la ligue des neutres pour résister à ces prétentions. Le Premier
Consul, profitant de l'amitié naissante de Paul, de l'irritation
croissante des neutres, des violences inouïes des Anglais, mit tous
ses soins à en susciter une pareille en 1800.
Dans ce moment, la contestation se présentait sous une seule forme,
celle du droit de visite. Les Danois, les Suédois, pour échapper aux
vexations des croiseurs anglais, avaient imaginé le moyen de naviguer
en convois nombreux, et de faire escorter ces convois par des frégates
portant pavillon royal. Il faut ajouter qu'ils ne manquaient jamais à
l'honneur de leur pavillon, et se gardaient bien d'escorter de faux
Danois ou de faux Suédois, ou de couvrir de la contrebande dite de
guerre. Ils ne songeaient qu'à échapper à des vexations devenues
intolérables. Mais les Anglais, voyant là une manière d'éluder la
difficulté, et de continuer le commerce des neutres, s'obstinaient à
exercer le droit de visite, même à l'égard des bâtiments convoyés.
[En marge: Mauvais traitements des Anglais à l'égard des frégates
suédoises la _Troya_ et la _Hulla-Fersen_.]
L'année précédente, deux frégates suédoises, la _Troya_ et la
_Hulla-Fersen_, accompagnant des bâtiments de commerce suédois,
avaient été violentées par les escadres anglaises, et obligées de
souffrir la visite du convoi qu'elles escortaient. Le roi de Suède
avait envoyé devant un conseil de guerre les capitaines des deux
frégates, pour ne s'être pas défendus. Cet exemple avait un moment
arrêté les Anglais, qui craignaient d'être exposés à tirer le canon
contre les puissances du Nord. Ils avaient donc un peu plus ménagé les
vaisseaux suédois. Mais des exemples récents venaient de faire
renaître la difficulté, et de pousser la Suède, le Danemark, au
dernier degré d'exaspération.
[En marge: Noble conduite de la frégate danoise la _Freya_.]
Dans l'hiver de 1799 à 1800, la frégate danoise la _Haufersen_,
capitaine Vandockum, qui convoyait une flottille de bâtiments
marchands dans la Méditerranée, fut arrêté par l'escadre de l'amiral
Keith; elle voulut résister, reçut des coups de canon, et fut conduite
à Gibraltar. Une contestation des plus vives s'engagea sur ce sujet,
entre le cabinet anglais et le cabinet danois, et elle durait encore,
lorsqu'au mois de juillet, la frégate danoise la _Freya_, escortant un
convoi de sa nation, fut rencontrée dans la Manche par une division
anglaise. Celle-ci voulut exercer le droit de visite; le commandant de
la _Freya_, capitaine Krabe, résista noblement aux sommations de
l'amiral anglais, et refusa de laisser visiter son convoi. La force
fut employée avec une indigne violence; le capitaine Krabe se
défendit, fut criblé, et obligé de se rendre à la supériorité de
l'ennemi, car il n'avait à opposer qu'une frégate à six vaisseaux de
guerre. La _Freya_ fut amenée aux Dunes.
[En marge: Les Anglais enlèvent deux frégates espagnoles, dans la rade
de Barcelone, en usurpant le pavillon suédois.]
À cet événement vint bientôt s'en ajouter un autre, d'une nature
différente, mais plus odieux et plus grave. À l'entrée de la rade de
Barcelone se trouvaient deux frégates espagnoles à l'ancre. Les
Anglais formèrent le projet de les enlever. Il ne s'agissait pas ici
du droit des neutres, mais d'un vrai guet-apens à tenter, pour entrer
impunément dans un port ennemi, sans être reconnus. Ils aperçurent en
cet endroit une galiote suédoise, la _Hoffnung_, et résolurent de s'en
servir pour exécuter l'acte de brigandage qu'ils avaient médité. Ils
se jetèrent dans des chaloupes, montèrent sur la galiote, mirent le
pistolet sur la gorge au capitaine suédois, et l'obligèrent à
s'approcher en silence des deux frégates espagnoles, sans faire
connaître par aucun signe la violence dont il était l'objet. La
galiote s'approcha donc des deux frégates espagnoles, qui, ne se
méfiant pas du pavillon suédois, puisqu'il était neutre, se laissèrent
aborder. Alors les Anglais s'élancèrent brusquement à l'abordage,
surprirent les deux frégates presque dépourvues d'équipages, s'en
emparèrent, et sortirent du port de Barcelone avec cette proie
indignement conquise.
Cet événement produisit en Europe un éclat extraordinaire, et indigna
toutes les nations maritimes, dont on ne se contentait plus de violer
les droits, mais dont on outrageait le pavillon, en le faisant servir,
à son insu, à des actes de la plus infâme piraterie. L'Espagne était
déjà en guerre avec la Grande-Bretagne, elle ne pouvait donc rien
faire de plus; mais elle eut recours à la Suède, dont on avait usurpé
le pavillon, pour lui dénoncer ce fait odieux, plus offensant encore
pour la Suède que pour l'Espagne. Il n'en fallait pas davantage pour
envenimer la querelle de l'Angleterre avec les neutres. Dans ce moment
surtout, la modération dont le Premier Consul venait de faire preuve à
leur égard, était de nature à rendre plus sensible la violence
britannique. La Suède exigea des réparations; le Danemark en avait
déjà demandé. Derrière ces deux cours se trouvait la Russie, qui,
depuis la ligue de 1780, se regardait comme solidaire des puissances
de la Baltique, dans toutes les questions qui intéressaient leurs
droits maritimes.
[En marge: Août 1800.]
M. de Bernstorff, pour le Danemark, soutint la plus vive controverse
avec le cabinet de Londres, au moyen de notes que la France publia, et
qui font autant d'honneur au ministre qui les a écrites, qu'à la
nation qui les a revêtues de son seing, et qui eut bientôt à les
appuyer de ses armes. Une simple chaloupe canonnière, disaient les
Anglais, portant le pavillon d'un État neutre, pourra donc convoyer le
commerce du monde, et soustraire à notre surveillance le négoce de nos
ennemis, qui se ferait en temps de guerre aussi facilement qu'en temps
de paix! Une escadre entière, répondait M. de Bernstorff, serait donc
obligée d'obtempérer aux sommations du plus misérable corsaire, de se
rendre à sa requête, et de laisser visiter devant elle le convoi
qu'elle escorterait! La parole d'un amiral, faisant une déclaration
sur l'honneur de sa nation, ne vaudrait pas contre le doute d'un
capitaine de corsaire, qui aurait le droit de vérifier la déclaration
par une visite! L'une de ces hypothèses est bien plus inadmissible
que l'autre!
[En marge: Convention momentanée avec le Danemark.]
Pour appuyer ses doctrines par des moyens de terreur, le cabinet
anglais, qui venait d'envoyer lord Withworth à Copenhague, le fit
suivre d'une escadre de 16 vaisseaux, qui croisaient en ce moment à
l'entrée du Sund. La présence de cette escadre produisit une vive
sensation parmi toutes les puissances de la Baltique; elle émut
non-seulement le Danemark, contre lequel elle était dirigée, mais la
Suède, la Russie, la Prusse elle-même, dont le commerce était
intéressé aussi à la libre fréquentation des mers. Les quatre
signataires de l'ancienne neutralité armée de 1780, entamèrent une
négociation, avec le but avoué de préparer une nouvelle ligue contre
la tyrannie maritime des Anglais. Le cabinet de Londres, qui craignait
cependant un tel événement, insistait vivement à Copenhague pour
terminer le différend; mais loin d'offrir des satisfactions, il avait
la singulière audace d'en demander. Il voulait, en l'effrayant,
arracher le Danemark à la ligue, avant qu'elle fût formée.
Malheureusement le Danemark avait été surpris, le Sund n'était pas
défendu, Copenhague n'était pas garanti contre un bombardement. Dans
cet état de choses, il fallut céder momentanément pour gagner l'hiver,
saison pendant laquelle les glaces défendraient la Baltique, et
donneraient à tous les neutres le temps de faire leurs préparatifs de
résistance. Le 29 août (11 fructidor an VIII), le Danemark fut obligé
de signer une convention, dans laquelle on ajournait la question du
droit des gens, et on réglait uniquement le dernier différend survenu
à propos de la _Freya_. La _Freya_ devait être réparée dans les
arsenaux anglais, et restituée; mais, pour le moment du moins, le
gouvernement danois renonçait à faire convoyer ses bâtiments de
commerce.
Cette convention n'avait rien terminé. L'orage, au lieu de se
dissiper, allait bientôt grossir, car les quatre cours du Nord étaient
fort irritées. Le roi de Suède, dont l'honneur n'était pas encore
satisfait, se préparait à faire un voyage à Pétersbourg, pour
renouveler l'ancienne ligue de neutralité; et Paul Ier, qui n'aimait
pas les termes moyens, débuta par un acte des plus énergiques.
Apprenant la contestation avec le Danemark, et la présence d'une
flotte anglaise à l'entrée du Sund, il mit le séquestre sur les
capitaux appartenant aux Anglais, comme garantie des dommages qui
pourraient être apportés au commerce russe. Cette mesure devait être
maintenue jusqu'à ce que les intentions du gouvernement anglais
fussent complètement éclaircies.
[En marge: Événements dans le midi de l'Europe.]
[En marge: Décadence de l'Espagne.]
Tout se disposait donc dans les cours du Nord, de manière à favoriser
les desseins du Premier Consul. Les événements le servaient à souhait.
Les choses n'allaient pas moins bien dans le midi de l'Europe,
c'est-à-dire en Espagne. On voyait là tomber en dissolution l'une des
plus belles monarchies du globe, au grand détriment de l'équilibre
européen, à la grande douleur d'une nation généreuse, indignée du rôle
qu'on lui faisait jouer dans le monde. Le Premier Consul, dont
l'esprit infatigable embrassait tous les objets à la fois, avait déjà
dirigé du côté de l'Espagne les efforts de sa politique, et cherché à
tirer le parti le plus avantageux pour la cause commune, de cette cour
dégénérée.
Nous ne retracerions pas le triste tableau qui va suivre, s'il n'était
vrai d'abord, et s'il n'était nécessaire, ensuite, à l'intelligence
des grands événements du siècle.
[En marge: Singulière destinée de la maison de Bourbon dans ce
siècle.]
Le roi, la reine d'Espagne, le prince de la Paix, occupaient depuis
longues années l'attention de l'Europe, et donnaient un spectacle bien
dangereux pour la royauté, déjà tant compromise alors dans l'estime
des peuples. On eût dit que l'illustre maison de Bourbon était
destinée, à la fin de ce siècle à perdre la royauté en France, à
Naples, en Espagne: car, dans ces trois royaumes, trois rois d'une
imbécile faiblesse livraient leur sceptre à la risée et au mépris du
monde, en le laissant aux mains de trois reines ou légères, ou
violentes, ou dissolues.
Les Bourbons de France, soit faute, soit malheur, avaient été dévorés
par la Révolution française; à force de la provoquer follement, ceux
de Naples avaient été chassés une première fois de leur capitale; ceux
d'Espagne, avant de laisser tomber leur sceptre aux mains du soldat
couronné que cette révolution avait produit, n'avaient rien vu de
mieux à faire que de se donner à lui. Ils s'étaient déjà rapprochés de
la France sous la Convention; ils devaient se rapprocher d'elle bien
plus volontiers encore, lorsque la Révolution, au lieu d'une anarchie
sanguinaire, leur offrait un grand homme, disposé à les protéger,
s'ils suivaient ses conseils. Heureux ces princes s'ils avaient suivi
les conseils, alors excellents, de ce grand homme! Heureux lui-même
s'il s'était borné à leur en donner!
[En marge: Le roi Charles IV.]
Le roi d'Espagne, Charles IV, était un honnête homme, point dur et
brusque comme Louis XVI, plus agréable de sa personne, mais moins
instruit, et d'une faiblesse encore plus grande. Il se levait fort
matin, non pour vaquer à ses devoirs royaux, mais pour entendre
plusieurs messes, et descendre ensuite dans ses ateliers, où, mêlé à
des tourneurs, des forgerons, des armuriers, dépouillé comme eux de
ses habits, il travaillait dans leur compagnie, à des ouvrages de
toute espèce. Aimant beaucoup la chasse, il préférait le travail des
armes. De ses ateliers il se rendait à ses écuries, pour assister aux
soins donnés à ses chevaux, et se livrait avec ses palefreniers aux
plus incroyables familiarités. Après avoir employé ainsi la première
moitié de sa journée, il prenait un repas solitaire, auquel la reine
et ses enfants même n'étaient pas admis, et consacrait l'autre moitié
de la journée à la chasse. Plusieurs centaines de chevaux et de
domestiques étaient mis en mouvement pour ce plaisir quotidien, qui
était sa passion dominante. Après avoir couru comme un jeune homme, il
rentrait au palais, donnait un quart d'heure à ses enfants, une
demi-heure à la signature des actes résolus par la reine et les
ministres, se livrait au plaisir du jeu avec quelques seigneurs de sa
cour, quelquefois sommeillait avec eux jusqu'à l'heure de son dernier
repas, qui était suivi du coucher, fixé tous les jours à la même
heure. Telle était sa vie, sans que jamais un seul changement y fût
apporté dans l'année, excepté pendant la semaine sainte, consacrée
tout entière à des pratiques religieuses. Du reste, honnête homme,
fidèle à sa parole, doux, humain, religieux, d'une chasteté
exemplaire, quoique étranger à la reine depuis qu'elle lui en avait
fait donner l'ordre par ses médecins, il n'avait d'autre part aux
scandales de sa cour, aux fautes de son gouvernement, que de les
laisser commettre, sans les voir, sans y croire, pendant la durée d'un
long règne.
[En marge: La reine Louise de Parme.]
À côté de lui, la reine, soeur du duc de Parme, élève de Condillac,
qui avait fait pour elle et pour son frère de beaux ouvrages
d'éducation, menait une vie toute différente, et qui ferait bien peu
d'honneur au célèbre philosophe instituteur de sa jeunesse, si les
philosophes pouvaient ordinairement répondre de leurs disciples. Elle
avait près de cinquante ans, et certains restes de beauté qu'elle
cherchait à perpétuer au moyen de soins infinis. Entendant, comme le
roi, la messe tous les jours, elle employait à correspondre avec
quantité de personnes, et particulièrement avec le prince de la Paix,
le temps que Charles IV consacrait à ses ateliers et à ses écuries.
Dans cette correspondance, elle mandait au prince de la Paix les
affaires de la cour et de l'État, et en recevait le récit des
puérilités ou des scandales de Madrid. Elle terminait sa matinée en
donnant une heure à ses enfants, et une heure aux soins du
gouvernement. Pas un acte, pas une nomination, pas une grâce,
n'allaient à la signature royale, avant de lui avoir été soumis. Le
ministre qui se fût permis une telle infraction aux conditions de sa
faveur, eût succombé sur-le-champ. Elle prenait seule, comme le roi,
son repas du milieu du jour; le reste de l'après-midi était consacré
aux réceptions, dont elle s'acquittait avec beaucoup de grâce, et au
prince de la Paix, qui obtenait chaque jour plusieurs heures de son
temps.
[En marge: Le prince de la Paix.]
On sait que le prince de la Paix n'était plus ministre à l'époque dont
nous parlons. M. d'Urquijo, que nous ferons connaître tout à l'heure,
l'avait remplacé; mais ce prince n'en était pas moins la première
autorité du royaume. Ce personnage singulier, incapable, ignorant,
léger, mais de belle apparence, comme il faut être pour réussir dans
une cour corrompue, dominateur arrogant de la reine Louise, régnait
depuis vingt ans sur cette âme vide et frivole. Ennuyé de sa haute
faveur, il la partageait volontiers avec d'obscurs favoris, se livrait
à mille désordres, qu'il racontait à son esclave couronnée, se
plaisant à la désespérer par ses récits, la maltraitant même,
disait-on, de la manière la plus grossière: et cependant il conservait
un empire absolu sur cette princesse, qui ne savait pas lui résister,
qui ne pouvait pas vivre heureuse si elle ne l'avait vu tous les
jours. Après lui avoir livré long-temps le gouvernement sous le titre
officiel de premier ministre, elle le lui livrait tout autant
aujourd'hui, quoiqu'il n'eût plus ce titre, car rien ne se faisait en
Espagne que par sa volonté. Il disposait de toutes les ressources de
l'État, et il avait chez lui des sommes énormes en numéraire, tandis
que le trésor, condamné à la plus grande gêne, vivait d'un
papier-monnaie discrédité, et réduit à moitié de sa valeur. La nation
s'était presque habituée à ce spectacle; elle ne s'indignait que
lorsqu'un scandale nouveau, extraordinaire, faisait monter la rougeur
au front des braves Espagnols, dont la résistance héroïque montra
bientôt qu'ils étaient dignes d'un autre gouvernement. Au moment où
l'Europe retentissait des grands événements qui se passaient sur le Pô
et le Danube, la cour d'Espagne était frappée d'un scandale inouï, et
qui avait failli lasser la patience de la nation. Le prince de la
Paix, de désordres en désordres, venait d'aboutir à un mariage avec
une parente de la famille royale. Un fruit était né de cette union. Le
roi et la reine, voulant tenir eux-mêmes l'enfant nouveau-né sur les
fonts baptismaux, avaient procédé avec tout le cérémonial en usage
pour le baptême des infants. Les plus grands seigneurs de la cour
s'étaient vus contraints à faire le service qu'on aurait exigé d'eux,
s'il se fût agi d'un rejeton de la royauté. On avait donné à cet
enfant dans les langes les grands ordres de la couronne, et des
présents magnifiques; le grand-inquisiteur avait officié dans la
cérémonie religieuse. Il est vrai que cette fois l'indignation était
montée au comble, et que chaque Espagnol s'était cru personnellement
outragé par cet odieux scandale. Les choses en étaient venues à ce
point, que les ministres espagnols s'en ouvraient eux-mêmes avec les
ambassadeurs étrangers, et particulièrement avec l'ambassadeur de
France, qui était leur recours accoutumé dans la plupart de leurs
embarras, et qui tenait de leur propre bouche les affreux détails que
nous rapportons ici.
Au milieu de ces turpitudes, le roi seul, entouré par son épouse d'une
surveillance continuelle, ignorait tout, ne se doutait de rien. Ni les
cris de ses sujets, ni la révolte accidentelle de quelques grands
d'Espagne, se soulevant contre le service qu'on exigeait de leur part,
ni les assiduités inexplicables du prince de la Paix, ne pouvaient
dessiller ses yeux. Ce pauvre et bon roi tenait même quelquefois ce
singulier propos, qui embarrassait tous les assistants condamnés à
l'entendre: Mon frère de Naples est un sot, qui se laisse mener par sa
femme.--Il faut ajouter que le prince des Asturies, depuis Ferdinand
VII, élevé loin de la cour, et avec une incroyable dureté, détestait
le favori, dont il connaissait l'influence criminelle, et que sa juste
haine pour le favori finissait par se convertir chez lui en une haine
involontaire pour son père et sa mère.
Quel spectacle, à la fin du dix-huitième siècle, au commencement du
dix-neuvième, quand le trône de France venait de s'écrouler avec
éclat, et quand sur ses débris venait de s'élever un jeune capitaine,
simple, sévère, infatigable, plein de génie! Combien de temps la
monarchie espagnole pouvait-elle résister au dangereux effet de ce
contraste?
La maison d'Espagne, au milieu de ces désordres, était saisie parfois
de pressentiments confus, et se prenait souvent à craindre une
révolution. L'antique attachement des Espagnols pour la royauté et
pour la religion, la rassurait sans doute; mais elle craignait de voir
arriver la Révolution par les Pyrénées, et elle cherchait à conjurer
le danger par une déférence entière envers la République française.
L'incroyable brutalité du cabinet anglais, les emportements de Paul
Ier à son égard, au moment de la seconde coalition, avaient achevé de
la jeter complètement dans nos bras. Elle trouvait cela commode, même
honorable, depuis que le général Bonaparte avait ennobli, par sa
présence au pouvoir, toutes les relations des cabinets avec le
gouvernement de la République.
[En marge: Attachement du roi Charles IV pour le Premier Consul.]
Le bon roi Charles IV s'était épris, quoique de loin, d'une sorte
d'amitié pour le Premier Consul. Ce sentiment augmentait chaque jour,
et on est douloureusement affecté quand on songe comment devait finir,
sans perfidie du côté de la France, mais par un inconcevable
enchaînement de circonstances, comment devait finir ce singulier
attachement. C'est un grand homme que le général Bonaparte, disait
sans cesse Charles IV. La reine le disait aussi, mais plus froidement,
parce que le prince de la Paix, porté à critiquer quelquefois ce que
faisait la cour d'Espagne, dont il n'était plus le ministre,
paraissait blâmer le penchant qu'on témoignait pour le gouvernement
de la France. Cependant le Premier Consul, informé par M. Alquier,
notre ambassadeur, homme de beaucoup de sens et d'esprit, qu'il
fallait absolument acquérir à Madrid la bonne volonté du prince de la
Paix, le Premier Consul avait envoyé à ce favori des armes
magnifiques, sorties de la manufacture de Versailles. Cette attention
du plus grand personnage de l'Europe avait touché la vanité du prince
de la Paix. Quelques soins de notre ambassadeur avaient achevé de nous
le conquérir, et depuis lors la cour d'Espagne tout entière semblait
se donner à nous sans réserve.
[En marge: Le ministre d'Urquijo.]
On ne rencontrait un peu de résistance que chez le ministre d'Urquijo,
caractère bizarre, naturellement ennemi du prince de la Paix dont il
était le successeur, et n'aimant pas beaucoup plus le général
Bonaparte. M. d'Urquijo, d'extraction populaire, doué de quelque
énergie, s'étant attiré l'inimitié du clergé et de la cour pour
d'insignifiantes réformes, qu'il avait essayées dans l'administration
du royaume, inclinait, d'une manière étonnante pour un Espagnol de ce
temps, vers les idées révolutionnaires. Il était lié avec beaucoup de
démagogues français, et partageait jusqu'à un certain point leur
aversion pour le Premier Consul. Il avait le mérite de vouloir
réformer les abus les plus criants, de chercher, par exemple, à
diminuer les revenus du clergé et la juridiction des agents de la cour
de Rome. Il était pour cet objet en instance auprès du Saint-Siége;
mais en faisant cette tentative, il s'était exposé à de graves
dangers. Ayant, en effet, contre lui le prince de la Paix, il était
perdu si l'influence romaine se joignait pour le renverser à
l'influence intérieure du palais. Touché de quelques attentions de M.
Alquier, témoin d'ailleurs du penchant du roi et de la reine, M.
d'Urquijo avait fini à son tour par admirer le général Bonaparte,
qu'il était non-seulement naturel, mais tout à fait à la mode
d'admirer alors.
[En marge: Charles IV fait don de seize chevaux magnifiques au Premier
Consul.]