Pendant ce temps, Desaix et Poussielgue, contrariés par les vents,

n'avaient pu débarquer à Gazah que le 11 janvier (21 nivôse), et

arriver à El-Arisch que le 13. Les conférences commencèrent dès leur

arrivée, et Desaix indigné faillit rompre les négociations. Ces Turcs,

ignorants et barbares, interprétant à leur façon la conduite des

Français voyaient dans leur disposition à traiter, non pas le désir

immodéré de rentrer en France, mais la peur de combattre. Ils

exigeaient donc que l'armée se rendît prisonnière de guerre. Desaix

voulut faire cesser à l'instant même toute espèce de pourparlers; mais

sir Sidney intervint, ramena les parties à des termes plus modérés, et

proposa des conditions honorables, s'il pouvait y en avoir de telles

pour une pareille résolution. Il n'était plus possible de mettre en

avant les premières conditions de Kléber. Lui-même l'avait senti après

les lettres qui lui avaient été écrites du vaisseau _le Tigre_, et il

ne parlait plus des Îles Vénitiennes, de Malte, du ravitaillement de

ces îles. Cependant, pour colorer sa capitulation, il tenait encore à

un point, c'est que la Porte se retirât de la triple alliance. Ceci, à

la rigueur, se pouvait négocier à El-Arisch, puisqu'on avait sous la

main le grand visir et le reis-effendi; mais on ne pouvait guère le

demander au négociateur anglais, dont cependant l'intervention était

indispensable. Aussi bien cette condition fut-elle mise de côté, comme

les autres. C'était un vain artifice que Kléber et ses conseillers

employaient envers eux-mêmes, pour déguiser à leurs propres yeux

l'indignité de leur conduite.

[En marge: Conditions acceptées de part et d'autre.]

Bientôt enfin on traita de l'évacuation pure et simple, et de ses

conditions. Après de longs débats, il fut convenu que toute hostilité

cesserait pendant trois mois; que ces trois mois seraient employés par

le visir à réunir dans les ports de Rosette, d'Aboukir et

d'Alexandrie, les vaisseaux nécessaires au transport de notre armée;

par le général Kléber à évacuer le haut Nil, le Kaire, les provinces

environnantes, et à concentrer ses troupes sur les points

d'embarquement; que les Français s'en iraient avec armes et bagages,

c'est-à-dire avec les honneurs de la guerre; qu'ils emporteraient les

munitions dont ils auraient besoin, et laisseraient les autres; qu'à

partir du jour de la signature ils cesseraient d'imposer des

contributions, et abandonneraient à la Porte celles qui resteraient

dues; mais qu'en retour l'armée française recevrait trois mille

bourses, valant alors trois millions de francs, et représentant la

somme nécessaire à son entretien pendant l'évacuation et la traversée.

Les forts de Katieh, Salahieh, Belbeïs, formant la frontière de

l'Égypte du côté du désert de Syrie, devaient être remis dix jours

après la ratification, le Kaire après quarante jours. Il était convenu

que la ratification serait donnée sous huit jours par le général

Kléber tout seul, sans recours au gouvernement français. Enfin, sir

Sidney Smith s'engageait, en son propre nom et au nom du commissaire

russe, à fournir des passe-ports à l'armée, afin qu'elle pût traverser

les croisières anglaises.

Les commissaires français commirent ici une erreur de forme qui était

grave. La signature de sir Sidney Smith était indispensable, car, sans

cette signature, la mer demeurait fermée. Ils auraient dû exiger de

Sidney Smith, puisqu'il était le négociateur de cette convention,

qu'il la signât. Alors se serait éclairci le mystère de ses pouvoirs.

On aurait su que le commodore anglais, ayant eu autrefois des pouvoirs

pour traiter avec la Porte, n'en avait plus dans le moment, lord

Elgin étant arrivé comme ministre à Constantinople; qu'il n'avait

aucune instruction spéciale pour le cas présent, que seulement il

avait de fortes présomptions d'espérer l'approbation de sa conduite à

Londres. Peu instruits des usages diplomatiques, les plénipotentiaires

français crurent que sir Sidney Smith, offrant des passe-ports, avait

la faculté d'en donner, et que ces passe-ports seraient valables.

[En marge: Desaix avant de signer en réfère à Kléber.]

Le projet de convention était terminé, il ne restait plus qu'à le

signer. Mais le noble coeur de Desaix était révolté de ce qu'on

l'obligeait à faire. Avant de mettre son nom au bas d'un tel acte, il

manda son aide-de-camp Savary, lui enjoignit de se rendre au

quartier-général de Salahieh, où se trouvait Kléber, de lui

communiquer le projet de convention, et de lui déclarer qu'il ne

signerait ce projet qu'après en avoir reçu de sa part l'ordre formel.

Savary partit, se rendit à Salahieh, et s'acquitta auprès de Kléber de

la commission dont il était chargé. Kléber, qui sentait confusément sa

faute, voulut, pour la couvrir, assembler un conseil de guerre, où

furent appelés tous les généraux de l'armée.

[En marge: Conseil de guerre.]

Le conseil fut assemblé le 21 janvier 1800 (1er pluviôse an VIII). Le

procès-verbal en existe encore. Il est pénible de voir de braves gens,

qui avaient versé leur sang, qui allaient le verser encore pour leur

patrie, accumuler de misérables faussetés pour colorer une indigne

faiblesse. Cet exemple doit servir de leçon aux militaires; il doit

leur apprendre qu'il ne suffit pas d'être fermes au feu, et que le

courage de braver les balles et les boulets est la moindre des vertus

imposées à leur noble profession. On fit valoir dans ce conseil de

guerre la nouvelle, connue alors en Égypte, que la grande flotte

franco-espagnole avait repassé de la Méditerranée dans l'Océan, d'où

résultait la conclusion qu'il n'y avait plus aucun secours à espérer

de la France; on en donna pour preuve les cinq mois écoulés depuis le

départ du général Bonaparte, cinq mois pendant lesquels aucune dépêche

n'était arrivée. On se fit un argument du découragement de l'armée

qu'on avait soi-même contribué à produire; on cita ce qui venait de se

passer à Rosette et à Alexandrie, où les garnisons s'étaient conduites

comme celle d'El-Arisch, menaçant de se révolter si elles n'étaient

ramenées immédiatement en Europe; on prétendit que l'armée active

était réduite à 8 mille hommes; on exagéra démesurément la force de

l'armée turque; on parla d'une prétendue expédition russe qui allait

se joindre au grand visir, expédition qui n'existait que dans

l'imagination exaltée de ceux qui voulaient déserter l'Égypte à tout

prix; on établit comme bien positive l'impossibilité de résister,

assertion qui devait être bientôt démentie d'une manière héroïque par

ceux mêmes qui la faisaient valoir; enfin, pour rentrer autant que

possible dans les instructions du général Bonaparte, on allégua

quelques cas de peste, fort douteux, et du reste parfaitement inconnus

dans l'armée.

Cependant, malgré tout ce qui venait d'être dit, les partisans de

l'évacuation étaient loin de se conformer aux instructions laissées

par le général Bonaparte. Il avait posé pour conditions: 1º qu'il ne

fût arrivé aucun secours, aucun ordre au printemps de 1800; 2º que la

peste eût enlevé quinze cents hommes, outre les pertes de la guerre;

3º que le danger fût assez grand pour rendre toute résistance

impossible: et, ces circonstances réalisées, il avait recommandé de

gagner du temps en négociant, et de n'admettre l'évacuation que sous

clause de ratification par la France.--Or, on était en janvier

seulement de l'année 1800, il n'y avait point de peste, point de

danger pressant, et il s'agissait de résoudre l'évacuation immédiate,

sans recours à la France.

[En marge: Résistance de Davout.]

Un homme qui a montré à la guerre mieux que du courage, c'est-à-dire

du caractère, le général Davout, depuis maréchal et prince d'Eckmuhl,

osa seul résister à ce coupable entraînement. Il ne craignit pas de

tenir tête à Kléber, dont tout le monde subissait l'ascendant; il

combattit avec énergie le projet de capitulation. Mais il ne fut pas

écouté, et, par une condescendance fâcheuse, il consentit à signer la

résolution du conseil de guerre, en laissant écrire dans le

procès-verbal qu'elle avait été adoptée à l'unanimité.

Davout néanmoins prit Savary à part, et le chargea d'affirmer à Desaix

que, s'il voulait rompre la négociation, il trouverait de l'appui dans

l'armée. Savary retourna au camp d'El-Arisch, fit connaître à Desaix

ce qui s'était passé, et ce qu'il était chargé de lui dire de la part

de Davout. Mais Desaix, lisant au bas de la délibération le nom de

Davout, répondit vivement à Savary: À qui voulez-vous donc que je me

fie, lorsque celui même qui désapprouve la convention, n'ose pas

conformer sa signature à son opinion? On veut que je désobéisse, et on

n'ose pas soutenir jusqu'au bout l'avis qu'on a ouvert!--Desaix,

quoique désolé, mais voyant le torrent, et y cédant lui-même, apposa

sa signature, le 28 janvier, sur cette malheureuse convention, célèbre

depuis sous le titre de convention d'El-Arisch (8 pluviôse).

[En marge: Signature de la convention d'El-Arisch stipulant

l'évacuation de l'Égypte.]

La chose faite, on commençait à en sentir la gravité. Desaix, revenu

au camp, s'en exprimait avec douleur, et ne dissimulait pas son

profond chagrin d'avoir été choisi pour une telle mission, et forcé de

la remplir par un ordre du général en chef. Davout, Menou et quelques

autres se répandaient en propos amers; la division éclatait de toutes

parts au camp de Salahieh.

Cependant on s'apprêtait à partir; le gros de l'armée était tout à la

joie de quitter ces parages lointains, et de revoir bientôt la France.

Sir Sidney Smith avait regagné son bord. Le visir s'approchait, et

prenait possession, l'une après l'autre, des positions retranchées de

Katieh, de Salahieh, de Belbeïs, que Kléber, pressé d'exécuter la

convention, lui remettait fidèlement. Kléber retournait au Kaire pour

faire ses dispositions de départ, rappeler à lui les troupes qui

gardaient la Haute-Égypte, concentrer son armée, et la diriger ensuite

sur Rosette et Alexandrie, aux époques convenues pour l'embarquement.

[En marge: Effet produit en Europe par les dépêches d'Égypte.]

Pendant que ces événements se passaient en Égypte, conséquences

funestes d'un sentiment que les chefs de l'armée avaient secondé au

lieu de le combattre, d'autres événements avaient lieu en Europe,

conséquences exactes des mêmes causes. En effet, les lettres et

dépêches envoyées par duplicata, étaient, comme on l'a vu, arrivées en

même temps à Paris et à Londres. La dépêche accusatrice dirigée contre

le général Bonaparte, et destinée au Directoire, avait été remise au

général Bonaparte lui-même, devenu chef du gouvernement. Il avait été

révolté de tant de faiblesses et de faussetés; mais il sentait le

besoin que l'armée avait de Kléber, il estimait les grandes qualités

de ce général, et, ne prévoyant pas que le découragement pût aller

chez lui jusqu'à l'abandon de l'Égypte, il dissimula ses propres

griefs. Il se hâta donc de faire partir de France des instructions, et

l'annonce des grands secours qu'il préparait.

[En marge: Ordre donné par les Anglais d'exiger que l'armée française

se rende prisonnière de guerre.]

De son côté, le gouvernement britannique, auquel étaient parvenues en

double les dépêches de Kléber, et un grand nombre de lettres écrites

par nos officiers à leurs familles, les fit publier toutes, dans le

but de montrer à l'Europe la situation des Français en Égypte, et de

brouiller entre eux les généraux Kléber et Bonaparte. C'était un

calcul tout simple de la part d'une puissance ennemie. En même temps,

le cabinet anglais avait reçu avis des ouvertures faites par Kléber au

grand visir et à sir Sidney Smith. Croyant l'armée française réduite à

la dernière extrémité, il se hâta d'envoyer l'ordre formel de ne lui

accorder aucune capitulation, à moins qu'elle ne se rendît prisonnière

de guerre. M. Dundas employa même à la tribune du parlement des

expressions odieuses. Il faut, dit-il, faire un exemple de cette

armée, qui, en pleine paix, a voulu envahir les états de nos alliés;

l'intérêt du genre humain veut qu'elle soit détruite.

[En marge: Fév. 1800.]

Ce langage était barbare; il peint la violence des passions qui

remplissaient alors le coeur des deux nations. Le cabinet anglais

avait pris à la lettre les exagérations de Kléber et de nos officiers;

il regardait les Français comme réduits à subir toutes les conditions

qu'on voudrait leur imposer, et, sans prévoir ce qui se passait, il

commit la légèreté de donner à lord Keith, commandant en chef dans la

Méditerranée, l'ordre absolu de ne signer aucune capitulation sans la

condition expresse de retenir l'armée française prisonnière.

[En marge: Regrets de sir Sydney Smith en recevant les nouveaux ordres

d'Angleterre.]

L'ordre, parti de Londres le 17 décembre, parvint à l'amiral Keith,

dans l'île de Minorque, vers les premiers jours de janvier 1800, et,

le 8 du même mois, cet amiral se hâta de communiquer à sir Sidney

Smith les instructions qu'il venait de recevoir de son gouvernement.

Il fallait du temps, surtout dans cette saison, pour traverser la

Méditerranée. Les communications de lord Keith n'arrivèrent à sir

Sidney Smith que le 20 février. Celui-ci en fut désolé. Il avait agi

sans instruction précise de son gouvernement, comptant que ses actes

seraient approuvés; il se trouvait donc compromis à l'égard des

Français, car il pouvait être accusé par eux de déloyauté. Mieux

instruit d'ailleurs du véritable état des choses, il savait bien que

Kléber ne consentirait jamais à se rendre prisonnier de guerre, et il

voyait la convention d'El-Arisch, si habilement arrachée à une

faiblesse d'un moment, tout à fait compromise. Il se hâta d'écrire à

Kléber pour lui exprimer sa douleur, pour l'avertir loyalement de ce

qui se passait, l'engager à suspendre sur-le-champ la remise des

places égyptiennes au grand visir, et le conjurer d'attendre de

nouveaux ordres d'Angleterre, avant de prendre aucune résolution

définitive.

[En marge: Mars 1800.]

Malheureusement, quand ces avis de sir Sidney Smith parvinrent au

Kaire, l'armée française avait déjà exécuté en partie la convention

d'El-Arisch. Elle avait remis aux Turcs toutes les positions de la

rive droite du Nil, Katieh, Salahieh, Belbeïs, et quelques-unes des

positions du Delta, notamment la ville de Damiette et le fort de

Lesbeh. Les troupes étaient déjà en marche pour Alexandrie, avec les

bagages et les munitions. La division de la Haute-Égypte avait livré

le haut Nil aux Turcs, et se repliait sur le Kaire, pour se réunir

vers la mer au reste de l'armée. Desaix, profitant de l'ordre qu'il

avait reçu de se rendre en France, et ne voulant pas prendre part aux

détails de cette honteuse retraite, était parti avec Davout, qui, de

son côté, ne pouvait plus demeurer auprès de Kléber. Kléber, oubliant

ses démêlés avec Davout, avait voulu le retenir, et lui avait offert

le grade de général de division, qu'il pouvait conférer en qualité de

gouverneur de l'Égypte. Davout avait refusé, en disant qu'il ne

voulait pas que son avancement portât la date d'un événement aussi

déplorable. Mais tandis que Desaix et Davout s'embarquaient, M. de

Latour-Maubourg, arrivant de France avec les dépêches du Premier

Consul, les rencontra sur la plage; il annonçait la révolution du 18

brumaire, et l'élévation au suprême pouvoir du général Bonaparte.

Ainsi Kléber, au moment où il venait de se dessaisir des positions

fortifiées, apprenait la non-exécution de la convention d'El-Arisch,

et la nouvelle, non moins grave pour lui, de l'établissement du

gouvernement consulaire.

Mais c'était assez de faiblesse pour un grand caractère; on allait,

par une offre déshonorante, rappeler Kléber à lui-même, et en faire ce

qu'il était véritablement, un héros. Il fallait ou se rendre

prisonnier, ou se défendre dans une situation bien pire que celle

qu'on avait déclarée insoutenable, dans le conseil de guerre de

Salahieh; il fallait ou subir le déshonneur, ou accepter une lutte

désespérée: Kléber n'hésita pas, et on va voir que, malgré une

situation fort empirée, il sut faire ce qu'il avait jugé impossible

quelques jours auparavant, et se donna ainsi à lui-même le plus noble

des démentis.

[En marge: Ordres donnés par Kléber.]

Kléber contremanda sur-le-champ tous les ordres précédemment adressés

à l'armée. Il ramena de la Basse-Égypte jusqu'au Kaire une partie des

troupes qui avaient déjà descendu le Nil; il fit remonter ses

munitions; il pressa la division de la Haute-Égypte de venir le

rejoindre, et signifia au grand visir de s'arrêter dans sa marche vers

le Kaire, sans quoi il commencerait immédiatement les hostilités. Le

grand visir lui répondit que la convention d'El-Arisch était signée,

qu'elle devait être exécutée; qu'en conséquence il allait s'avancer

sur la capitale. Au même instant arriva au quartier-général un

officier parti de Minorque, porteur d'une lettre de lord Keith à

Kléber. Entre autres expressions, cette lettre contenait les

suivantes: «J'ai reçu des ordres positifs de Sa Majesté Britannique de

ne consentir à aucune capitulation avec l'armée que vous commandez,

excepté dans le cas où elle mettrait bas les armes, se rendrait

prisonnière de guerre, et abandonnerait tous les vaisseaux contenus

dans le port d'Alexandrie.»

Kléber, indigné, fit mettre à l'ordre de l'armée la lettre de lord

Keith, en y ajoutant ces simples paroles:

[En marge: Proclamation aux troupes.]

SOLDATS! ON NE RÉPOND À DE TELLES INSOLENCES QUE PAR DES VICTOIRES;

PRÉPAREZ-VOUS À COMBATTRE.

Ce noble langage retentit dans tous les coeurs. La situation était

bien changée depuis le 28 janvier, jour de la signature de la

convention d'El-Arisch! Alors on tenait toutes les positions

fortifiées de l'Égypte; on dominait les Égyptiens, qui étaient soumis

et tranquilles; le visir se trouvait au delà du désert. Aujourd'hui,

au contraire, on avait livré les postes les plus importants; on

n'occupait plus que la plaine; la population était partout en éveil;

le peuple du Kaire, excité par la présence du grand visir, qui était à

cinq heures de marche, n'attendait que le premier signal pour se

révolter. Le lugubre tableau tracé dans le conseil de guerre, où la

convention d'El-Arisch avait été débattue, ce tableau, faux alors,

était rigoureusement vrai aujourd'hui. L'armée française allait

combattre dans la plaine qui borde le Nil, ayant en tête le visir

avec 80 mille hommes, et sur ses derrières les 300 mille habitants du

Kaire, prêts à se soulever: et elle était sans crainte! Glorieuse

réparation d'une grande faute!

[En marge: Vains efforts de sir Sydney Smith pour empêcher le

renouvellement des hostilités.]

Des agents de sir Sidney Smith étaient accourus pour s'interposer

entre les Français et les Turcs, et faire entendre de nouvelles

paroles d'accommodement. On venait, disaient-ils, d'écrire à Londres;

lorsque la convention d'El-Arisch y serait connue, elle serait

certainement ratifiée; dans cette situation il fallait suspendre les

hostilités et attendre.--Le grand visir et Kléber y consentaient, mais

à des conditions inconciliables. Le grand visir voulait qu'on lui

livrât le Kaire; Kléber voulait, au contraire, que le visir rebroussât

chemin jusqu'à la frontière. Dans un tel état de choses, combattre

était la seule ressource.

[En marge: Bataille d'Héliopolis livrée le 20 mars.]

Le 20 mars 1800 (29 ventôse an VIII), avant la pointe du jour, l'armée

française sortit du Kaire, et se déploya dans les riches plaines qui

bordent le Nil, ayant le fleuve à gauche, le désert à droite, et en

face, mais au loin, les ruines de l'antique Héliopolis. (Voir la carte

nº 11.) La nuit, presque lumineuse dans ces climats, rendait les

manoeuvres faciles, sans toutefois les rendre distinctes pour

l'ennemi. L'armée se forma en quatre carrés: deux à gauche sous le

général Reynier, deux à droite sous le général Friant. Ils étaient

composés de deux demi-brigades d'infanterie chacun, rangées sur

plusieurs lignes. Aux angles et en dehors, se trouvaient des

compagnies de grenadiers, adossées aux carrés eux-mêmes, leur servant

de renfort pendant la marche ou les charges de la cavalerie, et s'en

détachant pour voler à l'attaque des positions défendues, quand

l'ennemi voulait tenir quelque part. Au centre de la ligne de

bataille, c'est-à-dire entre les deux carrés de gauche et les deux

carrés de droite, la cavalerie était disposée en masse profonde, ayant

l'artillerie légère sur ses ailes. À quelque distance en arrière et à

gauche, un cinquième carré, moindre que les autres, était destiné à

servir de réserve. On pouvait évaluer à un peu moins de dix mille

hommes, les troupes que Kléber venait de réunir dans cette plaine

d'Héliopolis. Elles étaient fermes et tranquilles.

Le jour commençait à paraître. Kléber, qui, depuis qu'il était général

en chef, déployait, pour imposer aux Égyptiens, une sorte de luxe,

était revêtu d'un riche uniforme. Monté sur un cheval de grande

taille, il vint montrer aux soldats cette noble figure, qu'ils

aimaient tant à voir, et dont la fière beauté les remplissait de

confiance.--Mes amis, leur dit-il en parcourant leurs rangs, vous ne

possédez plus en Égypte que le terrain que vous avez sous vos pieds.

Si vous reculez d'un seul pas, vous êtes perdus!--Le plus grand

enthousiasme accueillit partout sa présence et ses paroles; et, dès

que le jour fut fait, il donna l'ordre de marcher en avant.

[Illustration: KLÉBER. (À Héliopolis.)]

On n'apercevait encore qu'une partie de l'armée du visir. Dans cette

plaine du Nil qui s'étendait devant nous, se voyait le village

d'El-Matarieh, que les Turcs avaient retranché. Il y avait là une

avant-garde de 5 à 6 mille janissaires, très-bons soldats, escortés de

quelques mille cavaliers. Un peu au delà, un autre rassemblement

paraissait vouloir se glisser entre le fleuve et notre aile gauche,

pour aller soulever le Kaire sur nos derrières. En face, et beaucoup

plus loin, les ruines de l'antique Héliopolis, un bois de palmiers, de

fortes ondulations de terrain, dérobaient aux yeux de nos soldats le

gros de l'armée turque. On pouvait estimer à 70 ou 80 mille hommes la

réunion de toutes ces forces, tant le corps principal que le corps

placé à El-Matarieh, et le détachement en marche pour pénétrer dans la

ville du Kaire.

Kléber fit charger d'abord par un escadron des guides à cheval le

détachement manoeuvrant sur notre gauche pour s'introduire dans le

Kaire. Les guides s'élancèrent au galop sur cette troupe confuse. Les

Turcs, qui ne craignaient jamais la cavalerie, reçurent le choc, et le

rendirent à leur tour. Ils enveloppèrent complètement nos cavaliers,

et allaient même les tailler en pièces, lorsque Kléber envoya à leur

secours le 22e régiment de chasseurs et le 14e de dragons, qui,

fondant sur l'épais rassemblement, au milieu duquel les guides étaient

comme enveloppés, le dispersèrent à coups de sabre, et le mirent en

fuite. Les Turcs s'éloignèrent alors à perte de vue.

Cela fait, Kléber se hâta d'attaquer le village retranché

d'El-Matarieh, avant que le gros de l'armée ennemie eût le temps

d'accourir. Il chargea de ce soin le général Reynier, avec les deux

carrés de gauche; et lui-même avec les deux carrés de droite, opérant

un mouvement de conversion, prit position entre El-Matarieh et

Héliopolis, afin d'empêcher l'armée turque de venir au secours de la

position attaquée.

Reynier, arrivé près d'El-Matarieh, détacha les compagnies de

grenadiers qui doublaient les angles des carrés, et leur ordonna de

charger le village. Ces compagnies s'avancèrent en formant deux

petites colonnes. Les braves janissaires ne voulurent pas les

attendre, et marchèrent à leur rencontre. Nos grenadiers, les recevant

de pied ferme, firent sur eux une décharge de mousqueterie à bout

portant, en abattirent un grand nombre, puis les abordèrent baïonnette

abaissée. Tandis que la première colonne de grenadiers attaquait de

front les janissaires, la seconde les prenait en flanc, et achevait de

les disperser. Puis les deux colonnes réunies se jetèrent dans

El-Matarieh, au milieu d'une grêle de balles. Elles fondirent à coup

de baïonnette sur les Turcs qui résistaient, et, après un grand

carnage, elles demeurèrent maîtresses de la position. Les Turcs

s'enfuirent dans la plaine, et, se joignant à ceux que les guides; les

chasseurs et les dragons venaient de disperser tout à l'heure,

coururent en désordre vers le Kaire, sous la conduite de Nassif-Pacha,

le lieutenant du grand visir.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 02 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 2 / 31 段