Les 3 et 4 avril (13 et 14 germinal), un détachement du général Friant

commença la première attaque. Elle avait pour but de dégager la place

Ezbekyeh, qui était notre principal débouché. On débuta par le

quartier cophte, qui en formait la gauche. Les troupes s'engagèrent

avec la plus grande bravoure dans les rues qui traversaient ce

quartier en divers sens, tandis que plusieurs détachements faisaient

sauter les maisons tout autour de la place Ezbekyeh, afin de s'ouvrir

des issues dans l'intérieur de la ville. Pendant ce temps, la

citadelle jetait quelques bombes pour intimider la population. Ces

attaques réussirent, et nous rendirent maîtres de la tête des rues qui

aboutissaient sur la place Ezbekyeh. Les jours suivants on enleva une

éminence placée près le fort Sulkouski, que les Turcs avaient

retranchée, et qui dominait le quartier cophte. On disposait ainsi

toutes choses pour une attaque générale et simultanée. Avant de donner

cette attaque, Kléber fit sommer les révoltés une dernière fois: ils

refusèrent d'écouter cette sommation. Attachant toujours beaucoup de

prix à ménager la ville, innocente d'ailleurs des fureurs de quelques

fanatiques, Kléber voulut parler aux yeux par le moyen d'un exemple

terrible. Il fit attaquer Boulaq, faubourg détaché du Kaire, sur les

bords du Nil.

[En marge: Prise de Boulaq.]

Le 15 avril (25 germinal), la division Friant cerna Boulaq, et fit

pleuvoir sur cette malheureuse bourgade une grêle de bombes et d'obus.

Favorisés par ce feu, les soldats s'élancèrent à l'assaut, mais

trouvèrent une vive résistance de la part des habitants et des Turcs.

Chaque rue, chaque maison devint le théâtre d'un combat acharné.

Kléber fit suspendre un instant cet horrible carnage, pour offrir leur

pardon aux révoltés: ce pardon fut repoussé. L'attaque alors fut

reprise; le feu se propagea de maison en maison, et Boulaq en flammes

essuya la double horreur d'un incendie et d'un assaut. Cependant, les

chefs de la population s'étant jetés aux pieds du vainqueur, Kléber

fit cesser l'effusion du sang, et sauva les restes de ce malheureux

faubourg. C'était le quartier où étaient situés les magasins du

commerce; on y trouva une immense quantité de marchandises, qui furent

préservées des flammes au profit de l'armée.

[En marge: Prise du Kaire.]

Cet horrible spectacle avait été aperçu de toute la population du Kaire.

Profitant de l'effet qu'il devait produire, Kléber fit attaquer la

capitale elle-même. Une maison attenante à celle du quartier-général, et

encore occupée par les Turcs, avait été minée; le feu fut mis à la mine;

Turcs et révoltés sautèrent en l'air. Ce fut le signal de l'attaque. Les

troupes de Priant et de Belliard débouchèrent par toutes les issues de

la place Ezbekyeh, tandis que le général Reynier se présentait par les

portes du nord et de l'est, et que Verdier, des hauteurs de la

citadelle, couvrait la ville de bombes. Le combat fut acharné. Les

troupes de Reynier franchirent la porte de Bab-el-Charyeh, placée à

l'extrémité du grand canal, et chassant devant elles Ibrahim-Bey et

Nassif-Pacha, qui la défendaient, les serrèrent tous deux contre la 9e

demi-brigade, laquelle, ayant pénétré par le point opposé, avait tout

refoulé dans sa marche victorieuse. Les corps français se joignirent

après avoir fait un affreux carnage. La nuit sépara les combattants.

Plusieurs mille Turcs, Mamelucks et révoltés avaient succombé; quatre

cents maisons étaient en flammes.

[En marge: Retraite des Turcs qui s'étaient jetés dans le Kaire.]

Ce fut le dernier effort de la révolte. Les habitants, qui avaient

long-temps retenu les Turcs, mirent le plus grand empressement à les

supplier de sortir du Kaire, et de leur laisser ainsi la liberté de

négocier avec les Français. Kléber, auquel ces scènes meurtrières

répugnaient, et qui tenait à épargner ses soldats, ne demandait pas

mieux que de traiter. Les agents de Murad-Bey lui servirent

d'intermédiaires. Le traité fut bientôt conclu. Nassif-Pacha et

Ibrahim-Bey durent se retirer en Syrie, escortés par un détachement de

l'armée française. Ils avaient la vie sauve pour toute condition. Ils

sortirent du Kaire le 25 avril (5 floréal), laissant à la merci des

Français les malheureux qu'ils avaient poussés à la révolte.

[En marge: Soumission de toute l'Égypte.]

Ainsi se termina cette lutte sanglante, qui avait commencé par la

bataille d'Héliopolis le 20 mars, et qui finissait le 25 avril par le

départ des derniers lieutenants du visir, après 35 jours de combats,

entre 20 mille Français d'une part, et de l'autre toutes les forces de

l'empire ottoman, secondées par la révolte des villes égyptiennes. De

grandes fautes avaient amené ce soulèvement, et provoqué cette

horrible effusion de sang. Si, en effet, les Français n'avaient pas

fait mine de se retirer, jamais les Égyptiens n'auraient osé se

soulever. La lutte se serait bornée à un combat brillant mais peu

dangereux, entre nos carrés d'infanterie et la cavalerie turque. Mais

un commencement d'évacuation amenant une explosion populaire dans

quelques villes, il fallut les reprendre d'assaut, ce qui fut plus

meurtrier qu'une bataille. Oublions les fautes de Kléber pour honorer

sa belle et vigoureuse conduite! Il n'avait pas cru pouvoir défendre

contre les Turcs l'Égypte paisible et soumise, et il venait d'en faire

la conquête en trente-cinq jours, contre les Turcs, les Égyptiens

soulevés, avec autant d'énergie que de prudence et d'humanité.

[En marge: Humanité de Kléber.]

Dans le Delta, toutes les villes étaient rentrées dans une complète

soumission. Murad-Bey avait chassé de la Haute-Égypte le détachement

turc de Dervich-Pacha. Partout les vaincus tremblaient devant le

vainqueur, et s'attendaient à un châtiment terrible. Les habitants du

Kaire surtout, qui avaient commis d'affreuses cruautés sur les Arabes

attachés aux Français, sur les chrétiens de toutes les nations,

étaient saisis d'effroi. Kléber, qui était humain et habile, se serait

bien gardé de répondre à des cruautés par des cruautés. Il savait que

la conquête, odieuse à tout peuple, ne devient tolérable aux yeux de

ceux qui la subissent, qu'au prix d'un bon gouvernement, et ne peut se

légitimer aux yeux des nations éclairées que par de grands desseins

accomplis. Il se hâta donc d'user modérément de sa victoire. Les

Égyptiens étaient persuadés qu'on allait les traiter durement; ils

croyaient que la perte de leur tête et de leurs biens expierait le

crime de ceux qui s'étaient révoltés. Kléber les assembla, leur montra

d'abord un visage sévère, puis leur pardonna, en se bornant à frapper

une contribution sur les villes insurgées.

[En marge: Mai 1800.]

Le Kaire paya dix millions, fardeau peu onéreux pour une aussi grande

cité. Les habitants se regardèrent comme fort heureux d'en être

quittes à ce prix. Huit autres millions furent imposés sur les villes

rebelles de la Basse-Égypte.

Cette somme permit de payer sur-le-champ la solde arriérée, ainsi que

les vivres dont l'armée avait besoin, de soigner les blessés,

d'achever les fortifications commencées. C'était une ressource

précieuse, en attendant que le système des impositions fût amélioré et

mis en recouvrement. Une autre ressource, tout à fait inattendue,

s'offrit dans le moment. Soixante-dix navires turcs venaient d'entrer

dans les ports de l'Égypte, pour transporter l'armée française. Les

dernières hostilités donnaient le droit de les retenir. Ils étaient

chargés de marchandises qui furent vendues au profit de la caisse de

l'armée. Grâce à ces ressources diverses, on fournit abondamment à

tous les services, sans aucune réquisition en nature. L'armée se

trouva dans l'abondance, et les Égyptiens, qui n'espéraient pas s'en

tirer à si bon marché, se soumirent avec une parfaite résignation.

L'armée, fière de ses victoires, confiante dans ses forces, sachant

que le général Bonaparte était à la tête du gouvernement, ne douta

plus qu'on ne vint bientôt à son secours. Kléber avait dans les champs

d'Héliopolis conquis la plus noble des excuses pour ses fautes d'un

moment.

[En marge: Mesures administratives.]

Il assembla les administrateurs de l'armée, les gens les plus

instruits du pays, et il s'occupa d'organiser les finances de la

colonie. Il rendit la perception des contributions directes aux

Cophtes, qui en étaient autrefois chargés; il créa quelques impôts de

douane et de consommation. Le total des revenus devait monter à 25

millions, et suffisait à tous les besoins de l'armée, qui ne

dépassaient pas 18 ou 20 millions. Il fit entrer dans les rangs de nos

demi-brigades des Cophtes, des Syriens, des noirs même, achetés dans

le Darfour, et dont quelques sous-officiers, commençant à parler la

langue du pays, entreprirent l'instruction. Ces nouveaux soldats,

versés dans les cadres, y combattirent aussi bien que les Français, à

côté desquels ils avaient l'honneur de servir. Kléber ordonna

l'achèvement des forts entrepris autour du Kaire, fit travailler à

ceux de Lesbeh, de Damiette, de Burlos, de Rosette, situés sur les

côtes. Il poussa vivement les travaux d'Alexandrie, et imprima une

nouvelle activité aux recherches savantes de l'Institut d'Égypte. Tout

reprit, depuis les cataractes jusqu'aux bouches du Nil, l'aspect d'un

établissement solide et durable. Deux mois après, les caravanes de

Syrie, d'Arabie, du Darfour, commencèrent à reparaître au Kaire.

L'accueil hospitalier qu'elles reçurent assurait leur retour.

Si Kléber avait vécu, l'Égypte nous eût été conservée, au moins

jusqu'au jour de nos grands malheurs. Mais un événement déplorable

allait enlever ce général, au milieu de ses exploits et de son sage

gouvernement.

[En marge: Fanatisme excité dans tous les pays musulmans.]

Ce n'est jamais sans danger qu'on ébranle profondément les grands

sentiments de la nature humaine. L'Islamisme tout entier s'était ému

de la présence des Français en Égypte. Les fils de Mahomet avaient

ressenti un peu de cette exaltation qui les poussa autrefois contre

les croisés. On entendit retentir, comme au douzième siècle, les cris

de la guerre sainte; et il y eut des dévots musulmans qui firent voeu

d'accomplir le _combat sacré_, lequel consiste à tuer un infidèle. En

Égypte, où l'on voyait les Français de près, où l'on appréciait leur

humanité, où l'on pouvait les comparer aux soldats de la Porte,

surtout aux Mamelucks; en Égypte enfin, où l'on était témoin de leur

respect pour le prophète (respect ordonné par le général Bonaparte),

l'aversion pour eux était moindre; et, quand ils quittèrent plus tard

le pays, le fanatisme était déjà sensiblement refroidi. On venait même

d'apercevoir en certains endroits, pendant la dernière insurrection,

de vrais signes d'attachement pour nos soldats, au point que les

agents anglais en avaient été surpris. Mais dans le reste de l'Orient

on n'était frappé que d'une chose, c'était l'invasion par les

infidèles d'une vaste contrée musulmane.

[En marge: Juin 1800.]

[En marge: Un fanatique part de la Palestine pour assassiner Kléber.]

Un jeune homme, natif d'Alep, nommé Suleiman, qui était en proie à une

grande exaltation d'esprit, qui avait fait des voyages à la Mecque et

à Médine, qui avait étudié à la mosquée El-Azhar, la plus célèbre et

la plus riche du Kaire, celle où l'on enseigne le Koran et la loi

turque, qui voulait enfin entrer dans le corps des docteurs de la foi,

se trouvait errant dans la Palestine, quand les débris de l'armée du

visir la traversèrent. Il fut témoin des souffrances, du désespoir de

ses coreligionnaires; son imagination malade en fut vivement émue.

L'aga des janissaires, qui avait eu occasion de le voir, excita

encore son fanatisme par ses propres suggestions. Ce jeune homme

offrit d'assassiner le _sultan des Français_, le général Kléber. On

lui donna un dromadaire, et une somme d'argent pour faire le voyage.

Il se rendit à Gazah, traversa le désert, vint au Kaire, s'enferma

plusieurs semaines dans la grande mosquée, où étaient reçus les

étudiants, les pauvres voyageurs, aux frais de ce pieux établissement.

Les riches mosquées sont en Orient ce qu'étaient autrefois en Europe

les couvents; on y trouve la prière, l'enseignement religieux, et

l'hospitalité. Le jeune fanatique s'ouvrit de son projet aux quatre

scheiks principaux de la mosquée, qui étaient les chefs de

l'enseignement. Ils furent effrayés de sa résolution, des conséquences

qu'elle pouvait entraîner, lui dirent qu'il ne réussirait pas, et

causerait de grands malheurs à l'Égypte, mais se gardèrent néanmoins

d'avertir les autorités françaises.

[En marge: 14 juin. Assassinat de Kléber.]

Quand ce malheureux fut assez confirmé dans sa résolution, il s'arma

d'un poignard, suivit Kléber plusieurs jours, et, n'ayant pu

l'approcher, imagina de pénétrer dans le jardin du quartier-général,

et de s'y cacher dans une citerne abandonnée. Le 14 juin il se

présenta devant Kléber, qui se promenait avec l'architecte de l'armée,

Protain, et lui montrait les réparations à entreprendre dans la maison

du quartier-général, pour y faire disparaître les traces des bombes et

des boulets. Il s'approcha comme pour demander une aumône, et, tandis

que Kléber se disposait à l'écouter, il s'élança, et lui plongea

plusieurs fois son poignard dans le coeur. Kléber tomba sous la

violence de ces coups. L'architecte Protain, qui tenait un bâton, se

jeta sur l'assassin, le frappa violemment à la tête, mais fut renversé

à son tour par un coup de poignard. Aux cris des deux victimes, les

soldats accoururent, relevèrent leur général expirant, cherchèrent et

saisirent l'assassin, qu'ils trouvèrent blotti derrière un monceau de

décombres.

[En marge: Douleur de l'armée.]

[En marge: Supplice de Suleiman.]

[En marge: Kléber et Desaix morts le même jour.]

Quelques minutes après cette scène tragique, Kléber n'était plus.

L'armée versa sur lui des larmes amères. Les Arabes eux-mêmes, qui

avaient admiré sa clémence après leur révolte, unirent leurs regrets à

ceux de nos soldats. Une commission militaire, réunie sur-le-champ,

jugea l'assassin, qui avoua tout. Il fut condamné suivant les lois du

pays, et empalé. Les quatre scheiks qui avaient reçu sa confidence

eurent la tête tranchée. On crut devoir à la sûreté des chefs de

l'armée ces sanglants sacrifices. Vaine précaution! Avec Kléber,

l'armée avait perdu un général, et la colonie un fondateur, qu'aucun

des officiers restés en Égypte ne pouvait remplacer. Avec Kléber,

l'Égypte était perdue pour la France! Menou, qui lui succéda par

ancienneté d'âge, était partisan ardent de l'expédition; mais, malgré

son zèle, il était tout à fait au-dessous d'une telle tâche. Un seul

homme pouvait égaler Kléber, le surpasser même dans le gouvernement de

l'Égypte, c'était celui qui trois mois auparavant s'était embarqué

dans le port d'Alexandrie pour se rendre en Italie, et qui tombait à

Marengo, le même jour, presque au même instant, où Kléber succombait

au Kaire: c'était Desaix! Tous deux étaient morts le 14 juin 1800,

pour l'accomplissement des vastes desseins du général Bonaparte.

Singulière destinée de ces deux hommes, toujours placés à côté l'un de

l'autre pendant leur vie, rapprochés encore au jour de leur mort, et

pourtant si différents par tous les traits de l'âme et du corps!

[En marge: Caractère de ces deux généraux.]

Kléber était le plus bel homme de l'armée. Sa grande taille, sa noble

figure où respirait toute la fierté de son âme, sa bravoure à la fois

audacieuse et calme, son intelligence prompte et sûre, en faisaient

sur les champs de bataille le plus imposant des capitaines. Son esprit

était brillant, original, mais inculte. Il lisait sans cesse et

exclusivement Plutarque et Quinte-Curce: il y cherchait l'aliment des

grandes âmes, l'histoire des héros de l'antiquité. Il était

capricieux, indocile et frondeur. On avait dit de lui qu'il ne voulait

ni commander ni obéir, et c'était vrai. Il obéit sous le général

Bonaparte, mais en murmurant: il commanda quelquefois, mais sous le

nom d'autrui, sous le général Jourdan, par exemple, prenant par une

sorte d'inspiration le commandement au milieu du feu, l'exerçant en

homme de guerre supérieur, et, après la victoire, rentrant dans son

rôle de lieutenant, qu'il préférait à tout autre. Kléber était

licencieux dans ses moeurs et son langage, mais intègre, désintéressé,

comme on l'était alors; car la conquête du monde n'avait pas encore

corrompu les caractères.

Desaix était presque en tout le contraire. Simple, timide, même un peu

gauche, la figure toujours cachée sous une ample chevelure, il

n'avait point l'extérieur militaire. Mais, héroïque au feu, bon avec

les soldats, modeste avec ses camarades, généreux avec les vaincus, il

était adoré de l'armée et des peuples conquis par nos armes. Son

esprit solide et profondément cultivé, son intelligence de la guerre,

son application à ses devoirs, son désintéressement, en faisaient un

modèle accompli de toutes les vertus guerrières; et tandis que Kléber,

indocile, insoumis, ne pouvait supporter aucun commandement, Desaix

était obéissant comme s'il n'avait pas su commander. Sous des dehors

sauvages, il cachait une âme vive et très-susceptible d'exaltation.

Quoique élevé à la sévère école de l'armée du Rhin, il s'était

enthousiasmé pour les campagnes d'Italie, et avait voulu voir de ses

yeux les champs de bataille de Castiglione, d'Arcole et de Rivoli. Il

parcourait ces champs, théâtres d'une immortelle gloire, lorsqu'il

rencontra, sans le chercher, le général en chef de l'armée d'Italie,

et se prit pour lui d'un attachement passionné. Quel plus bel hommage

que l'amitié d'un tel homme? Le général Bonaparte en fut vivement

touché. Il estimait Kléber pour ses grandes qualités militaires, mais

ne plaçait personne, ni pour les talents, ni pour le caractère, à côté

de Desaix. Il l'aimait d'ailleurs: entouré de compagnons d'armes qui

ne lui avaient point encore pardonné son élévation, tout en affectant

pour lui une soumission empressée, il chérissait dans Desaix un

dévouement pur, désintéressé, fondé sur une admiration profonde.

Toutefois, gardant pour lui seul le secret de ses préférences,

feignant d'ignorer les fautes de Kléber, il traita pareillement

Kléber et Desaix, et voulut, comme on le verra bientôt, confondre dans

les mêmes honneurs deux hommes que la fortune avait confondus dans une

même destinée.

Du reste, tout demeura tranquille en Égypte après la mort de Kléber.

Le général Menou, dès qu'il eut pris le commandement, se hâta de faire

partir d'Alexandrie le bâtiment _l'Osiris_, pour annoncer en France le

bon état présent de la colonie, et la fin déplorable de son second

fondateur.

FIN DU LIVRE CINQUIÈME.

LIVRE SIXIÈME.

ARMISTICE.

Vastes préparatifs pour secourir l'armée d'Égypte,--Arrivée de M.

de Saint-Julien à Paris.--Impatience du cabinet français de

traiter avec lui.--Malgré l'insuffisance des pouvoirs de M. de

Saint-Julien, M. de Talleyrand l'entraîne à signer des articles

préliminaires de paix.--M. de Saint-Julien signe, et part avec

Duroc pour Vienne.--État de la Prusse et de la Russie.--Démarche

adroite du Premier Consul à l'égard de l'empereur Paul.--Il lui

renvoie six mille prisonniers russes sans rançon, et lui offre

l'île de Malte.--Enthousiasme de Paul 1er pour le général

Bonaparte, et mission donnée à M. de Sprengporten pour

Paris.--Nouvelle ligue des neutres.--Les quatre grandes questions

du droit maritime.--Rapprochement avec le Saint-Siége.--La cour

d'Espagne, et son intimité avec le Premier Consul.--État

intérieur de cette cour.--Envoi du général Berthier à Madrid.--Ce

représentant du Premier Consul négocie un traité avec Charles IV,

tendant à donner la Toscane à la maison de Parme, et la Louisiane

à la France.--Érection du royaume d'Étrurie.--La France reprend

faveur auprès des puissances de l'Europe.--Arrivée de M. de

Saint-Julien à Vienne.--Étonnement de sa cour à la nouvelle des

articles préliminaires signés sans pouvoirs.--Embarras du cabinet

de Vienne, qui s'était engagé à ne pas traiter sans

l'Angleterre.--Désaveu de M. de Saint-Julien.--Essai d'une

négociation commune, comprenant l'Angleterre et l'Autriche.--Le

Premier Consul, pour admettre l'Angleterre dans la négociation,

exige un armistice naval, qui lui permette de secourir

l'Égypte.--L'Angleterre refuse, non pas de traiter, mais

d'accorder l'armistice proposé.--Le Premier Consul veut alors une

négociation directe et immédiate avec l'Autriche, ou la reprise

des hostilités.--Manière dont il a profité de la suspension

d'armes pour mettre les armées françaises sur un pied

formidable.--Effroi de l'Autriche, et remise des places de

Philipsbourg, Ulm et Ingolstadt, pour obtenir une prolongation

d'armistice continental.--Convention de Hohenlinden, accordant

une nouvelle suspension d'armes de quarante-cinq

jours.--Désignation de M. de Cobentzel pour se rendre au congrès

de Lunéville.--Fête du 1er vendémiaire.--Translation du corps de

Turenne aux Invalides.--Le Premier Consul profite du temps que

lui laisse l'interruption des hostilités, pour s'occuper de

l'administration intérieure.--Succès de ses mesures

financières.--Prospérité de la Banque de France.--Payement des

rentiers en argent.--Réparation des routes.--Rentrée des

prêtres.--Difficultés pour la célébration du dimanche et du

décadi.--Nouvelle mesure à l'égard des émigrés.--État des

partis.--Leurs dispositions envers le Premier Consul.--Les

révolutionnaires et les royalistes.--Conduite du gouvernement à

leur égard.--Influences en sens contraires auprès du Premier

Consul.--Rôle que jouent auprès de lui MM. Fouché, de Talleyrand

et Cambacérès.--Famille Bonaparte.--Lettres de Louis XVIII au

Premier Consul, et réponse faite à ce prince.--Complot de

Ceracchi et Aréna.--Agitation des esprits en apprenant ce

complot.--Les amis imprudents du Premier Consul veulent en

profiter pour l'élever trop tôt au pouvoir suprême.--Pamphlet

écrit dans ce sens par M. de Fontanes.--Obligation où l'on est de

désavouer ce pamphlet.--Lucien Bonaparte, privé du ministère de

l'intérieur, est envoyé en Espagne.

[En marge: Juillet 1800.]

[En marge: Le cabinet britannique revient sur ses premiers ordres, et

accepte la convention d'El-Arisch.]

Tandis que le navire _l'Osiris_ portait en Europe la nouvelle de ce

qui s'était passé sur les bords du Nil, il partait des ports

d'Angleterre des ordres tout contraires à ceux qui avaient été

expédiés auparavant. Les observations de sir Sidney Smith venaient

d'être accueillies à Londres. On avait craint de désavouer un officier

anglais qui s'était présenté comme investi de pouvoirs de son

gouvernement; on avait surtout reconnu la fausseté des dépêches

interceptées, et mieux apprécié la difficulté d'arracher l'Égypte à

l'armée française. On avait donc ratifié la convention d'El-Arisch, et

invité lord Keith à la faire exécuter. Mais il n'était plus temps,

comme on vient de le voir; la convention était dans le moment déchirée

l'épée à la main, et les Français, rétablis dans la possession de

l'Égypte, ne voulaient plus l'abandonner. Les ministres anglais

devaient recueillir de leur conduite si légère, des regrets amers, et

de violentes attaques dans le parlement.

[En marge: Regrets que la mort de Kléber fait éprouver au Premier

Consul.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 02 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 4 / 31 段