vendémiaire, la
meilleure partie du revenu public à sa disposition. Tel avait été le
résultat de la confection des rôles en temps utile, et de ce système
de lettres de change mensuelles, tirées, sous le titre d'obligations,
sur la caisse des receveurs généraux: en ôtant à ceux-ci le prétexte
du retard dans les rentrées, on avait pu leur imposer la condition du
versement à jour fixe.
L'année VIII qui venait de s'écouler (septembre 1799 à septembre 1800)
n'avait pas été aussi facile que l'an IX promettait de l'être. Il
avait fallu retirer tous les papiers antérieurement émis, _bons
d'arrérage_, _bons de réquisition_, _délégations_, etc. On avait
retiré ces papiers, soit par l'acquittement des contributions
antérieures, soit par le moyen de certains arrangements convenus avec
les porteurs. Le revenu de l'an VIII avait dû être diminué d'autant,
et il en était résulté un déficit pour cet exercice. Mais les
victoires de nos armées les ayant transportées sur le pays ennemi, le
trésor se trouvait immédiatement soulagé du fardeau de leur entretien,
et, avec quelques biens nationaux, qui commençaient à se vendre
avantageusement, on pouvait couvrir plus tard le déficit de cette
année. L'exercice de l'an IX ne devait présenter aucune de ces
difficultés. On n'avait plus émis de _bons d'arrérage_, car les
rentiers allaient être désormais payés en argent; de _bons de
réquisition_, car les armées étaient nourries ou par le trésor
français ou par le trésor étranger; de _délégations_ enfin, car, ainsi
que nous l'avons rapporté ailleurs, le Premier Consul avait adopté un
système invariable à l'égard des traitants avec l'État: il leur
donnait ou rien, ou de l'argent; et de l'argent, il leur en donnait
déjà plus que les gouvernements précédents. Toutes les semaines il
tenait un conseil de finances. Il se faisait présenter dans ce conseil
le tableau des ressources et celui des besoins de chaque ministère,
choisissait entre les besoins les plus urgents, et leur distribuait
exactement, mais jamais au delà, les ressources dont la rentrée était
assurée. Avec cette suite, cette fermeté de conduite, on n'était plus
exposé à émettre du papier, et, ne versant plus de valeurs fictives
dans la circulation, on ne devait plus en retrouver. L'an IX ne
pouvait donc amener que du numéraire au trésor.
[En marge: Moyens employés par le gouvernement pour faire réussir la
Banque de France.]
Les rentiers venaient d'être payés par la Banque de France. Il n'y
avait que six mois que cette Banque existait, et déjà elle avait pu
émettre pour une somme considérable de billets, accueillis par le
public comme de l'argent même. Les besoins du commerce, et la conduite
du gouvernement à l'égard du nouvel établissement, avaient déterminé
ce succès rapide. Voici comment la chose s'était passée. Sur les
cautionnements en numéraire, il avait suffi d'un million sur vingt,
pour soutenir le crédit des obligations. Le reste était demeuré sans
emploi; et quelque pressante que fût la tentation d'employer ces 19
millions à satisfaire des besoins urgents, le gouvernement n'avait pas
hésité à s'imposer les privations les plus dures, pour consacrer 5
millions en achats d'actions de la Banque, dont il lui avait
sur-le-champ versé la valeur. Il ne s'était pas borné là, et il avait
déposé chez elle, en compte courant, le surplus des fonds disponibles.
Le compte courant se compose des sommes qu'on verse à condition de les
retirer à volonté, suivant les besoins de chaque jour. Ayant tout à
coup de telles ressources à sa disposition, la Banque s'était pressée
de faire l'escompte, d'émettre des billets, lesquels, toujours
acquittés en argent à la volonté des porteurs, avaient acquis en
quelques mois la valeur du numéraire. Aujourd'hui cela peut paraître
fort ordinaire, car on voit, dans de petites villes, ce phénomène
s'opérer de la manière la plus facile, et une foule de banques
prospérer le jour même de leur fondation. Mais alors, après tant de
banqueroutes, après l'aversion que les assignats avaient inspirée pour
le papier, c'était une sorte de merveille commerciale, due à un
gouvernement qui avait surtout le don d'inspirer la confiance.
[En marge: La Banque se charge de payer les rentiers.]
Le trésor songea dès lors à confier à la Banque divers services,
avantageux pour elle et pour l'État, notamment celui de payer les
rentes. Il fit cela par le moyen d'une négociation parfaitement
simple. Les obligations des receveurs généraux valaient de bonnes
lettres de change. Le trésor offrit donc à la Banque d'en escompter
pour une vingtaine de millions, ce qui présentait pour elle une
opération fort avantageuse, car c'était de l'escompte à 6 ou 7 pour
cent, et une opération parfaitement sûre, car ces obligations étaient
devenues des valeurs infaillibles. La Banque dut, en conséquence,
payer un semestre aux rentiers, qui reçurent de ses mains de l'argent
ou des billets, à leur volonté.
Ainsi, en quelques mois, le gouvernement, en sachant s'imposer des
privations, s'était déjà procuré un instrument puissant, qui, pour dix
ou douze millions de secours qu'il avait reçus momentanément, pouvait
désormais rendre des services pour des centaines de millions.
[En marge: La propriété foncière seule en souffrance au milieu du
bien-être général qui commence à renaître.]
L'aisance financière renaissait donc de toutes parts. Il n'y avait
qu'une seule souffrance sensible, au milieu du bien-être général,
c'était la souffrance de la propriété foncière. Au plus fort de nos
troubles, les propriétaires de terres ou de maisons avaient eu
l'avantage de ne pas payer l'impôt, grâce au retard dans la confection
des rôles, ou de le payer presque avec rien grâce aux assignats.
Aujourd'hui il en était autrement. Il fallait payer l'arriéré d'abord,
puis le courant, et le tout en numéraire. Pour les petits
propriétaires, la charge était lourde. On avait d'abord alloué 5
millions de non-valeurs au budget, dans l'intention de décharger les
contribuables trop gênés; il fallut consacrer au même objet une somme
bien supérieure. C'était une espèce de compte en _profits et pertes_,
ouvert aux contribuables, par suite duquel on leur abandonnait le
passé, afin d'en obtenir l'exact acquittement du présent. La propriété
foncière ne peut pas suffire seule, dans un État, aux charges
publiques. Il faut absolument que les consommations soient imposées
pour suffire à ces charges. La Révolution, en abolissant les impôts
sur les boissons, sur le sel, sur diverses denrées, avait fermé l'une
des deux sources nécessaires de la richesse publique. Le temps n'était
pas venu de la rouvrir encore. C'était l'une des gloires destinées
plus tard au restaurateur de l'ordre et de la société en France. Mais
il avait auparavant bien des préjugés à vaincre. En créant les octrois
à la porte des villes, pour subvenir aux besoins des hôpitaux, il
avait fait un premier essai utile, et qui habituait les esprits à
cette restauration, tôt ou tard indispensable.
Bien que la propriété foncière fût pour un moment très-chargée, un
sentiment général de bien-être n'en était pas moins répandu dans
toutes les classes. De toutes parts on se sentait renaître, et on
trouvait en soi le courage d'entreprendre et de travailler.
[En marge: Dégradation générale des routes en France.--Efforts pour
les réparer.]
Mais il y avait de bien autres efforts à faire dans cette société
bouleversée, pour y remettre chaque chose, non pas en un parfait état,
comme on pouvait y aspirer avec le temps, mais seulement en un état
supportable. On vient de voir ce qu'il avait fallu faire pour les
finances; il y avait un service tout aussi important, et tout aussi
désorganisé que celui des finances, c'était celui des routes. Elles
étaient devenues à peu près impraticables. On sait qu'il faut, non pas
quelques années, mais quelques mois seulement de négligence, pour
changer en fondrières ce sol artificiel que les hommes créent sur la
terre, pour y rouler leurs fardeaux. Or, il y avait environ dix ans
que les routes étaient presque abandonnées en France. Sous l'ancien
régime, on avait pourvu à leur entretien au moyen des corvées, et
depuis la Révolution, au moyen d'une somme portée au budget général,
laquelle n'avait pas été plus exactement acquittée que les sommes
destinées aux autres services. Le Directoire, voyant ce qui se
passait, avait été conduit à l'idée d'une ressource spéciale, qu'on ne
pût pas aliéner, qui ne pût pas faire défaut; et, pour arriver à ce
but, avait établi une taxe d'entretien, et créé des barrières pour la
percevoir. Cette taxe avait été affermée aux entrepreneurs des routes
eux-mêmes, qui, mal surveillés, fraudaient à la fois sur la perception
de la taxe, et sur l'emploi de ses produits. D'ailleurs elle était
insuffisante. Elle rapportait au plus 13 ou 14 millions par an, et il
en aurait fallu 30. Dans les trois années VI, VII, VIII, on n'avait
pas consacré aux routes au delà de 32 millions, et il en aurait fallu
100 au moins, pour réparer les ravages que le temps avait produits, et
suffire à l'entretien annuel.
Le Premier Consul, ajournant l'adoption d'un système complet, eut
recours au moyen le plus simple, celui de venir avec les fonds
généraux de l'État au secours de ce service important. Il laissa
exister la taxe, son mode et son emploi actuels, se bornant à les
mieux surveiller, et donna tout de suite 12 millions sur l'an IX,
somme considérable pour ce temps-là. Cette somme devait servir à
réparer les principales chaussées allant du centre aux extrémités de
la République, de Paris à Lille, de Paris à Strasbourg, de Paris à
Marseille, de Paris à Bordeaux, de Paris à Brest. Il se proposait de
transporter plus tard, de ces routes à d'autres, le fonds qu'il venait
de leur consacrer, d'augmenter ce fonds proportionnément à l'aisance
croissante du Trésor, et de l'employer concurremment avec la taxe,
jusqu'à ce qu'on eût remis la viabilité en France dans l'état où elle
doit être en tout pays civilisé.
[En marge: Les canaux de Saint-Quentin et de l'Ourcq.]
Les canaux de Saint-Quentin, de l'Ourcq, entrepris vers la fin de
l'ancien régime, ne présentaient partout que des fossés à moitié
comblés, des montagnes à demi percées, des ruines, en un mot, plutôt
que des travaux d'art. Il y envoya sur-le-champ des ingénieurs, y alla
lui-même, et ordonna des plans définitifs, pour signaler, par des
ouvrages de haute utilité publique, les premiers moments de la paix
prochainement attendue.
[En marge: Brigandage sur les grandes routes.--Premiers efforts pour
le réprimer.]
Ce n'était pas seulement leur dégradation qui rendait les routes
impraticables, c'était aussi le brigandage qui les infestait dans un
grand nombre de provinces. Les Chouans, les Vendéens, restés sans
emploi depuis la fin de la guerre civile, et ayant contracté des goûts
que la paix ne pouvait satisfaire, ravageaient les grandes routes de
la Bretagne, de la Normandie, et des environs de Paris. Les
réfractaires qui avaient voulu échapper à la conscription, quelques
soldats de l'armée de Ligurie, que la misère avait poussés à déserter,
commettaient les mêmes brigandages sur les routes du centre et du
midi. Georges Cadoudal, revenu d'Angleterre avec beaucoup d'argent, et
caché aujourd'hui dans le Morbihan, dirigeait secrètement cette
nouvelle chouannerie. Il fallait pour réprimer ce désordre des
colonnes mobiles nombreuses, et des commissions militaires à leur
suite. Le Premier Consul avait déjà formé quelques-unes de ces
colonnes, mais les troupes lui manquaient. Tandis que le Directoire
avait gardé trop de troupes au dedans, lui en avait gardé trop peu.
Mais il disait avec raison que lorsqu'il aurait battu les ennemis du
dehors, il viendrait bientôt à bout de ceux du dedans.--Patience,
répondait-il aux gens qui lui parlaient avec effroi de ce genre de
désordre, donnez-moi un mois ou deux, j'aurai alors conquis la paix,
et je ferai une prompte et complète justice de ces coureurs de grandes
routes.--La paix était donc alors en toutes choses la condition
indispensable du bien. En attendant néanmoins, il s'appliquait à
remédier aux désordres les plus urgents.
[En marge: Concours de toutes les classes de prêtres, pour l'exercice
du culte.]