En 1780, pendant la guerre d'Amérique, Catherine la Grande avait formé

la ligue des neutres pour résister à ces prétentions. Le Premier

Consul, profitant de l'amitié naissante de Paul, de l'irritation

croissante des neutres, des violences inouïes des Anglais, mit tous

ses soins à en susciter une pareille en 1800.

Dans ce moment, la contestation se présentait sous une seule forme,

celle du droit de visite. Les Danois, les Suédois, pour échapper aux

vexations des croiseurs anglais, avaient imaginé le moyen de naviguer

en convois nombreux, et de faire escorter ces convois par des frégates

portant pavillon royal. Il faut ajouter qu'ils ne manquaient jamais à

l'honneur de leur pavillon, et se gardaient bien d'escorter de faux

Danois ou de faux Suédois, ou de couvrir de la contrebande dite de

guerre. Ils ne songeaient qu'à échapper à des vexations devenues

intolérables. Mais les Anglais, voyant là une manière d'éluder la

difficulté, et de continuer le commerce des neutres, s'obstinaient à

exercer le droit de visite, même à l'égard des bâtiments convoyés.

[En marge: Mauvais traitements des Anglais à l'égard des frégates

suédoises la _Troya_ et la _Hulla-Fersen_.]

L'année précédente, deux frégates suédoises, la _Troya_ et la

_Hulla-Fersen_, accompagnant des bâtiments de commerce suédois,

avaient été violentées par les escadres anglaises, et obligées de

souffrir la visite du convoi qu'elles escortaient. Le roi de Suède

avait envoyé devant un conseil de guerre les capitaines des deux

frégates, pour ne s'être pas défendus. Cet exemple avait un moment

arrêté les Anglais, qui craignaient d'être exposés à tirer le canon

contre les puissances du Nord. Ils avaient donc un peu plus ménagé les

vaisseaux suédois. Mais des exemples récents venaient de faire

renaître la difficulté, et de pousser la Suède, le Danemark, au

dernier degré d'exaspération.

[En marge: Noble conduite de la frégate danoise la _Freya_.]

Dans l'hiver de 1799 à 1800, la frégate danoise la _Haufersen_,

capitaine Vandockum, qui convoyait une flottille de bâtiments

marchands dans la Méditerranée, fut arrêté par l'escadre de l'amiral

Keith; elle voulut résister, reçut des coups de canon, et fut conduite

à Gibraltar. Une contestation des plus vives s'engagea sur ce sujet,

entre le cabinet anglais et le cabinet danois, et elle durait encore,

lorsqu'au mois de juillet, la frégate danoise la _Freya_, escortant un

convoi de sa nation, fut rencontrée dans la Manche par une division

anglaise. Celle-ci voulut exercer le droit de visite; le commandant de

la _Freya_, capitaine Krabe, résista noblement aux sommations de

l'amiral anglais, et refusa de laisser visiter son convoi. La force

fut employée avec une indigne violence; le capitaine Krabe se

défendit, fut criblé, et obligé de se rendre à la supériorité de

l'ennemi, car il n'avait à opposer qu'une frégate à six vaisseaux de

guerre. La _Freya_ fut amenée aux Dunes.

[En marge: Les Anglais enlèvent deux frégates espagnoles, dans la rade

de Barcelone, en usurpant le pavillon suédois.]

À cet événement vint bientôt s'en ajouter un autre, d'une nature

différente, mais plus odieux et plus grave. À l'entrée de la rade de

Barcelone se trouvaient deux frégates espagnoles à l'ancre. Les

Anglais formèrent le projet de les enlever. Il ne s'agissait pas ici

du droit des neutres, mais d'un vrai guet-apens à tenter, pour entrer

impunément dans un port ennemi, sans être reconnus. Ils aperçurent en

cet endroit une galiote suédoise, la _Hoffnung_, et résolurent de s'en

servir pour exécuter l'acte de brigandage qu'ils avaient médité. Ils

se jetèrent dans des chaloupes, montèrent sur la galiote, mirent le

pistolet sur la gorge au capitaine suédois, et l'obligèrent à

s'approcher en silence des deux frégates espagnoles, sans faire

connaître par aucun signe la violence dont il était l'objet. La

galiote s'approcha donc des deux frégates espagnoles, qui, ne se

méfiant pas du pavillon suédois, puisqu'il était neutre, se laissèrent

aborder. Alors les Anglais s'élancèrent brusquement à l'abordage,

surprirent les deux frégates presque dépourvues d'équipages, s'en

emparèrent, et sortirent du port de Barcelone avec cette proie

indignement conquise.

Cet événement produisit en Europe un éclat extraordinaire, et indigna

toutes les nations maritimes, dont on ne se contentait plus de violer

les droits, mais dont on outrageait le pavillon, en le faisant servir,

à son insu, à des actes de la plus infâme piraterie. L'Espagne était

déjà en guerre avec la Grande-Bretagne, elle ne pouvait donc rien

faire de plus; mais elle eut recours à la Suède, dont on avait usurpé

le pavillon, pour lui dénoncer ce fait odieux, plus offensant encore

pour la Suède que pour l'Espagne. Il n'en fallait pas davantage pour

envenimer la querelle de l'Angleterre avec les neutres. Dans ce moment

surtout, la modération dont le Premier Consul venait de faire preuve à

leur égard, était de nature à rendre plus sensible la violence

britannique. La Suède exigea des réparations; le Danemark en avait

déjà demandé. Derrière ces deux cours se trouvait la Russie, qui,

depuis la ligue de 1780, se regardait comme solidaire des puissances

de la Baltique, dans toutes les questions qui intéressaient leurs

droits maritimes.

[En marge: Août 1800.]

M. de Bernstorff, pour le Danemark, soutint la plus vive controverse

avec le cabinet de Londres, au moyen de notes que la France publia, et

qui font autant d'honneur au ministre qui les a écrites, qu'à la

nation qui les a revêtues de son seing, et qui eut bientôt à les

appuyer de ses armes. Une simple chaloupe canonnière, disaient les

Anglais, portant le pavillon d'un État neutre, pourra donc convoyer le

commerce du monde, et soustraire à notre surveillance le négoce de nos

ennemis, qui se ferait en temps de guerre aussi facilement qu'en temps

de paix! Une escadre entière, répondait M. de Bernstorff, serait donc

obligée d'obtempérer aux sommations du plus misérable corsaire, de se

rendre à sa requête, et de laisser visiter devant elle le convoi

qu'elle escorterait! La parole d'un amiral, faisant une déclaration

sur l'honneur de sa nation, ne vaudrait pas contre le doute d'un

capitaine de corsaire, qui aurait le droit de vérifier la déclaration

par une visite! L'une de ces hypothèses est bien plus inadmissible

que l'autre!

[En marge: Convention momentanée avec le Danemark.]

Pour appuyer ses doctrines par des moyens de terreur, le cabinet

anglais, qui venait d'envoyer lord Withworth à Copenhague, le fit

suivre d'une escadre de 16 vaisseaux, qui croisaient en ce moment à

l'entrée du Sund. La présence de cette escadre produisit une vive

sensation parmi toutes les puissances de la Baltique; elle émut

non-seulement le Danemark, contre lequel elle était dirigée, mais la

Suède, la Russie, la Prusse elle-même, dont le commerce était

intéressé aussi à la libre fréquentation des mers. Les quatre

signataires de l'ancienne neutralité armée de 1780, entamèrent une

négociation, avec le but avoué de préparer une nouvelle ligue contre

la tyrannie maritime des Anglais. Le cabinet de Londres, qui craignait

cependant un tel événement, insistait vivement à Copenhague pour

terminer le différend; mais loin d'offrir des satisfactions, il avait

la singulière audace d'en demander. Il voulait, en l'effrayant,

arracher le Danemark à la ligue, avant qu'elle fût formée.

Malheureusement le Danemark avait été surpris, le Sund n'était pas

défendu, Copenhague n'était pas garanti contre un bombardement. Dans

cet état de choses, il fallut céder momentanément pour gagner l'hiver,

saison pendant laquelle les glaces défendraient la Baltique, et

donneraient à tous les neutres le temps de faire leurs préparatifs de

résistance. Le 29 août (11 fructidor an VIII), le Danemark fut obligé

de signer une convention, dans laquelle on ajournait la question du

droit des gens, et on réglait uniquement le dernier différend survenu

à propos de la _Freya_. La _Freya_ devait être réparée dans les

arsenaux anglais, et restituée; mais, pour le moment du moins, le

gouvernement danois renonçait à faire convoyer ses bâtiments de

commerce.

Cette convention n'avait rien terminé. L'orage, au lieu de se

dissiper, allait bientôt grossir, car les quatre cours du Nord étaient

fort irritées. Le roi de Suède, dont l'honneur n'était pas encore

satisfait, se préparait à faire un voyage à Pétersbourg, pour

renouveler l'ancienne ligue de neutralité; et Paul Ier, qui n'aimait

pas les termes moyens, débuta par un acte des plus énergiques.

Apprenant la contestation avec le Danemark, et la présence d'une

flotte anglaise à l'entrée du Sund, il mit le séquestre sur les

capitaux appartenant aux Anglais, comme garantie des dommages qui

pourraient être apportés au commerce russe. Cette mesure devait être

maintenue jusqu'à ce que les intentions du gouvernement anglais

fussent complètement éclaircies.

[En marge: Événements dans le midi de l'Europe.]

[En marge: Décadence de l'Espagne.]

Tout se disposait donc dans les cours du Nord, de manière à favoriser

les desseins du Premier Consul. Les événements le servaient à souhait.

Les choses n'allaient pas moins bien dans le midi de l'Europe,

c'est-à-dire en Espagne. On voyait là tomber en dissolution l'une des

plus belles monarchies du globe, au grand détriment de l'équilibre

européen, à la grande douleur d'une nation généreuse, indignée du rôle

qu'on lui faisait jouer dans le monde. Le Premier Consul, dont

l'esprit infatigable embrassait tous les objets à la fois, avait déjà

dirigé du côté de l'Espagne les efforts de sa politique, et cherché à

tirer le parti le plus avantageux pour la cause commune, de cette cour

dégénérée.

Nous ne retracerions pas le triste tableau qui va suivre, s'il n'était

vrai d'abord, et s'il n'était nécessaire, ensuite, à l'intelligence

des grands événements du siècle.

[En marge: Singulière destinée de la maison de Bourbon dans ce

siècle.]

Le roi, la reine d'Espagne, le prince de la Paix, occupaient depuis

longues années l'attention de l'Europe, et donnaient un spectacle bien

dangereux pour la royauté, déjà tant compromise alors dans l'estime

des peuples. On eût dit que l'illustre maison de Bourbon était

destinée, à la fin de ce siècle à perdre la royauté en France, à

Naples, en Espagne: car, dans ces trois royaumes, trois rois d'une

imbécile faiblesse livraient leur sceptre à la risée et au mépris du

monde, en le laissant aux mains de trois reines ou légères, ou

violentes, ou dissolues.

Les Bourbons de France, soit faute, soit malheur, avaient été dévorés

par la Révolution française; à force de la provoquer follement, ceux

de Naples avaient été chassés une première fois de leur capitale; ceux

d'Espagne, avant de laisser tomber leur sceptre aux mains du soldat

couronné que cette révolution avait produit, n'avaient rien vu de

mieux à faire que de se donner à lui. Ils s'étaient déjà rapprochés de

la France sous la Convention; ils devaient se rapprocher d'elle bien

plus volontiers encore, lorsque la Révolution, au lieu d'une anarchie

sanguinaire, leur offrait un grand homme, disposé à les protéger,

s'ils suivaient ses conseils. Heureux ces princes s'ils avaient suivi

les conseils, alors excellents, de ce grand homme! Heureux lui-même

s'il s'était borné à leur en donner!

[En marge: Le roi Charles IV.]

Le roi d'Espagne, Charles IV, était un honnête homme, point dur et

brusque comme Louis XVI, plus agréable de sa personne, mais moins

instruit, et d'une faiblesse encore plus grande. Il se levait fort

matin, non pour vaquer à ses devoirs royaux, mais pour entendre

plusieurs messes, et descendre ensuite dans ses ateliers, où, mêlé à

des tourneurs, des forgerons, des armuriers, dépouillé comme eux de

ses habits, il travaillait dans leur compagnie, à des ouvrages de

toute espèce. Aimant beaucoup la chasse, il préférait le travail des

armes. De ses ateliers il se rendait à ses écuries, pour assister aux

soins donnés à ses chevaux, et se livrait avec ses palefreniers aux

plus incroyables familiarités. Après avoir employé ainsi la première

moitié de sa journée, il prenait un repas solitaire, auquel la reine

et ses enfants même n'étaient pas admis, et consacrait l'autre moitié

de la journée à la chasse. Plusieurs centaines de chevaux et de

domestiques étaient mis en mouvement pour ce plaisir quotidien, qui

était sa passion dominante. Après avoir couru comme un jeune homme, il

rentrait au palais, donnait un quart d'heure à ses enfants, une

demi-heure à la signature des actes résolus par la reine et les

ministres, se livrait au plaisir du jeu avec quelques seigneurs de sa

cour, quelquefois sommeillait avec eux jusqu'à l'heure de son dernier

repas, qui était suivi du coucher, fixé tous les jours à la même

heure. Telle était sa vie, sans que jamais un seul changement y fût

apporté dans l'année, excepté pendant la semaine sainte, consacrée

tout entière à des pratiques religieuses. Du reste, honnête homme,

fidèle à sa parole, doux, humain, religieux, d'une chasteté

exemplaire, quoique étranger à la reine depuis qu'elle lui en avait

fait donner l'ordre par ses médecins, il n'avait d'autre part aux

scandales de sa cour, aux fautes de son gouvernement, que de les

laisser commettre, sans les voir, sans y croire, pendant la durée d'un

long règne.

[En marge: La reine Louise de Parme.]

À côté de lui, la reine, soeur du duc de Parme, élève de Condillac,

qui avait fait pour elle et pour son frère de beaux ouvrages

d'éducation, menait une vie toute différente, et qui ferait bien peu

d'honneur au célèbre philosophe instituteur de sa jeunesse, si les

philosophes pouvaient ordinairement répondre de leurs disciples. Elle

avait près de cinquante ans, et certains restes de beauté qu'elle

cherchait à perpétuer au moyen de soins infinis. Entendant, comme le

roi, la messe tous les jours, elle employait à correspondre avec

quantité de personnes, et particulièrement avec le prince de la Paix,

le temps que Charles IV consacrait à ses ateliers et à ses écuries.

Dans cette correspondance, elle mandait au prince de la Paix les

affaires de la cour et de l'État, et en recevait le récit des

puérilités ou des scandales de Madrid. Elle terminait sa matinée en

donnant une heure à ses enfants, et une heure aux soins du

gouvernement. Pas un acte, pas une nomination, pas une grâce,

n'allaient à la signature royale, avant de lui avoir été soumis. Le

ministre qui se fût permis une telle infraction aux conditions de sa

faveur, eût succombé sur-le-champ. Elle prenait seule, comme le roi,

son repas du milieu du jour; le reste de l'après-midi était consacré

aux réceptions, dont elle s'acquittait avec beaucoup de grâce, et au

prince de la Paix, qui obtenait chaque jour plusieurs heures de son

temps.

[En marge: Le prince de la Paix.]

On sait que le prince de la Paix n'était plus ministre à l'époque dont

nous parlons. M. d'Urquijo, que nous ferons connaître tout à l'heure,

l'avait remplacé; mais ce prince n'en était pas moins la première

autorité du royaume. Ce personnage singulier, incapable, ignorant,

léger, mais de belle apparence, comme il faut être pour réussir dans

une cour corrompue, dominateur arrogant de la reine Louise, régnait

depuis vingt ans sur cette âme vide et frivole. Ennuyé de sa haute

faveur, il la partageait volontiers avec d'obscurs favoris, se livrait

à mille désordres, qu'il racontait à son esclave couronnée, se

plaisant à la désespérer par ses récits, la maltraitant même,

disait-on, de la manière la plus grossière: et cependant il conservait

un empire absolu sur cette princesse, qui ne savait pas lui résister,

qui ne pouvait pas vivre heureuse si elle ne l'avait vu tous les

jours. Après lui avoir livré long-temps le gouvernement sous le titre

officiel de premier ministre, elle le lui livrait tout autant

aujourd'hui, quoiqu'il n'eût plus ce titre, car rien ne se faisait en

Espagne que par sa volonté. Il disposait de toutes les ressources de

l'État, et il avait chez lui des sommes énormes en numéraire, tandis

que le trésor, condamné à la plus grande gêne, vivait d'un

papier-monnaie discrédité, et réduit à moitié de sa valeur. La nation

s'était presque habituée à ce spectacle; elle ne s'indignait que

lorsqu'un scandale nouveau, extraordinaire, faisait monter la rougeur

au front des braves Espagnols, dont la résistance héroïque montra

bientôt qu'ils étaient dignes d'un autre gouvernement. Au moment où

l'Europe retentissait des grands événements qui se passaient sur le Pô

et le Danube, la cour d'Espagne était frappée d'un scandale inouï, et

qui avait failli lasser la patience de la nation. Le prince de la

Paix, de désordres en désordres, venait d'aboutir à un mariage avec

une parente de la famille royale. Un fruit était né de cette union. Le

roi et la reine, voulant tenir eux-mêmes l'enfant nouveau-né sur les

fonts baptismaux, avaient procédé avec tout le cérémonial en usage

pour le baptême des infants. Les plus grands seigneurs de la cour

s'étaient vus contraints à faire le service qu'on aurait exigé d'eux,

s'il se fût agi d'un rejeton de la royauté. On avait donné à cet

enfant dans les langes les grands ordres de la couronne, et des

présents magnifiques; le grand-inquisiteur avait officié dans la

cérémonie religieuse. Il est vrai que cette fois l'indignation était

montée au comble, et que chaque Espagnol s'était cru personnellement

outragé par cet odieux scandale. Les choses en étaient venues à ce

point, que les ministres espagnols s'en ouvraient eux-mêmes avec les

ambassadeurs étrangers, et particulièrement avec l'ambassadeur de

France, qui était leur recours accoutumé dans la plupart de leurs

embarras, et qui tenait de leur propre bouche les affreux détails que

nous rapportons ici.

Au milieu de ces turpitudes, le roi seul, entouré par son épouse d'une

surveillance continuelle, ignorait tout, ne se doutait de rien. Ni les

cris de ses sujets, ni la révolte accidentelle de quelques grands

d'Espagne, se soulevant contre le service qu'on exigeait de leur part,

ni les assiduités inexplicables du prince de la Paix, ne pouvaient

dessiller ses yeux. Ce pauvre et bon roi tenait même quelquefois ce

singulier propos, qui embarrassait tous les assistants condamnés à

l'entendre: Mon frère de Naples est un sot, qui se laisse mener par sa

femme.--Il faut ajouter que le prince des Asturies, depuis Ferdinand

VII, élevé loin de la cour, et avec une incroyable dureté, détestait

le favori, dont il connaissait l'influence criminelle, et que sa juste

haine pour le favori finissait par se convertir chez lui en une haine

involontaire pour son père et sa mère.

Quel spectacle, à la fin du dix-huitième siècle, au commencement du

dix-neuvième, quand le trône de France venait de s'écrouler avec

éclat, et quand sur ses débris venait de s'élever un jeune capitaine,

simple, sévère, infatigable, plein de génie! Combien de temps la

monarchie espagnole pouvait-elle résister au dangereux effet de ce

contraste?

La maison d'Espagne, au milieu de ces désordres, était saisie parfois

de pressentiments confus, et se prenait souvent à craindre une

révolution. L'antique attachement des Espagnols pour la royauté et

pour la religion, la rassurait sans doute; mais elle craignait de voir

arriver la Révolution par les Pyrénées, et elle cherchait à conjurer

le danger par une déférence entière envers la République française.

L'incroyable brutalité du cabinet anglais, les emportements de Paul

Ier à son égard, au moment de la seconde coalition, avaient achevé de

la jeter complètement dans nos bras. Elle trouvait cela commode, même

honorable, depuis que le général Bonaparte avait ennobli, par sa

présence au pouvoir, toutes les relations des cabinets avec le

gouvernement de la République.

[En marge: Attachement du roi Charles IV pour le Premier Consul.]

Le bon roi Charles IV s'était épris, quoique de loin, d'une sorte

d'amitié pour le Premier Consul. Ce sentiment augmentait chaque jour,

et on est douloureusement affecté quand on songe comment devait finir,

sans perfidie du côté de la France, mais par un inconcevable

enchaînement de circonstances, comment devait finir ce singulier

attachement. C'est un grand homme que le général Bonaparte, disait

sans cesse Charles IV. La reine le disait aussi, mais plus froidement,

parce que le prince de la Paix, porté à critiquer quelquefois ce que

faisait la cour d'Espagne, dont il n'était plus le ministre,

paraissait blâmer le penchant qu'on témoignait pour le gouvernement

de la France. Cependant le Premier Consul, informé par M. Alquier,

notre ambassadeur, homme de beaucoup de sens et d'esprit, qu'il

fallait absolument acquérir à Madrid la bonne volonté du prince de la

Paix, le Premier Consul avait envoyé à ce favori des armes

magnifiques, sorties de la manufacture de Versailles. Cette attention

du plus grand personnage de l'Europe avait touché la vanité du prince

de la Paix. Quelques soins de notre ambassadeur avaient achevé de nous

le conquérir, et depuis lors la cour d'Espagne tout entière semblait

se donner à nous sans réserve.

[En marge: Le ministre d'Urquijo.]

On ne rencontrait un peu de résistance que chez le ministre d'Urquijo,

caractère bizarre, naturellement ennemi du prince de la Paix dont il

était le successeur, et n'aimant pas beaucoup plus le général

Bonaparte. M. d'Urquijo, d'extraction populaire, doué de quelque

énergie, s'étant attiré l'inimitié du clergé et de la cour pour

d'insignifiantes réformes, qu'il avait essayées dans l'administration

du royaume, inclinait, d'une manière étonnante pour un Espagnol de ce

temps, vers les idées révolutionnaires. Il était lié avec beaucoup de

démagogues français, et partageait jusqu'à un certain point leur

aversion pour le Premier Consul. Il avait le mérite de vouloir

réformer les abus les plus criants, de chercher, par exemple, à

diminuer les revenus du clergé et la juridiction des agents de la cour

de Rome. Il était pour cet objet en instance auprès du Saint-Siége;

mais en faisant cette tentative, il s'était exposé à de graves

dangers. Ayant, en effet, contre lui le prince de la Paix, il était

perdu si l'influence romaine se joignait pour le renverser à

l'influence intérieure du palais. Touché de quelques attentions de M.

Alquier, témoin d'ailleurs du penchant du roi et de la reine, M.

d'Urquijo avait fini à son tour par admirer le général Bonaparte,

qu'il était non-seulement naturel, mais tout à fait à la mode

d'admirer alors.

[En marge: Charles IV fait don de seize chevaux magnifiques au Premier

Consul.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 02 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 7 / 31 段