l'empereur, ainsi qu'on l'y engageait; il désira porter lui-même les
préliminaires à Vienne, sans doute pour expliquer à son maître les
motifs de son étrange conduite. Il partit de Paris le 30 juillet (11
thermidor), accompagné de Duroc, que le Premier Consul envoyait en
Autriche, comme il l'avait déjà envoyé en Prusse, pour y voir la cour
de près, et lui donner une idée avantageuse de la modération et de la
politique du nouveau gouvernement. Duroc, ainsi que nous l'avons dit
ailleurs, méritait, par son bon sens et son excellente tenue, les
missions de ce genre. Le Premier Consul lui avait d'ailleurs donné par
écrit des instructions, où tout était prévu avec une attention
minutieuse. D'abord, à chaque circonstance qui ferait présumer les
intentions de l'Autriche par rapport aux préliminaires, Duroc devait
sur l'heure même envoyer un courrier à Paris. Jusqu'à la ratification,
il lui était recommandé de garder un silence absolu, et de paraître
ignorer sur toutes choses les intentions du Premier Consul. Si la
ratification était accordée, il était autorisé à dire d'une manière
positive que la paix pouvait être signée en vingt-quatre heures, si on
la voulait sincèrement. Il devait sous diverses formes faire savoir
que si l'Autriche se contentait du Mincio, de la Fossa-Maestra et du
Pô, ce qui était la ligne tracée par la convention d'Alexandrie; que
si, de plus, elle admettait la translation du duc de Parme en Toscane,
du duc de Toscane dans les Légations, il n'y avait aucun obstacle à
une conclusion immédiate. Ces instructions contenaient ensuite des
règles de langage pour tous les sujets que la conversation pouvait
faire naître. Il était défendu à Duroc de se prêter à aucune
plaisanterie contre la Prusse et la Russie, alors peu aimées à Vienne,
parce qu'elles étaient hors de la coalition. Il lui était recommandé
de garder une grande réserve à l'égard de l'empereur Paul, dont le
caractère était dans toutes les cours un sujet de railleries; il
devait dire beaucoup de bien du roi de Prusse, visiter le grand-duc de
Toscane, ne laisser voir aucune des passions que la Révolution avait
excitées, ni dans un sens ni dans un autre. Royalistes ou Jacobins,
tout cela devait être présenté par lui comme aussi vieux en France que
les Guelfes et les Gibelins en Italie. Il lui était prescrit en
particulier de ne montrer aucune haine à l'égard des émigrés, excepté
toutefois à l'égard de ceux qui avaient porté les armes contre la
République. Il avait ordre de dire en toute occasion que la France
était le pays de l'Europe le plus attaché à son gouvernement, parce
que c'était celui de tous les pays où les circonstances avaient fourni
au gouvernement l'occasion de faire le plus de bien. Il devait enfin
présenter le Premier Consul comme n'ayant point de préjugés, ni ceux
d'autrefois, ni ceux d'aujourd'hui, comme indifférent aux attaques de
la presse anglaise, car il ne savait pas l'anglais.
Duroc partit avec M. de Saint-Julien, et, bien que le secret des
préliminaires eût été gardé, cependant les nombreuses conférences de
l'envoyé de l'empereur avec M. de Talleyrand avaient été remarquées de
tout le monde, et on disait tout haut qu'il était porteur des
conditions de la paix.
Nos prodigieux succès en Italie et en Allemagne avaient dû
naturellement exercer une influence considérable, non-seulement sur
l'Autriche, mais sur toutes les cours de l'Europe, amies ou ennemies.
[En marge: Effet de nos succès militaires sur les cours de l'Europe.]
[En marge: La Prusse.]
À la nouvelle de la bataille de Marengo, la Prusse, toujours neutre
par système, mais bienveillante pour nous en proportion des
événements, la Prusse avait témoigné au Premier Consul une vive
admiration, et n'avait plus dit, à partir de ce moment, une seule
parole qui pût laisser un doute sur l'attribution à la France de la
ligne du Rhin tout entière. Il ne s'agissait plus, suivant elle, que
d'être juste dans la répartition des indemnités dues à tous ceux qui
perdaient des territoires à la rive gauche du Rhin, et sage dans le
règlement des limites générales des grands États. Elle ajoutait même
qu'il convenait d'être ferme envers l'Autriche, et de réprimer son
insatiable ambition. Tel était le langage qu'on tenait tous les jours
à notre ambassadeur à Berlin.
[En marge: La Russie.]
M. d'Haugwitz, et surtout le roi Frédéric-Guillaume, dont la
bienveillance était sincère, informaient journellement le général
Beurnonville des progrès rapides que le Premier Consul faisait dans
l'esprit de Paul Ier. Comme on l'a déjà vu, ce prince, mobile et
enthousiaste, passait depuis quelques mois, d'une passion
chevaleresque contre la Révolution française à une admiration sans
bornes pour l'homme qui représentait aujourd'hui cette révolution. Il
en était venu à une véritable haine pour l'Autriche et pour
l'Angleterre. Bien qu'on eût obtenu de ce changement de dispositions
un premier résultat, fort important, celui de l'immobilité des Russes
sur la Vistule, cependant le Premier Consul aspirait à mieux encore.
Il voulait entrer en rapports directs avec l'empereur Paul, et il
soupçonnait la Prusse de prolonger cet état équivoque, pour rester
l'unique intermédiaire de nos relations avec la plus puissante des
cours du Nord.
[En marge: Le Premier Consul imagine de rendre à Paul Ier les
prisonniers russes sans rançon.]
Il imagina un moyen qui obtint un succès complet. Il restait en France
six ou sept mille Russes, pris l'année dernière, et n'ayant pu être
échangés, parce que la Russie n'avait point de prisonniers à nous
rendre. Le Premier Consul avait proposé à l'Angleterre et à
l'Autriche, qui détenaient en leurs mains un certain nombre de nos
soldats et de nos marins, d'échanger ces Russes contre pareil nombre
de Français. Toutes deux certainement devaient à la Russie un tel
procédé, car les Russes n'avaient encouru la captivité qu'en servant
les desseins de la politique anglaise et autrichienne. La proposition
fut pourtant refusée. Sur-le-champ, le Premier Consul eut l'heureuse
idée de rendre sans condition à Paul Ier les prisonniers que nous
avions. C'était un acte de générosité habile, et peu onéreux pour la
France, qui n'avait rien à faire de ces prisonniers, dès qu'ils ne
pouvaient plus lui procurer des Français en échange. Le Premier Consul
accompagna cet acte des procédés les plus propres à toucher le coeur
impressionnable de l'empereur Paul. Il fit armer et habiller les
Russes aux couleurs de leur souverain; il leur rendit même leurs
officiers, leurs drapeaux et leurs armes. Il écrivit ensuite une
lettre au comte de Panin, ministre des affaires étrangères à
Pétersbourg, pour lui dire que l'Autriche et l'Angleterre, n'ayant pas
voulu procurer leur liberté aux soldats du czar, qui étaient devenus
prisonniers en servant la cause de ces puissances, le Premier Consul
ne voulait pas détenir indéfiniment ces braves gens, et qu'il les
renvoyait sans condition à l'empereur; que c'était de sa part un
témoignage de considération pour l'armée russe, armée que les Français
avaient appris à connaître et à estimer sur les champs de bataille.
[En marge: Le Premier Consul offre l'île de Malte à l'empereur Paul.]
On employa, pour faire arriver cette lettre, la voie de Hambourg. Elle
fut transmise par M. de Bourgoing, notre ministre en Danemark, à M. de
Muraview, ministre de Russie à Hambourg. Mais telle était la crainte que
Paul Ier inspirait à ses agents, que M. de Muraview refusa de recevoir
cette lettre, n'osant pas manquer aux ordres antérieurs de son cabinet,
qui interdisaient toute communication avec les représentants de la
France. M. de Muraview se contenta de rendre compte à sa cour de ce qui
s'était passé, et de lui faire connaître l'existence et le contenu de la
lettre dont il avait refusé de se charger. À cette démarche, le Premier
Consul en ajouta une autre encore plus efficace auprès du monarque
russe. Voyant bien que Malte ne pouvait pas tenir long-temps, et que
cette île, rigoureusement bloquée, serait obligée, faute de vivres, de
se rendre aux Anglais, il imagina de la donner à Paul. On sait que ce
prince, enthousiaste des anciens ordres de chevalerie, et de celui de
Malte en particulier, s'était fait décerner le titre de grand-maître de
Saint-Jean-de-Jérusalem, qu'il s'était promis de rétablir cette
institution religieuse et chevaleresque, et qu'il tenait à Pétersbourg
de fréquents chapitres de l'ordre, pour en décerner la décoration aux
princes et aux grands personnages de l'Europe. On ne pouvait pas aller
plus directement à son coeur qu'en lui offrant l'île qui était le siége
de l'ordre dont il s'était fait le chef. La chose était habilement
conçue sous tous les rapports. Ou les Anglais, qui allaient la prendre,
consentiraient à la restituer, et alors on la tirait de leurs mains; ou
bien ils refuseraient, et Paul Ier était capable, pour ce sujet, de leur
déclarer la guerre. Cette fois on chargea un officier russe, M. de
Sergijeff, qui était au nombre des prisonniers détenus en France, de se
rendre à Pétersbourg pour porter les deux lettres relatives aux
prisonniers et à l'île de Malte.
[En marge: Satisfaction de Paul Ier.]
[En marge: Envoi de M. de Sprengporten à Paris.]
Quand ces diverses communications arrivèrent à Pétersbourg, elles y
produisirent leur inévitable effet. Paul fut vivement touché, et se
livra dès lors sans retenue à toute son admiration pour le Premier
Consul. Il choisit sur-le-champ un vieil officier finlandais, M. de
Sprengporten, autrefois sujet suédois, homme très-respectable,
très-bien disposé pour la France, et très en faveur à la cour de
Russie. Il le nomma gouverneur de l'île de Malte, le chargea de se
mettre à la tête des six mille Russes prisonniers qui étaient en
France, et d'aller, avec cette force toute organisée, prendre
possession de l'île de Malte, de la main des Français. Il lui ordonna
de passer par Paris, et de remercier publiquement le Premier Consul. À
cette démonstration Paul ajouta une démarche plus effective encore: il
enjoignit à M. de Krudener, son ministre à Berlin, qui avait été
chargé quelques mois auparavant de renouer les relations de la Russie
avec la Prusse, d'entrer en communication directe avec le général
Beurnonville, notre ambassadeur, et lui donna les pouvoirs nécessaires
pour négocier un traite de paix avec la France.
[En marge: Ordre à M. de Krudener de négocier avec le général
Beurnonville à Berlin.]
M. d'Haugwitz, qui trouvait peut-être que la réconciliation marchait
trop vite, car la Prusse allait perdre son rôle d'intermédiaire le
jour où les cabinets de Paris et de Saint-Pétersbourg seraient en
rapports directs, M. d'Haugwitz s'arrangea pour être l'agent
ostensible de cette réconciliation. Jusque-là, M. de Krudener et M. de
Beurnonville se rencontraient à Berlin, chez les ministres des
diverses cours, sans s'adresser la parole. M. d'Haugwitz les invita un
jour tous les deux à dîner; après le dîner, les mit en présence l'un
de l'autre, puis les laissa en tête-à-tête dans son propre jardin,
pour leur ménager la liberté de s'expliquer entièrement. M. de
Krudener exprima ses regrets à M. de Beurnonville de n'avoir pu se
rapprocher plus tôt de la légation française, excusa le refus fait à
Hambourg de recevoir la lettre du Premier Consul, par l'existence
d'ordres antérieurs, et enfin s'expliqua fort au long sur les
nouvelles dispositions de son souverain. Il lui annonça l'envoi de M.
de Sprengporten à Paris, et lui avoua la vive satisfaction que Paul
Ier avait éprouvée en apprenant la restitution des prisonniers, et
l'offre de rendre Malte à l'ordre de Saint-Jean-de-Jérusalem. Enfin,
de tous ces objets il passa au plus sérieux, c'est-à-dire aux
conditions de la paix. La Russie et la France n'avaient rien à démêler
entre elles. Elles ne s'étaient fait la guerre pour aucun intérêt de
territoire ou de commerce, mais pour une dissemblance dans la forme de
leur gouvernement. Elles n'avaient donc, pour ce qui les concernait
directement, qu'à écrire un article portant que la paix était rétablie
entre les deux puissances. Cette circonstance seule indiquait combien
la guerre avait été peu raisonnable. Mais la guerre avait entraîné des
alliances, et Paul, qui se piquait d'une grande fidélité à ses
engagements, demandait une seule chose, c'était qu'on ménageât ses
alliés. Ils étaient au nombre de quatre: c'étaient la Bavière, le
Wurtemberg, le Piémont et Naples. Il demandait pour les quatre
l'intégrité de leurs États. Rien n'était plus facile, moyennant
toutefois une explication: c'est que l'on regarderait cette condition
comme remplie, si ces princes obtenaient une indemnité pour les
provinces que leur enlèverait la République française. La chose fut
ainsi entendue, et admise par M. de Krudener. En effet, la
sécularisation des États ecclésiastiques d'Allemagne, et leur partage
proportionnel entre les princes laïques qui avaient perdu tout ou
partie de leurs États, par suite de l'abandon de la rive gauche du
Rhin à la France, était une chose depuis long-temps convenue de tout
le monde. Elle avait été admise même au congrès de Rastadt, sous le
Directoire. L'arrangement n'était pas moins facile pour les princes
italiens, alliés de Paul Ier. Le Piémont perdait Nice et la Savoie; on
pouvait l'indemniser en Italie, moyennant que l'ambition autrichienne
fût contenue dans cette contrée, et qu'on ne lui permît pas de s'y
trop étendre. Sur ce point, Paul Ier, très-irrité contre le cabinet de
Vienne, disait, comme la Prusse, qu'il fallait tenir tête à l'Autriche
et ne lui accorder que ce qu'on ne pourrait pas lui refuser. Quant au
royaume de Naples, la France n'avait rien à lui prendre, mais elle
avait une conduite odieuse à punir, des outrages à venger. Toutefois
le Premier Consul était homme à pardonner, à une condition qui était
de nature à plaire fort à Paul Ier, aussi mal disposé pour les Anglais
que pour les Autrichiens, c'est que le cabinet de Naples expierait ses
torts par une rupture formelle avec la Grande-Bretagne. Sur tous ces
points on était à peu près d'accord. On devait l'être chaque jour
davantage, par le mouvement naturel des choses, et par l'entraînement
du caractère de Paul Ier, qui, d'un état de mécontentement contre ses
anciens alliés, allait passer sans transition à un état de guerre
ouverte.
[En marge: Génie et bonheur du Premier Consul.]
La réconciliation de la France avec la Russie était donc à peu près
accomplie, et même publique, car le départ de M. de Sprengporten pour
Paris venait d'être officiellement annoncé. Paul Ier, l'ennemi furieux
de la France, devenait ainsi son ami, son allié, contre les puissances
de l'ancienne coalition! La gloire et la profonde adresse du Premier
Consul avaient produit ce singulier changement. Une circonstance
fortuite et grave allait le rendre encore plus complet: c'était la
querelle des neutres, soulevée par les violences de l'Angleterre sur
les mers. Il semble que tout se réunissait à la fois pour favoriser
les desseins du Premier Consul, et on est tenté d'admirer en ce moment
son bonheur autant que son génie.
On dirait en effet, à voir les choses d'ici-bas, que la fortune aime
la jeunesse, car elle seconde merveilleusement les premières années
des grands hommes. N'allons pas toutefois, comme les poètes anciens,
la faire aveugle et capricieuse: si elle favorise si souvent la
jeunesse des grands hommes, à la façon d'Annibal, de César, de
Napoléon, c'est qu'ils n'ont pas encore abusé de ses faveurs. Le
général Bonaparte était heureux alors, parce qu'il avait mérité de
l'être; parce qu'il avait raison contre tout le monde, au dedans,
contre les partis, au dehors, contre les puissances de l'Europe. Au
dedans, il ne voulait que l'ordre et la justice; au dehors, que la
paix, mais une paix avantageuse et glorieuse, comme a droit de la
vouloir celui qui n'a pas été l'agresseur, et qui a su être
victorieux. Aussi le monde revenait-il avec un empressement singulier,
à la France représentée par un grand homme, si juste et si fort! Et si
ce grand homme avait rencontré des circonstances heureuses, il n'y en
avait pas une qu'il n'eût fait naître, ou dont il n'eût habilement
profité. Il y a quelques jours un de ses lieutenants, prévenant ses
ordres, accourait au bruit du canon, pour lui rendre la victoire à
Marengo; mais que n'avait-il pas fait pour préparer cette victoire!
Aujourd'hui un prince, atteint de folie sur l'un des premiers trônes
de l'univers, venait offrir une proie facile à son habileté
diplomatique; mais avec quelle condescendance adroite il avait su
flatter cette folie! L'Angleterre, par sa conduite sur les mers,
allait bientôt ramener vers la France toutes les puissances maritimes;
mais on va voir que d'art il avait mis à les ménager, et à laisser à
l'Angleterre le rôle de la violence. La fortune, cette maîtresse
capricieuse des grands hommes, n'est donc point aussi capricieuse
qu'on se plaît à la faire. Tout n'est point caprice quand elle les
favorise, caprice quand elle les quitte; et, dans ses prétendues
infidélités, les torts le plus souvent ne sont pas de son côté. Mais
parlons un langage plus vrai, plus digne de ce grave sujet: la
fortune, ce nom païen donné à la puissance qui régit toutes choses
ici-bas, c'est la Providence favorisant le génie qui marche dans les
voies du bien, c'est-à-dire dans les voies tracées par sa sagesse
infinie.
[En marge: Violences des Anglais à l'égard des neutres.]
Voici l'heureuse circonstance qui devait rallier définitivement les
puissances du Nord à la politique du Premier Consul, et lui procurer
des auxiliaires sur l'élément même où il avait le plus besoin d'en
trouver, c'est-à-dire sur les mers. Les Anglais venaient de commettre
de nouvelles violences contre les neutres. Ils ne pouvaient souffrir
que les Russes, les Danois, les Suédois, les Américains,
fréquentassent tranquillement tous les ports du monde, et prêtassent
leur pavillon au commerce de la France et de l'Espagne. Ils avaient
déjà violé l'indépendance du pavillon neutre, surtout à l'égard de
l'Amérique, et c'est parce que les Américains ne s'étaient pas assez
défendus, que le Directoire avait voulu sévir contre eux, en leur
imposant des traitements presque aussi rigoureux que ceux que leur
faisaient essuyer les Anglais. Le général Bonaparte avait réparé cette
faute, en rapportant les plus dures des dispositions adoptées par le
Directoire, en instituant le tribunal des prises, chargé de dispenser
une meilleure justice aux vaisseaux capturés; en rendant hommage, dans
la personne de Washington, à l'Amérique tout entière; en appelant
enfin à Paris des négociateurs pour rétablir avec elle des relations
d'amitié et de commerce. C'est dans ce moment même que l'Angleterre,
comme irritée par le mauvais succès de sa politique, semblait devenir
plus oppressive envers les neutres. Déjà des actes odieux avaient été
commis par elle sur les mers; cependant les derniers passaient toutes
les bornes, non-seulement de la justice, mais de la prudence la plus
vulgaire.
[En marge: Principe du droit des neutres.]
Ce n'est pas le lieu d'exposer ici tous les détails de cette grave
contestation; il suffira d'en faire connaître les points principaux.
Les neutres prétendaient que la guerre qu'il plaisait à certaines
grandes nations de se faire les unes aux autres, ne devait en rien
gêner leur propre négoce, qu'ils avaient même le droit de recueillir
le commerce, dont les puissances belligérantes se privaient
volontairement. En conséquence, ils prétendaient fréquenter librement
tous les ports du monde, naviguer même entre les ports des nations
belligérantes, aller, par exemple, de France et d'Espagne en
Angleterre, d'Angleterre en Espagne et en France, et, ce qui était
plus contestable, aller des colonies aux métropoles, aller du Mexique
en Espagne pour y porter les métaux qui, sans leur secours,
n'auraient jamais pu arriver en Europe. Ils soutenaient que le
_pavillon couvre la marchandise_, c'est-à-dire que leur pavillon de
puissance étrangère à la guerre couvrait, contre toute espèce de
recherches, la marchandise transportée sur leurs vaisseaux; que, sur
leur bord, la marchandise française était insaisissable pour les
Anglais, la marchandise anglaise pour les Français, comme un Français,
par exemple, eût été inviolable sur les quais de Copenhague ou de
Pétersbourg pour la puissance britannique; en un mot, que le vaisseau
d'une nation neutre était aussi sacré que les quais mêmes de sa
capitale.
Les neutres ne consentaient qu'à une exception. Ils reconnaissaient ne
devoir pas porter des marchandises propres à la guerre, car il était
contraire à l'idée même de la neutralité, qu'ils fournissent à l'une
des nations belligérantes des armes contre l'autre. Mais ils
entendaient limiter cette interdiction aux seuls objets confectionnés
pour la guerre, tels que fusils, canons, poudre, projectiles, objets
d'équipement de toute espèce, etc.; et, quant aux vivres, ils ne
voulaient considérer comme vivres interdits, que ceux qui étaient
préparés pour l'usage des armées, comme le biscuit, par exemple.
S'ils admettaient une exception quant à la nature des marchandises
transportables, ils en admettaient encore une autre quant aux lieux à
parcourir, mais à condition qu'elle fût exactement définie. Cette
seconde exception était relative aux ports véritablement bloqués, et
gardés par une force navale, capable d'en faire le siége, ou de les
prendre par disette en les bloquant. Pour ce cas, ils reconnaissaient
qu'entrer dans un port bloqué, c'était gêner l'une des deux nations
dans l'usage de son droit, en l'empêchant de prendre les places de son
ennemie par attaque ou par famine, que c'était par conséquent venir au
secours de l'une des deux contre l'autre. Mais ils demandaient que le
blocus fût précédé de déclarations formelles, que le blocus fût réel,
exécuté par une force telle qu'il y eût danger imminent à le violer;
et ils n'admettaient pas que, par une simple déclaration de blocus, on
pût interdire à volonté, au moyen d'une pure fiction, l'entrée de tel
ou tel port, quelquefois même l'étendue entière de certains rivages.
Enfin, comme il fallait s'assurer si un bâtiment appartenait
véritablement à la nation dont il arborait le pavillon, s'il portait
ou non des marchandises qualifiées contrebande de guerre, les neutres
consentaient à être visités, mais exigeaient que cette visite fût
faite avec certains égards, convenus et fidèlement observés. Ils
considéraient surtout comme une règle essentielle, que la visite ne
pût avoir lieu, si les vaisseaux de commerce étaient convoyés par un
vaisseau de guerre. Le pavillon militaire, ou royal, devait, suivant
eux, avoir ce privilége d'être cru sur parole, quand il affirmait sur
l'honneur de sa nation, que les bâtiments convoyés étaient de sa
nation d'abord, et ensuite qu'ils ne portaient aucun des objets
interdits. S'il en était autrement, disaient-ils, un simple brick
faisant la course pourrait arrêter un convoi, et avec ce convoi, une
flotte de guerre, peut-être un amiral. Qui sait même? un corsaire
pourrait arrêter ou M. de Suffren ou lord Nelson!
[En marge: Résumé des doctrines des neutres.]
Ainsi les doctrines soutenues par les neutres pouvaient se réduire à
quatre points principaux.
Le pavillon couvre la marchandise, c'est-à-dire, interdit de
rechercher la marchandise ennemie sur le pont d'un vaisseau neutre,
étranger aux nations belligérantes.
Il n'y a de marchandise interdite, que la contrebande de guerre. Cette
contrebande ne consiste que dans les objets confectionnés pour l'usage
des armées. Le blé, par exemple, les munitions navales, n'en sont pas.
On ne peut interdire que l'accès d'un port réellement bloqué.
Enfin tout bâtiment convoyé ne peut être visité.
Tels étaient les principes soutenus par la France, la Prusse, le
Danemark, la Suède, la Russie et l'Amérique, c'est-à-dire par
l'immense majorité des nations: principes fondés sur le respect des
droits d'autrui, mais absolument contestés par l'Angleterre.
[En marge: Doctrines de l'Angleterre.]
Elle soutenait en effet qu'à ces conditions le commerce de ses ennemis
se ferait sans obstacle, par le moyen des neutres (ce qui, pour le
dire en passant, n'était pas exact, car ce commerce ne pouvait
continuer par le moyen des neutres, qu'en abandonnant à ceux-ci la
plus grande partie des bénéfices, et en faisant ainsi essuyer à la
nation obligée de recourir à eux, un énorme dommage); elle prétendait
donc saisir la marchandise française ou espagnole sur quelque bâtiment
que ce fût. Elle soutenait que certaines marchandises, sans être
confectionnées, telles que le blé, les matières navales, étaient un
véritable secours porté à une nation en temps de guerre. Elle voulait
qu'une déclaration de blocus suffît, sans la présence d'une force
navale, pour interdire l'entrée de certains ports ou parages; et enfin
que les neutres, sous prétexte de se faire convoyer, ne pussent pas
échapper à la surveillance des puissances belligérantes.
Si l'on désire savoir quel était au fond le grave intérêt caché sous
les sophismes des publicistes britanniques, le voici. L'Angleterre
voulait empêcher qu'on ne portât aux Espagnols les riches métaux du
Mexique, principal aliment de leur opulence; aux Français, le sucre et
le café, dont ils ne savaient pas se passer; aux uns et aux autres,
les bois, le chanvre, les fers du Nord, nécessaires à leur marine.
Elle voulait au besoin pouvoir les affamer en cas d'une mauvaise
récolte de grains, comme elle avait fait en 1793, par exemple; elle
voulait pouvoir frapper d'interdit des pays entiers, sans l'obligation
d'un blocus réel; elle voulait enfin, à force de recherches, de
vexations, d'obstacles de tout genre, ruiner le commerce de toutes les
nations, de manière que la guerre, qui, pour les peuples commerçants,
est un état de détresse, devînt pour ses négociants, ce qu'elle était
en effet, un temps de monopole et de prospérité extraordinaire. À
l'égard des Américains, elle avait une intention plus inique encore:
c'était d'enlever leurs matelots, sous prétexte qu'ils étaient
Anglais; confusion facile à faire, grâce à la conformité des langues.