Orientaux, offrait à nos soldats un ample butin. Mais on ne s'y arrêta
pas; soldats et généraux sentaient le besoin de n'être pas surpris au
milieu d'un village, par la masse des troupes turques. L'armée,
reprenant peu à peu son ordre du matin, s'avança dans la plaine,
toujours formée en plusieurs carrés, la cavalerie au milieu. Elle
dépassa les ruines d'Héliopolis, et aperçut au delà un nuage de
poussière qui s'élevait à l'horizon, et s'avançait rapidement vers
nous. À gauche se montrait le village de Seriaqous; à droite, au
milieu d'un bois de palmiers, le village d'El-Merg, situé au bord d'un
petit lac, dit lac des Pèlerins. Une légère élévation de terrain
courait de l'un à l'autre de ces villages. Tout à coup ce nuage mobile
de poussière s'arrêta, puis se dissipa sous un souffle de vent, et
laissa voir l'armée turque, formant une longue ligne flottante de
Seriaqous à El-Merg. Placée sur l'élévation du terrain, elle dominait
un peu le sol sur lequel nos troupes étaient déployées. Kléber alors
donna l'ordre de se porter en avant. Reynier, avec les deux carrés de
gauche, marcha vers Seriaqous; Friant, avec les deux carrés de droite,
se dirigea sur El-Merg. L'ennemi avait répandu un bon nombre de
tirailleurs en avant des palmiers qui entourent El-Merg. Mais un
combat de tirailleurs ne pouvait guère lui réussir contre des soldats
comme les nôtres. Friant envoya quelques compagnies d'infanterie
légère, qui firent bientôt rentrer ces Turcs détachés dans la masse
confuse de leur armée. Le grand visir était là, dans un groupe de
cavaliers, dont les armures brillantes reluisaient au soleil. Quelques
obus dispersèrent ce groupe. L'ennemi voulut répondre par le
déploiement de son artillerie; mais ses boulets, mal dirigés,
passaient par-dessus la tête de nos soldats. Bientôt ses pièces furent
démontées par les nôtres, et mises hors de combat. On vit alors les
mille drapeaux de l'armée turque s'agiter, et une partie de ses
escadrons fondre du village d'El-Merg sur les carrés de la division
Friant. Les profondes gerçures du sol, effet ordinaire d'un soleil
ardent sur une terre long-temps inondée, retardaient heureusement
l'impétuosité des chevaux. Le général Friant, laissant arriver ces
cavaliers turcs, ordonna tout à coup un feu de mitraille presque à
bout portant, et les renversa par centaines. Ils se retirèrent en
désordre.
Ce n'était là que le prélude d'une attaque générale. L'armée turque
s'y préparait visiblement. Nos carrés attendaient de pied ferme, deux
à droite, deux à gauche, la cavalerie au milieu, faisant face devant
et derrière, et couverte par deux lignes d'artillerie. Au signal donné
par le grand visir, la masse de la cavalerie turque s'ébranle tout
entière. Elle fond sur nos carrés, se répand sur leurs ailes, les
tourne, et enveloppe bientôt les quatre fronts de notre ordre de
bataille. L'infanterie française, que les cris, le mouvement, le
tumulte de la cavalerie turque ne troublent point, demeure calme, la
baïonnette baissée, faisant un feu continu et bien dirigé. En vain ces
mille groupes de cavaliers tourbillonnent autour d'elle; ils tombent
sous la mitraille et les balles, arrivent rarement jusqu'à ses
baïonnettes, expirent à ses pieds, ou se détournent, et fuient pour ne
plus reparaître.
Après une longue et effroyable confusion, le ciel, obscurci par la
fumée et la poussière, s'éclaircit enfin, le sol se découvre, et nos
troupes victorieuses aperçoivent devant elles une masse d'hommes et de
chevaux, morts ou mourants; et au loin, aussi loin que la vue peut
s'étendre, des bandes de fuyards courant dans tous les sens.
Le gros des Turcs se retirait en effet vers El-Kanqah, où ils avaient
campé la nuit précédente, sur la route de la Basse-Égypte. Quelques
groupes seulement allaient rejoindre les rassemblements qui, le matin,
s'étaient dirigés vers le Kaire, à la suite de Nassif-Pacha, le
lieutenant du grand visir.
Kléber ne voulait laisser aucun repos à l'ennemi. Nos carrés,
conservant leur ordre de bataille, traversèrent la plaine d'un pas
rapide franchissant Seriaqous, El-Merg, et s'avancèrent jusqu'à
El-Kanqah. Nous y arrivâmes à la nuit; l'ennemi, se voyant serré de
près, se mit à fuir de nouveau en désordre laissant à notre armée les
vivres et les bagages dont elle avait grand besoin.
[En marge: Résultats de la bataille d'Héliopolis.]
Ainsi, dans cette plaine d'Héliopolis, dix mille soldats, par
l'ascendant de la discipline et du courage tranquille, venaient de
disperser 70 ou 80 mille ennemis. Mais, afin d'obtenir un résultat
plus sérieux que celui de quelques mille morts ou blessés, couchés sur
la poussière, il fallait poursuivie les Turcs, les rejeter dans le
désert, et les y faire périr par la faim, la soif, et le sabre des
Arabes. L'armée française était épuisée de fatigue. Kléber lui accorda
un peu de repos, et ordonna la poursuite pour le lendemain.
[En marge: Quelques débris de l'armée du visir se jettent dans le
Kaire.]
Nous comptions à peine deux ou trois centaines de blessés ou de morts,
car, dans ce genre de combat, une troupe en carré qui ne s'est pas
laissé entamer, fait peu de pertes. Kléber, en ce moment, entendait
le canon du côté du Kaire; il se doutait bien que les corps qui
avaient tourné sa gauche, étaient allés seconder la révolte de cette
ville. Nassif-Pacha, lieutenant du visir, Ibrahim-Bey, l'un des deux
chefs mamelucks, y étaient entrés, en effet, avec 2 mille Mamelucks, 8
ou 10 mille cavaliers turcs, quelques villageois révoltés des
environs, en tout une vingtaine de mille hommes. Kléber avait laissé à
peine 2 mille hommes dans cette grande capitale, répartis dans la
citadelle et les forts. Il ordonna au général Lagrange de partir à
minuit même, avec quatre bataillons, pour aller à leur secours. Il
prescrivit à tous les commandants de troupes restés au Kaire de
prendre de fortes positions, de se maintenir en communication les uns
avec les autres, mais de n'essayer avant son retour aucune attaque
décisive. Il craignait de leur part quelque fausse manoeuvre, qui
compromettrait inutilement la vie de ses soldats, chaque jour plus
précieuse, à mesure qu'on était plus décidément condamné à rester en
Égypte.
[En marge: Conduite de Murad-Bey pendant la bataille.]
Pendant tout le temps qu'avait duré la bataille, le second chef des
Mamelucks, Murad-Bey, celui qui avait autrefois partagé avec
Ibrahim-Bey la domination de l'Égypte, qui se distinguait de son
collègue par une bravoure brillante, par une générosité chevaleresque,
et beaucoup d'intelligence, était resté sur les ailes de l'armée
turque, immobile, à la tête de six cents cavaliers superbes. La
bataille finie, il s'était enfoncé dans le désert, et avait disparu.
C'est en conséquence d'une parole donnée à Kléber qu'il avait agi de
la sorte. Murad-Bey, transporté récemment au quartier-général du
visir, avait senti renaître en lui la vieille jalousie qui depuis
long-temps divisait les Turcs et les Mamelucks. Il avait compris que
les Turcs voulaient recouvrer l'Égypte, non pour la rendre aux
Mamelucks, mais pour la posséder eux-mêmes. Il avait donc songé à se
rapprocher des Français, dans le but de s'allier à eux s'ils
triomphaient, ou de leur succéder s'ils étaient vaincus. Cependant,
agissant avec circonspection, il n'avait pas voulu se prononcer tant
que les hostilités ne seraient pas définitivement reprises, et avait
promis à Kléber de se déclarer pour lui après la première bataille.
Cette bataille était livrée, elle était glorieuse pour les Français,
et sa sympathie pour eux en devait être grandement augmentée. Nous
pouvions espérer de l'avoir sous peu de jours pour allié déclaré.
[En marge: Poursuite de l'armée turque.]
Au milieu même de la nuit qui suivit la bataille, après quelques
heures de repos accordées aux troupes, Kléber fit sonner le réveil, et
se mit en marche pour Belbeïs, afin de ne laisser aucun répit aux
Turcs. (Voir la carte nº 12.) Il y arriva dans la journée de
très-bonne heure. C'était le 21 mars (30 ventôse). Déjà le visir, dans
sa fuite rapide, avait dépassé Belbeïs. Il avait laissé dans le fort
et la ville un corps d'infanterie, et dans la plaine un millier de
cavaliers. À l'approche de nos troupes, ces cavaliers s'enfuirent. On
chassa les Turcs de la ville, on les enferma dans le fort, où, après
l'échange de quelques coups de canon, le manque d'eau, l'épouvante les
décidèrent à se rendre. Cependant le fanatisme était grand parmi ces
troupes turques; quelques hommes aimèrent mieux se faire tuer que de
livrer leurs armes. Pendant ce temps la cavalerie du général Leclerc,
battant la plaine, saisit une longue caravane de chameaux qui se
dirigeait vers le Kaire, et qui portait les bagages de Nassif-Pacha et
d'Ibrahim-Bey. Cette capture révéla plus complètement à Kléber le
véritable projet des Turcs, qui consistait à faire insurger
non-seulement la capitale, mais les grandes villes de l'Égypte. Averti
de ce dessein, et voyant que l'armée turque ne tenait nulle part, il
détacha encore le général Friant avec cinq bataillons sur le Kaire,
pour appuyer les quatre bataillons partis la veille d'El-Kanqah, sous
la conduite du général Lagrange.
Le lendemain, 22 mars (1er germinal), il se mit en route pour
Salahieh. Le général Reynier le précédait à la tête de la division de
gauche; il marchait lui-même à la suite avec les guides et le 7e de
hussards. Venait enfin le général Belliard avec sa brigade, reste de
la division Friant. Pendant le trajet, on reçut un message du grand
visir qui demandait à négocier. On ne répondit que par un refus.
Arrivé près de Karaïm, à moitié chemin de Salahieh, on entendit une
canonnade; peu après on aperçut la division Reynier formée en carré,
et aux prises avec une multitude de cavaliers. Kléber fit dire à
Belliard de hâter sa marche, et lui-même, avec la cavalerie, se
rapprocha en toute hâte du carré de Reynier. Mais, à cette vue, les
Turcs qui attaquaient la division Reynier, aimant mieux avoir affaire
à la cavalerie qu'à l'infanterie française, se rabattirent sur les
guides et le 7e de hussards que Kléber amenait avec lui. Leur charge
fut si subite que l'artillerie légère n'eut pas le temps de se mettre
en batterie. Les conducteurs furent sabrés sur leurs pièces; Kléber,
avec les guides et les hussards, se trouva un instant dans le plus
grand danger, surtout parce que les habitants de Karaïm, croyant que
c'en était fait de cette poignée de Français, étaient accourus avec
des fourches et des faux pour les achever. Mais Reynier envoya
sur-le-champ le 14e de dragons, qui dégagea Kléber à temps. Belliard,
qui avait forcé le pas, arriva immédiatement après avec son
infanterie, et on tailla en pièces quelques centaines d'hommes.
Kléber, pressé d'arriver à Salahieh, hâta sa marche, remettant à son
retour la punition de Karaïm. La chaleur du jour était accablante; le
vent soufflait du désert; on respirait avec un air brûlant une
poussière fine et pénétrante. Hommes et chevaux étaient épuisés de
fatigue. On arriva enfin à Salahieh vers la chute du jour. On était là
sur la frontière même d'Égypte, à l'entrée du désert de Syrie, et
Kléber s'attendait pour le lendemain à une dernière action contre le
grand visir. Mais le lendemain matin, 23 mars (2 germinal), les
habitants, de Salahieh vinrent à sa rencontre, en lui annonçant que le
visir fuyait dans le plus grand désordre. Kléber accourut, et vit
lui-même ce spectacle, qui lui prouva combien il s'était exagéré le
danger des armées turques.
[En marge: Le visir repasse le désert.]
[En marge: Prise du camp du visir.]
Le grand visir, prenant avec lui cinq cents cavaliers, les meilleurs,
s'était enfoncé avec quelques bagages dans le désert. Le reste de son
armée fuyait dans tous les sens; une partie courait vers le Delta,
une autre restée à Salahieh demandait grâce à genoux; une autre enfin,
ayant voulu chercher asile dans le désert, périssait sous le sabre des
Arabes. Ces derniers, après avoir convoyé l'année turque, étaient
demeurés à la frontière, sachant qu'il y aurait des vaincus, et dès
lors du butin à recueillir. Ils avaient deviné juste; car, trouvant
l'armée turque complètement démoralisée et incapable de se défendre,
même contre eux, ils égorgeaient les fuyards pour les piller. Au
moment où Kléber arriva, ils avaient envahi le camp abandonné du
visir, et s'y étaient abattus comme une nuée d'oiseaux de proie. À la
vue de notre armée, ils s'envolèrent sur leurs rapides chevaux,
laissant à nos soldats d'abondantes dépouilles. Il y avait là, dans un
espace retranché d'une lieue carrée, une multitude infinie de tentes,
de chevaux, de canons, une grande quantité de selles et de harnais de
toute espèce, 40 mille fers de chevaux, des vivres à profusion, de
riches vêtements, des coffres déjà ouverts par les Arabes, mais pleins
encore de parfums d'aloès, d'étoffes de soie, de tous les objets enfin
qui composaient le luxe brillant et barbare des armées orientales. À
côté de douze litières en bois sculpté et doré se trouvait une voiture
suspendue à l'européenne, de fabrique anglaise, et des pièces de canon
avec la devise: _Honni soit qui mal y pense_; témoignage certain de
l'intervention très-active des Anglais dans cette guerre.
Nos soldats, qui n'avaient rien apporté avec eux, trouvèrent dans le
camp turc des vivres, des munitions, un riche butin, et des objets
dont la singularité leur donnait à rire; ce qu'ils étaient toujours
disposés à faire, après un court moment de tristesse. Étrange
puissance du moral sur les hommes! aujourd'hui victorieux, ils ne
voulaient plus quitter l'Égypte, et ne se regardaient plus comme
condamnés à périr dans un exil lointain!
Lorsque Kléber se fut assuré de ses propres yeux que l'armée turque
avait disparu, il résolut de rebrousser chemin, pour faire rentrer
dans le devoir les villes de la Basse-Égypte, et surtout celle du
Kaire. Il fit les dispositions suivantes. Les généraux Rampon et
Lanusse furent chargés de parcourir le Delta. Rampon devait marcher
sur la ville importante de Damiette, qui était au pouvoir des Turcs,
et la reprendre. Lanusse devait se tenir en communication avec Rampon,
balayer le Delta depuis la ville de Damiette jusqu'à celle
d'Alexandrie, et réduire successivement les bourgades révoltées.
Belliard avait pour mission générale d'appuyer ces diverses
opérations, et pour mission spéciale de seconder Rampon dans son
attaque sur Damiette, et de reprendre lui-même le fort de Lesbeh, qui
ferme l'une des bouches du Nil. Kléber laissa en outre Reynier à
Salahieh, pour empêcher les restes de l'armée turque, engagés dans le
désert, de Syrie, d'en revenir. Celui-ci devait demeurer en
observation sur la frontière, jusqu'à ce que les Arabes eussent achevé
la dispersion des Turcs, et revenir ensuite au Kaire. Enfin Kléber
partit lui-même le lendemain 24 mars (3 germinal) avec la 88e
demi-brigade, deux compagnies de grenadiers, le 7e de hussards, le 3e
et le 14e de dragons.
[En marge: Retour de Kléber au Kaire.]
[En marge: Insurrection du Kaire.]
Il arriva au Kaire le 27 mars. De graves événements s'y étaient passés
depuis son départ. La population de cette grande ville, qui comptait
près de 300 mille habitants, qui était mobile, passionnée, portée au
changement comme toute multitude, avait cédé aux suggestions des
émissaires turcs, et s'était jetée sur les Français dès qu'elle avait
entendu le canon d'Héliopolis. Accourue tout entière sous les murs de
la ville pendant la bataille, et voyant Nassif-Pacha et Ibrahim-Bey
avec quelques mille cavaliers et janissaires, elle avait cru ceux-ci
vainqueurs. Ils s'étaient bien gardés de la détromper, et lui avaient
affirmé, au contraire, que les Français venaient d'être exterminés, et
le grand visir de remporter une victoire complète. À cette nouvelle,
50 mille individus s'étaient levés au Kaire, à Boulaq, à Gyzeh. Armés
de sabres, de lances, de vieux fusils, ils projetaient d'égorger les
Français restés parmi eux. Mais 2 mille hommes retranchés dans la
citadelle et dans les forts qui dominaient la ville, pourvus de vivres
et de munitions, présentaient une résistance difficile à vaincre.
Repliés à temps presque tous, ils avaient réussi à se renfermer dans
des lieux fortifiés. Quelques-uns cependant avaient été en grand
péril: c'étaient ceux qui, au nombre de 200 seulement, tenaient
garnison dans la maison du quartier-général. Cette belle maison,
occupée autrefois par le général Bonaparte, depuis par Kléber et les
principales administrations, se trouvait située à l'une des extrémités
de la ville, donnant d'un côté sur la place Ezbekyeh, la plus belle
du Kaire, de l'autre sur des jardins adossés au Nil. (Voir la carte nº
13.) Les Turcs et la populace soulevée voulurent envahir cette maison
et y égorger les deux cents Français qui l'occupaient. Cela leur était
d'autant plus facile que le général Verdier, qui gardait la citadelle
placée à l'autre extrémité du Kaire, ne pouvait pas venir à leur
secours. Mais les braves soldats qui se trouvaient dans la maison du
quartier-général, tantôt avec un feu bien nourri, tantôt avec des
sorties audacieuses, firent si bien, qu'ils continrent cette multitude
féroce, et donnèrent au général Lagrange le temps d'arriver. Il avait
été détaché, comme on l'a vu, le soir même de la bataille, avec quatre
bataillons. Il arriva le lendemain à midi, entra par les jardins, et
rendit dès lors la maison du quartier-général inexpugnable.
[En marge: Massacre des chrétiens.]
Les Turcs, ne voyant pas moyen de vaincre la résistance des Français,
s'en vengèrent sur les malheureux chrétiens qu'ils avaient sous la
main. Ils commencèrent par massacrer une partie des habitants du
quartier européen; ils tuèrent plusieurs négociants, pillèrent leurs
maisons, et enlevèrent leurs filles et leurs femmes. Ils recherchèrent
ensuite ceux des Arabes qui étaient accusés de bien vivre avec les
Français, et de boire du vin avec eux. Ils les égorgèrent, et firent,
comme de coutume, succéder le pillage au massacre. Ils empalèrent un
Arabe qui avait été chef des janissaires sous les Français, et qui
était chargé de la police du Kaire; ils traitèrent de même celui qui
avait été secrétaire du divan institué par le général Bonaparte. De là
ils passèrent au quartier des Cophtes. Ceux-ci, comme on le sait,
descendent des anciens habitants de l'Égypte, et ont persisté dans le
christianisme, malgré toutes les dominations musulmanes qui se sont
succédé dans leur pays. Leurs richesses étaient grandes et provenaient
de la perception des impôts, que les Mamelucks leur avaient déléguée.
On voulait punir en eux des amis des Français, et piller surtout leurs
maisons. Fort heureusement pour ces Cophtes, leur quartier formait la
gauche de la place Ezbekyeh, et s'appuyait au quartier-général. Leur
chef d'ailleurs était riche et brave: il se défendit bien, et parvint
à les sauver.
Au milieu de ces horreurs, Nassif-Pacha et Ibrahim-Bey étaient honteux
eux-mêmes de ce qu'ils faisaient ou laissaient faire. Ils voyaient
périr avec regret des richesses qui devaient leur appartenir, s'ils
restaient en possession de l'Égypte. Mais ils permettaient tout à une
populace dont ils n'étaient plus maîtres, et voulaient d'ailleurs par
ces massacres la tenir en haleine contre les Français.
[En marge: Avril 1800.]
Sur ces entrefaites, arriva le général Friant, détaché de Belbeïs,
puis enfin Kléber lui-même. Tous deux entrèrent par les jardins de la
maison du quartier-général. Quoique vainqueur de l'armée du visir,
Kléber avait une grave difficulté à surmonter, c'était de conquérir
une ville immense, peuplée de 300 mille habitants, en partie révoltés,
occupée par 20 mille Turcs, construite à l'orientale, c'est-à-dire
percée de rues étroites, et divisée en massifs qui étaient de vraies
forteresses. Ces massifs, prenant leur jour en dedans, ne montrant au
dehors que des murs élevés, avaient au lieu de toits des terrasses,
d'où les insurgés faisaient un feu plongeant et meurtrier. Ajoutez que
les Turcs étaient maîtres de toute la ville, excepté la citadelle et
la place Ezbekyeh. Quant à cette dernière place, ils l'avaient en
quelque sorte bloquée, en fermant par des murs crénelés les rues qui
venaient y aboutir.
Les Français n'avaient que deux moyens d'attaque: c'était de faire du
haut de la citadelle un feu destructeur de bombes et d'obus, jusqu'à
ce qu'on eût réduit la ville; ou bien de déboucher par la place
Ezbekyeh, en renversant toutes les barrières élevées à la tête des
rues, et en prenant d'assaut, et un à un, tous les quartiers. Mais le
premier moyen pouvait amener la destruction d'une grande cité qui
était la capitale du pays, et dont on avait besoin pour vivre; le
second exposait à perdre plus de soldats que n'en auraient coûté dix
batailles comme celle d'Héliopolis.
[En marge: Habile temporisation de Kléber.]
Kléber montra ici autant de prudence qu'il venait de montrer d'énergie
dans les combats. Il résolut de gagner du temps, et de laisser
l'insurrection se fatiguer elle-même. Il avait envoyé presque tout son
matériel dans la Basse-Égypte, croyant être à la veille de
l'embarquement. Il enjoignit à Reynier, dès que l'armée du visir
aurait été entièrement jetée au delà du désert, dès que Damiette et
Lesbeh seraient repris, de remonter le Nil avec sa division tout
entière, et les munitions qui étaient nécessaires au Kaire. En
attendant, il fit bloquer toutes les issues par lesquelles la ville
communiquait avec le dehors. Bien que les révoltés se fussent procuré
des vivres en pillant les maisons des Égyptiens, ordinairement
remplies de provisions, bien qu'ils eussent forgé des boulets, fondu
même des canons, il était impossible que la disette ne se fît pas
bientôt sentir parmi eux. Ils devaient aussi finir par se détromper
sur l'état général des choses en Égypte, par savoir que les Français
étaient partout victorieux, et l'armée du visir dispersée; ils
devaient surtout se diviser prochainement, car leurs intérêts étaient
fort opposés. Les Turcs de Nassif-Pacha, les Mamelucks d'Ibrahim-Bey,
et le peuple arabe du Kaire, ne pouvaient être long-temps d'accord.
Par toutes ces raisons, Kléber crut devoir temporiser, et négocier.
[En marge: Alliance avec Murad-Bey.]
Pendant qu'il gagnait du temps, il acheva son traité d'alliance avec
Murad-Bey, en se servant de la femme de ce prince mameluck, qui était
en Égypte une personne universellement respectée, douée de beauté et
même d'esprit. Il lui accorda la province de Saïd sous la suzeraineté
de la France, et à condition de payer un tribut, représentant une
grande partie des impôts de cette province. Murad-Bey s'engagea de
plus à combattre pour les Français, et les Français s'engagèrent,
s'ils se retiraient jamais, à lui faciliter l'occupation de l'Égypte.
Murad-Bey, comme on le verra plus tard, fut fidèle au traité qu'il
venait de souscrire, et commença par chasser de la Haute-Égypte un
corps turc qui l'avait occupée.
Par le moyen de Murad-Bey et des cheiks secrètement amis de la France,
Kléber entama ensuite des négociations avec les Turcs entrés dans le
Kaire. Nassif-Pacha et Ibrahim-Bey commençaient, en effet, à craindre
d'être enfermés dans la ville, pris par les Français, et traités à la
turque. Ils savaient d'ailleurs que l'armée du visir était
complètement dispersée. Ils se prêtèrent donc volontiers à des
pourparlers, et consentirent à une capitulation, en vertu de laquelle
ils pouvaient se retirer sains et saufs. Mais, au moment où cette
capitulation allait être conclue, les révoltés du Kaire, qui se
voyaient abandonnés à la vengeance des Français, furent saisis
d'effroi et de fureur, firent rompre les pourparlers, menacèrent
d'égorger ceux qui voulaient les abandonner, donnèrent même de
l'argent aux Turcs pour les engager à combattre. Une attaque de vive
force était donc indispensable pour achever la soumission.
La Basse-Égypte étant rentrée dans le devoir, Reynier était remonté
avec son corps, et un convoi de munitions. Il forma l'investissement
d'une partie de l'enceinte du Kaire, du nord au levant, c'est-à-dire
du fort Camin à la citadelle; le général Friant campa vers le
couchant, dans les jardins de la maison du quartier-général, entre la
ville et le Nil; la cavalerie Leclerc fut placée entre les divisions
Reynier et Friant, battant la campagne; le général Verdier occupa le
sud.
[En marge: Commencement des opérations pour reprendre le Kaire.]