Cachelin le pressait: «Allons, c'est entendu?»

--«Eh bien! oui, j'accepte.»

Quand son père lui dit, en rentrant: «Tu ne sais pas, M. Maze vient

dîner ici dimanche prochain», Cora, surprise d'abord, balbutia:

«Monsieur Maze?--Tiens!»

Et elle rougit jusqu'aux cheveux, sans savoir pourquoi. Elle avait

si souvent entendu parler de lui, de ses manières, de ses succès,

car il passait dans le ministère pour entreprenant avec les femmes

et irrésistible, qu'un désir de le connaître s'était éveillé en elle

depuis longtemps.

Cachelin reprit en se frottant les mains: «Tu verras, c'est un rude

gars, et un beau garçon. Il est haut comme un carabinier, il ne

ressemble pas à ton mari, celui-là!»

Elle ne répondit rien, confuse comme si on eût pu deviner qu'elle avait

rêvé de lui.

On prépara ce dîner avec autant de sollicitude que celui de Lesable

autrefois. Cachelin discutait les plats, voulait que ce fût bien, et

comme si une confiance inavouée, encore indécise, eût surgi dans son

cœur, il semblait plus gai, tranquillisé par quelque prévision secrète

et sûre.

Toute la journée du dimanche, il surveilla les préparatifs avec

agitation, tandis que Lesable traitait une affaire urgente apportée la

veille du bureau. On était dans la première semaine de novembre et le

jour de l'an approchait.

A sept heures, Maze arriva, plein de bonne humeur. Il entra comme chez

lui et offrit, avec un compliment, un gros bouquet de roses à Cora. Il

ajouta, de ce ton familier des gens habitués au monde: «Il me semble,

madame, que je vous connais un peu, et que je vous ai connue toute

petite fille, car voici bien des années que votre père me parle de

vous.»

Cachelin, en apercevant les fleurs, s'écria:

«Ça, au moins, c'est distingué.» Et sa fille se rappela que Lesable

n'en avait point apporté le jour de sa présentation. Le beau commis

semblait enchanté, riait en bon enfant, qui vient pour la première fois

chez de vieux amis, et lançait à Cora des galanteries discrètes qui lui

empourpraient les joues.

Il la trouva fort désirable. Elle le jugea fort séduisant. Quand il

fut parti, Cachelin demanda: «Hein! quel bon zig, et quel sacripan ça

doit faire! Il paraît qu'il enjôle toutes les femmes.»

Cora, moins expansive, avoua cependant qu'elle le trouvait «aimable et

pas si poseur qu'elle aurait cru».

Lesable, qui semblait moins las et moins triste que de coutume, convint

qu'il l'avait «méconnu» dans les premiers temps.

Maze revint avec réserve d'abord, puis plus souvent. Il plaisait à tout

le monde. On l'attirait, on le soignait. Cora lui faisait les plats

qu'il aimait. Et l'intimité des trois hommes fut bientôt si vive qu'ils

ne se quittaient plus guère. Le nouvel ami emmenait la famille au

théâtre, en des loges obtenues par les journaux.

On retournait à pied, la nuit, le long des rues pleines de monde,

jusqu'à la porte du ménage Lesable. Maze et Cora marchaient devant,

d'un pas égal, hanche à hanche, balancés d'un même mouvement, d'un même

rythme, comme deux êtres créés pour aller côte à côte dans la vie.

Ils parlaient à mi-voix, car ils s'entendaient à merveille, en riant

d'un rire étouffé; et parfois la jeune femme se retournait pour jeter

derrière elle un coup d'œil sur son père et son mari.

Cachelin les couvrait d'un regard bienveillant, et souvent, sans songer

qu'il parlait à son gendre, il déclarait: «Ils ont bonne tournure tout

de même, ça fait plaisir de les voir ensemble.» Lesable répondait

tranquillement: «Ils sont presque de la même taille», et heureux

de sentir que son cœur battait moins fort, qu'il soufflait moins

en marchant vite et qu'il était en tout plus gaillard, il laissait

s'évanouir peu à peu sa rancune contre son beau-père dont les quolibets

méchants avaient d'ailleurs cessé depuis quelque temps.

Au jour de l'an il fut nommé commis principal. Il en éprouva une joie

si véhémente, qu'il embrassa sa femme en rentrant, pour la première

fois depuis six mois. Elle en parut tout interdite, gênée comme s'il

eût fait une chose inconvenante; et elle regarda Maze qui était venu

pour lui présenter, à l'occasion du premier janvier, ses hommages et

ses souhaits. Il eut l'air lui-même embarrassé et il se tourna vers la

fenêtre, en homme qui ne veut pas voir.

Mais Cachelin bientôt redevint irritable et mauvais, et il recommença à

harceler son gendre de plaisanteries. Parfois même il attaquait Maze,

comme s'il lui en eût voulu aussi de la catastrophe suspendue sur eux

et dont la date inévitable se rapprochait à chaque minute.

Seule, Cora paraissait tout à fait tranquille, tout à fait heureuse,

tout à fait radieuse. Elle avait oublié, semblait-il, le terme

menaçant, et si proche.

On atteignit mars. Tout espoir semblait perdu, car il y aurait trois

ans, au vingt juillet, que tante Charlotte était morte.

Un printemps précoce faisait germer la terre; et Maze proposa à ses

amis de faire une promenade au bord de la Seine, un dimanche, pour

cueillir des violettes dans les buissons.

Ils partirent par un train matinal et descendirent à Maisons-Laffitte.

Un frisson d'hiver courait encore dans les branches nues, mais l'herbe

reverdie, luisante, était déjà tachée de fleurs blanches et bleues; et

les arbres fruitiers sur les coteaux semblaient enguirlandés de roses,

avec leurs bras maigres couverts de bourgeons épanouis.

La Seine, lourde, coulait, triste et boueuse des pluies dernières,

entre ses berges rongées par les crues de l'hiver; et toute la

campagne trempée d'eau, semblant sortir d'un bain, exhalait une saveur

d'humidité douce sous la tiédeur des premiers jours de soleil.

On s'égara dans le parc. Cachelin, morne, tapait de sa canne des mottes

de terre, plus accablé que de coutume, songeant plus amèrement, ce

jour-là, à leur infortune bientôt complète. Lesable, morose aussi,

craignait de se mouiller les pieds dans l'herbe, tandis que sa femme

et Maze cherchaient à faire un bouquet. Cora, depuis quelques jours,

semblait souffrante, lasse et pâlie.

Elle fut tout de suite fatiguée et voulut rentrer pour déjeuner. On

gagna un petit restaurant contre un vieux moulin croulant; et le

déjeuner traditionnel des Parisiens en sortie fut bientôt servi sous la

tonnelle, sur la table de bois vêtue de deux serviettes, et tout près

de la rivière.

On avait croqué des goujons frits, mâché le bœuf entouré de pommes de

terre, et on passait le saladier plein de feuilles vertes, quand Cora

se leva brusquement, et se mit à courir vers la berge, en tenant à deux

mains sa serviette sur sa bouche.

Lesable, inquiet, demanda: «Qu'est-ce qu'elle a donc?» Maze, troublé,

rougit, balbutia: «Mais... je ne sais pas... elle allait bien tout à

l'heure!» et Cachelin demeurait effaré, la fourchette en l'air avec une

feuille de salade au bout.

Il se leva, cherchant à voir sa fille. En se penchant, il l'aperçut la

tête contre un arbre, malade. Un soupçon rapide lui coupa les jarrets

et il s'abattit sur sa chaise, jetant des regards effarés sur les deux

hommes qui semblaient maintenant aussi confus l'un que l'autre. Il les

fouillait de son œil anxieux, n'osant plus parler, fou d'angoisse et

d'espérance.

Un quart d'heure s'écoula dans un silence profond. Et Cora reparut, un

peu pâle, marchant avec peine. Personne ne l'interrogea d'une façon

précise; chacun paraissait deviner un événement heureux, pénible à

dire, brûler de le savoir et craindre de l'apprendre. Seul Cachelin lui

demanda: «Ça va mieux?» Elle répondit: «Oui, merci, ce n'était rien.

Mais nous rentrerons de bonne heure, j'ai un peu de migraine.»

Et pour repartir, elle prit le bras de son mari comme pour signifier

quelque chose de mystérieux qu'elle n'osait avouer encore.

On se sépara dans la gare Saint-Lazare. Maze, prétextant une affaire

dont le souvenir lui revenait, s'en alla après avoir salué et serré les

mains.

Dès que Cachelin fut seul avec sa fille et son gendre il demanda:

«Qu'est-ce que tu as eu pendant le déjeuner?»

Mais Cora ne répondit point d'abord; puis, après avoir hésité quelque

temps: «Ce n'était rien. Un petit mal de cœur.»

Elle marchait d'un pas alangui, avec un sourire sur les lèvres.

Lesable, mal à l'aise, l'esprit troublé, hanté d'idées confuses,

contradictoires, plein d'appétits de luxe, de colère sourde, de honte

inavouable, de lâcheté jalouse, faisait comme ces dormeurs qui ferment

les yeux au matin pour ne point voir le rayon de lumière glissant entre

les rideaux et qui coupe leur lit d'un trait brillant.

Dès qu'il fut rentré, il parla d'un travail à finir et s'enferma.

Alors Cachelin, posant les deux mains sur les épaules de sa fille: «Tu

es enceinte, hein?»

Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 10 · 第 37 / 94 题