et le Premier Consul la saisit avec son ordinaire sagacité.
L'Angleterre proposait une négociation commune. Il y avait, à
l'admettre dans un congrès, le danger d'y introduire une partie
contractante peu pressée de conclure, le danger surtout de compliquer
la paix continentale de toutes les difficultés de la paix maritime: le
temps s'écoulerait donc dans des négociations, ou peu sincères ou
rendues plus difficiles; on laisserait passer la saison des combats,
on donnerait aux armées autrichiennes un répit dont elles avaient
grand besoin. C'étaient là de graves inconvénients. Mais on pouvait
trouver un dédommagement à tout cela: c'était, puisque l'Angleterre
demandait à être admise dans la négociation, de l'y admettre, mais à
une condition, celle de conclure aussi un armistice maritime. Si
l'Angleterre consentait à une telle chose, les bénéfices de
l'armistice maritime surpassaient de beaucoup les inconvénients de
l'armistice continental; car nos flottes, pouvant circuler en liberté,
auraient le moyen d'approvisionner Malte, et de porter en Égypte des
soldats et du matériel. Pour un avantage pareil, le Premier Consul se
serait exposé volontiers à faire une campagne de plus sur le
continent. L'armistice maritime était sans doute quelque chose de
très-nouveau, de peu usité dans le droit des gens; mais il fallait
bien que l'alliance anglo-autrichienne payât de quelque manière le
sacrifice que nous faisions de notre côté en suspendant la marche de
nos légions sur Vienne.
[En marge: M. Otto, chargé à Londres de proposer l'armistice naval.]
Nous avions en permanence à Londres un négociateur sage, adroit, M.
Otto, qui était là pour y traiter les affaires relatives aux
prisonniers de guerre. Il avait même été choisi par notre cabinet,
dans le but de s'en servir à la première occasion, pour faire ou
écouter des ouvertures. On le chargea spécialement de s'adresser au
cabinet britannique, et d'aborder directement la question d'un
armistice naval. Le Premier Consul trouvait à cette façon de procéder
l'avantage d'aller plus vite, et de traiter directement ses affaires,
ce qu'il aimait toujours mieux que d'employer des intermédiaires. On
donna le 24 août (6 fructidor an VIII) des instructions à M. Otto,
conformes à ce nouveau projet de négociation. Le même jour on répondit
aux communications de Vienne par une lettre fort dure. Dans cette
lettre, on attribuait au traité de subsides, signé le 20 juin dernier,
le refus d'admettre les préliminaires; on déplorait dédaigneusement la
dépendance dans laquelle l'empereur s'était placé à l'égard de
l'Angleterre; on acceptait un congrès à Lunéville, mais on ajoutait
qu'en négociant il fallait cependant combattre, puisqu'en proposant
une négociation commune, l'Autriche n'avait pas eu la précaution de
préparer comme condition naturelle, une suspension d'armes sur terre
et sur mer. C'était une manière d'engager la diplomatie autrichienne à
intervenir elle-même à Londres, afin d'obtenir l'armistice naval.
Les communications s'établirent à Londres entre M. Otto et le
capitaine George, chef du _Transport-office_. Elles durèrent tout le
mois de septembre. M. Otto proposa, au nom de la France, que les
hostilités fussent suspendues sur terre et sur mer; que la circulation
fût permise à tous les vaisseaux de commerce et de guerre des nations
belligérantes; que les ports appartenant à la France ou occupés par
ses armées, tels que ceux de Malte et d'Alexandrie, fussent assimilés
aux places de Philipsbourg, Ulm et Ingolstadt en Allemagne,
lesquelles, tout en étant bloquées par nos armées, pouvaient cependant
recevoir des vivres et des approvisionnements. M. Otto, traitant
franchement, convint que la France trouverait à cela de grands
avantages, mais ajouta qu'il lui en fallait de très-grands, pour la
dédommager de la concession qu'elle faisait, en laissant passer l'été
sans achever la destruction des armées autrichiennes.
[En marge: Sept. 1800.]
[En marge: Contre-projet de l'Angleterre relativement à l'armistice
maritime.]
On avait, par cette demande, exigé de l'Angleterre un sacrifice que
rien n'était capable de lui arracher. C'était, en effet, permettre le
ravitaillement de Malte et de l'Égypte, et peut-être assurer pour
toujours ces deux possessions à la France; c'était permettre aussi à
la grande flotte franco-espagnole de sortir de Brest, de passer dans
la Méditerranée, et d'y prendre une position qui la rendrait de
nouveau maîtresse de cette mer, pendant un temps plus ou moins long.
L'Angleterre ne pouvait donc vouloir d'une telle proposition.
Cependant le danger de l'Autriche la touchait fort; elle avait un
grand intérêt à ne pas la laisser écraser, car, l'Autriche écrasée, le
général Bonaparte, ayant toute la liberté de ses moyens, était capable
de tenter quelque entreprise formidable contre les îles britanniques.
En conséquence, elle crut devoir faire des sacrifices à un intérêt de
ce genre, et, tout en se récriant sur l'étrangeté d'un armistice sur
mer, elle présenta un contre-projet à la date du 7 septembre 1800 (20
fructidor an VIII). D'abord elle acceptait Lunéville pour lieu du
congrès, et désignait M. Thomas Grenville, frère du ministre des
affaires étrangères, pour traiter de la paix générale. Ensuite elle
proposait le système suivant, quant à l'armistice maritime. Toutes les
hostilités seraient suspendues sur terre et sur mer; la suspension
d'armes serait non-seulement commune aux trois parties belligérantes,
l'Autriche, l'Angleterre et la France, mais à leurs alliés. Cette
disposition avait pour but de délivrer le Portugal des instances
menaçantes de l'Espagne. Les places maritimes qui étaient bloquées,
telles que celles de Malte et d'Alexandrie, seraient assimilées aux
places d'Allemagne, et approvisionnées tous les quinze jours,
proportionnément à la consommation opérée dans l'intervalle de temps
écoulé. Les vaisseaux de guerre de haut bord, stationnés dans les
ports de Brest et autres, ne pourraient pas changer de station pendant
l'armistice.
Ce contre-projet était, de la part de l'Angleterre, plutôt un
témoignage de bonne volonté envers l'Autriche, qu'une concession
effective sur le point important de la négociation. Malte pouvait sans
doute gagner quelque chose à être approvisionnée pendant quelques
mois; mais l'Égypte n'avait pas besoin de vivres. C'étaient des
soldats, des fusils, des canons, qu'il lui fallait, et pas du tout des
grains, dont elle pouvait donner à tout le monde.
Cependant la France, en cédant sur quelques points, pouvait trouver
encore d'assez grands avantages à l'armistice naval, pour l'admettre,
même avec des modifications.
[En marge: Dernière proposition de Premier Consul relativement à
l'armistice naval.]
Le 21 septembre (4e jour complémentaire an VIII), le Premier Consul
fit une proposition, qui fut la dernière. Il consentait à ce que les
vaisseaux de ligne de haut bord ne pussent pas changer de station, ce
qui condamnait l'escadre combinée de l'Espagne et de la France à
rester bloquée dans Brest; il demandait que Malte fût ravitaillée tous
les quinze jours à raison de 10 mille rations par jour; il consentait
à ce que l'Égypte demeurât bloquée; mais il demandait que six frégates
pussent partir de Toulon, aller à Alexandrie, et en revenir sans être
visitées.
Son intention était ici assez claire, et il avait raison de ne pas
déguiser un intérêt, que tout le monde devinait à la première vue. Il
voulait armer ces six frégates en flûtes, les charger d'hommes et de
munitions de guerre, et les envoyer en Égypte. Il espérait qu'elles
pourraient porter quatre mille soldats, beaucoup de fusils, de sabres,
de bombes, de boulets, etc. Il avait ainsi tout sacrifié pour se
réduire à son objet essentiel, le ravitaillement de Malte, et le
recrutement de l'armée d'Égypte.
[En marge: Impossibilité de s'entendre avec
l'Angleterre.--Interruption des pourparlers.]
Mais la difficulté, quelqu'effort qu'on fît de part et d'autre pour
l'amoindrir, restait au fond la même. Car il s'agissait de conserver
Malte et l'Égypte à la France, intérêt à l'égard duquel l'Angleterre
ne voulait pas transiger. Il n'y avait donc pas moyen de s'entendre.
La négociation fut abandonnée, sur le refus qu'on fit à Londres
d'admettre le dernier projet d'armistice naval.
Avant de rompre définitivement ces pourparlers, le Premier Consul, à
titre de bon procédé, laissa une dernière proposition à l'Angleterre.
Il lui offrait, en renonçant à tout armistice, de traiter cependant
avec elle, mais dans une négociation séparée de celle qui allait
s'engager avec l'Autriche.
On était en septembre 1800; plusieurs mois s'étaient écoulés en vaines
négociations, depuis les victoires de Marengo et d'Hochstett, et le
Premier Consul ne voulait pas perdre plus de temps sans agir.
[En marge: Le Premier Consul veut reprendre les hostilités avec
l'Autriche.]
L'Autriche menacée avait répondu qu'elle ne pouvait pas forcer
l'Angleterre à signer un armistice maritime; qu'elle offrait, quant à
elle, de négocier sur-le-champ; qu'elle avait nommé M. de Lherbach
pour se rendre à Lunéville; qu'il allait s'y rendre immédiatement; que
M. Thomas Grenville attendait de son côté des passe-ports; qu'on
pouvait donc négocier sans délai; mais qu'il n'était pas nécessaire de
reprendre les hostilités pendant les négociations, et de verser encore
des torrents de sang humain. Le Premier Consul, qui apercevait bien
l'intention secrète de tirer en longueur, et de gagner l'hiver, n'en
persistait pas moins à dénoncer les hostilités, et avait donné des
ordres en conséquence. Il avait parfaitement employé les deux mois
écoulés, et mis la dernière main à l'organisation des armées. Voici
quelles étaient, à cet égard, ses nouvelles dispositions.
[En marge: Soins donnés aux armées pendant la durée de l'armistice.]
Moreau, comme nous l'avons dit, avait été obligé de renvoyer le
général Sainte-Suzanne sur le Rhin avec quelques détachements, pour
réunir les garnisons de Mayence et de Strasbourg, et tenir tête aux
partisans levés par le baron d'Albini, dans le centre de l'Allemagne.
C'était là un affaiblissement pour l'armée de Moreau, et en même temps
un moyen insuffisant de couvrir ses derrières. Le Premier Consul, afin
de prévenir tout danger de ce côté, s'était hâté de compléter l'armée
batave, placée sous les ordres d'Augereau. Il l'avait formée de 8
mille Hollandais et de 12 mille Français, les uns et les autres tirés
des troupes qui gardaient la Hollande et des départements du nord. Ces
troupes, les plus fatiguées par les campagnes précédentes, refaites
depuis par le repos, complétées par des recrues, présentaient
maintenant des corps excellents. Augereau s'était porté à Francfort;
il contenait là, par sa présence, les levées mayençaises du baron
d'Albini, et les détachements autrichiens laissés dans les environs.
Cette précaution prise, le corps de Sainte-Suzanne réorganisé, fort de
18 mille hommes à peu près, était revenu sur le Danube, et formait de
nouveau l'aile gauche de Moreau. Par ce retour, l'armée active du
Rhin se trouvait portée à plus de 100 mille hommes.
Lorsque l'armée de réserve s'était jetée en Italie, elle avait dû
laisser en arrière une partie des corps destinés à la composer, et
dont on n'avait pas eu le temps d'attendre la complète formation. Au
lieu de 60 mille hommes, effectif projeté, elle n'en avait réuni que
40 et quelques mille. Le Premier Consul, avec ces corps restés en
arrière, avait formé une seconde armée de réserve, confiée à
Macdonald, forte de 15 mille hommes, et l'avait placée dans les
Grisons, en face du Tyrol; ce qui avait permis à Moreau d'attirer à
lui son aile droite, commandée, comme on sait, par Lecourbe, et de
réunir au besoin sous sa main la masse entière de ses forces, s'il lui
fallait forcer la barrière de l'Inn.
De son côté l'armée d'Italie, établie sur les bords du Mincio par la
convention d'Alexandrie, dispensée aussi, par la présence de
Macdonald, de s'occuper de la Suisse et du Tyrol, avait pu rapprocher
ses ailes de son corps de bataille, et se concentrer de manière à
entrer immédiatement en action. Composée des troupes qui avaient passé
le Saint-Bernard, de celles qui avaient été tirées d'Allemagne par le
Saint-Gothard, enfin des troupes de Ligurie qui avaient défendu Gênes
et le Var, reposée, recrutée, elle présentait une masse totale de 120
mille hommes environ, dont 80 mille réunis sur le Mincio. Masséna en
avait d'abord été nommé le général en chef, et seul en effet il était
capable de la bien commander. Malheureusement de fâcheux démêlés
s'étaient élevés entre l'administration de l'armée et les
gouvernements italiens. L'armée, quoique transportée au milieu de la
fertile Italie, et maîtresse des riches magasins laissés par les
Autrichiens, n'avait cependant pas joui de tout le bien-être auquel
ses longues souffrances lui donnaient droit. On prétendait que les
agents de l'administration avaient vendu une partie de ces magasins. À
côté de cela les gouvernements du Piémont et de la Cisalpine se
disaient écrasés de contributions de guerre, et refusaient de les
payer. Au milieu de cette confusion, on accusait beaucoup
l'administration française; on faisait même remonter les plaintes
jusqu'au général Masséna. Bientôt la clameur devint telle, que le
Premier Consul se crut obligé de rappeler Masséna, et de le remplacer
par Brune. Brune, avec infiniment d'esprit et de courage, était au
fond un général médiocre, et un politique plus médiocre encore. Il
était l'un des chefs les plus ardents du parti démagogique; ce qui, du
reste, ne l'empêchait pas d'être fort dévoué au Premier Consul, qui
lui en savait beaucoup de gré. N'ayant pu lui donner un commandement
actif pendant la campagne du printemps, le Premier Consul voulut lui
en donner un pendant la campagne d'automne. Sa victoire de Hollande le
recommandait fort à l'opinion publique, mais le rappel de Masséna
était un malheur pour l'armée et pour le Premier Consul lui-même.
Masséna aigri allait, malgré lui, devenir un sujet d'espérance pour
une foule d'intrigants, qui, dans ce moment, s'agitaient encore. Le
Premier Consul ne l'ignorait pas, mais il ne voulait souffrir le
désordre nulle part, et on ne saurait l'en blâmer.
À ces quatre armées, le Premier Consul avait joint un cinquième
rassemblement de troupes autour d'Amiens. Il avait détaché, des
demi-brigades restées dans l'intérieur, les cadres des compagnies de
grenadiers, les avait recrutées avec de beaux hommes, et en avait
formé un superbe corps de 9 à 10 mille soldats d'élite, qu'il
destinait à se rendre en hâte sur les côtes, si les Anglais opéraient
un débarquement quelque part, ou à passer en Italie, pour y remplir
l'office qu'Augereau remplissait en Allemagne, celui de couvrir les
ailes et les derrières de l'armée principale. Murat en avait été nommé
général en chef.
On avait fait tout cela, sous le rapport du recrutement, au moyen de
la levée ordonnée par le Corps Législatif, et sous le rapport de la
dépense, au moyen des ressources financières récemment créées. Rien ne
manquait maintenant à ces divers corps; ils étaient bien nourris, bien
armés; ils avaient des chevaux, et un matériel complet.
On comprend que le Premier Consul fût impatient d'utiliser de tels
moyens, pour arracher la paix à l'Autriche, avant l'hiver. Il ordonna
donc à Moreau et à Brune de se rendre à leur quartier-général, pour se
préparer à recommencer les hostilités. Il enjoignit à Moreau de
prévenir le général autrichien, dans les délais stipulés par
l'armistice, et ne lui permit de prolonger la suspension d'armes qu'à
une seule condition, c'est que l'empereur abandonnerait à l'armée
française les trois places actuellement bloquées, Philipsbourg, Ulm et
Ingolstadt. À cette condition, il consentait à donner encore cinq ou
six semaines de répit. Ces places, en effet, en valaient la peine. En
les occupant, on obtenait une base d'opérations excellente sur le
Danube; on ramenait en ligne le corps qui les bloquait; on se donnait
en outre le temps de pousser une aile de l'armée d'Italie sur la
Toscane et le royaume de Naples, pays où les levées en masse se
continuaient à l'instigation de l'Autriche, et avec l'argent de
l'Angleterre. Tels furent les ordres expédiés au quartier-général de
Moreau.
[En marge: L'Autriche de son côté, a fait des préparatifs.]
De son côté, l'empereur d'Allemagne, mettant le temps à profit, avait
employé avec la plus grande activité les subsides fournis par
l'Angleterre. Il pressait les nouvelles levées ordonnées en Bohême,
Moravie, Hongrie, Styrie et Carinthie. Le ministre anglais, Wickam,
avait établi une espèce de comptoir en plusieurs villes d'Allemagne,
afin d'acheter des soldats, qui allaient se battre pour la coalition.
Au moyen d'un nouveau subside, les corps bavarois et wurtembergeois
venaient d'être considérablement augmentés. Indépendamment des fonds
donnés à l'Autriche, des recruteurs anglais avaient pris à la solde
directe de leur gouvernement deux régiments composés de bateliers
levés sur les fleuves de l'Allemagne, et destinés à en faciliter le
passage. Dix mille paysans exécutaient moyennant un salaire, et sous
la direction des ingénieurs autrichiens, des retranchements
formidables sur toute la ligne de l'Inn, depuis le Tyrol jusqu'à la
réunion de ce cours d'eau avec le Danube. Tout était en mouvement
depuis Vienne jusqu'à Munich. L'état-major de l'armée autrichienne
avait été changé en entier. M. de Kray, malgré son expérience, sa
vigueur sur le champ de bataille, avait partagé la disgrâce de M. de
Mélas. L'archiduc Ferdinand lui-même, qui servait sous ses ordres,
avait été écarté. L'archiduc Jean, jeune prince fort instruit, fort
brave, mais sans expérience de la guerre, la tête pleine de théories,
l'imagination frappée des manoeuvres du général Bonaparte, et voulant
à tout prix les imiter, avait été appelé au commandement suprême des
armées impériales. C'était une de ces nouveautés qu'on essaye
volontiers dans les moments désespérés. L'empereur s'était rendu de sa
personne à l'armée pour la passer en revue, et la ranimer par sa
présence.
[En marge: L'empereur d'Allemagne se rend au quartier-général de son
armée pour juger de l'état des choses.]
[En marge: Armistice de Hohenlinden, qui prolonge de 45 jours la
suspension d'armes, moyennant la remise de Philipsbourg, Ulm et
Ingolstadt.]
Il y passa plusieurs jours, accompagné de M. de Lherbach, le
négociateur chargé de se rendre à Lunéville, et du jeune archiduc
Jean. Après avoir tout vu, tout examiné en compagnie de ses
conseillers, il reconnut que rien n'était prêt, que l'armée n'était
point encore assez rétablie, sous le rapport matériel et moral, pour
recommencer immédiatement les hostilités. M. de Lherbach fut donc
chargé de se rendre au quartier-général de Moreau, pour savoir si on
pourrait arracher encore quelques jours d'armistice au gouvernement
français. M. de Lherbach apprit de Moreau les conditions que le
Premier Consul mettait à une nouvelle suspension d'armes. Il
consentit avec regret à ces conditions, et le 20 septembre (3e jour
complémentaire de l'an VIII), il conclut avec le général Lahorie, dans
le village de Hohenlinden, destiné à devenir bientôt célèbre, une
nouvelle prolongation d'armistice. Les places de Philipsbourg, Ulm,
Ingolstadt, durent être remises à l'armée française, pour en disposer
comme elle le voudrait. En retour, l'armistice était prolongé de
quarante-cinq jours à compter du 21 septembre, y compris quinze jours
d'avertissement pour la reprise des hostilités, si plus tard elles
devaient recommencer encore.
[En marge: Chagrin de l'empereur. Exaspération de l'opinion publique à
Vienne.]
[En marge: Retraite de M. de Thugut remplacé par M. de Lherbach.]
L'empereur rentra dans Vienne, peu satisfait de l'apparition qu'on lui
avait fait faire à l'armée, car cette apparition n'avait eu d'autre
résultat que d'abandonner aux Français les plus fortes places de
l'empire. Ce prince était dévoré de chagrin. Son peuple partageait ses
sentiments, et accusait M. de Thugut de s'être entièrement livré à
l'Angleterre. La reine Caroline de Naples venait d'accourir, avec
l'amiral Nelson et lady Hamilton, pour soutenir à Vienne le parti de
la guerre; mais la clameur publique était grande. On reprochait à M.
de Thugut des fautes graves, telles que le refus, au commencement de
l'hiver, d'écouter les propositions pacifiques du Premier Consul, la
mauvaise direction des opérations militaires, l'obstination à ne pas
admettre l'existence de l'armée de réserve, même quand elle passait le
Saint-Bernard, la concentration des principales forces de l'empire en
Ligurie, dans le dessein de complaire aux Anglais qui se flattaient
d'occuper Toulon, l'engagement enfin pris avec le gouvernement
britannique de ne pas traiter sans lui, engagement signé le 20 juin,
dans un moment où il aurait fallu, au contraire, se réserver toute
liberté. Ces reproches étaient en grande partie fondés; mais, fondés
ou non, ils avaient la sanction des événements, car rien n'avait
réussi à M. de Thugut, et les peuples ne jugent que d'après le
résultat. M. de Thugut fut donc obligé de céder aux circonstances, et
se retira, en conservant toutefois une assez grande influence sur le
cabinet autrichien. M. de Lherbach fut chargé de le remplacer dans la
direction des relations extérieures; et on choisit, pour remplacer M.
de Lherbach au congrès de Lunéville, un négociateur fort connu, M.
Louis Cobentzel, qui était personnellement agréable au général
Bonaparte, avec lequel il avait négocié le traité de Campo-Formio. On
espérait que M. de Cobentzel serait plus propre qu'aucun autre à
établir de bonnes relations avec le gouvernement français, et que,
placé à Lunéville, à quelque distance de Paris, il ne manquerait pas
de se rendre quelquefois dans cette capitale, pour entrer en rapports
directs avec le Premier Consul.
[En marge: Fête du 1er vendémiaire.]
La remise à l'armée française des trois places d'Ulm, Ingolstadt et
Philipsbourg, venait fort à propos pour la célébration de la fête du
1er vendémiaire. Elle devait raviver les espérances de paix, en
rendant évidente la situation extrême de l'Autriche. Cette fête, l'une
des deux que la Constitution avait conservées, était destinée à
célébrer l'anniversaire de la fondation de la République. Le Premier
Consul voulait qu'elle n'eût pas moins d'éclat que celle du 14
juillet, relevée si à propos par la remise aux Invalides des drapeaux
conquis dans la dernière campagne; il voulait qu'elle se distinguât
par un caractère aussi patriotique, mais plus sérieux, de toutes
celles qui avaient été données pendant le cours de la Révolution, et
surtout qu'elle fût exempte du ridicule, attaché à l'imitation des
usages antiques dans les temps modernes.
[En marge: Caractère des fêtes publiques pendant la Révolution et sous
le Consulat.]
La religion, il faut le dire, laisse un grand vide dans les solennités
des peuples, quand elle en est bannie. Des jeux publics, des
représentations théâtrales, des feux éclairant la nuit de leur éclat,
peuvent occuper en partie la journée d'un peuple, assemblé pour se
réjouir d'un événement heureux, mais ne sauraient la remplir tout
entière. Dans tous les temps, les nations ont été disposées à venir
célébrer leurs victoires au pied des autels; et elles ont fait de
leurs cérémonies publiques un acte de reconnaissance envers la
Divinité. Mais, des autels, la France n'en avait pas alors! Ceux qui
avaient été élevés à la déesse Raison, pendant le régime de la
Terreur, ceux que les théophilanthropes chargeaient innocemment de
quelques fleurs pendant le régime licencieux du Directoire, étaient
couverts d'un ridicule ineffaçable: car, en fait d'autels, il n'y a de
respectables que ceux qui sont anciens. Or, le vieil autel catholique
de la France n'était pas encore relevé. Il ne restait dès lors que des
cérémonies en quelque sorte académiques, sous le dôme des Invalides;
des discours élégants, tels que pouvait les faire M. de Fontanes; ou
des chants patriotiques, tels que pouvaient les inventer Méhul ou
Lesueur. Le Premier Consul sentait tout cela; il chercha donc à
remplacer le caractère religieux par un caractère profondément moral.
L'hommage à Washington, la remise des drapeaux de Marengo, avaient
déjà fourni le sujet des deux fêtes célébrées sous son consulat; il
sut trouver dans un grand acte réparateur le sujet de la fête du 1er
vendémiaire an IX (23 septembre 1800).