Le penchant du roi devint bientôt on ne peut pas plus vif. Ayant vu

les armes envoyées au prince de la Paix, il conçut et exprima le désir

d'en avoir de pareilles. On se hâta d'en faire fabriquer de

magnifiques, qu'il reçut avec une véritable joie. La reine aussi

désira des parures, et madame Bonaparte, dont le goût était renommé,

lui envoya tout ce que Paris produisait en ce genre de plus recherché

et de plus élégant. Charles IV, généreux comme un Castillan, ne voulut

pas rester en arrière, et prit soin de s'acquitter d'une manière toute

royale. Sachant que des chevaux seraient agréables au Premier Consul,

il dépeupla de leurs plus beaux sujets les haras d'Aranjuez, de

Medina-Coeli et d'Altamire, pour trouver d'abord six, puis douze, puis

seize chevaux, les plus beaux de la Péninsule. On ne sait où il se

serait arrêté, si on ne l'avait modéré dans son ardeur. Il employa

deux mois à les choisir lui-même, et personne ne pouvait mieux

s'acquitter de ce soin, car il était un parfait connaisseur. Il

composa en outre un nombreux personnel pour les conduire en France,

désigna pour cette mission ses meilleurs écuyers, les fit revêtir de

livrées magnifiques, et mit seulement une condition à tout ce faste,

c'est que pendant le voyage en France on ferait entendre à ses

palefreniers la messe chaque dimanche. On lui promit ce qu'il

désirait, et sa joie de faire un beau présent au Premier Consul, fut

alors sans mélange. Tout en aimant la France, ce prince excellent

croyait qu'on ne pouvait y demeurer quelques jours, sans perdre

entièrement la religion de ses pères.

L'éclat de ces démonstrations convenait fort au Premier Consul. Il lui

plaisait, il regardait comme utile, de montrer à l'Europe, et même à

la France, les successeurs de Charles-Quint, les descendants de Louis

XIV, s'honorant de leurs relations personnelles avec lui. Mais il

recherchait des avantages plus solides dans ses relations

diplomatiques, et visait à un but plus sérieux.

[En marge: La reine d'Espagne sollicite un agrandissement pour la

maison de Parme.]

Le roi et la reine d'Espagne aimaient avec passion l'un de leurs

enfants, c'était l'infante Marie-Louise, laquelle avait épousé le

prince héréditaire de Parme. La reine, soeur, comme nous l'avons dit,

du duc régnant de Parme, avait uni sa fille à son neveu, et concentré

sur ces deux têtes ses plus chères affections, car elle avait un

attachement extrême pour la maison dont elle était issue. Elle rêvait

pour cette maison un agrandissement en Italie; et comme l'Italie

dépendait du vainqueur de Marengo, c'est en lui qu'elle avait mis

toutes ses espérances, pour obtenir l'accomplissement de ses voeux. Le

Premier Consul, averti des désirs secrets de la reine, n'eut garde de

négliger ce moyen, d'arriver à ses vues, et il fit partir pour Madrid

son fidèle Berthier, afin de profiter de la circonstance qui se

présentait. Ce fut son premier soin au retour de Marengo. S'il avait

dépêché l'un de ses aides-de-camp à Berlin et à Vienne, il voulut

faire plus pour la cour d'Espagne; il voulut lui envoyer l'homme qui

avait le plus de part à sa gloire, car Berthier était alors le

Parménion du nouvel Alexandre.

[En marge: Mission de Berthier en Espagne.]

C'est dans le moment même où le Premier Consul négociait avec M. de

Saint-Julien les préliminaires de paix, où il séduisait le coeur si

inflammable de Paul Ier, et fomentait dans le Nord la querelle des

neutres, c'est dans ce moment qu'il expédia en toute hâte le général

Berthier à Madrid. Celui-ci partit vers la fin d'août (commencement de

fructidor), sans titre officiel, mais avec la certitude de produire un

grand effet par sa seule présence, et avec des pouvoirs secrets pour

traiter des sujets les plus graves.

[En marge: Conditions auxquelles le Premier Consul est prêt à

satisfaire les désirs de la reine d'Espagne.]

Son voyage avait plusieurs objets: le premier était de visiter les

principaux ports de la Péninsule, d'examiner leur état, leurs

ressources, et d'y presser, l'argent à la main, des expéditions pour

Malte et pour l'Égypte. Berthier s'acquitta rapidement de ce soin, et

courut ensuite à Madrid, remplir la mission plus importante dont il

était chargé. Le Premier Consul voulait bien accorder un

agrandissement de territoire à la maison de Parme, il était même

disposé à joindre à cet agrandissement un titre nouveau, celui de roi,

ce qui aurait mis le comble aux voeux de la reine; mais il demandait

qu'on lui payât ces largesses de deux façons: d'abord, en rétrocédant

la Louisiane à la France; secondement, en faisant une injonction

menaçante à la cour de Portugal, pour la décider à faire la paix avec

la République, et à rompre avec l'Angleterre.

[En marge: La Louisiane demandée comme équivalent de la Toscane.]

Voici les motifs du Premier Consul pour exiger de telles conditions.

Depuis la mort de Kléber, il commençait à concevoir des inquiétudes

pour la conservation de l'Égypte, et il partageait avec tous les gens

de son temps l'ambition des possessions lointaines. La rivalité de la

France avec l'Angleterre, qui ne combattaient depuis un siècle que

pour les Indes orientales et occidentales, avait exalté au plus haut

point la passion d'avoir des colonies. Si l'Égypte venait à nous être

ravie, le Premier Consul voulait avoir fait quelque chose pour la

grandeur coloniale de la France. Il regardait sur la carte du monde,

et voyait une magnifique province, placée entre le Mexique et les

États-Unis, autrefois possédée par la France, cédée dans un temps

d'abaissement par Louis XV à Charles III, fort menacée par les Anglais

et les Américains tant qu'elle serait dans les mains impuissantes des

Espagnols, de peu de valeur pour ceux-ci, qui possédaient une moitié

du continent américain, mais d'une grande valeur pour les Français qui

n'avaient rien dans cette partie de l'Amérique, et pouvant devenir

féconde quand l'activité de ces derniers se concentrerait spécialement

sur son territoire: cette province était la Louisiane. Si l'Égypte

perdue ne pouvait plus nous fournir le dédommagement de

Saint-Domingue, le Premier Consul espérait le trouver dans la

Louisiane.

[En marge: Contrainte exercée à l'égard du Portugal pour l'obliger à

rompre avec les Anglais.]

Il la demandait donc formellement à l'Espagne pour prix d'un

territoire en Italie. Il exigeait accessoirement qu'on lui fît don

d'une partie des vaisseaux espagnols bloqués dans la rade de Brest.

Quant au Portugal, il voulait profiter de la position géographique de

l'Espagne à son égard, et de la parenté qui unissait les deux maisons

régnantes de la Péninsule, pour le détacher de l'alliance anglaise. Le

prince de Brésil, gouverneur du Portugal, était, en effet, gendre du

roi et de la reine d'Espagne. On avait donc à Madrid, outre la

puissance du voisinage, l'influence de famille, et c'était bien le cas

de se servir de ce double moyen, pour chasser les Anglais de cette

partie du continent. Les Anglais, une fois exclus du Portugal, lorsque

déjà les côtes de la Prusse, du Danemark, de la Russie et de la Suède

allaient leur être fermées, lorsque Naples, condamnée à subir les

volontés de la France, allait recevoir l'ordre de leur interdire ses

ports, les Anglais devaient être bientôt exclus du continent tout

entier.

Telles furent les conditions que Berthier eut ordre de porter à

Madrid. Il fut parfaitement accueilli par le roi, la reine, le prince

de la Paix, et par tous les grands d'Espagne fort curieux de voir

l'homme dont le nom figurait toujours à-côté du nom du général

Bonaparte, dans le récit des guerres contemporaines. Les conditions de

la France paraissaient rigoureuses, cependant elles ne pouvaient

rencontrer une sérieuse résistance. Le ministre d'Urquijo seul,

craignant l'effet que cette cession pourrait produire sur les

Espagnols, semblait résister un peu plus que la cour. On fit valoir,

pour le rassurer, des raisons qui étaient incontestablement bonnes. On

lui dit qu'il fallait beaucoup de territoire aux bords encore

inhabités du Mississipi, pour présenter un équivalent des moindres

possessions en Italie; que les Espagnols avaient besoin, dans le golfe

du Mexique, d'alliés tels que les Français contre les Anglais et les

Américains; que si la Louisiane avait beaucoup de valeur pour la

France, privée de toutes ses possessions coloniales, elle n'en avait

presque aucune pour l'Espagne, déjà si riche dans le Nouveau-Monde;

qu'une augmentation d'influence en Italie valait bien mieux pour

l'Espagne, qu'un territoire lointain, placé dans une région où elle

avait plus de pays qu'elle n'en pouvait exploiter et défendre; enfin,

que c'était une ancienne possession française arrachée à la faiblesse

de Louis XV, et que Charles III lui-même, dans sa loyauté bien connue

du monde, avait un moment refusée, tant il trouvait qu'elle lui était

peu due. Ces raisons étaient excellentes, et certainement l'Espagne,

en cette circonstance, ne donnait pas plus qu'elle ne recevait. Mais

ce qui décida M. d'Urquijo, plus que tous les arguments les meilleurs,

ce fut la crainte de blesser la France, et de faire manquer une

combinaison à laquelle sa cour tenait avec une sorte de passion.

On convint d'un traité éventuel, par lequel le Premier Consul

promettait de procurer au duc de Parme une augmentation d'états en

Italie, de 1200 mille âmes environ; de lui assurer en outre le titre

de roi, et la reconnaissance de ce nouveau titre de la part de tous

les souverains de l'Europe, à l'époque de la paix générale. En retour,

l'Espagne, dès qu'une partie de ces conditions serait remplie, devait

rétrocéder à la France la Louisiane, avec l'étendue qu'avait cette

province lorsqu'elle fut cédée par Louis XV à Charles III, et donner

en plus six vaisseaux de ligne, gréés, armés, prêts à recevoir leurs

équipages. Ce traité, signé par Berthier à Madrid, remplit la reine de

joie, et porta au comble l'engouement de la cour d'Espagne pour le

Premier Consul.

La dernière condition, qui avait pour but de contraindre le Portugal à

rompre avec l'Angleterre, était facile, car elle entrait dans les

intérêts de l'Espagne, autant que dans ceux de la France. L'Espagne,

en effet, était aussi intéressée que la France à enlever des armes à

l'Angleterre, et surtout à l'exclure du continent. Le Premier Consul

ne faisait en cela que réveiller son impardonnable apathie, et la

pousser à se servir d'une influence, dont elle aurait dû avoir fait

usage depuis long-temps. Il allait plus loin dans ses projets à cet

égard; il proposait à Charles IV, si la cour de Lisbonne ne se rendait

pas immédiatement à l'injonction qui lui serait faite, de franchir la

frontière du Portugal avec une armée, de s'emparer d'une ou deux

provinces, et de les garder comme gages, afin d'obliger plus tard

l'Angleterre, pour sauver les états de son allié, à restituer les

colonies espagnoles qu'elle avait conquises. Quant à lui, si Charles

IV ne se croyait pas assez fort pour tenter cette entreprise, il lui

offrait le secours d'une division française. Ce bon roi n'en demandait

pas tant. Le prince de Brésil était son gendre; il ne voulait donc

pas lui enlever des provinces, dussent-elles servir uniquement de gage

pour la restitution des provinces espagnoles. Mais il lui adressa les

exhortations les plus pressantes, et y ajouta même des menaces de

guerre, si ses conseils n'étaient pas écoutés. La cour de Lisbonne

promit d'envoyer immédiatement un négociateur à Madrid, pour conférer

avec l'ambassadeur de France.

Berthier revint à Paris comblé des faveurs de la cour d'Espagne, et

put affirmer au Premier Consul qu'il avait à Madrid des coeurs

entièrement dévoués. Les magnifiques chevaux donnés par Charles IV

arrivèrent à peu près à cette époque, et furent présentés sur la place

du Carrousel au Premier Consul, dans l'une de ces grandes revues, où

il se plaisait à montrer aux Parisiens et aux étrangers les soldats

qui avaient vaincu l'Europe. Une foule immense de curieux vint

contempler ces beaux animaux, ces écuyers richement vêtus, qui

rappelaient les anciennes pompes royales, et qui prouvaient la

considération, les soins empressés des plus vieilles cours de l'Europe

pour le nouveau chef de la République française.

[En marge: Arrivée de trois négociateurs américains à Paris.]

Dans ce moment survinrent à Paris trois négociateurs américains, MM.

Olivier Ellsworth, Richardson Davie, et Van-Murray, chargés de

rapprocher la France et les États-Unis. Cette république, dominée par

l'intérêt beaucoup plus que par la reconnaissance, gouvernée surtout

alors par la politique du parti fédéraliste, s'était rapprochée de la

Grande-Bretagne pendant la dernière guerre, et avait manqué

non-seulement à la France, mais à elle-même, en désertant les

principes de la neutralité maritime. Malgré le traité d'alliance de

1778, auquel elle devait l'existence, traité qui l'obligeait à

n'accorder à personne des avantages commerciaux qui ne fussent en même

temps communs aux Français, elle avait concédé à la Grande-Bretagne

des avantages particuliers et exclusifs. Abandonnant le principe que

_le pavillon couvre la marchandise_, elle avait admis que la propriété

ennemie pût être recherchée sur un vaisseau neutre, et saisie si son

origine était reconnue. C'était là une conduite aussi malhabile que

peu honorable. Le Directoire, naturellement fort irrité, avait eu

recours au système des représailles, en déclarant que la France

traiterait les neutres comme ils se laisseraient traiter par

l'Angleterre. De rigueurs en rigueurs, on en était arrivé avec

l'Amérique à un état de guerre presque déclaré, mais sans hostilités

de fait.

C'est cet état de choses que le Premier Consul avait à coeur de faire

cesser. On a vu quels honneurs il avait fait rendre à Washington, dans

la double intention d'agir au dedans et au dehors; il nomma trois

plénipotentiaires, son frère Joseph Bonaparte, et les deux conseillers

d'État Fleurieu et Roederer, pour s'entendre avec les plénipotentiaires

américains, et pressa vivement la conclusion de la négociation, afin de

donner prochainement un nouvel adversaire à l'Angleterre, en plaçant une

puissance de plus sur la liste de celles qui s'engageraient à faire

observer les vrais principes de la neutralité maritime. Le premier

obstacle au rapprochement était l'article par lequel l'Amérique avait

promis de faire partager à la France les avantages commerciaux accordés

par elle à toutes les nations. Cette obligation de ne rien faire pour

les autres sans le faire aussitôt pour nous causait aux Américains

d'assez grands embarras. Leurs négociateurs ne se montraient pas

disposés à céder sur ce point, mais ils paraissaient prêts à reconnaître

et à défendre les droits des neutres, et à rétablir dans leurs

stipulations avec la France les principes dont ils avaient fait

l'abandon en traitant avec l'Angleterre. Le Premier Consul, qui tenait

beaucoup plus aux principes de la neutralité maritime qu'aux avantages

commerciaux du traité de 1778, devenus illusoires dans la pratique, le

Premier Consul enjoignit à son frère de passer outre, et de conclure un

arrangement avec les envoyés américains, pourvu qu'on obtînt d'eux une

complète et solennelle reconnaissance des principes du droit des gens,

qu'il importait de faire prévaloir. Cette difficulté levée, on fut

bientôt d'accord sur le reste et on s'apprêtait dans le moment à signer

un traité de réconciliation avec l'Amérique.

[En marge: Arrivée à Paris de M. Spina, archevêque de Corinthe, chargé

de négocier pour le Saint-Siége.]

Un autre rapprochement beaucoup plus important encore, celui de la

République avec le Saint-Siége, commençait à s'opérer. Le nouveau

pape, élu dans l'espérance vague d'un raccommodement avec la France,

avait vu se réaliser cette espérance, à laquelle il devait son

élévation. Le général Bonaparte, comme nous l'avons dit, revenant de

Marengo, avait fait parvenir quelques ouvertures à Pie VII par le

cardinal Martiniana, évêque de Verceil, en assurant qu'il n'avait pas

l'intention de rétablir les Républiques Romaine et Parthénopéenne,

enfantées par le Directoire. Il avait certainement assez en Italie, de

la République Cisalpine à constituer, à diriger, à défendre contre la

politique et les intérêts de toute l'Europe. Le général Bonaparte

avait demandé en retour que le nouveau pontife usât de sa puissance

sur les âmes pour l'aider à rétablir en France la concorde et la paix.

Le Pape reçut avec joie le comte Alciati, neveu du cardinal

Martiniana, chargé de porter les ouvertures du Premier Consul; il le

renvoya sur-le-champ à Verceil, pour déclarer en son nom, que, disposé

à seconder les intentions du Premier Consul relativement à un objet si

important et si cher à l'Église, il désirait auparavant connaître

d'une manière un peu plus précise les vues du cabinet français. Le

cardinal écrivit donc de Verceil à Paris pour faire part des

dispositions et des désirs du nouveau pape. Le Premier Consul en

réponse, demanda un négociateur avec lequel il pût s'expliquer

directement, et le Pape désigna aussitôt monsignor Spina, évêque de

Corinthe, nonce du Saint-Siége à Florence. Ce négociateur, après

s'être rendu d'abord à Verceil, se décida ensuite à partir pour Paris,

sur les vives instances du Premier Consul, qui voulait, en attirant

auprès de lui cette négociation, être plus sûr de la faire réussir.

C'était, de la part du Premier Consul, une tentative délicate que

d'amener à Paris un représentant du Saint-Siége, surtout dans l'état

des esprits, qui n'étaient pas préparés encore à un spectacle de ce

genre. Il était convenu que monsignor Spina n'aurait aucun titre

officiel, et se dirait archevêque de Corinthe, chargé de traiter avec

le gouvernement français des affaires du gouvernement romain.

[En marge: Suite de la négociation entreprise avec M. de

Saint-Julien.]

[En marge: Duroc arrêté aux avant-postes autrichiens.]

[En marge: M. de Saint-Julien est désavoué, et les préliminaires sont

considérés comme non avenus.]

Pendant ces négociations, si activement et si habilement dirigées avec

toutes les puissances, M. de Saint-Julien, signataire et porteur des

préliminaires de paix, s'était dirigé sur Vienne, en compagnie de

Duroc. Sentant bien l'imprudence de sa conduite, il n'avait pas

dissimulé à M. de Talleyrand, qu'il n'était pas sûr de pouvoir

conduire Duroc jusqu'à Vienne. L'illusion du ministre ne lui avait pas

permis de croire à cette difficulté, et il avait été convenu que M. de

Saint-Julien et Duroc passeraient par le quartier-général de M. de

Kray, établi près de l'Inn, à Alt-OEttingen, pour obtenir de ce

général des passe-ports qui permissent à Duroc de pénétrer en

Autriche. Ils arrivèrent au quartier-général le 4 août 1800 (16

thermidor an VIII); mais Duroc fut retenu, et ne put franchir la

limite tracée par l'armistice. C'était un premier signe peu favorable

de l'accueil destiné aux préliminaires. M. de Saint-Julien se rendit

alors tout seul à Vienne, disant à Duroc qu'il allait demander des

passe-ports pour lui, et les expédier au quartier-général s'il les

obtenait. M. de Saint-Julien se transporta donc auprès de l'empereur,

et lui remit les articles qu'il avait signés à Paris, sauf la

ratification, et sauf le secret. L'empereur fut très-surpris et

très-mécontent de la singulière latitude que M. de Saint-Julien avait

donnée à ses instructions. Ce n'étaient pas précisément les conditions

contenues dans les articles préliminaires qui lui déplaisaient,

c'était la crainte d'être compromis auprès de l'Angleterre, qui venait

de l'aider de son argent, et qui était fort soupçonneuse. Il voulait

bien aller jusqu'à connaître les intentions du Premier Consul, en

faisant connaître une partie des siennes, mais il n'aurait voulu à

aucun pris signer un acte quelconque, car cela supposait une

négociation ouverte sans la participation du cabinet britannique.

Aussi, malgré le danger de provoquer un orage du côté de la France, le

cabinet impérial prit le parti de désavouer M. de Saint-Julien. Cet

officier fut publiquement très-maltraité, et envoyé en quelque sorte

en exil, dans l'une des provinces reculées de l'empire. Les

préliminaires furent considérés comme non avenus, ayant été signés,

quoique provisoirement, par un agent sans caractère et sans pouvoir.

Duroc ne reçut point de passe-ports, et après avoir attendu jusqu'au

13 août (25 thermidor), il dut reprendre la route de Paris.

[En marge: Offre de l'Autriche d'ouvrir un congrès.]

Tout cela, indépendamment des délais apportés à la conclusion de la

paix, était assez désagréable à dire au Premier Consul, et l'Autriche

avait à craindre l'effet d'une semblable communication sur son

caractère irritable. Il était bien possible qu'il quittât Paris

sur-le-champ, se mît à la tête des armées de la République, et marchât

sur Vienne. La cour d'Autriche résolut donc, tout en désavouant les

préliminaires, de ne pas faire de ce désaveu une rupture, et de

proposer au gouvernement français l'ouverture immédiate d'un congrès.

Lord Minto, représentant du cabinet britannique auprès de l'empereur,

consentait à laisser négocier l'Autriche, mais à condition que

l'Angleterre fût comprise dans la négociation. On s'entendit avec lui

pour proposer des conférences diplomatiques, auxquelles l'Angleterre

et l'Autriche prendraient également part. En conséquence. M. de Thugut

écrivit à M. de Talleyrand, à la date du 11 août (23 thermidor), que,

tout en désavouant la conduite imprudente de M. de Saint-Julien,

l'empereur n'en désirait pas moins vivement la paix; qu'il proposait

donc l'ouverture immédiate d'un congrès, en France même, à Schélestadt

ou Lunéville, comme on voudrait; que la Grande-Bretagne était prête à

y envoyer un plénipotentiaire, et que, si le Premier Consul s'y

prêtait, la paix générale pouvait être bientôt rendue au monde. Tout

cela était accompagné des expressions les plus propres à calmer le

caractère impétueux de l'homme qui gouvernait alors la France.

[En marge: Irritation du Premier Consul en apprenant le désaveu de M.

de Saint-Julien.]

[En marge: La question soumise au Conseil d'État.]

Lorsque le Premier Consul reçut ces nouvelles, il en conçut une vive

irritation. Il était offensé d'abord du désaveu de l'officier qui

avait traité avec lui, et ensuite il voyait avec chagrin la paix

s'éloigner. Il apercevait surtout, dans la présence de l'Angleterre au

milieu de la négociation, une cause de délais interminables, car la

paix maritime était bien plus difficile à conclure que la paix

continentale. Dans le moment, et sous l'empire d'une première

impression, il voulait faire un éclat, dénoncer l'Autriche comme ayant

manqué de bonne foi, et recommencer les hostilités sur-le-champ. M. de

Talleyrand, sentant bien qu'il s'était mis lui-même dans son tort, en

négociant avec un plénipotentiaire sans pouvoirs, s'efforça de calmer

le Premier Consul. La matière fut soumise au Conseil d'État. Ce grand

corps, qui n'est plus aujourd'hui qu'un tribunal administratif, était

alors un vrai conseil de gouvernement. Le ministre lui adressa un

rapport détaillé. «Le Premier Consul, disait-il dans ce rapport, a

jugé à propos de convoquer extraordinairement le Conseil d'État, et,

se confiant à sa discrétion comme à ses lumières, il m'a chargé de lui

faire connaître tous les détails les plus particuliers de la

négociation qui a été suivie avec la cour de Vienne.» Après avoir

exposé cette négociation, comme on aurait pu le faire devant un

conseil de ministres, M. de Talleyrand reconnaissait que le

plénipotentiaire autrichien n'avait pas de pouvoirs, qu'en négociant

avec lui on avait dû prévoir la possibilité d'un désaveu, qu'en

conséquence on ne pouvait sur ce sujet _établir une polémique

d'apparat_, et qu'il fallait renoncer à un éclat. Mais, rappelant

l'exemple des négociations pour la paix de Westphalie, qui avaient

précédé de beaucoup la signature du traité de Munster, et pendant

lesquelles on avait à la fois négocié et combattu, il proposait

d'accepter l'ouverture d'un congrès, et en même temps de recommencer

les hostilités.

C'est en effet ce qu'il y avait de plus sage à faire. Il fallait

traiter, puisque les puissances ennemies en adressaient l'offre à la

France, mais profiter de ce que nos armées étaient toutes prêtes à

rentrer en campagne, et de ce que les armées autrichiennes n'étaient

pas encore remises de leurs défaites, pour forcer l'Autriche à

négocier sérieusement, et à se séparer de l'Angleterre.

[En marge: Le Premier Consul consent à une négociation commune,

comprenant toutes les puissances, à la condition d'un armistice

naval.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 02 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 8 / 31 段