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HISTOIRE DU CONSULAT
ET DE
L'EMPIRE
FAISANT SUITE
À L'HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE
PAR M. A. THIERS
TOME DEUXIÈME
[Illustration: Emblème de l'éditeur.]
PARIS
PAULIN, LIBRAIRE-ÉDITEUR
60, RUE RICHELIEU
1845
LIVRE CINQUIÈME.
HÉLIOPOLIS.
État de l'Égypte après le départ du général Bonaparte.--Profond
chagrin de l'armée; son désir de retourner en France.--Kléber
excite ce sentiment au lieu de le contenir.--Rapport qu'il fait
sur l'état de la colonie.--Ce rapport, destiné au Directoire,
parvient au Premier Consul.--Faussetés dont il est
plein.--Grandes ressources de la colonie, et facilité de la
conserver à la France.--Kléber, entraîné lui-même par le
sentiment qu'il avait encouragé, est amené à traiter avec les
Turcs et les Anglais.--Coupable convention d'El-Arisch, stipulant
l'évacuation de l'Égypte.--Refus des Anglais d'exécuter la
convention, et leur prétention d'obliger l'armée française à
déposer les armes.--Noble indignation de Kléber.--Rupture de
l'armistice et bataille d'Héliopolis.--Dispersion des
Turcs.--Kléber les poursuit jusqu'à la frontière de Syrie.--Prise
du camp du visir.--Répartition de l'armée dans la
Basse-Égypte.--Retour de Kléber au Kaire, afin de réduire cette
ville qui s'était insurgée sur ses derrières.--Temporisation
habile de Kléber.--Après avoir réuni ses moyens, il attaque et
reprend le Kaire.--Soumission générale.--Alliance avec
Murad-Bey.--Kléber, qui croyait ne pouvoir garder l'Égypte
soumise, l'a reconquise en trente-cinq jours contre les forces
des Turcs et contre les Égyptiens révoltés.--Ses fautes
glorieusement effacées.--Émotion des peuples musulmans en
apprenant que l'Égypte est aux mains des infidèles.--Un
fanatique, parti de la Palestine, se rend au Kaire pour
assassiner Kléber.--Mort funeste de ce dernier, et conséquences
de cette mort pour la colonie.--Tranquillité présente.--Kléber et
Desaix avaient succombé le même jour.--Caractère et vie de ces
deux hommes de guerre.
[En marge: Août 1799.]
[En marge: Départ du général Bonaparte.]
En août 1799, le général Bonaparte, décidé par les nouvelles d'Europe
à quitter subitement l'Égypte, avait ordonné à l'amiral Ganteaume de
faire sortir du port d'Alexandrie les frégates _la Muiron_ et _la
Carrère_, seuls bâtiments qui lui restassent depuis la destruction de
la flotte, et de les mouiller dans la petite rade du Marabout. C'est
là qu'il voulait s'embarquer, à deux lieues à l'ouest d'Alexandrie. Il
emmenait avec lui les généraux Berthier, Lannes, Murat, Andréossy,
Marmont, et les deux savants de l'expédition qu'il chérissait le plus,
Monge et Berthollet. Le 2 août (5 fructidor an VII), il se rendit au
Marabout, et s'embarqua précipitamment, craignant toujours de voir
apparaître l'escadre anglaise. Les chevaux qui avaient servi au
trajet, ayant été abandonnés sur la plage, s'enfuirent au galop vers
Alexandrie. La vue de ces chevaux tout sellés, et privés de leurs
cavaliers, causa une sorte d'alarme; on crut qu'il était arrivé
quelque accident à des officiers de la garnison, et on fit sortir du
camp retranché un détachement de cavalerie. Bientôt un piqueur turc,
qui avait assisté à l'embarquement, expliqua ce que c'était, et Menou,
qui seul avait été initié au secret, annonça dans Alexandrie le départ
du général Bonaparte, et la désignation qu'il avait faite du général
Kléber pour lui succéder. Kléber avait reçu un rendez-vous à Rosette
pour le 23 août; mais le général Bonaparte, pressé de s'embarquer,
était parti sans l'attendre. D'ailleurs, en imposant à Kléber le
pesant fardeau du commandement, il n'était pas fâché de lui laisser un
ordre absolu, qui ne permît ni contestation ni refus.
[En marge: Chagrin de l'armée en apprenant le départ du général en
chef.]
Cette nouvelle causa dans l'armée une surprise douloureuse. On ne
voulut d'abord pas y ajouter foi; le général Dugua, commandant à
Rosette, la fit démentir, n'y croyant pas lui-même, et craignant le
mauvais effet qu'elle pouvait produire. Cependant le doute devint
bientôt impossible, et Kléber fut officiellement proclamé successeur
du général Bonaparte. Officiers et soldats furent consternés. Il avait
fallu l'ascendant qu'exerçait sur eux le vainqueur de l'Italie, pour
les entraîner à sa suite dans des contrées lointaines et inconnues; il
fallait tout son ascendant pour les y retenir. C'est une passion que
le regret de la patrie, et qui devient violente, quand la distance, la
nouveauté des lieux, des craintes fondées sur la possibilité du
retour, viennent l'irriter encore. Souvent, en Égypte, cette passion
éclatait en murmures, quelquefois même en suicides. Mais la présence
du général en chef, son langage, son activité incessante, faisaient
évanouir ces noires vapeurs. Sachant toujours s'occuper lui-même et
occuper les autres, il captivait au plus point les esprits, et ne
laissait pas naître, ou dissipait autour de lui, des ennuis qui
n'entraient jamais dans son âme. On se disait bien quelquefois qu'on
ne reverrait plus la France; qu'on ne pourrait plus franchir la
Méditerranée, maintenant surtout que la flotte avait été détruite à
Aboukir; mais le général Bonaparte était là, avec lui on pouvait aller
en tous lieux, retrouver le chemin de la patrie, ou se faire une
patrie nouvelle. Lui parti, tout changeait de face. Aussi la nouvelle
de son départ fut-elle un coup de foudre. On qualifia ce départ des
expressions les plus injurieuses. On ne s'expliquait pas ce mouvement
irrésistible de patriotisme et d'ambition qui, à la nouvelle des
désastres de la république, l'avait entraîné à retourner en France. On
ne voyait que l'abandon où il laissait la malheureuse armée qui avait
eu assez de confiance en son génie pour le suivre. On se disait qu'il
avait donc reconnu l'imprudence de cette entreprise, l'impossibilité
de la faire réussir, puisqu'il s'enfuyait, abandonnant à d'autres ce
qui lui semblait désormais inexécutable. Mais, se sauver seul, en
laissant au delà des mers ceux qu'il avait ainsi compromis, était une
cruauté, une lâcheté même, prétendaient certains détracteurs: car il
en a toujours eu, et très-près de sa personne, même aux époques les
plus brillantes de sa carrière!
[En marge: Conduite de Kléber dans ces circonstances.]
Kléber n'aimait pas le général Bonaparte, et supportait son ascendant
avec une sorte d'impatience. S'il se contenait en sa présence, il s'en
dédommageait ailleurs par des propos inconvenants. Frondeur et
fantasque, Kléber avait désiré ardemment prendre part à l'expédition
d'Égypte, pour sortir de l'état de disgrâce dans lequel on l'avait
laissé vivre sous le Directoire: et aujourd'hui il en était aux
regrets d'avoir quitté les bords du Rhin pour ceux du Nil. Il le
laissait voir avec une faiblesse indigne de son caractère. Cet homme,
si grand dans le danger, s'abandonnait lui-même comme aurait pu le
faire le dernier des soldats. Le commandement en chef ne le consolait
pas de la nécessité de rester en Égypte, car il n'aimait pas à
commander. Poussant au déchaînement contre le général Bonaparte, il
commit la faute, qu'on devrait appeler criminelle, si des actes
héroïques ne l'avaient réparée, de contribuer lui-même à produire dans
l'armée un entraînement qui fut bientôt général. À son exemple, tout
le monde se mit à dire qu'on ne pouvait plus rester en Égypte, et
qu'il fallait à tout prix revenir en France. D'autres sentiments se
mêlèrent à cette passion du retour, pour altérer l'esprit de l'armée,
et y faire naître les plus fâcheuses dispositions.
[En marge: Divisions intestines.]
Une vieille rivalité divisait alors, et divisa long-temps encore les
officiers sortis des armées du Rhin et d'Italie. Ils se jalousaient
les uns les autres, ils avaient la prétention de faire la guerre
autrement, et de la faire mieux; et, bien que cette rivalité fût
contenue par la présence du général Bonaparte, elle était au fond la
cause principale de la diversité de leurs jugements. Tout ce qui était
venu des armées du Rhin montrait peu de penchant pour l'expédition
d'Égypte; au contraire, les officiers originaires de l'armée d'Italie,
quoique fort tristes de se voir si loin de France, étaient favorables
à cette expédition, parce qu'elle était l'oeuvre de leur général en
chef. Après le départ de celui-ci, toute retenue disparut. On se
rangea tumultueusement autour de Kléber, et on répéta tout haut avec
lui, ce qui d'ailleurs commençait à être dans toutes les âmes, que la
conquête de l'Égypte était une entreprise insensée, à laquelle il
fallait renoncer le plus tôt possible. Cet avis rencontra néanmoins
des contradicteurs; quelques généraux, tels que Lanusse, Menou,
Davout, Desaix, surtout, osèrent montrer d'autres sentiments. Des lors
on vit deux partis: l'un s'appela le parti coloniste, l'autre le parti
anticoloniste. Malheureusement Desaix était absent. Il achevait la
conquête de la Haute-Égypte, où il livrait de beaux combats et
administrait avec une grande sagesse. Son influence ne pouvait donc
pas être opposée dans ce moment à celle de Kléber. Pour comble de
malheur, il ne devait pas rester en Égypte. Le général Bonaparte,
voulant l'avoir auprès de sa personne, avait commis la faute de ne pas
le nommer commandant en chef, et lui avait laissé l'ordre de revenir
très-prochainement en Europe. Desaix, dont le nom était
universellement chéri et respecté dans l'armée, dont les talents
administratifs égalaient les talents militaires, aurait parfaitement
gouverné la colonie, et se serait garanti de toutes les faiblesses
auxquelles se livra Kléber, du moins pour un moment.
[En marge: Sept. 1799.]
Cependant Kléber était le plus populaire des généraux parmi les
soldats. Son nom fut accueilli par eux avec une entière confiance, et
les consola un peu de la perte du général illustre qui venait de les
quitter. La première impression une fois passée, les esprits, sans se
remettre tout à fait, furent pourtant ramenés à plus de calme et de
justice. On tint d'autres discours; on se dit qu'après tout le général
Bonaparte avait dû voler au secours de la France en péril; et que
d'ailleurs l'armée une fois établie en Égypte, ce qu'il avait pu faire
de mieux pour elle, c'était d'aller à Paris pour y exposer vivement sa
situation et ses besoins, et réclamer des secours, que lui seul
pouvait arracher à la négligence du gouvernement.
[En marge: Kléber se saisit du commandement.]
Kléber retourna au Kaire, se saisit du commandement avec une sorte
d'appareil, et vint se loger sur la place Ezbekyeh, dans la belle
maison arabe qu'avait occupée son prédécesseur. Il déploya un certain
faste, moins pour satisfaire ses goûts que pour imposer aux Orientaux,
et voulut faire sentir son autorité en l'exerçant avec vigueur. Mais
bientôt les soucis du commandement qui lui étaient insupportables, les
nouveaux dangers dont les Turcs et les Anglais menaçaient l'Égypte, la
douleur de l'exil, qui était générale, remplirent son âme du plus
sombre découragement. Après s'être fait rendre compte de l'état de la
colonie, il adressa au Directoire une dépêche pleine d'erreurs, et la
fit suivre d'un rapport de l'administrateur des finances, Poussielgue,
rapport dans lequel les choses étaient présentées sous le jour le plus
faux, et surtout le plus accusateur à l'égard du général Bonaparte.
[En marge: Rapport de Kléber au Directoire.]
Dans cette dépêche et ce rapport, datés du 26 septembre (4 vendémiaire
an VIII), le général Kléber et l'administrateur Poussielgue disaient
que l'armée, déjà diminuée de moitié, se trouvait en ce moment
réduite à 15 mille hommes environ; qu'elle était à peu près nue, ce
qui était fort dangereux dans ces climats, à cause de la différence de
température entre le jour et la nuit; que l'on manquait de canons, de
fusils, de projectiles, de poudre, toutes choses difficiles à
remplacer, parce que le fer coulé, le plomb, les bois de construction,
les matières propres à fabriquer la poudre, n'existaient pas en
Égypte; qu'il y avait un déficit considérable dans les finances, car
on devait aux soldats 4 millions sur la solde, et 7 ou 8 millions aux
fournisseurs sur leurs divers services; que la ressource d'établir des
contributions était déjà épuisée, le pays étant prêt à se soulever, si
on en frappait de nouvelles; que l'inondation n'étant pas abondante
cette année, et par suite la récolte s'annonçant comme mauvaise, les
moyens et la volonté d'acquitter l'impôt seraient également nuls chez
les Égyptiens; que des dangers de tout genre menaçaient la colonie;
que les deux anciens chefs des Mamelucks, Murad-Bey et Ibrahim-Bey, se
soutenaient toujours, avec plusieurs mille cavaliers, l'un dans la
Haute-Égypte, l'autre dans la Basse-Égypte; que le célèbre pacha
d'Acre, Djezzar, allait envoyer à l'armée turque un renfort de 30
mille soldats excellents, anciens défenseurs de Saint-Jean-d'Acre
contre les Français; que le grand visir lui-même, parti de
Constantinople, était déjà parvenu aux environs de Damas avec une
puissante armée; que les Russes et les Anglais devaient joindre une
force régulière aux forces irrégulières des Turcs; que dans cette
extrémité, il restait une seule ressource, celle de traiter avec la
Porte; et que le général Bonaparte en ayant donné l'exemple et
l'autorisation expresse dans les instructions laissées à son
successeur, on allait essayer de stipuler avec le grand visir une
sorte de domination mixte, au moyen de laquelle la Porte occuperait la
campagne d'Égypte, et percevrait le miri ou impôt foncier, la France
occuperait les places et les forts, et percevrait le revenu des
douanes. Kléber ajoutait que le général en chef avait bien vu venir la
crise, et que c'était là le véritable motif de son départ précipité.
M. Poussielgue terminait son rapport par une calomnie: le général
Bonaparte, en quittant l'Égypte, avait, disait-il, emporté 2 millions.
Il faut ajouter, pour compléter ce tableau, que M. Poussielgue avait
été comblé des bienfaits du général Bonaparte.
Telles furent les dépêches envoyées au Directoire par Kléber et M.
Poussielgue. Le général Bonaparte y était traité comme un homme qu'on
suppose perdu, et qu'on ne ménage guère. On le croyait en effet exposé
au double danger d'être pris par les Anglais, ou sévèrement condamné
par le Directoire pour avoir quitté son armée. Quel eût été l'embarras
de ceux qui écrivaient ces dépêches, s'ils avaient su qu'elles
seraient ouvertes et lues par l'homme objet de leurs calomnies, devenu
aujourd'hui chef absolu du gouvernement?
Kléber, trop insouciant pour s'assurer par lui-même de la véritable
situation des choses, ne songeant seulement pas à examiner si les
états qu'il envoyait étaient d'accord avec ses propres assertions,
Kléber ne croyait pas mentir: il transmettait par négligence et
mauvaise humeur les ouï-dire que la passion avait multipliés autour de
lui, au point de les convertir en une espèce de notoriété publique.
Ces dépêches furent confiées à un cousin du directeur Barras, et
accompagnées d'une multitude de lettres dans lesquelles les officiers
de l'armée exhalaient un désespoir aussi injuste qu'imprudent. Ce
cousin du directeur Barras fut arrêté par les Anglais; il jeta
précipitamment à la mer le paquet de dépêches dont il était porteur;
mais ce paquet surnagea, fut aperçu, recueilli, et envoyé au cabinet
britannique. On verra bientôt ce qui résulta de ces fâcheuses
communications, tombées au pouvoir des Anglais, et publiées dans toute
l'Europe.
Toutefois, Kléber et M. Poussielgue avaient adressé leurs dépêches à
Paris, en double expédition. Cette double expédition, envoyée par une
voie différente, parvint en France, et fut remise aux mains du Premier
Consul.
[En marge: Faussetés du rapport de Kléber.]
Qu'y avait-il de vrai dans ce tableau tracé par des imaginations
malades? On en jugera bientôt d'une manière certaine par les
événements eux-mêmes; mais, en attendant, il faut rectifier les
fausses assertions qu'on vient de lire.
L'armée, suivant Kléber, était réduite à 15 mille hommes; cependant,
les états envoyés au Directoire portaient 28,500 hommes. Lorsque, deux
ans plus tard, elle fut ramenée en France, elle comptait encore dans
ses rangs 22 mille soldats, et, dans ces deux ans, elle avait livré
plusieurs grandes batailles, et d'innombrables combats. En 1798, il
était parti de France en divers convois 34 mille hommes; 4 mille
étaient restés à Malte; 30 mille étaient donc arrivés à Alexandrie.
Plus tard, 3 mille marins, débris des équipages de la flotte détruite
à Aboukir, vinrent renforcer l'armée, et la portèrent de nouveau à 33
mille hommes. Elle avait perdu 4 à 5 mille soldats de 1798 à 1799;
elle était donc réduite en 1800 à environ 28 mille, dont 22 mille
combattants au moins.
L'Égypte est un pays sain, où les blessures guérissent avec une
extrême rapidité; il y avait cette année peu de malades et point de
peste. L'Égypte était pleine de chrétiens, Grecs, Syriens ou Cophtes,
demandant à s'enrôler dans nos rangs, et pouvant fournir d'excellentes
recrues, au nombre de 15 ou 20 mille. Les noirs du Darfour, achetés et
affranchis, procurèrent jusqu'à 500 bons soldats à une seule de nos
demi-brigades. D'ailleurs, l'Égypte était soumise. Les paysans qui la
cultivent, habitués à obéir sous tous les maîtres, ne songeaient
jamais à prendre un fusil. Sauf quelques émeutes dans les villes, il
n'y avait à craindre que des Turcs indisciplinés venant de loin ou des
mercenaires anglais transportés à grand'peine sur des vaisseaux.
Contre de tels ennemis l'armée française était plus que suffisante, si
elle était commandée, non pas avec génie, mais seulement avec bon
sens.
[En marge: Moyens de vivre.]
[En marge: État des munitions.]
Kléber disait, dans sa dépêche, que les soldats étaient nus; mais le
général Bonaparte avait laissé du drap pour les vêtir, et, un mois
après l'envoi de cette dépêche, ils étaient entièrement habillés à
neuf. En tout cas, l'Égypte abondait en étoffes de coton; elle en
produisait pour toute l'Afrique. Il n'eût pas été difficile de se
pourvoir de ces étoffes en les achetant, ou en les exigeant comme une
partie de l'impôt. Quant aux vivres, l'Égypte est le grenier des pays
qui manquent de céréales. Le blé, le riz, le boeuf, le mouton, les
volailles, le sucre, le café, y étaient alors à un prix dix fois
moindre qu'en Europe. Le bon marché était si grand, que l'armée,
quoique ses finances ne fussent pas très-riches, pouvait payer tout ce
qu'elle consommait; c'est-à-dire se conduire en Afrique beaucoup mieux
que les armées chrétiennes ne se conduisent en Europe, car on sait
qu'elles vivent sur le pays conquis, sans rien payer. Kléber disait
qu'il manquait d'armes, et il restait 11,000 sabres, 15,000 fusils, 14
ou 1,500 bouches à feu, dont 180 de campagne. Alexandrie, qu'il disait
dépourvue d'artillerie depuis le siége de Saint-Jean-d'Acre, comptait
plus de 300 pièces de canon en batterie. Quant aux munitions, il
restait 3 millions de cartouches d'infanterie, 27,000 cartouches à
canon confectionnées, et des ressources pour en fabriquer, car il y
avait encore dans les magasins 200,000 projectiles et 1,100 milliers
de poudre. Les événements subséquents démontrèrent la vérité de ces
allégations, puisque l'armée se battit encore deux ans, et laissa aux
Anglais des approvisionnements considérables. Que serait devenu, en
effet, en si peu de temps, l'immense matériel soigneusement accumulé
par le général Bonaparte, sur la flotte qui transporta l'armée en
Égypte?
[En marge: Finances.]
À l'égard des finances, le rapport de Kléber était également faux. La
solde était au courant. Il est vrai qu'on n'était pas encore fixé sur
le système financier le plus propre à nourrir l'armée, sans fatiguer
le pays; mais les ressources existaient, et en maintenant seulement
les impôts déjà établis, on pouvait vivre dans l'abondance. Il était
dû sur les impositions de l'année de quoi pourvoir à toutes les
dépenses courantes, c'est-à-dire plus de 16 millions. On n'était donc
pas réduit à soulever les populations par l'établissement de
contributions nouvelles. Les comptes des finances présentés plus tard
prouvèrent que l'Égypte, en étant fort ménagée, pouvait fournir 25
millions par an. À ce taux, elle ne payait pas la moitié de ce que lui
arrachaient avec mille vexations les nombreux tyrans qui l'opprimaient
sous le nom de Mamelucks. D'après le prix des denrées en Égypte,
l'armée pouvait vivre avec 18 ou 20 millions. Quant aux caisses, le
général Bonaparte les avait si peu épuisées, qu'il n'avait pas même
touché, en partant, la totalité de son traitement.
[En marge: Hostilités dont l'Égypte était menacée.]
Relativement aux dangers prochains dont la colonie était menacée,
voici encore la vérité. Murad-Bey, découragé, courait la Haute-Égypte
avec quelques Mamelucks. Ibrahim-Bey, qui, sous le gouvernement des
Mamelucks, partageait avec lui la souveraineté, se trouvait alors dans
la Basse-Égypte, vers les frontières de Syrie. Il n'avait pas 400
cavaliers, loin d'en avoir quelques mille. Djezzar-Pacha était
renfermé dans Saint-Jean-d'Acre. Loin de préparer un secours de 30
mille hommes pour l'armée du visir, il voyait, au contraire, avec
beaucoup de déplaisir l'approche d'une nouvelle armée turque,
maintenant surtout que son pachalick était délivré des Français. Quant
au grand visir, il n'avait pas dépassé le Taurus. Les Anglais avaient
leurs troupes à Mahon, et songeaient en ce moment à les employer en
Toscane, à Naples, ou sur le littoral de la France. Quant à une
expédition russe, c'était une pure fable. Les Russes n'avaient jamais
songé à faire un si long trajet, pour venir au secours de la politique
anglaise en Orient.
Les habitants n'étaient pas aussi disposés qu'on le disait à un
soulèvement. En ménageant, comme l'avait prescrit le général
Bonaparte, les scheiks, qui sont les prêtres et les gens de loi des
Arabes, on devait bientôt se les attacher. Déjà même nous commencions
à nous faire un parti parmi eux. Nous avions d'ailleurs pour nous les
Cophtes, les Grecs, les Syriens, qui, étant tous chrétiens, se
conduisaient à notre égard en amis et en auxiliaires utiles. Ainsi,
rien d'imminent de ce côté n'était à craindre. Il n'est pas douteux
que, si les Français éprouvaient des revers, les Égyptiens, avec
l'ordinaire mobilité des peuples conquis, feraient comme venaient de
faire les italiens eux-mêmes, ils se joindraient au vainqueur du jour
contre le vainqueur de la veille. Cependant ils appréciaient la
différence de domination entre les Mamelucks, qui les pressuraient et
n'avaient jamais que le sabre à la main, et les Français, qui
respectaient leurs propriétés, et faisaient rarement tomber des têtes.
Kléber avait donc cédé à de dangereuses exagérations, triste produit
de la haine, de l'ennui, et de l'exil. À côté de lui, le général
Menou, voyant toutes choses sous les couleurs les plus favorables,
croyait les Français invincibles en Égypte, et envisageait
l'expédition comme le début d'une révolution prochaine et considérable
dans le commerce du monde. Les hommes ne sauraient jamais se défendre
assez de leurs impressions personnelles, dans ces sortes
d'appréciations. Kléber et Menou étaient d'honnêtes gens, de bonne foi
tous deux; mais l'un voulait partir, l'autre rester en Égypte: les
états les plus clairs, les plus authentiques, signifiaient pour eux
les choses les plus contraires; la misère et la ruine pour l'un,
l'abondance et le succès pour l'autre.
[En marge: Instructions laissées en partant par le général Bonaparte.]
Quelle que fût d'ailleurs la situation, Kléber et son parti se
rendaient gravement coupables en songeant à l'évacuation, car ils n'en
avaient pas le droit. Il est vrai que le général Bonaparte, dans des
instructions pleines de sagesse, examinant tous les cas possibles,
avait prévu le cas même où l'armée serait obligée d'évacuer
l'Égypte.--Je vais, avait-il dit, en France; soit comme particulier,
soit comme homme public, j'obtiendrai qu'on vous envoie des secours.
Mais si, au printemps prochain (il écrivait en août 1799), vous n'avez
reçu ni secours ni instructions, si la peste avait détruit au delà de
1,500 hommes, indépendamment des pertes de la guerre; si une force
considérable, à laquelle vous seriez incapables de résister, vous
pressait vivement, négociez avec le visir; consentez même, s'il le
faut, à l'évacuation, sauf une condition, celle du recours au
gouvernement français; et, en attendant, continuez à occuper. Vous
aurez ainsi gagné du temps, et il est impossible que dans l'intervalle
vous ne soyez pas secourus.--Ces instructions étaient fort sages; mais
le cas prévu était loin d'être réalisé. Il eût fallu d'abord être au
printemps de 1800; il eût fallu qu'à cette époque aucun secours, aucun
ordre ne fût parvenu en Égypte; il eût fallu avoir perdu par la peste
une partie de l'effectif, être pressé enfin par des forces
supérieures: or, rien de pareil n'était arrivé, et n'arriva. Une
négociation ouverte sans ces conditions était donc un acte de
véritable forfaiture.
[En marge: Desaix.]
[En marge: Nov. 1799.]
[En marge: Tentative de débarquer 8 mille janissaires repoussée.]
En septembre 1799 (vendémiaire an VIII), Desaix, ayant achevé la
conquête et la soumission de la Haute-Égypte, avait laissé deux
colonnes mobiles à la poursuite de Murad-Bey, auquel il avait offert
la paix à condition de devenir vassal de la France. Il était revenu
ensuite au Kaire par ordre de Kléber, qui voulait se servir de son
nom dans les malheureuses négociations qu'il allait entreprendre. Sur
ces entrefaites, l'armée du visir, depuis long-temps annoncée, s'était
avancée lentement. Sir Sidney Smith, qui convoyait avec ses vaisseaux
les troupes turques destinées à voyager par mer, venait de conduire
devant Damiette 8 mille janissaires. Le 1er novembre 1799 (10 brumaire
an VII), un premier débarquement de 4 mille janissaires s'opéra vers
le Bogaz de Damiette, c'est-à-dire à l'entrée de la branche du Nil qui
passe devant cette ville. Le général Verdier, qui avait mille hommes
seulement à Damiette, sortit avec cette troupe, se porta au delà du
fort de Lesbeh, sur une langue de terre étroite, au bord de laquelle
les Turcs avaient débarqué; et, sans donner aux 4 mille janissaires
restants le temps d'arriver, attaqua les 4 mille déjà mis à terre.
Malgré le feu de l'artillerie anglaise, placée avantageusement sur une
vieille tour, il les battit. Il en noya ou passa au fil de l'épée plus
de 3 mille, et reçut les autres prisonniers. Les chaloupes
canonnières, voyant ce spectacle, rebroussèrent chemin vers leurs
vaisseaux, et ne débarquèrent pas le reste des troupes turques. Les
Français n'avaient eu que 22 hommes tués et 100 blessés.
À la première nouvelle de ce débarquement, Kléber avait expédié Desaix
avec une colonne de 3 mille hommes; mais ce dernier, inutilement
envoyé à Damiette, avait trouvé la victoire remportée, et les Français
pleins d'une confiance sans bornes. Ce brillant fait d'armes aurait dû
servir d'encouragement à Kléber; malheureusement il était dominé à la
fois par son chagrin et par celui de l'armée. Il avait entraîné les
esprits, qui l'entraînaient à leur tour, vers la fatale résolution
d'une évacuation immédiate. Les mauvais propos à l'égard du général
Bonaparte reprenaient leur cours. Ce jeune téméraire, disait-on, qui
avait livré aux hasards l'armée française, et s'était livré lui-même à
d'autres hasards en bravant les mers et les croisières anglaises pour
rentrer en France, ce jeune téméraire avait dû succomber dans la
traversée. Les sages généraux formés à l'école du Rhin devaient
revenir d'une folle illusion, et ramener en Europe de braves soldats,
indispensables à la République, aujourd'hui menacée de toutes parts.
[En marge: Kléber partageant le chagrin de l'armée songe à négocier.]
Dans cette disposition d'esprit, Kléber avait envoyé au visir, qui
était entré en Syrie, un de ses officiers, pour lui faire de nouvelles
ouvertures de paix. Déjà le général Bonaparte, voulant brouiller le
visir avec les Anglais, avait eu l'idée d'essayer des négociations,
qui, de sa part, n'étaient qu'une feinte. Ses ouvertures avaient été
reçues avec assez de défiance et d'orgueil. Celles de Kléber obtinrent
un meilleur accueil, par l'influence de sir Sidney Smith, qui
s'apprêtait à jouer un grand rôle dans les affaires d'Égypte.
[En marge: Sir Sidney Smith.]
Cet officier de la marine anglaise avait beaucoup contribué à empêcher
le succès du siége de Saint-Jean-d'Acre; il en était fier, et il avait
imaginé une ruse de guerre, suivant l'expression des agents anglais;
ruse consistant à profiter d'un moment de faiblesse pour arracher aux
Français leur précieuse conquête. En effet, toutes les lettres
interceptées de nos officiers montrant clairement qu'ils étaient
dévorés du désir de retourner en France, sir Sidney Smith voulait
amener l'armée à négocier, lui faire souscrire une capitulation, et,
avant que le gouvernement français eût le temps de donner ou de
refuser sa ratification, la mettre en mer sur-le-champ, et la jeter
ensuite sur le rivage d'Europe. C'est dans cette vue qu'il avait
disposé le grand visir à écouter les ouvertures de Kléber. Quant à
lui, s'attachant à combler les officiers français de prévenances, il
leur laissait arriver des nouvelles d'Europe, mais en ayant soin de ne
donner passage qu'aux nouvelles antérieures au 18 brumaire. Kléber, de
son côté, venait d'envoyer un négociateur à sir Sidney Smith, car les
Anglais étant maîtres de la mer, il voulait les faire intervenir dans
la négociation pour que le retour en France fût possible. Sir Sidney,
empressé d'accueillir ce message, s'était montré disposé à entrer en
arrangement, ajoutant d'ailleurs qu'en vertu d'un traité du 5 janvier
1799, dont il avait été le négociateur, il existait une triple
alliance entre la Russie, l'Angleterre et la Porte, que ces puissances
s'étaient obligées à tout faire en commun, que, par conséquent, aucun
arrangement avec la Porte ne pourrait être valable et exécutoire, s'il
n'était fait d'accord avec les agents des trois cours. Sir Sidney
Smith prenait dans ses communications le titre de _Ministre
plénipotentiaire de Sa Majesté Britannique près la Porte Ottomane,
commandant son escadre dans les mers du Levant_.
[En marge: Déc. 1799.]
Sir Sidney Smith se donnait là un titre qu'il avait eu, mais qu'il
n'avait plus depuis l'arrivée de lord Elgin comme ambassadeur à
Constantinople; et, en réalité, il n'avait en ce moment que le pouvoir
qu'un chef militaire a toujours, celui de signer des conventions de
guerre, des suspensions d'armes, etc.
[En marge: Négociations à bord du vaisseau _le Tigre_ entre Desaix et
sir Sidney Smith.]
Kléber, sans y regarder de plus près, sans savoir s'il traitait avec
des agents suffisamment accrédités, s'engagea d'une manière aveugle
dans cette voie périlleuse, où l'entraînait un sentiment commun à
toute l'armée, et où il aurait trouvé l'ignominie, si, heureusement
pour lui, le ciel ne l'avait doué d'une âme héroïque, qui devait se
relever avec éclat dès qu'il reconnaîtrait l'étendue de sa faute. Il
entra donc en négociation, et offrit à sir Sidney Smith, ainsi qu'au
visir, lequel s'était avancé jusqu'à Gazah en Syrie, de nommer des
officiers munis de pleins pouvoirs pour traiter. Répugnant à recevoir
les Turcs dans son camp, ne voulant pas, d'un autre côté, risquer ses
officiers au milieu de l'armée indisciplinée du grand visir, il
imagina de choisir pour lieu des conférences le vaisseau _le Tigre_,
que montait sir Sidney Smith.
Sir Sidney, qui ne croisait qu'avec deux vaisseaux (ce qui, pour le
dire en passant, prouvait suffisamment la possibilité pour la France
de communiquer avec l'Égypte), sir Sidney n'en avait plus qu'un dans
ce moment; l'autre, _le Thésée_, était en réparation à Chypre. L'état
de la mer l'obligeant souvent à s'éloigner, les communications
n'étaient ni régulières ni promptes avec la terre. Il fallut quelque
temps pour avoir son adhésion. Enfin sa réponse arriva; elle portait
qu'il allait se montrer successivement devant Alexandrie et Damiette,
pour recevoir à son bord les officiers que Kléber lui enverrait.
Kléber désigna Desaix et l'administrateur Poussielgue, celui qui avait
si maladroitement calomnié le général Bonaparte, et que les Égyptiens,
dans leurs relations arabes, ont qualifié de _visir du sultan Kléber_.
Poussielgue était l'avocat de l'évacuation, Desaix tout le contraire.
Ce dernier avait fait les plus grands efforts pour résister au
torrent, pour relever le coeur de ses compagnons d'armes; et il ne
s'était chargé de la négociation entamée par Kléber que dans l'espoir
de la traîner en longueur, et de laisser arriver de France des secours
et des ordres. Kléber, pour s'excuser aux yeux de Desaix, lui disait
que c'était le général Bonaparte qui le premier avait commencé les
pourparlers avec les Turcs, que d'ailleurs il avait prévu lui-même, et
autorisé d'avance un traité d'évacuation dans le cas d'un danger
imminent. Desaix, mal informé, espérait toujours que le premier navire
arrivant de France éclaircirait ces obscurités, et changerait
peut-être les déplorables dispositions de l'état-major de l'armée. Il
partit avec M. Poussielgue, ne put joindre sir Sidney Smith dans les
parages d'Alexandrie, le trouva devant Damiette, et parvint à bord du
_Tigre_ le 22 décembre 1799 (1er nivôse an VIII). C'était le moment
même où le général Bonaparte venait d'être investi du pouvoir en
France.
Sir Sidney Smith, qui était charmé d'avoir à son bord un
plénipotentiaire tel que Desaix, lui fit l'accueil le plus flatteur,
et tâcha, par tous les moyens de persuasion, de l'amener à l'idée
d'évacuer l'Égypte.
[En marge: Conditions apportées par Desaix.]
Desaix sut parfaitement se défendre, et fit valoir les conditions que
son chef l'avait chargé de demander. Ces conditions, inacceptables de
la part du commodore anglais, convenaient fort à Desaix, qui voulait
gagner du temps; elles étaient très-mal calculées de la part de
Kléber, car leur exagération rendait tout accord impossible. Mais
Kléber cherchait dans leur étendue même une excuse à sa faute. Il
demandait, par exemple, que l'armée, se retirant avec les honneurs de
la guerre, avec armes et bagages, pût descendre sur tel point du
continent qu'il lui plairait de choisir, afin d'apporter à la
République le secours de sa présence, là où elle le jugerait plus
utile. Il demandait que la Porte nous restituât sur-le-champ les Îles
Vénitiennes, devenues propriétés françaises depuis le traité de
Campo-Formio, c'est-à-dire Corfou, Zante, Céphalonie, etc., et
occupées dans le moment par des garnisons turco-russes; que ces îles,
et surtout celle de Malte, bien plus importante, restassent à la
France; que la possession lui en fût garantie par les signataires du
traité d'évacuation; que l'armée française, en se retirant, pût en
renforcer et en ravitailler les garnisons; enfin que le traité qui
liait la Porte, la Russie et l'Angleterre fût annulé sur-le-champ, et
la triple alliance d'Orient anéantie.
Ces conditions étaient déraisonnables, il faut le dire; non pas
qu'elles fussent un équivalent exagéré de ce qu'on abandonnait en
abandonnant l'Égypte, mais parce qu'elles étaient inexécutables. Sir
Sidney le fit sentir à Kléber. Des officiers, traitant d'une simple
suspension d'armes, ne pouvaient pas comprendre des objets aussi
étendus dans leur négociation. Zante, Céphalonie, Corfou étaient
occupées par des troupes turques et russes, il fallait donc recourir
non-seulement à Constantinople, mais à Pétersbourg. Malte relevait de
la suzeraineté du roi de Naples; on n'en pouvait pas disposer sans le
consentement de ce prince, qui avait toujours refusé de la céder à la
France. Déposer en ce moment des troupes françaises dans cette île,
c'était pour ainsi dire décider la question. On y trouverait des
croisières ou des garnisons de toutes les puissances coalisées, qui ne
se retireraient pas sur un ordre de sir Sidney Smith ou du grand
visir. L'Angleterre ne consentirait d'ailleurs jamais à une condition
qui assurerait Malte à la France. Débarquer l'armée française sur un
point du continent, où elle pourrait changer les combinaisons de la
guerre par son apparition inattendue, était une hardiesse qu'un simple
commodore, commandant une station navale, ne pouvait se permettre.
Enfin, abolir le traité de la triple alliance, c'était demander à sir
Sidney Smith de défaire à lui seul, sur son bord, un traité ratifié
par trois grandes puissances, et qui avait acquis pour l'Orient une
grande importance. En supposant que toutes ces stipulations fussent
acceptées par les cours dont le consentement était nécessaire, il
fallait envoyer à Naples, à Londres, à Saint-Pétersbourg, à
Constantinople; dès lors, ce n'était plus une convention militaire
d'évacuation, comme celle qui fut signée à Marengo, exécutable à
l'instant même. Si on en référait à Londres, on était par suite obligé
d'en référer à Paris, ce que Kléber ne voulait pas. Tout cela
évidemment allait fort au delà des termes d'une capitulation
militaire.
Sir Sidney Smith n'eut pas de peine à faire entendre ces raisons aux
négociateurs français. Mais il était urgent de régler sur-le-champ
deux objets, le départ des blessés et des savants attachés à
l'expédition, pour lesquels Desaix demandait des sauf-conduits, et
secondement une suspension d'armes; car l'armée du grand visir,
quoique marchant lentement, allait bientôt se trouver en présence de
l'armée française. Elle était arrivée, en effet, devant le fort
d'El-Arisch, premier poste français sur la frontière de Syrie, et
l'avait sommé de se rendre. Kléber, averti de cette circonstance,
avait écrit à Desaix, et lui avait prescrit d'exiger, comme
indispensable condition de ces pourparlers, que l'armée turque
s'arrêtât sur la frontière.
[En marge: Départ de sir Sidney Smith pour le camp du grand visir.]
Le premier point, celui du départ des blessés et des savants,
dépendait de sir Sidney Smith: il y consentit avec beaucoup
d'empressement et de courtoisie. Quant à l'armistice, sir Sidney
déclara qu'il allait le demander, mais que l'obtenir ne dépendait pas
de lui, car l'armée turque était composée de hordes fanatiques et
barbares, et c'était chose difficile de faire avec elle des
conventions régulières, et surtout d'en assurer l'exécution. Pour
aplanir cette difficulté, il imagina de se transporter au camp du
visir, qui était aux environs de Gazah. Il y avait en effet quinze
jours qu'on négociait à bord du _Tigre_, flottant au gré des vents
entre les parages de l'Égypte et de la Syrie; on s'était dit tout ce
qu'on avait à se dire, et la négociation ne pouvait continuer d'une
manière utile qu'auprès du grand visir lui-même. Sir Sidney Smith
proposa donc de s'y rendre, de convenir là d'une suspension d'armes,
d'y préparer l'arrivée des négociateurs français, s'il croyait pouvoir
leur promettre sûreté et respect. Cette proposition fut acceptée. Sir
Sidney, profitant d'un instant favorable, se fit jeter à la côte dans
une embarcation, non sans avoir couru quelques dangers, et donna
rendez-vous au capitaine du _Tigre_ dans le port de Jaffa, où
Poussielgue et Desaix devaient descendre à terre, si le lieu des
conférences était transporté au camp du grand visir.
[En marge: Armée du grand visir.]
Au moment où le commodore anglais arriva auprès du visir, un événement
horrible venait de se passer à El-Arisch. L'armée turque, composée
pour la moindre partie de janissaires, et pour la plus grande partie
de ces milices asiatiques que les lois musulmanes mettent à la
disposition du sultan, présentait une masse confuse et indisciplinée,
fort redoutable pour tout ce qui portait l'habit européen. Elle avait
été levée au nom du Prophète, en disant aux Turcs que c'était le
dernier effort à faire pour chasser les infidèles de l'Égypte; que le
redoutable _Sultan de feu_, Bonaparte, les avait quittés; qu'ils
étaient affaiblis, découragés; qu'il suffisait de se montrer à eux
pour les vaincre; que toute l'Égypte était prête à se soulever contre
leur domination, etc. Ces choses et d'autres, redites en tout lieu,
avaient amené 70 ou 80 mille Musulmans fanatiques autour du visir. Aux
Turcs s'étaient joints les Mamelucks. Ibrahim-Bey, depuis quelque
temps retiré en Syrie, Murad-Bey, qui par un long détour était
descendu des cataractes aux environs de Suez, s'étaient faits les
auxiliaires de leurs anciens compétiteurs. Les Anglais avaient façonné
pour cette armée une espèce d'artillerie de campagne, attelée avec des
mulets. Les Arabes Bédouins, dans l'espérance de piller bientôt les
vaincus, quels qu'ils fussent, avaient mis à la disposition du visir
quinze mille chameaux, pour l'aider à franchir le désert qui sépare la
Palestine de l'Égypte. Le généralissime turc avait dans son état-major
à demi barbare quelques officiers anglais, et plusieurs de ces
coupables émigrés, qui avaient enseigné à Djezzar-Pacha l'art de
défendre Saint-Jean-d'Acre. On va voir de quoi ces misérables
transfuges devinrent la cause.
[En marge: Prise du fort d'El-Arisch et massacre d'une partie de la
garnison française.]
Le fort d'El-Arisch, devant lequel se trouvaient les Turcs en ce
moment, était, au dire du général Bonaparte, l'une des deux clefs de
l'Égypte; Alexandrie était l'autre. Suivant lui, une troupe venant par
mer ne pouvait débarquer en grand nombre que sur la plage
d'Alexandrie. Une troupe venant par terre, et ayant à traverser le
désert de Syrie, était obligée de passer à El-Arisch, pour s'abreuver
aux puits qui sont placés en cet endroit. Aussi avait-il ordonné de
grands travaux autour d'Alexandrie, et fait mettre en état le fort
d'El-Arisch. Une troupe de 300 hommes avec des vivres et des munitions
y tenait garnison; un courageux officier, nommé Cazals, la
commandait. L'avant-garde turque s'étant portée à El-Arisch, le
colonel Douglas, officier anglais au service de la Turquie, somma le
commandant Cazals de se rendre. Un émigré français déguisé porta la
sommation. Des pourparlers s'établirent, et il fut dit aux soldats que
l'évacuation de l'Égypte était imminente, que déjà on l'annonçait
comme résolue, qu'elle serait bientôt inévitable, qu'il y avait
cruauté à vouloir les obliger de se défendre. Les coupables sentiments
que les chefs avaient trop encouragés dans l'armée, firent alors
explosion. Les soldats qui gardaient El-Arisch, en proie comme tous
leurs camarades au désir de quitter l'Égypte, déclarèrent au
commandant qu'ils ne voulaient pas combattre, et qu'il fallait songer
à rendre le fort. Le brave Cazals, indigné, les convoqua, leur parla
le plus noble langage, leur dit que s'il y avait des lâches parmi eux,
ils pouvaient se séparer de la garnison, et se rendre au camp des
Turcs, qu'il leur en laissait la liberté, et que lui résisterait
jusqu'à la mort, avec les Français restés fidèles à leur devoir. Ces
paroles réveillèrent un moment, dans le coeur des soldats, le
sentiment de l'honneur. La sommation fut repoussée, et l'attaque
commença. Les Turcs n'étaient pas capables d'enlever une position tant
soit peu défendue. Les batteries du fort éteignirent tous leurs feux.
Cependant, dirigés par les officiers anglais et émigrés, ils avaient
poussé leurs tranchées jusqu'au saillant d'un bastion. Le commandant
fit faire une sortie par quelques grenadiers, afin de chasser les
Turcs du premier boyau. Le capitaine Ferray, chargé de la diriger, ne
fut suivi que par trois grenadiers. Se voyant abandonné, il retourna
vers le fort. Dans l'intervalle, les révoltés avaient abattu le
drapeau, mais un sergent de grenadiers l'avait relevé. Une lutte s'en
était suivie. Pendant cette lutte, les misérables qui voulaient se
rendre, jetèrent des cordes à quelques Turcs: ces féroces ennemis, une
fois hissés dans le fort, fondirent le sabre à la main sur les
malheureux qui leur en avaient ouvert l'entrée, et massacrèrent une
grande partie d'entre eux. Les autres, ramenés à eux-mêmes, se
réunirent au reste de la garnison, se défendirent en désespérés, et
furent la plupart égorgés. Quelques-uns, en petit nombre, obtinrent
une capitulation, grâce au colonel Douglas, et durent la vie à
l'intervention de cet officier.
Ainsi tomba le fort d'El-Arisch. C'était un premier effet du fâcheux
état des esprits dans l'armée, un premier fruit que les chefs
recueillaient de leurs propres fautes.
On était au 30 décembre (9 nivôse): la lettre écrite par sir Sidney
Smith au grand visir, pour lui proposer une suspension d'armes,
n'avait pu arriver à temps, et prévenir le triste événement
d'El-Arisch. Sir Sidney Smith avait des sentiments généreux. Ce
massacre barbare d'une garnison française le révolta, lui fit craindre
surtout la rupture des négociations. Il se hâta d'envoyer des
explications à Kléber, tant en son nom qu'au nom du grand visir; et il
y ajouta l'assurance formelle que toute hostilité cesserait pendant
les négociations.
[En marge: Janv. 1800.]
À la vue de ces hordes, qui ressemblaient, plutôt à une migration de
peuplades sauvages qu'à une armée allant au combat, qui le soir se
battaient entre elles pour des vivres ou pour un puits, sir Sidney
Smith conçut des craintes au sujet des plénipotentiaires français. Il
exigea que les tentes destinées à les recevoir fussent dressées dans
le quartier même du grand visir et du reis-effendi, présents tous deux
à l'armée; qu'une garde composée de troupes d'élite fût placée autour
de ces tentes; il fit dresser les siennes dans le voisinage, et enfin
il se pourvut d'un détachement de marins anglais, afin de garantir de
tout accident lui-même et les officiers français confiés à sa foi. Ces
précautions prises, il envoya chercher à Jaffa MM. Poussielgue et
Desaix, pour les amener au lieu des conférences.
Kléber, en apprenant le massacre d'El-Arisch, ne s'indigna pas autant
qu'il aurait dû le faire; il sentait que toutes les négociations
pouvaient être rompues s'il s'animait trop sur ce sujet. Il réclama
plus fortement encore la suspension d'armes; et toutefois, par
précaution, et pour être plus près du lieu des conférences, il quitta
le Kaire, et transporta son quartier général à Salahieh, à la
frontière même du désert, à deux marches d'El-Arisch.
[En marge: Négociations transportées au camp du visir.]