Elle n'avait point fini de parler qu'il bondissait d'allégresse;
puis il se mit à danser autour d'elle un cancan de bal public, vieux
ressouvenir de ses jours de garnison. Il levait la jambe, sautait
malgré son ventre, secouait l'appartement tout entier. Les meubles se
balançaient, les verres se heurtaient dans le buffet, la suspension
oscillait et vibrait comme la lampe d'un navire.
Puis il prit dans ses bras sa fille chérie et l'embrassa
frénétiquement; puis, lui jetant d'une façon familière une petite tape
sur le ventre: «Ah! ça y est, enfin! L'as-tu dit à ton mari?»
Elle murmura, intimidée tout à coup: «Non... pas encore... je...
j'attendais.»
Mais Cachelin s'écria: «Bon, c'est bon. Ça te gêne. Attends, je vais le
lui dire, moi!»
Et il se précipita dans l'appartement de son gendre. En le voyant
entrer, Lesable, qui ne faisait rien, se dressa. Mais l'autre ne lui
laissa pas le temps de se reconnaître: «Vous savez que votre femme est
grosse?»
L'époux, interdit, perdait contenance, et ses pommettes devinrent
rouges.
«Quoi? Comment? Cora? Vous dites?
--«Je dis qu'elle est grosse, entendez-vous? En voilà une chance!»
Et dans sa joie, il lui prit les mains, les serra, les secoua, comme
pour le féliciter, le remercier; il répétait: «Ah! enfin, ça y est.
C'est bien! c'est bien! Songez donc, la fortune est à nous.» Et, n'y
tenant plus, il le serra dans ses bras.
Il criait: «Plus d'un million, songez, plus d'un million!» Il se remit
à danser, puis soudain: «Mais venez donc, elle vous attend: venez
l'embrasser, au moins!» et le prenant à plein corps, il le poussa
devant lui et le lança comme une balle dans la salle où Cora était
restée, debout, inquiète, écoutant.
Dès qu'elle aperçut son mari, elle recula, étranglée par une brusque
émotion. Il restait devant elle, pâle et torturé. Il avait l'air d'un
juge et elle d'une coupable.