les armes envoyées au prince de la Paix, il conçut et exprima le désir
d'en avoir de pareilles. On se hâta d'en faire fabriquer de
magnifiques, qu'il reçut avec une véritable joie. La reine aussi
désira des parures, et madame Bonaparte, dont le goût était renommé,
lui envoya tout ce que Paris produisait en ce genre de plus recherché
et de plus élégant. Charles IV, généreux comme un Castillan, ne voulut
pas rester en arrière, et prit soin de s'acquitter d'une manière toute
royale. Sachant que des chevaux seraient agréables au Premier Consul,
il dépeupla de leurs plus beaux sujets les haras d'Aranjuez, de
Medina-Coeli et d'Altamire, pour trouver d'abord six, puis douze, puis
seize chevaux, les plus beaux de la Péninsule. On ne sait où il se
serait arrêté, si on ne l'avait modéré dans son ardeur. Il employa
deux mois à les choisir lui-même, et personne ne pouvait mieux
s'acquitter de ce soin, car il était un parfait connaisseur. Il
composa en outre un nombreux personnel pour les conduire en France,
désigna pour cette mission ses meilleurs écuyers, les fit revêtir de
livrées magnifiques, et mit seulement une condition à tout ce faste,
c'est que pendant le voyage en France on ferait entendre à ses
palefreniers la messe chaque dimanche. On lui promit ce qu'il
désirait, et sa joie de faire un beau présent au Premier Consul, fut
alors sans mélange. Tout en aimant la France, ce prince excellent
croyait qu'on ne pouvait y demeurer quelques jours, sans perdre
entièrement la religion de ses pères.
L'éclat de ces démonstrations convenait fort au Premier Consul. Il lui
plaisait, il regardait comme utile, de montrer à l'Europe, et même à
la France, les successeurs de Charles-Quint, les descendants de Louis
XIV, s'honorant de leurs relations personnelles avec lui. Mais il
recherchait des avantages plus solides dans ses relations
diplomatiques, et visait à un but plus sérieux.
[En marge: La reine d'Espagne sollicite un agrandissement pour la
maison de Parme.]
Le roi et la reine d'Espagne aimaient avec passion l'un de leurs
enfants, c'était l'infante Marie-Louise, laquelle avait épousé le
prince héréditaire de Parme. La reine, soeur, comme nous l'avons dit,
du duc régnant de Parme, avait uni sa fille à son neveu, et concentré
sur ces deux têtes ses plus chères affections, car elle avait un
attachement extrême pour la maison dont elle était issue. Elle rêvait
pour cette maison un agrandissement en Italie; et comme l'Italie
dépendait du vainqueur de Marengo, c'est en lui qu'elle avait mis
toutes ses espérances, pour obtenir l'accomplissement de ses voeux. Le
Premier Consul, averti des désirs secrets de la reine, n'eut garde de
négliger ce moyen, d'arriver à ses vues, et il fit partir pour Madrid
son fidèle Berthier, afin de profiter de la circonstance qui se
présentait. Ce fut son premier soin au retour de Marengo. S'il avait
dépêché l'un de ses aides-de-camp à Berlin et à Vienne, il voulut
faire plus pour la cour d'Espagne; il voulut lui envoyer l'homme qui
avait le plus de part à sa gloire, car Berthier était alors le
Parménion du nouvel Alexandre.
[En marge: Mission de Berthier en Espagne.]
C'est dans le moment même où le Premier Consul négociait avec M. de
Saint-Julien les préliminaires de paix, où il séduisait le coeur si
inflammable de Paul Ier, et fomentait dans le Nord la querelle des
neutres, c'est dans ce moment qu'il expédia en toute hâte le général
Berthier à Madrid. Celui-ci partit vers la fin d'août (commencement de
fructidor), sans titre officiel, mais avec la certitude de produire un
grand effet par sa seule présence, et avec des pouvoirs secrets pour
traiter des sujets les plus graves.
[En marge: Conditions auxquelles le Premier Consul est prêt à
satisfaire les désirs de la reine d'Espagne.]
Son voyage avait plusieurs objets: le premier était de visiter les
principaux ports de la Péninsule, d'examiner leur état, leurs
ressources, et d'y presser, l'argent à la main, des expéditions pour
Malte et pour l'Égypte. Berthier s'acquitta rapidement de ce soin, et
courut ensuite à Madrid, remplir la mission plus importante dont il
était chargé. Le Premier Consul voulait bien accorder un
agrandissement de territoire à la maison de Parme, il était même
disposé à joindre à cet agrandissement un titre nouveau, celui de roi,
ce qui aurait mis le comble aux voeux de la reine; mais il demandait
qu'on lui payât ces largesses de deux façons: d'abord, en rétrocédant
la Louisiane à la France; secondement, en faisant une injonction
menaçante à la cour de Portugal, pour la décider à faire la paix avec
la République, et à rompre avec l'Angleterre.
[En marge: La Louisiane demandée comme équivalent de la Toscane.]
Voici les motifs du Premier Consul pour exiger de telles conditions.
Depuis la mort de Kléber, il commençait à concevoir des inquiétudes
pour la conservation de l'Égypte, et il partageait avec tous les gens
de son temps l'ambition des possessions lointaines. La rivalité de la
France avec l'Angleterre, qui ne combattaient depuis un siècle que
pour les Indes orientales et occidentales, avait exalté au plus haut
point la passion d'avoir des colonies. Si l'Égypte venait à nous être
ravie, le Premier Consul voulait avoir fait quelque chose pour la
grandeur coloniale de la France. Il regardait sur la carte du monde,
et voyait une magnifique province, placée entre le Mexique et les
États-Unis, autrefois possédée par la France, cédée dans un temps
d'abaissement par Louis XV à Charles III, fort menacée par les Anglais
et les Américains tant qu'elle serait dans les mains impuissantes des
Espagnols, de peu de valeur pour ceux-ci, qui possédaient une moitié
du continent américain, mais d'une grande valeur pour les Français qui
n'avaient rien dans cette partie de l'Amérique, et pouvant devenir
féconde quand l'activité de ces derniers se concentrerait spécialement
sur son territoire: cette province était la Louisiane. Si l'Égypte
perdue ne pouvait plus nous fournir le dédommagement de
Saint-Domingue, le Premier Consul espérait le trouver dans la
Louisiane.
[En marge: Contrainte exercée à l'égard du Portugal pour l'obliger à
rompre avec les Anglais.]
Il la demandait donc formellement à l'Espagne pour prix d'un
territoire en Italie. Il exigeait accessoirement qu'on lui fît don
d'une partie des vaisseaux espagnols bloqués dans la rade de Brest.
Quant au Portugal, il voulait profiter de la position géographique de
l'Espagne à son égard, et de la parenté qui unissait les deux maisons
régnantes de la Péninsule, pour le détacher de l'alliance anglaise. Le
prince de Brésil, gouverneur du Portugal, était, en effet, gendre du
roi et de la reine d'Espagne. On avait donc à Madrid, outre la
puissance du voisinage, l'influence de famille, et c'était bien le cas
de se servir de ce double moyen, pour chasser les Anglais de cette
partie du continent. Les Anglais, une fois exclus du Portugal, lorsque
déjà les côtes de la Prusse, du Danemark, de la Russie et de la Suède
allaient leur être fermées, lorsque Naples, condamnée à subir les
volontés de la France, allait recevoir l'ordre de leur interdire ses
ports, les Anglais devaient être bientôt exclus du continent tout
entier.
Telles furent les conditions que Berthier eut ordre de porter à
Madrid. Il fut parfaitement accueilli par le roi, la reine, le prince
de la Paix, et par tous les grands d'Espagne fort curieux de voir
l'homme dont le nom figurait toujours à-côté du nom du général
Bonaparte, dans le récit des guerres contemporaines. Les conditions de
la France paraissaient rigoureuses, cependant elles ne pouvaient
rencontrer une sérieuse résistance. Le ministre d'Urquijo seul,
craignant l'effet que cette cession pourrait produire sur les
Espagnols, semblait résister un peu plus que la cour. On fit valoir,
pour le rassurer, des raisons qui étaient incontestablement bonnes. On
lui dit qu'il fallait beaucoup de territoire aux bords encore
inhabités du Mississipi, pour présenter un équivalent des moindres
possessions en Italie; que les Espagnols avaient besoin, dans le golfe
du Mexique, d'alliés tels que les Français contre les Anglais et les
Américains; que si la Louisiane avait beaucoup de valeur pour la
France, privée de toutes ses possessions coloniales, elle n'en avait
presque aucune pour l'Espagne, déjà si riche dans le Nouveau-Monde;
qu'une augmentation d'influence en Italie valait bien mieux pour
l'Espagne, qu'un territoire lointain, placé dans une région où elle
avait plus de pays qu'elle n'en pouvait exploiter et défendre; enfin,
que c'était une ancienne possession française arrachée à la faiblesse
de Louis XV, et que Charles III lui-même, dans sa loyauté bien connue
du monde, avait un moment refusée, tant il trouvait qu'elle lui était
peu due. Ces raisons étaient excellentes, et certainement l'Espagne,
en cette circonstance, ne donnait pas plus qu'elle ne recevait. Mais
ce qui décida M. d'Urquijo, plus que tous les arguments les meilleurs,
ce fut la crainte de blesser la France, et de faire manquer une
combinaison à laquelle sa cour tenait avec une sorte de passion.
On convint d'un traité éventuel, par lequel le Premier Consul
promettait de procurer au duc de Parme une augmentation d'états en
Italie, de 1200 mille âmes environ; de lui assurer en outre le titre
de roi, et la reconnaissance de ce nouveau titre de la part de tous
les souverains de l'Europe, à l'époque de la paix générale. En retour,
l'Espagne, dès qu'une partie de ces conditions serait remplie, devait
rétrocéder à la France la Louisiane, avec l'étendue qu'avait cette
province lorsqu'elle fut cédée par Louis XV à Charles III, et donner
en plus six vaisseaux de ligne, gréés, armés, prêts à recevoir leurs
équipages. Ce traité, signé par Berthier à Madrid, remplit la reine de
joie, et porta au comble l'engouement de la cour d'Espagne pour le
Premier Consul.
La dernière condition, qui avait pour but de contraindre le Portugal à
rompre avec l'Angleterre, était facile, car elle entrait dans les
intérêts de l'Espagne, autant que dans ceux de la France. L'Espagne,
en effet, était aussi intéressée que la France à enlever des armes à
l'Angleterre, et surtout à l'exclure du continent. Le Premier Consul
ne faisait en cela que réveiller son impardonnable apathie, et la
pousser à se servir d'une influence, dont elle aurait dû avoir fait
usage depuis long-temps. Il allait plus loin dans ses projets à cet
égard; il proposait à Charles IV, si la cour de Lisbonne ne se rendait
pas immédiatement à l'injonction qui lui serait faite, de franchir la
frontière du Portugal avec une armée, de s'emparer d'une ou deux
provinces, et de les garder comme gages, afin d'obliger plus tard
l'Angleterre, pour sauver les états de son allié, à restituer les
colonies espagnoles qu'elle avait conquises. Quant à lui, si Charles
IV ne se croyait pas assez fort pour tenter cette entreprise, il lui
offrait le secours d'une division française. Ce bon roi n'en demandait
pas tant. Le prince de Brésil était son gendre; il ne voulait donc
pas lui enlever des provinces, dussent-elles servir uniquement de gage
pour la restitution des provinces espagnoles. Mais il lui adressa les
exhortations les plus pressantes, et y ajouta même des menaces de
guerre, si ses conseils n'étaient pas écoutés. La cour de Lisbonne
promit d'envoyer immédiatement un négociateur à Madrid, pour conférer
avec l'ambassadeur de France.
Berthier revint à Paris comblé des faveurs de la cour d'Espagne, et
put affirmer au Premier Consul qu'il avait à Madrid des coeurs
entièrement dévoués. Les magnifiques chevaux donnés par Charles IV
arrivèrent à peu près à cette époque, et furent présentés sur la place
du Carrousel au Premier Consul, dans l'une de ces grandes revues, où
il se plaisait à montrer aux Parisiens et aux étrangers les soldats
qui avaient vaincu l'Europe. Une foule immense de curieux vint
contempler ces beaux animaux, ces écuyers richement vêtus, qui
rappelaient les anciennes pompes royales, et qui prouvaient la
considération, les soins empressés des plus vieilles cours de l'Europe
pour le nouveau chef de la République française.
[En marge: Arrivée de trois négociateurs américains à Paris.]
Dans ce moment survinrent à Paris trois négociateurs américains, MM.
Olivier Ellsworth, Richardson Davie, et Van-Murray, chargés de
rapprocher la France et les États-Unis. Cette république, dominée par
l'intérêt beaucoup plus que par la reconnaissance, gouvernée surtout
alors par la politique du parti fédéraliste, s'était rapprochée de la
Grande-Bretagne pendant la dernière guerre, et avait manqué
non-seulement à la France, mais à elle-même, en désertant les
principes de la neutralité maritime. Malgré le traité d'alliance de
1778, auquel elle devait l'existence, traité qui l'obligeait à
n'accorder à personne des avantages commerciaux qui ne fussent en même
temps communs aux Français, elle avait concédé à la Grande-Bretagne
des avantages particuliers et exclusifs. Abandonnant le principe que
_le pavillon couvre la marchandise_, elle avait admis que la propriété
ennemie pût être recherchée sur un vaisseau neutre, et saisie si son
origine était reconnue. C'était là une conduite aussi malhabile que
peu honorable. Le Directoire, naturellement fort irrité, avait eu
recours au système des représailles, en déclarant que la France
traiterait les neutres comme ils se laisseraient traiter par
l'Angleterre. De rigueurs en rigueurs, on en était arrivé avec
l'Amérique à un état de guerre presque déclaré, mais sans hostilités
de fait.
C'est cet état de choses que le Premier Consul avait à coeur de faire
cesser. On a vu quels honneurs il avait fait rendre à Washington, dans
la double intention d'agir au dedans et au dehors; il nomma trois
plénipotentiaires, son frère Joseph Bonaparte, et les deux conseillers
d'État Fleurieu et Roederer, pour s'entendre avec les plénipotentiaires
américains, et pressa vivement la conclusion de la négociation, afin de
donner prochainement un nouvel adversaire à l'Angleterre, en plaçant une
puissance de plus sur la liste de celles qui s'engageraient à faire
observer les vrais principes de la neutralité maritime. Le premier
obstacle au rapprochement était l'article par lequel l'Amérique avait
promis de faire partager à la France les avantages commerciaux accordés
par elle à toutes les nations. Cette obligation de ne rien faire pour
les autres sans le faire aussitôt pour nous causait aux Américains
d'assez grands embarras. Leurs négociateurs ne se montraient pas
disposés à céder sur ce point, mais ils paraissaient prêts à reconnaître
et à défendre les droits des neutres, et à rétablir dans leurs
stipulations avec la France les principes dont ils avaient fait
l'abandon en traitant avec l'Angleterre. Le Premier Consul, qui tenait
beaucoup plus aux principes de la neutralité maritime qu'aux avantages
commerciaux du traité de 1778, devenus illusoires dans la pratique, le
Premier Consul enjoignit à son frère de passer outre, et de conclure un
arrangement avec les envoyés américains, pourvu qu'on obtînt d'eux une
complète et solennelle reconnaissance des principes du droit des gens,
qu'il importait de faire prévaloir. Cette difficulté levée, on fut
bientôt d'accord sur le reste et on s'apprêtait dans le moment à signer
un traité de réconciliation avec l'Amérique.
[En marge: Arrivée à Paris de M. Spina, archevêque de Corinthe, chargé
de négocier pour le Saint-Siége.]
Un autre rapprochement beaucoup plus important encore, celui de la
République avec le Saint-Siége, commençait à s'opérer. Le nouveau
pape, élu dans l'espérance vague d'un raccommodement avec la France,
avait vu se réaliser cette espérance, à laquelle il devait son
élévation. Le général Bonaparte, comme nous l'avons dit, revenant de
Marengo, avait fait parvenir quelques ouvertures à Pie VII par le
cardinal Martiniana, évêque de Verceil, en assurant qu'il n'avait pas
l'intention de rétablir les Républiques Romaine et Parthénopéenne,
enfantées par le Directoire. Il avait certainement assez en Italie, de
la République Cisalpine à constituer, à diriger, à défendre contre la
politique et les intérêts de toute l'Europe. Le général Bonaparte
avait demandé en retour que le nouveau pontife usât de sa puissance
sur les âmes pour l'aider à rétablir en France la concorde et la paix.
Le Pape reçut avec joie le comte Alciati, neveu du cardinal
Martiniana, chargé de porter les ouvertures du Premier Consul; il le
renvoya sur-le-champ à Verceil, pour déclarer en son nom, que, disposé
à seconder les intentions du Premier Consul relativement à un objet si
important et si cher à l'Église, il désirait auparavant connaître
d'une manière un peu plus précise les vues du cabinet français. Le
cardinal écrivit donc de Verceil à Paris pour faire part des
dispositions et des désirs du nouveau pape. Le Premier Consul en
réponse, demanda un négociateur avec lequel il pût s'expliquer
directement, et le Pape désigna aussitôt monsignor Spina, évêque de
Corinthe, nonce du Saint-Siége à Florence. Ce négociateur, après
s'être rendu d'abord à Verceil, se décida ensuite à partir pour Paris,
sur les vives instances du Premier Consul, qui voulait, en attirant
auprès de lui cette négociation, être plus sûr de la faire réussir.
C'était, de la part du Premier Consul, une tentative délicate que
d'amener à Paris un représentant du Saint-Siége, surtout dans l'état
des esprits, qui n'étaient pas préparés encore à un spectacle de ce
genre. Il était convenu que monsignor Spina n'aurait aucun titre
officiel, et se dirait archevêque de Corinthe, chargé de traiter avec
le gouvernement français des affaires du gouvernement romain.
[En marge: Suite de la négociation entreprise avec M. de
Saint-Julien.]
[En marge: Duroc arrêté aux avant-postes autrichiens.]
[En marge: M. de Saint-Julien est désavoué, et les préliminaires sont
considérés comme non avenus.]
Pendant ces négociations, si activement et si habilement dirigées avec
toutes les puissances, M. de Saint-Julien, signataire et porteur des
préliminaires de paix, s'était dirigé sur Vienne, en compagnie de
Duroc. Sentant bien l'imprudence de sa conduite, il n'avait pas
dissimulé à M. de Talleyrand, qu'il n'était pas sûr de pouvoir
conduire Duroc jusqu'à Vienne. L'illusion du ministre ne lui avait pas
permis de croire à cette difficulté, et il avait été convenu que M. de
Saint-Julien et Duroc passeraient par le quartier-général de M. de
Kray, établi près de l'Inn, à Alt-OEttingen, pour obtenir de ce
général des passe-ports qui permissent à Duroc de pénétrer en
Autriche. Ils arrivèrent au quartier-général le 4 août 1800 (16
thermidor an VIII); mais Duroc fut retenu, et ne put franchir la
limite tracée par l'armistice. C'était un premier signe peu favorable
de l'accueil destiné aux préliminaires. M. de Saint-Julien se rendit
alors tout seul à Vienne, disant à Duroc qu'il allait demander des
passe-ports pour lui, et les expédier au quartier-général s'il les
obtenait. M. de Saint-Julien se transporta donc auprès de l'empereur,
et lui remit les articles qu'il avait signés à Paris, sauf la
ratification, et sauf le secret. L'empereur fut très-surpris et
très-mécontent de la singulière latitude que M. de Saint-Julien avait
donnée à ses instructions. Ce n'étaient pas précisément les conditions
contenues dans les articles préliminaires qui lui déplaisaient,
c'était la crainte d'être compromis auprès de l'Angleterre, qui venait
de l'aider de son argent, et qui était fort soupçonneuse. Il voulait
bien aller jusqu'à connaître les intentions du Premier Consul, en
faisant connaître une partie des siennes, mais il n'aurait voulu à
aucun pris signer un acte quelconque, car cela supposait une
négociation ouverte sans la participation du cabinet britannique.
Aussi, malgré le danger de provoquer un orage du côté de la France, le
cabinet impérial prit le parti de désavouer M. de Saint-Julien. Cet
officier fut publiquement très-maltraité, et envoyé en quelque sorte
en exil, dans l'une des provinces reculées de l'empire. Les
préliminaires furent considérés comme non avenus, ayant été signés,
quoique provisoirement, par un agent sans caractère et sans pouvoir.
Duroc ne reçut point de passe-ports, et après avoir attendu jusqu'au
13 août (25 thermidor), il dut reprendre la route de Paris.
[En marge: Offre de l'Autriche d'ouvrir un congrès.]
Tout cela, indépendamment des délais apportés à la conclusion de la
paix, était assez désagréable à dire au Premier Consul, et l'Autriche
avait à craindre l'effet d'une semblable communication sur son
caractère irritable. Il était bien possible qu'il quittât Paris
sur-le-champ, se mît à la tête des armées de la République, et marchât
sur Vienne. La cour d'Autriche résolut donc, tout en désavouant les
préliminaires, de ne pas faire de ce désaveu une rupture, et de
proposer au gouvernement français l'ouverture immédiate d'un congrès.
Lord Minto, représentant du cabinet britannique auprès de l'empereur,
consentait à laisser négocier l'Autriche, mais à condition que
l'Angleterre fût comprise dans la négociation. On s'entendit avec lui
pour proposer des conférences diplomatiques, auxquelles l'Angleterre
et l'Autriche prendraient également part. En conséquence. M. de Thugut
écrivit à M. de Talleyrand, à la date du 11 août (23 thermidor), que,
tout en désavouant la conduite imprudente de M. de Saint-Julien,
l'empereur n'en désirait pas moins vivement la paix; qu'il proposait
donc l'ouverture immédiate d'un congrès, en France même, à Schélestadt
ou Lunéville, comme on voudrait; que la Grande-Bretagne était prête à
y envoyer un plénipotentiaire, et que, si le Premier Consul s'y
prêtait, la paix générale pouvait être bientôt rendue au monde. Tout
cela était accompagné des expressions les plus propres à calmer le
caractère impétueux de l'homme qui gouvernait alors la France.
[En marge: Irritation du Premier Consul en apprenant le désaveu de M.
de Saint-Julien.]
[En marge: La question soumise au Conseil d'État.]
Lorsque le Premier Consul reçut ces nouvelles, il en conçut une vive
irritation. Il était offensé d'abord du désaveu de l'officier qui
avait traité avec lui, et ensuite il voyait avec chagrin la paix
s'éloigner. Il apercevait surtout, dans la présence de l'Angleterre au
milieu de la négociation, une cause de délais interminables, car la
paix maritime était bien plus difficile à conclure que la paix
continentale. Dans le moment, et sous l'empire d'une première
impression, il voulait faire un éclat, dénoncer l'Autriche comme ayant
manqué de bonne foi, et recommencer les hostilités sur-le-champ. M. de
Talleyrand, sentant bien qu'il s'était mis lui-même dans son tort, en
négociant avec un plénipotentiaire sans pouvoirs, s'efforça de calmer
le Premier Consul. La matière fut soumise au Conseil d'État. Ce grand
corps, qui n'est plus aujourd'hui qu'un tribunal administratif, était
alors un vrai conseil de gouvernement. Le ministre lui adressa un
rapport détaillé. «Le Premier Consul, disait-il dans ce rapport, a
jugé à propos de convoquer extraordinairement le Conseil d'État, et,
se confiant à sa discrétion comme à ses lumières, il m'a chargé de lui
faire connaître tous les détails les plus particuliers de la
négociation qui a été suivie avec la cour de Vienne.» Après avoir
exposé cette négociation, comme on aurait pu le faire devant un
conseil de ministres, M. de Talleyrand reconnaissait que le
plénipotentiaire autrichien n'avait pas de pouvoirs, qu'en négociant
avec lui on avait dû prévoir la possibilité d'un désaveu, qu'en
conséquence on ne pouvait sur ce sujet _établir une polémique
d'apparat_, et qu'il fallait renoncer à un éclat. Mais, rappelant
l'exemple des négociations pour la paix de Westphalie, qui avaient
précédé de beaucoup la signature du traité de Munster, et pendant
lesquelles on avait à la fois négocié et combattu, il proposait
d'accepter l'ouverture d'un congrès, et en même temps de recommencer
les hostilités.
C'est en effet ce qu'il y avait de plus sage à faire. Il fallait
traiter, puisque les puissances ennemies en adressaient l'offre à la
France, mais profiter de ce que nos armées étaient toutes prêtes à
rentrer en campagne, et de ce que les armées autrichiennes n'étaient
pas encore remises de leurs défaites, pour forcer l'Autriche à
négocier sérieusement, et à se séparer de l'Angleterre.
[En marge: Le Premier Consul consent à une négociation commune,
comprenant toutes les puissances, à la condition d'un armistice
naval.]