Le Premier Consul, de son côté, apprit avec joie la consolidation de

sa conquête. Malheureusement la nouvelle de la mort de Kléber lui

arrivait presque en même temps que la nouvelle de ses exploits. Ses

regrets furent vifs et sincères. Il dissimulait rarement, et tout au

plus quand il y était forcé par un devoir ou par un grand intérêt,

mais toujours avec effort, parce que la vivacité de son humeur lui

rendait la dissimulation difficile. Mais dans le cercle étroit de sa

famille et de ses conseillers, il ne déguisait rien; il montrait ses

affections, ses haines avec une extrême véhémence. C'est dans cette

intimité qu'il laissa voir le profond chagrin que lui causait la mort

de Kléber. Il ne regrettait point en lui, comme en Desaix, un ami; il

regrettait un grand général, un chef habile, plus capable que personne

d'assurer l'établissement des Français en Égypte; établissement qu'il

regardait comme son plus bel ouvrage, mais que le succès définitif

pouvait seul convertir, de tentative brillante, en entreprise grande

et solide.

[En marge: Les agents royalistes répandent que le Premier Consul a

fait assassiner Kléber et Desaix.]

Le temps, semblable à un fleuve qui emporte tout ce que les hommes

jettent dans ses eaux rapides, le temps a emporté les odieux

mensonges, imaginés alors par la haine des partis. Cependant il en est

un qu'il est instructif de citer ici, quoiqu'il soit profondément

oublié. Les agents royalistes répandirent, et les journaux anglais

répétèrent, que Desaix et Kléber, faisant ombrage au Premier Consul,

avaient été assassinés par ses ordres, l'un à Marengo, l'autre au

Kaire. Il ne manqua pas de misérables et d'imbéciles pour le croire,

et aujourd'hui on est presque honteux de rappeler de telles

suppositions. Ceux qui font ces inventions infâmes devraient

quelquefois se placer en présence de l'avenir, et rougir en songeant

au démenti que le temps leur prépare.

[En marge: Préparatifs maritimes pour porter des secours en Égypte.]

Le Premier Consul avait déjà donné des ordres pressants aux flottes de

Brest et de Rochefort, afin qu'elles se préparassent à passer dans la

Méditerranée. Bien que nos finances fussent dans un état beaucoup

meilleur, cependant, obligé à faire de grands efforts sur terre, le

Premier Consul ne pouvait pas faire sur mer tous ceux qu'il aurait

jugés utiles. Toutefois il ne négligea rien pour mettre la grande

flotte de Brest en mesure de sortir. Il sollicita de la cour d'Espagne

les ordres nécessaires pour que les amiraux Gravina et Mazzaredo,

commandant la division espagnole, concourussent aux mouvements de la

division française. En réunissant les escadres des deux nations

bloquées dans Brest depuis un an, on pouvait mettre en ligne quarante

vaisseaux de haut bord. Le Premier Consul voulait que, profitant de la

sortie de cette immense force navale, les vaisseaux français

disponibles à Lorient, à Rochefort, à Toulon, les vaisseaux espagnols

disponibles au Ferrol, à Cadix, à Carthagène, se joignissent à la

flotte combinée pour en augmenter la puissance. Ces divers mouvements

devaient être dirigés de manière à tromper les Anglais, à les jeter

dans une grande perplexité, et, pendant ce temps, l'amiral Ganteaume,

prenant avec lui les bâtiments qui marchaient le mieux, devait se

dérober, et porter en Égypte six mille hommes d'élite, de nombreux

ouvriers, et un immense matériel.

[En marge: Moyens employés pour communiquer continuellement avec

l'Égypte.]

L'Espagne se prêtait volontiers à cette combinaison, qui avait au

moins l'avantage de ramener dans la Méditerranée, et par suite dans

ses ports, l'escadre de Gravina, inutilement renfermée dans la rade de

Brest. Mais elle ne voyait d'objection à ce projet que dans le mauvais

état des deux flottes, et dans leur profond dénûment. Le Premier

Consul fit de son mieux pour lever cette objection, et bientôt les

vaisseaux des deux nations se trouvèrent pourvus du nécessaire. En

attendant il voulait que, tous les cinq ou six jours, l'armée d'Égypte

eût de ses nouvelles. Il donna des ordres pour que de tous les Ports

de la Méditerranée, l'Espagne et l'Italie comprises, on fît partir des

bricks, des avisos, de simples bâtiments marchands, portant des

boulets, des bombes, du plomb, de la poudre, des fusils, des sabres,

du bois de charronnage, des médicaments, du quina, des grains, des

vins, tout ce qui manquait enfin à l'Égypte. Il ordonna de plus que

chacun de ces petits bâtiments portât quelques ouvriers, maçons ou

forgerons, quelques canonniers et quelques cavaliers d'élite. Il en

fit noliser à Carthagène, Barcelone, Port-Vendre, Marseille, Toulon,

Antibes, Savone, Gênes, Bastia, Saint-Florent, etc. Il traita même

avec des négociants algériens, pour faire expédier en Égypte des

cargaisons de vin dont l'armée était privée. Par son ordre une troupe

de comédiens fut réunie, un matériel théâtral fut préparé, et le tout

devait être envoyé à Alexandrie. Des abonnements furent pris aux

meilleurs journaux de Paris, pour le compte des principaux officiers

de l'armée, afin de les tenir au courant de ce qui se passait en

Europe. On ne négligea rien, en un mot[1], de ce qui pouvait soutenir

le moral de nos soldats exilés, et les mettre en communication

continuelle avec la mère-patrie.

[Note 1: Tout cela est extrait de la nombreuse correspondance

du Premier Consul avec les départements de la guerre et de la

marine.]

Sans doute plusieurs de ces bâtiments étaient exposés à être pris,

mais le plus grand nombre avaient chance d'arriver, et arrivèrent en

effet, car la vaste côte du Delta ne pouvait être exactement fermée.

Le même succès n'attendait pas les efforts tentés pour approvisionner

Malte, que les Anglais tenaient rigoureusement bloquée. Ils

attachaient un prix immense à s'emparer de ce second Gibraltar; ils

savaient que le blocus pouvait avoir ici un effet certain, car Malte

est un rocher qui ne s'alimente que par la mer, tandis que l'Égypte

est un vaste royaume qui nourrit même ses voisins. Ils apportaient

donc une grande constance à investir la place, et à lui faire sentir

les horreurs de la famine. Le brave général Vaubois, disposant d'une

garnison de quatre mille hommes, ne craignait pas leurs attaques; mais

il voyait diminuer d'heure en heure les provisions destinées à faire

vivre ses soldats, et ne recevait malheureusement pas des ports de la

Corse des ressources suffisantes pour remplacer ce qui était consommé

chaque jour.

[En marge: Le commandement de l'armée d'Égypte conservé à Menou.]

Le Premier Consul s'occupa beaucoup aussi de choisir un chef capable

de commander l'armée d'Égypte. La perte de Kléber était désolante,

surtout en considération de ceux qui pouvaient être appelés à le

remplacer. Si Desaix était demeuré en Égypte, le mal eût été

facilement réparé. Mais Desaix était revenu, et mort. Ceux qui

restaient n'étaient pas dignes d'un tel commandement, Reynier était un

bon officier, élevé à l'école de l'armée du Rhin, savant, expérimenté,

mais froid, irrésolu, sans ascendant sur les troupes. Menou était

très-instruit, brave de sa personne, enthousiaste de l'expédition,

mais incapable de diriger une armée, et frappé de ridicule, parce

qu'il avait épousé une femme turque, et s'était fait mahométan

lui-même. Il se faisait appeler Abdallah Menou, ce qui égayait les

soldats, et diminuait beaucoup le respect dont un commandant en chef a

besoin d'être entouré. Le général Lanusse, brave, intelligent, plein

d'une chaleur qu'il savait communiquer aux autres, paraissait au

Premier Consul mériter la préférence, quoiqu'il manquât de prudence.

Mais le général Menou avait pris le commandement par ancienneté d'âge.

Il était difficile de faire arriver en Égypte un ordre avec certitude;

les Anglais pouvaient intercepter cet ordre, et, sans le communiquer

textuellement, en faire soupçonner le contenu, de manière à rendre le

commandement incertain, à diviser les généraux, et à troubler la

colonie. Il laissa donc les choses dans le même état, et confirma

Menou, ne le croyant pas d'ailleurs aussi profondément incapable qu'il

l'était véritablement.

[En marge: Suite des événements en Europe.]

Il faut maintenant revenir en Europe, pour assister à ce qui se

passait sur ce théâtre des grands événements du monde. La lettre que

le Premier Consul avait adressée de Marengo même à l'empereur

d'Allemagne, lui était parvenue avec la nouvelle de la bataille

perdue. On sentit alors à Vienne les fautes qu'on avait commises, en

repoussant les offres du Premier Consul au commencement de l'hiver, en

s'obstinant à supposer la France épuisée et incapable de continuer la

guerre, en refusant de croire à l'armée de réserve, en poussant

aveuglément M. de Mélas dans les gorges de l'Apennin. L'autorité de M.

de Thugut en fut considérablement affaiblie, car c'était à lui seul

qu'on imputait toutes ces erreurs de conduite et de prévoyance.

Cependant à ces fautes, déjà si graves, on venait d'en ajouter une non

moins grave, celle de se lier plus étroitement encore avec les

Anglais, sous l'impression du désastre de Marengo. Jusqu'ici le

cabinet de Vienne n'avait pas voulu accepter leurs subsides, mais il

crut devoir se donner sur-le-champ le moyen de réparer les pertes de

cette campagne soit pour être en mesure de traiter plus

avantageusement avec la France, soit pour être en mesure de lutter de

nouveau contre elle, si ses prétentions étaient trop grandes. Il

accepta donc 2 millions et demi de livres sterling (62 millions de

francs). En retour de ce subside il prit l'engagement de ne pas faire

la paix avec la France avant le mois de février suivant, à moins

toutefois que la paix ne fût commune à l'Angleterre et à l'Autriche.

Ce traité fut signé le 20 juin, le jour même où arrivait à Vienne la

nouvelle des événements d'Italie. L'Autriche se liait donc au sort de

l'Angleterre pour sept mois encore; mais elle espérait passer l'été en

négociations, et gagner l'hiver avant que les hostilités pussent

recommencer. Du reste, le cabinet impérial était résigné à la paix; il

voulait seulement la négocier en commun avec l'Angleterre, et surtout

ne pas faire de trop grands sacrifices en Italie. À cette condition,

il ne demandait pas mieux que de la conclure.

[En marge: Envoi de M. de Saint-Julien à Paris.]

[En marge: Nature de sa mission.]

L'empereur employa, pour porter sa réponse à la lettre du Premier

Consul, le même officier qui lui avait apporté cette lettre,

c'est-à-dire M. de Saint-Julien, auquel il accordait beaucoup de

confiance. La réponse cette fois était directe, et personnellement

adressée au général Bonaparte. Elle contenait la ratification du double

armistice signé en Allemagne et en Italie, et l'invitation de

s'expliquer confidentiellement, et en toute franchise, sur les bases de

la future négociation. M. de Saint-Julien avait pour mission spéciale de

sonder le Premier Consul sur les conditions que la France voudrait

mettre à la paix, et, de son côté, d'en dire assez sur les intentions de

l'empereur, pour que le cabinet français fût amené à manifester les

siennes. La lettre dont M. de Saint-Julien était porteur, pleine de

protestations flatteuses et pacifiques, renfermait un passage dans

lequel l'objet de sa mission était clairement spécifié: «J'écris à mes

généraux, disait Sa Majesté impériale, pour confirmer les deux

armistices et en régler le détail. Quant au surplus, je vous ai envoyé

le général-major de mes armées, comte de Saint-Julien: il est pourvu de

mes instructions, et chargé de vous faire observer combien il est

essentiel de n'en venir à des négociations publiques, propres à livrer

prématurément tant de peuples à des espérances peut-être illusoires,

qu'après avoir connu d'une manière au moins générale, si les bases que

vous voulez proposer pour la paix sont telles qu'on puisse se flatter

d'arriver à ce but désirable.

Vienne, 5 juillet 1800.»

L'empereur laissait entrevoir, vers la fin de cette lettre, les

engagements qui le liaient à l'Angleterre, et qui lui faisaient

désirer une paix commune à toutes les puissances belligérantes.

[En marge: Arrivée de M. de Saint-Julien à Paris.]

M. de Saint-Julien arriva le 21 juillet à Paris (2 thermidor an VIII),

et fut accueilli avec beaucoup d'empressement. C'était le premier

envoyé de l'empereur qu'on eût vu depuis long-temps en France. On

fêtait en lui le représentant d'un grand souverain, et un messager de

paix. Nous avons déjà dit quel vif désir le Premier Consul éprouvait

de mettre fin à la guerre. Personne ne lui contestait la gloire des

combats; il en désirait aujourd'hui une autre, moins éclatante, mais

plus nouvelle, et actuellement plus profitable à son autorité, celle

de pacifier la France et l'Europe. Dans cette âme ardente, les désirs

étaient des passions. Il recherchait alors la paix, comme depuis on

lui a vu rechercher la guerre. M. de Talleyrand ne la désirait pas

moins, parce que déjà il aimait à se donner ostensiblement, auprès du

Premier Consul, le rôle de modérateur. C'était un excellent rôle à

jouer, surtout plus tard; mais maintenant pousser le Premier Consul à

la paix, c'était ajouter une impatience à une autre, et compromettre

le résultat en voulant trop le hâter.

[En marge: Conférences entre M. de Talleyrand et M. de Saint-Julien.]

[En marge: M. de Saint-Julien consent à signer des préliminaires de

paix.]

Le lendemain même de son arrivée, 22 juillet (3 thermidor), M. de

Saint-Julien fut invité à une conférence chez le ministre des

relations extérieures. On s'entretint du désir réciproque de terminer

la guerre, et de la meilleure manière d'y réussir. M. de Saint-Julien

écouta tout ce qu'on lui dit sur les conditions auxquelles la paix

pouvait être conclue, et, de son côté, fit à peu près connaître tout

ce que souhaitait l'empereur. M. de Talleyrand se pressa trop d'en

conclure que M. de Saint-Julien avait des instructions secrètes et

suffisantes pour traiter, et lui proposa de ne pas se borner à une

simple conversation, mais de rédiger en commun des articles

préliminaires de paix. M. de Saint-Julien, qui n'était pas autorisé à

se permettre une démarche aussi grave, car les engagements de

l'Autriche envers l'Angleterre s'y opposaient absolument, M. de

Saint-Julien objecta qu'il n'avait aucun pouvoir pour concourir à un

traité. M. de Talleyrand lui répondit que la lettre de l'empereur

l'autorisait complètement, et que, s'il voulait convenir de quelques

articles préliminaires, et les signer, sauf ratification ultérieure,

le cabinet français, sur la simple lettre de l'empereur, le

considérerait comme suffisamment accrédité. M. de Saint-Julien, voué à

l'état militaire, n'ayant aucune expérience des usages diplomatiques,

eut la simplicité d'avouer à M. de Talleyrand son embarras, son

ignorance des formes, et lui demanda ce qu'il ferait à sa place. Je

signerais, répondit M. de Talleyrand.--Eh bien, soit, reprit M. de

Saint-Julien, je signerai des articles préliminaires, qui n'auront de

valeur qu'après la ratification de mon souverain.--Cela ne fait pas

doute, répliqua M. de Talleyrand; il n'y a d'engagement valable entre

nations que ceux qui ont été ratifiés.

[En marge: Conditions de ces préliminaires.]

Cette étrange manière de se communiquer ses pouvoirs est consignée

tout au long dans le protocole, encore existant, de cette négociation.

On se vit tous les jours, les 23, 24, 27, 28 juillet (4, 5, 8, 9

thermidor an VIII). On discuta tous les sujets importants sur lesquels

les deux nations avaient à s'entendre. Le traité de Campo-Formio fut

adopté pour base, sauf quelques modifications. Ainsi, l'empereur

abandonnait à la République la limite du Rhin, depuis le point où ce

fleuve sort du territoire suisse, jusqu'à celui où il entre sur le

territoire batave. À propos de cet article, M. de Saint-Julien

demanda, et obtint un changement de rédaction. Il voulut que ces

expressions: _L'empereur concède la ligne du Rhin_, fussent changées

en celles-ci: _L'empereur ne s'oppose point à ce que la République

française conserve les limites du Rhin._ Cette manière de s'exprimer

avait pour but de répondre aux reproches du corps germanique, qui

avait accusé l'empereur de livrer à la France le territoire de la

confédération. Il fut convenu que la France ne conserverait aucune des

positions fortifiées qui avaient action sur la rive droite (Kehl,

Cassel, Ehrenbreitstein), que les ouvrages en seraient rasés, mais

qu'en retour l'Allemagne ne pourrait élever aucun retranchement, ni en

terre ni en maçonnerie, à la distance de trois lieues du fleuve.

Voilà pour ce qui concernait les limites de la France avec

l'Allemagne. Il restait à régler ce qui concernait les limites de

l'Autriche avec l'Italie. Le cinquième article secret de Campo-Formio

avait stipulé que l'Autriche recevrait en Allemagne une indemnité pour

certaines seigneuries qu'elle abandonnait sur la rive gauche du Rhin,

indépendamment des Pays-Bas, dont elle avait fait depuis long-temps le

sacrifice à la France. L'évêché de Salzbourg devait composer cette

indemnité. L'empereur aurait mieux aimé qu'on l'indemnisât en Italie;

car les acquisitions qu'il faisait en Allemagne, surtout dans les

principautés ecclésiastiques, étaient à peine des acquisitions

nouvelles, la cour de Vienne ayant déjà dans ces principautés une

influence et des priviléges qui équivalaient presque à une

souveraineté directe. Au contraire, les acquisitions qu'il obtenait en

Italie avaient l'avantage de lui donner des pays qu'il ne possédait

encore à aucun degré, et surtout d'étendre sa frontière et son

influence dans une contrée, objet constant de l'ambition de sa

famille. Par ces mêmes motifs, la France devait préférer que

l'Autriche s'agrandît en Allemagne plutôt qu'en Italie. Cependant ce

dernier point fut concédé. Le traité de Campo-Formio rejetait

l'Autriche sur l'Adige, et attribuait à la République Cisalpine le

Mincio et la célèbre place de Mantoue. La prétention de l'Autriche,

cette fois, était d'obtenir le Mincio, Mantoue, plus les Légations,

ce qui était exorbitant. Le Premier Consul allait bien jusqu'à lui

accorder le Mincio et Mantoue, mais il ne voulait à aucun prix lui

céder les Légations. Il consentait tout au plus à les donner au

grand-duc de Toscane, à condition qu'en retour la Toscane passerait au

grand-duc de Parme, et le duché de Parme à la Cisalpine. Le grand-duc

de Parme eût considérablement gagné à cet échange, ce qui était une

satisfaction accordée à l'Espagne, dans des vues que nous ferons

connaître plus tard.

M. de Saint-Julien répondait que, sur ce dernier point, son souverain

n'était pas préparé à émettre un avis définitif; que ces translations

de maisons souveraines d'un pays dans un autre, étaient peu conformes

à sa politique; que c'était par conséquent un objet à régler plus

tard. Pour éluder la difficulté, on se contenta de dire dans les

articles préliminaires que l'Autriche recevrait en Italie les

indemnités territoriales qui lui étaient précédemment accordées en

Allemagne.

L'officier autrichien, métamorphosé ainsi en plénipotentiaire,

témoigna au nom de son souverain beaucoup d'intérêt pour

l'indépendance de la Suisse, mais fort peu pour celle du Piémont, et

parut insinuer que la France pourrait se payer en Piémont de ce

qu'elle abandonnerait à la maison d'Autriche en Lombardie.

On s'en tint donc à ces conditions fort générales: limites du Rhin

pour la France, avec la démolition de Kehl, Cassel, Ehrenbreitstein;

indemnités particulières de l'Autriche prises en Italie, au lieu de

l'être en Allemagne; ce qui signifiait que l'Autriche ne serait pas

réduite à la limite de l'Adige. Mais, il faut le dire, outre ce qu'il

y avait de vain à traiter avec un plénipotentiaire sans pouvoirs, il y

avait quelque chose de plus vain encore, c'était de tenir pour

articles préliminaires de paix, des articles où la seule question

contestable, la seule pour laquelle l'empereur fît la guerre, la

frontière de l'Autriche en Italie, n'était pas même résolue d'une

manière générale; car, pour la frontière du Rhin, il y avait

long-temps que personne ne songeait plus sérieusement à nous la

contester.

On ajouta aux articles précédents quelques dispositions accessoires:

on convint, par exemple, qu'un congrès serait réuni sur-le-champ; que,

pendant la durée de ce congrès, les hostilités seraient suspendues,

les levées en masse qui se faisaient en Toscane licenciées, les

débarquements anglais dont on menaçait l'Italie, ajournés.

[En marge: Signature des préliminaires par MM. de Saint-Julien et de

Talleyrand.]

M. de Saint-Julien, que le désir de jouer un rôle considérable

entraînait au delà de toutes les bornes raisonnables, avait de temps

en temps des scrupules sur l'étrange hardiesse qu'il se permettait.

Mais, pour le rassurer, M. de Talleyrand consentit à promettre, sur sa

parole d'honneur, que ces articles préliminaires resteraient secrets,

et qu'ils ne seraient considérés comme ayant une valeur quelconque

qu'après la ratification de l'empereur. Le 28 juillet 1800 (9

thermidor an VIII), ces fameux articles préliminaires furent signés à

l'hôtel des affaires étrangères, à la grande joie de M. de Talleyrand,

qui, en voyant M. de Saint-Julien si préparé sur toutes les

questions, croyait sérieusement que cet officier avait des

instructions secrètes pour traiter. Cependant il n'en était rien, et

M. de Saint-Julien n'était si bien informé que parce qu'on avait

voulu, à Vienne, le mettre en mesure de provoquer et de recevoir les

confidences du Premier Consul, relativement aux conditions de la paix

future. Le ministre français n'avait pas su pénétrer cette

circonstance, et, par le désir de signer un acte qui ressemblât à un

traité, avait commis une erreur grave.

Le Premier Consul, ne s'occupant pas des formes observées par les deux

négociateurs, et s'en reposant à cet égard sur M. de Talleyrand, ne

songeait, lui, qu'à une chose, c'était à faire expliquer l'Autriche,

pour savoir si elle voulait la paix, et à la lui arracher par une

nouvelle campagne, si elle ne paraissait pas la vouloir. Mais pour

cela il eût mieux valu la sommer de s'expliquer dans un délai donné,

que d'entrer dans une négociation illusoire et puérile, à la suite de

laquelle la dignité des deux nations allait se trouver compromise, et

leur rapprochement devenir plus difficile.

[En marge: Duroc accompagne M. de Saint-Julien à Vienne.]

[En marge: Instructions dont il est porteur.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 02 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 5 / 31 段