En suivant l'enterrement de la tante Charlotte, Lesable songeait
au million, et, rongé par une rage d'autant plus violente qu'elle
devait rester secrète, il en voulait à tout le monde de sa déplorable
mésaventure.
Il se demandait aussi: «Pourquoi n'ai-je pas eu d'enfant depuis deux
ans que je suis marié?» Et la crainte de voir son ménage demeurer
stérile lui faisait battre le cœur.
Alors, comme le gamin qui regarde, au sommet du mât de cocagne haut et
luisant, la timbale à décrocher, et qui se jure à lui-même d'arriver
là, à force d'énergie et de volonté, d'avoir la vigueur et la ténacité
qu'il faudrait, Lesable prit la résolution désespérée d'être père. Tant
d'autres le sont, pourquoi ne le serait-il pas, lui aussi? Peut-être
avait-il été négligent, insoucieux, ignorant de quelque chose, par
suite d'une indifférence complète. N'ayant jamais éprouvé le désir
violent de laisser un héritier, il n'avait jamais mis tous ses soins à
obtenir ce résultat. Il y apporterait désormais des efforts acharnés;
il ne négligerait rien, et il réussirait puisqu'il le voulait ainsi.
Mais lorsqu'il fut rentré chez lui, il se sentit mal à son aise, et il
dut prendre le lit. La déception avait été trop rude, il en subissait
le contre-coup.
Le médecin jugea son état assez sérieux pour prescrire un repos
absolu, qui nécessiterait même ensuite des ménagements assez longs. On
craignait une fièvre cérébrale.
En huit jours cependant il fut debout, et il reprit son service au
ministère.
Mais il n'osait point, se jugeant encore souffrant, approcher de la
couche conjugale. Il hésitait et tremblait, comme un général qui va
livrer bataille, une bataille dont dépendait son avenir. Et chaque soir
il attendait au lendemain, espérant une de ces heures de santé, de
bien-être et d'énergie où on se sent capable de tout. Il se tâtait le
pouls à chaque instant, et, le trouvant trop faible ou agité, prenait
des toniques, mangeait de la viande crue, faisait, avant de rentrer
chez lui, de longues courses fortifiantes.
Comme il ne se rétablissait pas à son gré, il eut l'idée d'aller
finir la saison chaude aux environs de Paris. Et bientôt la persuasion
lui vint que le grand air des champs aurait sur son tempérament une
influence souveraine. Dans sa situation, la campagne produit des effets
merveilleux, décisifs. Il se rassura par cette certitude du succès
prochain, et il répétait à son beau-père, avec des sous-entendus dans
la voix: «Quand nous serons à la campagne, je me porterai mieux, et
tout ira bien.»
Ce seul mot de «campagne» lui paraissait comporter une signification
mystérieuse.
Ils louèrent donc dans le village de Bezons une petite maison et
vinrent tous trois y loger. Les deux hommes partaient à pied, chaque
matin, à travers la plaine, pour la gare de Colombes, et revenaient à
pied tous les soirs.
Cora, enchantée de vivre ainsi au bord de la douce rivière, allait
s'asseoir sur les berges, cueillait des fleurs, rapportait de gros
bouquets d'herbes fines, blondes et tremblotantes.
Chaque soir, ils se promenaient tous trois le long de la rive jusqu'au
barrage de la Morue, et ils entraient boire une bouteille de bière
au restaurant des Tilleuls. Le fleuve, arrêté par la longue file de
piquets, s'élançait entre les joints, sautait, bouillonnait, écumait,
sur une largeur de cent mètres; et le ronflement de la chute faisait
frémir le sol, tandis qu'une fine buée, une vapeur humide flottait
dans l'air, s'élevait de la cascade comme une fumée légère, jetant aux
environs une odeur d'eau battue et une saveur de vase remuée.
La nuit tombait. Là-bas, en face, une grande lueur indiquait Paris, et
faisait répéter chaque soir à Cachelin: «Hein! quelle ville tout de
même!» De temps en temps, un train passant sur le pont de fer qui coupe
le bout de l'île faisait un roulement de tonnerre et disparaissait
bientôt, soit vers la gauche, soit vers la droite, vers Paris ou vers
la mer.
Ils revenaient à pas lents, regardant se lever la lune, s'asseyant sur
un fossé pour voir plus longtemps tomber dans le fleuve tranquille sa
molle et jaune lumière qui semblait couler avec l'eau et que les rides
du courant remuaient comme une moire de feu. Les crapauds poussaient
leur cri métallique et court. Des appels d'oiseaux de nuit couraient
dans l'air. Et parfois une grande ombre muette glissait sur la rivière,
troublant son cours lumineux et calme. C'était une barque de maraudeurs
qui jetaient soudain l'épervier et ramenaient sans bruit sur leur
bateau, dans le vaste et sombre filet, leur pêche de goujons luisants
et frémissants, comme un trésor tiré du fond de l'eau, un trésor vivant
de poissons d'argent.
Cora, émue, s'appuyait tendrement au bras de son mari dont elle avait
deviné les desseins, bien qu'ils n'eussent parlé de rien. C'était pour
eux comme un nouveau temps de fiançailles, une seconde attente du
baiser d'amour. Parfois il lui jetait une caresse furtive au bord de
l'oreille sur la naissance de la nuque, en ce coin charmant de chair
tendre où frisent les premiers cheveux. Elle répondait par une pression
de main; et ils se désiraient, se refusant encore l'un à l'autre,
sollicités et retenus par une volonté plus énergique, par le fantôme du
million.
Cachelin, apaisé par l'espoir qu'il sentait autour de lui, vivait
heureux, buvait sec et mangeait beaucoup, sentant naître en lui,
au crépuscule, des crises de poésie, cet attendrissement niais qui
vient aux plus lourds devant certaines visions des champs: une pluie
de lumière dans les branches, un coucher de soleil sur les coteaux
lointains, avec des reflets de pourpre sur le fleuve. Et il déclarait:
«Moi, devant ces choses-là, je crois à Dieu. Ça me pince là»,--il
montrait le creux de son estomac,--«et je me sens tout retourné. Je
deviens tout drôle. Il me semble qu'on m'a trempé dans un bain qui me
donne envie de pleurer.»
Lesable, cependant, allait mieux, saisi soudain par des ardeurs qu'il
ne connaissait plus, des besoins de courir comme un jeune cheval, de se
rouler sur l'herbe, de pousser des cris de joie.
Il jugea les temps venus. Ce fut une vraie nuit d'épousailles.
Puis ils eurent une lune de miel, pleine de caresses et d'espérances.
Puis ils s'aperçurent que leurs tentatives demeuraient infructueuses et
que leur confiance était vaine.
Ce fut un désespoir, un désastre. Mais Lesable ne perdit pas courage,
il s'obstina avec des efforts surhumains. Sa femme, agitée du même
désir, et tremblant de la même crainte, plus robuste aussi que lui,
se prêtait de bonne grâce à ses tentatives, appelait ses baisers,
réveillait sans cesse son ardeur défaillante.
Ils revinrent à Paris dans les premiers jours d'octobre.
La vie devenait dure pour eux. Ils avaient maintenant aux lèvres des
paroles désobligeantes; et Cachelin, qui flairait la situation, les
harcelait d'épigrammes de vieux troupier, envenimées et grossières.
Et une pensée incessante les poursuivait, les minait, aiguillonnait
leur rancune mutuelle, celle de l'héritage insaisissable. Cora
maintenant avait le verbe haut, et rudoyait son mari. Elle le
traitait en petit garçon, en moutard, en homme de peu d'importance.
Et Cachelin, à chaque dîner, répétait: «Moi, si j'avais été riche,
j'aurais eu beaucoup d'enfants... Quand on est pauvre, il faut savoir
être raisonnable.» Et, se tournant vers sa fille, il ajoutait: «Toi, tu
dois être comme moi, mais voilà...» Et il jetait à son gendre un regard
significatif accompagné d'un mouvement d'épaules plein de mépris.
Lesable ne répliquait rien, en homme supérieur tombé dans une famille
de rustres. Au ministère on lui trouvait mauvaise mine. Le chef même,
un jour, lui demanda: «N'êtes-vous pas malade? Vous me paraissez un peu
changé.»
Il répondit: «Mais non, cher maître. Je suis peut-être fatigué. J'ai
beaucoup travaillé depuis quelque temps, comme vous l'avez pu voir.»
Il comptait bien sur son avancement à la fin de l'année, et il avait
repris, dans cet espoir, sa vie laborieuse d'employé modèle.
Il n'eut qu'une gratification de rien du tout, plus faible que toutes
les autres. Son beau-père Cachelin n'eut rien.
Lesable, frappé au cœur, retourna trouver le chef, et, pour la première
fois, il l'appela «monsieur»:--«A quoi me sert donc, monsieur, de
travailler comme je le fais si je n'en recueille aucun fruit?»
La grosse tête de M. Torchebeuf parut froissée: «Je vous ai déjà dit,
monsieur Lesable, que je n'admettais point de discussions de cette
nature entre nous. Je vous répète encore que je trouve inconvenante
votre réclamation, étant donnée votre fortune actuelle comparée à la
pauvreté de vos collègues...»
Lesable ne put se contenir: «Mais je n'ai rien, monsieur! Notre tante a
laissé sa fortune au premier enfant qui naîtrait de mon mariage. Nous
vivons, mon beau-père et moi, de nos traitements.»
Le chef, surpris, répliqua: «Si vous n'avez rien aujourd'hui, vous
serez riche, dans tous les cas, au premier jour. Donc, cela revient au
même.»
Et Lesable se retira, plus atterré de cet avancement perdu que de
l'héritage imprenable.
Mais comme Cachelin venait d'arriver à son bureau, quelques jours plus
tard, le beau Maze entra avec un sourire sur les lèvres, puis Pitolet
parut, l'œil allumé, puis Boissel poussa la porte et s'avança d'un air
excité, ricanant, et jetant aux autres des regards de connivence. Le
père Savon copiait toujours, sa pipe de terre au coin de la bouche,
assis sur sa haute chaise, les deux pieds sur le barreau, à la façon
des petits garçons.
Personne ne disait rien. On semblait attendre quelque chose, et
Cachelin enregistrait les pièces, en annonçant tout haut, suivant
sa coutume: «Toulon. Fournitures de gamelles d'officiers pour le
_Richelieu_.--Lorient. Scaphandres pour le _Desaix_.--Brest. Essais sur
les toiles à voiles de provenance anglaise!»
Lesable parut. Il venait maintenant chaque matin chercher les affaires
qui le concernaient, son beau-père ne prenant plus la peine de les lui
faire porter par le garçon.
Pendant qu'il fouillait dans les papiers étalés sur le bureau du
commis d'ordre, Maze le regardait de coin en se frottant les mains, et
Pitolet, qui roulait une cigarette, avait des petits plis de joie sur
les lèvres, ces signes d'une gaieté qui ne se peut plus contenir. Il
se tourna vers l'expéditionnaire: «Dites donc, papa Savon, vous avez
appris bien des choses dans votre existence, vous?»
Le vieux, comprenant qu'on allait se moquer de lui et parler encore de
sa femme, ne répondit pas.
Pitolet reprit: «Vous avez toujours bien trouvé le secret pour faire
des enfants, puisque vous en avez eu plusieurs?»
Le bonhomme releva la tête: «Vous savez, monsieur Pitolet, que je
n'aime pas les plaisanteries sur ce sujet. J'ai eu le malheur d'épouser
une compagne indigne. Lorsque j'ai acquis la preuve de son infidélité,
je me suis séparé d'elle.»
Maze demanda d'un ton indifférent, sans rire: «Vous l'avez eue
plusieurs fois, la preuve, n'est-ce pas?»