commença la première attaque. Elle avait pour but de dégager la place
Ezbekyeh, qui était notre principal débouché. On débuta par le
quartier cophte, qui en formait la gauche. Les troupes s'engagèrent
avec la plus grande bravoure dans les rues qui traversaient ce
quartier en divers sens, tandis que plusieurs détachements faisaient
sauter les maisons tout autour de la place Ezbekyeh, afin de s'ouvrir
des issues dans l'intérieur de la ville. Pendant ce temps, la
citadelle jetait quelques bombes pour intimider la population. Ces
attaques réussirent, et nous rendirent maîtres de la tête des rues qui
aboutissaient sur la place Ezbekyeh. Les jours suivants on enleva une
éminence placée près le fort Sulkouski, que les Turcs avaient
retranchée, et qui dominait le quartier cophte. On disposait ainsi
toutes choses pour une attaque générale et simultanée. Avant de donner
cette attaque, Kléber fit sommer les révoltés une dernière fois: ils
refusèrent d'écouter cette sommation. Attachant toujours beaucoup de
prix à ménager la ville, innocente d'ailleurs des fureurs de quelques
fanatiques, Kléber voulut parler aux yeux par le moyen d'un exemple
terrible. Il fit attaquer Boulaq, faubourg détaché du Kaire, sur les
bords du Nil.
[En marge: Prise de Boulaq.]
Le 15 avril (25 germinal), la division Friant cerna Boulaq, et fit
pleuvoir sur cette malheureuse bourgade une grêle de bombes et d'obus.
Favorisés par ce feu, les soldats s'élancèrent à l'assaut, mais
trouvèrent une vive résistance de la part des habitants et des Turcs.
Chaque rue, chaque maison devint le théâtre d'un combat acharné.
Kléber fit suspendre un instant cet horrible carnage, pour offrir leur
pardon aux révoltés: ce pardon fut repoussé. L'attaque alors fut
reprise; le feu se propagea de maison en maison, et Boulaq en flammes
essuya la double horreur d'un incendie et d'un assaut. Cependant, les
chefs de la population s'étant jetés aux pieds du vainqueur, Kléber
fit cesser l'effusion du sang, et sauva les restes de ce malheureux
faubourg. C'était le quartier où étaient situés les magasins du
commerce; on y trouva une immense quantité de marchandises, qui furent
préservées des flammes au profit de l'armée.
[En marge: Prise du Kaire.]
Cet horrible spectacle avait été aperçu de toute la population du Kaire.
Profitant de l'effet qu'il devait produire, Kléber fit attaquer la
capitale elle-même. Une maison attenante à celle du quartier-général, et
encore occupée par les Turcs, avait été minée; le feu fut mis à la mine;
Turcs et révoltés sautèrent en l'air. Ce fut le signal de l'attaque. Les
troupes de Priant et de Belliard débouchèrent par toutes les issues de
la place Ezbekyeh, tandis que le général Reynier se présentait par les
portes du nord et de l'est, et que Verdier, des hauteurs de la
citadelle, couvrait la ville de bombes. Le combat fut acharné. Les
troupes de Reynier franchirent la porte de Bab-el-Charyeh, placée à
l'extrémité du grand canal, et chassant devant elles Ibrahim-Bey et
Nassif-Pacha, qui la défendaient, les serrèrent tous deux contre la 9e
demi-brigade, laquelle, ayant pénétré par le point opposé, avait tout
refoulé dans sa marche victorieuse. Les corps français se joignirent
après avoir fait un affreux carnage. La nuit sépara les combattants.
Plusieurs mille Turcs, Mamelucks et révoltés avaient succombé; quatre
cents maisons étaient en flammes.
[En marge: Retraite des Turcs qui s'étaient jetés dans le Kaire.]
Ce fut le dernier effort de la révolte. Les habitants, qui avaient
long-temps retenu les Turcs, mirent le plus grand empressement à les
supplier de sortir du Kaire, et de leur laisser ainsi la liberté de
négocier avec les Français. Kléber, auquel ces scènes meurtrières
répugnaient, et qui tenait à épargner ses soldats, ne demandait pas
mieux que de traiter. Les agents de Murad-Bey lui servirent
d'intermédiaires. Le traité fut bientôt conclu. Nassif-Pacha et
Ibrahim-Bey durent se retirer en Syrie, escortés par un détachement de
l'armée française. Ils avaient la vie sauve pour toute condition. Ils
sortirent du Kaire le 25 avril (5 floréal), laissant à la merci des
Français les malheureux qu'ils avaient poussés à la révolte.
[En marge: Soumission de toute l'Égypte.]
Ainsi se termina cette lutte sanglante, qui avait commencé par la
bataille d'Héliopolis le 20 mars, et qui finissait le 25 avril par le
départ des derniers lieutenants du visir, après 35 jours de combats,
entre 20 mille Français d'une part, et de l'autre toutes les forces de
l'empire ottoman, secondées par la révolte des villes égyptiennes. De
grandes fautes avaient amené ce soulèvement, et provoqué cette
horrible effusion de sang. Si, en effet, les Français n'avaient pas
fait mine de se retirer, jamais les Égyptiens n'auraient osé se
soulever. La lutte se serait bornée à un combat brillant mais peu
dangereux, entre nos carrés d'infanterie et la cavalerie turque. Mais
un commencement d'évacuation amenant une explosion populaire dans
quelques villes, il fallut les reprendre d'assaut, ce qui fut plus
meurtrier qu'une bataille. Oublions les fautes de Kléber pour honorer
sa belle et vigoureuse conduite! Il n'avait pas cru pouvoir défendre
contre les Turcs l'Égypte paisible et soumise, et il venait d'en faire
la conquête en trente-cinq jours, contre les Turcs, les Égyptiens
soulevés, avec autant d'énergie que de prudence et d'humanité.
[En marge: Humanité de Kléber.]
Dans le Delta, toutes les villes étaient rentrées dans une complète
soumission. Murad-Bey avait chassé de la Haute-Égypte le détachement
turc de Dervich-Pacha. Partout les vaincus tremblaient devant le
vainqueur, et s'attendaient à un châtiment terrible. Les habitants du
Kaire surtout, qui avaient commis d'affreuses cruautés sur les Arabes
attachés aux Français, sur les chrétiens de toutes les nations,
étaient saisis d'effroi. Kléber, qui était humain et habile, se serait
bien gardé de répondre à des cruautés par des cruautés. Il savait que
la conquête, odieuse à tout peuple, ne devient tolérable aux yeux de
ceux qui la subissent, qu'au prix d'un bon gouvernement, et ne peut se
légitimer aux yeux des nations éclairées que par de grands desseins
accomplis. Il se hâta donc d'user modérément de sa victoire. Les
Égyptiens étaient persuadés qu'on allait les traiter durement; ils
croyaient que la perte de leur tête et de leurs biens expierait le
crime de ceux qui s'étaient révoltés. Kléber les assembla, leur montra
d'abord un visage sévère, puis leur pardonna, en se bornant à frapper
une contribution sur les villes insurgées.
[En marge: Mai 1800.]
Le Kaire paya dix millions, fardeau peu onéreux pour une aussi grande
cité. Les habitants se regardèrent comme fort heureux d'en être
quittes à ce prix. Huit autres millions furent imposés sur les villes
rebelles de la Basse-Égypte.
Cette somme permit de payer sur-le-champ la solde arriérée, ainsi que
les vivres dont l'armée avait besoin, de soigner les blessés,
d'achever les fortifications commencées. C'était une ressource
précieuse, en attendant que le système des impositions fût amélioré et
mis en recouvrement. Une autre ressource, tout à fait inattendue,
s'offrit dans le moment. Soixante-dix navires turcs venaient d'entrer
dans les ports de l'Égypte, pour transporter l'armée française. Les
dernières hostilités donnaient le droit de les retenir. Ils étaient
chargés de marchandises qui furent vendues au profit de la caisse de
l'armée. Grâce à ces ressources diverses, on fournit abondamment à
tous les services, sans aucune réquisition en nature. L'armée se
trouva dans l'abondance, et les Égyptiens, qui n'espéraient pas s'en
tirer à si bon marché, se soumirent avec une parfaite résignation.
L'armée, fière de ses victoires, confiante dans ses forces, sachant
que le général Bonaparte était à la tête du gouvernement, ne douta
plus qu'on ne vint bientôt à son secours. Kléber avait dans les champs
d'Héliopolis conquis la plus noble des excuses pour ses fautes d'un
moment.
[En marge: Mesures administratives.]
Il assembla les administrateurs de l'armée, les gens les plus
instruits du pays, et il s'occupa d'organiser les finances de la
colonie. Il rendit la perception des contributions directes aux
Cophtes, qui en étaient autrefois chargés; il créa quelques impôts de
douane et de consommation. Le total des revenus devait monter à 25
millions, et suffisait à tous les besoins de l'armée, qui ne
dépassaient pas 18 ou 20 millions. Il fit entrer dans les rangs de nos
demi-brigades des Cophtes, des Syriens, des noirs même, achetés dans
le Darfour, et dont quelques sous-officiers, commençant à parler la
langue du pays, entreprirent l'instruction. Ces nouveaux soldats,
versés dans les cadres, y combattirent aussi bien que les Français, à
côté desquels ils avaient l'honneur de servir. Kléber ordonna
l'achèvement des forts entrepris autour du Kaire, fit travailler à
ceux de Lesbeh, de Damiette, de Burlos, de Rosette, situés sur les
côtes. Il poussa vivement les travaux d'Alexandrie, et imprima une
nouvelle activité aux recherches savantes de l'Institut d'Égypte. Tout
reprit, depuis les cataractes jusqu'aux bouches du Nil, l'aspect d'un
établissement solide et durable. Deux mois après, les caravanes de
Syrie, d'Arabie, du Darfour, commencèrent à reparaître au Kaire.
L'accueil hospitalier qu'elles reçurent assurait leur retour.
Si Kléber avait vécu, l'Égypte nous eût été conservée, au moins
jusqu'au jour de nos grands malheurs. Mais un événement déplorable
allait enlever ce général, au milieu de ses exploits et de son sage
gouvernement.
[En marge: Fanatisme excité dans tous les pays musulmans.]
Ce n'est jamais sans danger qu'on ébranle profondément les grands
sentiments de la nature humaine. L'Islamisme tout entier s'était ému
de la présence des Français en Égypte. Les fils de Mahomet avaient
ressenti un peu de cette exaltation qui les poussa autrefois contre
les croisés. On entendit retentir, comme au douzième siècle, les cris
de la guerre sainte; et il y eut des dévots musulmans qui firent voeu
d'accomplir le _combat sacré_, lequel consiste à tuer un infidèle. En
Égypte, où l'on voyait les Français de près, où l'on appréciait leur
humanité, où l'on pouvait les comparer aux soldats de la Porte,
surtout aux Mamelucks; en Égypte enfin, où l'on était témoin de leur
respect pour le prophète (respect ordonné par le général Bonaparte),
l'aversion pour eux était moindre; et, quand ils quittèrent plus tard
le pays, le fanatisme était déjà sensiblement refroidi. On venait même
d'apercevoir en certains endroits, pendant la dernière insurrection,
de vrais signes d'attachement pour nos soldats, au point que les
agents anglais en avaient été surpris. Mais dans le reste de l'Orient
on n'était frappé que d'une chose, c'était l'invasion par les
infidèles d'une vaste contrée musulmane.
[En marge: Juin 1800.]
[En marge: Un fanatique part de la Palestine pour assassiner Kléber.]
Un jeune homme, natif d'Alep, nommé Suleiman, qui était en proie à une
grande exaltation d'esprit, qui avait fait des voyages à la Mecque et
à Médine, qui avait étudié à la mosquée El-Azhar, la plus célèbre et
la plus riche du Kaire, celle où l'on enseigne le Koran et la loi
turque, qui voulait enfin entrer dans le corps des docteurs de la foi,
se trouvait errant dans la Palestine, quand les débris de l'armée du
visir la traversèrent. Il fut témoin des souffrances, du désespoir de
ses coreligionnaires; son imagination malade en fut vivement émue.
L'aga des janissaires, qui avait eu occasion de le voir, excita
encore son fanatisme par ses propres suggestions. Ce jeune homme
offrit d'assassiner le _sultan des Français_, le général Kléber. On
lui donna un dromadaire, et une somme d'argent pour faire le voyage.
Il se rendit à Gazah, traversa le désert, vint au Kaire, s'enferma
plusieurs semaines dans la grande mosquée, où étaient reçus les
étudiants, les pauvres voyageurs, aux frais de ce pieux établissement.
Les riches mosquées sont en Orient ce qu'étaient autrefois en Europe
les couvents; on y trouve la prière, l'enseignement religieux, et
l'hospitalité. Le jeune fanatique s'ouvrit de son projet aux quatre
scheiks principaux de la mosquée, qui étaient les chefs de
l'enseignement. Ils furent effrayés de sa résolution, des conséquences
qu'elle pouvait entraîner, lui dirent qu'il ne réussirait pas, et
causerait de grands malheurs à l'Égypte, mais se gardèrent néanmoins
d'avertir les autorités françaises.
[En marge: 14 juin. Assassinat de Kléber.]
Quand ce malheureux fut assez confirmé dans sa résolution, il s'arma
d'un poignard, suivit Kléber plusieurs jours, et, n'ayant pu
l'approcher, imagina de pénétrer dans le jardin du quartier-général,
et de s'y cacher dans une citerne abandonnée. Le 14 juin il se
présenta devant Kléber, qui se promenait avec l'architecte de l'armée,
Protain, et lui montrait les réparations à entreprendre dans la maison
du quartier-général, pour y faire disparaître les traces des bombes et
des boulets. Il s'approcha comme pour demander une aumône, et, tandis
que Kléber se disposait à l'écouter, il s'élança, et lui plongea
plusieurs fois son poignard dans le coeur. Kléber tomba sous la
violence de ces coups. L'architecte Protain, qui tenait un bâton, se
jeta sur l'assassin, le frappa violemment à la tête, mais fut renversé
à son tour par un coup de poignard. Aux cris des deux victimes, les
soldats accoururent, relevèrent leur général expirant, cherchèrent et
saisirent l'assassin, qu'ils trouvèrent blotti derrière un monceau de
décombres.
[En marge: Douleur de l'armée.]
[En marge: Supplice de Suleiman.]
[En marge: Kléber et Desaix morts le même jour.]
Quelques minutes après cette scène tragique, Kléber n'était plus.
L'armée versa sur lui des larmes amères. Les Arabes eux-mêmes, qui
avaient admiré sa clémence après leur révolte, unirent leurs regrets à
ceux de nos soldats. Une commission militaire, réunie sur-le-champ,
jugea l'assassin, qui avoua tout. Il fut condamné suivant les lois du
pays, et empalé. Les quatre scheiks qui avaient reçu sa confidence
eurent la tête tranchée. On crut devoir à la sûreté des chefs de
l'armée ces sanglants sacrifices. Vaine précaution! Avec Kléber,
l'armée avait perdu un général, et la colonie un fondateur, qu'aucun
des officiers restés en Égypte ne pouvait remplacer. Avec Kléber,
l'Égypte était perdue pour la France! Menou, qui lui succéda par
ancienneté d'âge, était partisan ardent de l'expédition; mais, malgré
son zèle, il était tout à fait au-dessous d'une telle tâche. Un seul
homme pouvait égaler Kléber, le surpasser même dans le gouvernement de
l'Égypte, c'était celui qui trois mois auparavant s'était embarqué
dans le port d'Alexandrie pour se rendre en Italie, et qui tombait à
Marengo, le même jour, presque au même instant, où Kléber succombait
au Kaire: c'était Desaix! Tous deux étaient morts le 14 juin 1800,
pour l'accomplissement des vastes desseins du général Bonaparte.
Singulière destinée de ces deux hommes, toujours placés à côté l'un de
l'autre pendant leur vie, rapprochés encore au jour de leur mort, et
pourtant si différents par tous les traits de l'âme et du corps!
[En marge: Caractère de ces deux généraux.]
Kléber était le plus bel homme de l'armée. Sa grande taille, sa noble
figure où respirait toute la fierté de son âme, sa bravoure à la fois
audacieuse et calme, son intelligence prompte et sûre, en faisaient
sur les champs de bataille le plus imposant des capitaines. Son esprit
était brillant, original, mais inculte. Il lisait sans cesse et
exclusivement Plutarque et Quinte-Curce: il y cherchait l'aliment des
grandes âmes, l'histoire des héros de l'antiquité. Il était
capricieux, indocile et frondeur. On avait dit de lui qu'il ne voulait
ni commander ni obéir, et c'était vrai. Il obéit sous le général
Bonaparte, mais en murmurant: il commanda quelquefois, mais sous le
nom d'autrui, sous le général Jourdan, par exemple, prenant par une
sorte d'inspiration le commandement au milieu du feu, l'exerçant en
homme de guerre supérieur, et, après la victoire, rentrant dans son
rôle de lieutenant, qu'il préférait à tout autre. Kléber était
licencieux dans ses moeurs et son langage, mais intègre, désintéressé,
comme on l'était alors; car la conquête du monde n'avait pas encore
corrompu les caractères.
Desaix était presque en tout le contraire. Simple, timide, même un peu
gauche, la figure toujours cachée sous une ample chevelure, il
n'avait point l'extérieur militaire. Mais, héroïque au feu, bon avec
les soldats, modeste avec ses camarades, généreux avec les vaincus, il
était adoré de l'armée et des peuples conquis par nos armes. Son
esprit solide et profondément cultivé, son intelligence de la guerre,
son application à ses devoirs, son désintéressement, en faisaient un
modèle accompli de toutes les vertus guerrières; et tandis que Kléber,
indocile, insoumis, ne pouvait supporter aucun commandement, Desaix
était obéissant comme s'il n'avait pas su commander. Sous des dehors
sauvages, il cachait une âme vive et très-susceptible d'exaltation.
Quoique élevé à la sévère école de l'armée du Rhin, il s'était
enthousiasmé pour les campagnes d'Italie, et avait voulu voir de ses
yeux les champs de bataille de Castiglione, d'Arcole et de Rivoli. Il
parcourait ces champs, théâtres d'une immortelle gloire, lorsqu'il
rencontra, sans le chercher, le général en chef de l'armée d'Italie,
et se prit pour lui d'un attachement passionné. Quel plus bel hommage
que l'amitié d'un tel homme? Le général Bonaparte en fut vivement
touché. Il estimait Kléber pour ses grandes qualités militaires, mais
ne plaçait personne, ni pour les talents, ni pour le caractère, à côté
de Desaix. Il l'aimait d'ailleurs: entouré de compagnons d'armes qui
ne lui avaient point encore pardonné son élévation, tout en affectant
pour lui une soumission empressée, il chérissait dans Desaix un
dévouement pur, désintéressé, fondé sur une admiration profonde.
Toutefois, gardant pour lui seul le secret de ses préférences,
feignant d'ignorer les fautes de Kléber, il traita pareillement
Kléber et Desaix, et voulut, comme on le verra bientôt, confondre dans
les mêmes honneurs deux hommes que la fortune avait confondus dans une
même destinée.
Du reste, tout demeura tranquille en Égypte après la mort de Kléber.
Le général Menou, dès qu'il eut pris le commandement, se hâta de faire
partir d'Alexandrie le bâtiment _l'Osiris_, pour annoncer en France le
bon état présent de la colonie, et la fin déplorable de son second
fondateur.
FIN DU LIVRE CINQUIÈME.
LIVRE SIXIÈME.
ARMISTICE.
Vastes préparatifs pour secourir l'armée d'Égypte,--Arrivée de M.
de Saint-Julien à Paris.--Impatience du cabinet français de
traiter avec lui.--Malgré l'insuffisance des pouvoirs de M. de
Saint-Julien, M. de Talleyrand l'entraîne à signer des articles
préliminaires de paix.--M. de Saint-Julien signe, et part avec
Duroc pour Vienne.--État de la Prusse et de la Russie.--Démarche
adroite du Premier Consul à l'égard de l'empereur Paul.--Il lui
renvoie six mille prisonniers russes sans rançon, et lui offre
l'île de Malte.--Enthousiasme de Paul 1er pour le général
Bonaparte, et mission donnée à M. de Sprengporten pour
Paris.--Nouvelle ligue des neutres.--Les quatre grandes questions
du droit maritime.--Rapprochement avec le Saint-Siége.--La cour
d'Espagne, et son intimité avec le Premier Consul.--État
intérieur de cette cour.--Envoi du général Berthier à Madrid.--Ce
représentant du Premier Consul négocie un traité avec Charles IV,
tendant à donner la Toscane à la maison de Parme, et la Louisiane
à la France.--Érection du royaume d'Étrurie.--La France reprend
faveur auprès des puissances de l'Europe.--Arrivée de M. de
Saint-Julien à Vienne.--Étonnement de sa cour à la nouvelle des
articles préliminaires signés sans pouvoirs.--Embarras du cabinet
de Vienne, qui s'était engagé à ne pas traiter sans
l'Angleterre.--Désaveu de M. de Saint-Julien.--Essai d'une
négociation commune, comprenant l'Angleterre et l'Autriche.--Le
Premier Consul, pour admettre l'Angleterre dans la négociation,
exige un armistice naval, qui lui permette de secourir
l'Égypte.--L'Angleterre refuse, non pas de traiter, mais
d'accorder l'armistice proposé.--Le Premier Consul veut alors une
négociation directe et immédiate avec l'Autriche, ou la reprise
des hostilités.--Manière dont il a profité de la suspension
d'armes pour mettre les armées françaises sur un pied
formidable.--Effroi de l'Autriche, et remise des places de
Philipsbourg, Ulm et Ingolstadt, pour obtenir une prolongation
d'armistice continental.--Convention de Hohenlinden, accordant
une nouvelle suspension d'armes de quarante-cinq
jours.--Désignation de M. de Cobentzel pour se rendre au congrès
de Lunéville.--Fête du 1er vendémiaire.--Translation du corps de
Turenne aux Invalides.--Le Premier Consul profite du temps que
lui laisse l'interruption des hostilités, pour s'occuper de
l'administration intérieure.--Succès de ses mesures
financières.--Prospérité de la Banque de France.--Payement des
rentiers en argent.--Réparation des routes.--Rentrée des
prêtres.--Difficultés pour la célébration du dimanche et du
décadi.--Nouvelle mesure à l'égard des émigrés.--État des
partis.--Leurs dispositions envers le Premier Consul.--Les
révolutionnaires et les royalistes.--Conduite du gouvernement à
leur égard.--Influences en sens contraires auprès du Premier
Consul.--Rôle que jouent auprès de lui MM. Fouché, de Talleyrand
et Cambacérès.--Famille Bonaparte.--Lettres de Louis XVIII au
Premier Consul, et réponse faite à ce prince.--Complot de
Ceracchi et Aréna.--Agitation des esprits en apprenant ce
complot.--Les amis imprudents du Premier Consul veulent en
profiter pour l'élever trop tôt au pouvoir suprême.--Pamphlet
écrit dans ce sens par M. de Fontanes.--Obligation où l'on est de
désavouer ce pamphlet.--Lucien Bonaparte, privé du ministère de
l'intérieur, est envoyé en Espagne.
[En marge: Juillet 1800.]
[En marge: Le cabinet britannique revient sur ses premiers ordres, et
accepte la convention d'El-Arisch.]
Tandis que le navire _l'Osiris_ portait en Europe la nouvelle de ce
qui s'était passé sur les bords du Nil, il partait des ports
d'Angleterre des ordres tout contraires à ceux qui avaient été
expédiés auparavant. Les observations de sir Sidney Smith venaient
d'être accueillies à Londres. On avait craint de désavouer un officier
anglais qui s'était présenté comme investi de pouvoirs de son
gouvernement; on avait surtout reconnu la fausseté des dépêches
interceptées, et mieux apprécié la difficulté d'arracher l'Égypte à
l'armée française. On avait donc ratifié la convention d'El-Arisch, et
invité lord Keith à la faire exécuter. Mais il n'était plus temps,
comme on vient de le voir; la convention était dans le moment déchirée
l'épée à la main, et les Français, rétablis dans la possession de
l'Égypte, ne voulaient plus l'abandonner. Les ministres anglais
devaient recueillir de leur conduite si légère, des regrets amers, et
de violentes attaques dans le parlement.
[En marge: Regrets que la mort de Kléber fait éprouver au Premier
Consul.]