Cachelin répondit: «Oui. Il a constaté le décès, et il s'est chargé de
la déclaration.»
Ils rentrèrent dans la chambre de la morte. Cora pleurait toujours,
assise dans un fauteuil. Elle pleurait très doucement, sans peine,
presque sans chagrin maintenant, avec cette facilité de larmes qu'ont
les femmes.
Dès qu'ils se trouvèrent tous trois dans l'appartement, Cachelin
prononça à voix basse: «A présent que la bonne est partie se coucher,
nous pouvons regarder s'il n'y a rien de caché dans les meubles.»
Et les deux hommes se mirent à l'œuvre. Ils vidaient les tiroirs,
fouillaient dans les poches, dépliaient les moindres papiers. A minuit
ils n'avaient rien trouvé d'intéressant. Cora s'était assoupie, et elle
ronflait un peu, d'une façon régulière. César demanda: «Est-ce que nous
allons rester ici jusqu'au jour?» Lesable, perplexe, jugeait cela plus
convenable. Alors le beau-père en prit son parti: «En ce cas, dit-il,
apportons des fauteuils»; et ils allèrent chercher les deux autres
sièges capitonnés qui meublaient la chambre des jeunes époux.
Une heure plus tard, les trois parents dormaient avec des ronflements
inégaux, devant le cadavre glacé dans son éternelle immobilité.
Ils se réveillèrent au jour, comme la petite bonne entrait dans la
chambre. Cachelin aussitôt avoua, en se frottant les paupières: «Je me
suis un peu assoupi depuis une demi-heure à peu près.»
Mais Lesable, qui avait aussitôt repris possession de lui, déclara: «Je
m'en suis bien aperçu. Moi, je n'ai pas perdu connaissance une seconde;
j'avais seulement fermé les yeux pour les reposer».
Cora regagna son appartement.
Alors Lesable demanda avec une apparente indifférence: «Quand
voulez-vous que nous allions chez le notaire prendre connaissance du
testament?»
--«Mais... ce matin, si vous voulez.
--«Est-il nécessaire que Cora nous accompagne?
--«Ça vaut peut-être mieux, puisqu'elle est l'héritière, en somme.
--«En ce cas je vais la prévenir de s'apprêter.»
Et Lesable sortit de son pas vif.
L'étude de Me Belhomme venait d'ouvrir ses portes quand Cachelin,
Lesable et sa femme se présentèrent, en grand deuil, avec des visages
désolés.
Le notaire les reçut aussitôt, les fit asseoir. Cachelin prit la
parole: «Monsieur, vous me connaissez: je suis le frère de Mlle
Charlotte Cachelin. Voici ma fille et mon gendre. Ma pauvre sœur est
morte hier; nous l'enterrerons demain. Comme vous êtes dépositaire
de son testament, nous venons vous demander si elle n'a pas formulé
quelque volonté relative à son inhumation ou si vous n'avez pas quelque
communication à nous faire.»
Le notaire ouvrit un tiroir, prit une enveloppe, la déchira, tira un
papier, et prononça: «Voici, monsieur, un double de ce testament dont
je puis vous donner connaissance immédiatement.
«L'autre expédition, exactement pareille à celle-ci, doit rester entre
mes mains. Et il lut:
«Je soussignée, Victorine-Charlotte Cachelin, exprime ici mes
dernières volontés:
«Je laisse toute ma fortune, s'élevant à un million cent vingt mille
francs environ, aux enfants qui naîtront du mariage de ma nièce
Céleste-Coralie Cachelin, avec jouissance des revenus aux parents
jusqu'à la majorité de l'aîné des descendants.
«Les dispositions qui suivent règlent la part afférente à chaque
enfant et la part demeurant aux parents jusqu'à la fin de leurs jours.
«Dans le cas où ma mort arriverait avant que ma nièce eût un
héritier, toute ma fortune restera entre les mains de mon notaire,
pendant trois ans, pour ma volonté exprimée plus haut être accomplie
si un enfant naît durant cette période.
«Mais dans le cas où Coralie n'obtiendrait point du Ciel un
descendant pendant les trois années qui suivront ma mort, ma fortune
sera distribuée, par les soins de mon notaire, aux pauvres et aux
établissements de bienfaisance dont la liste suit.»
Suivait une série interminable de noms de communautés, de chiffres,
d'ordres et de recommandations.
Puis Me Belhomme remit poliment le papier entre les mains de Cachelin,
ahuri de saisissement.
Il crut même devoir ajouter quelques explications: «Mlle Cachelin,
dit-il, lorsqu'elle me fit l'honneur de me parler pour la première
fois de son projet de tester dans ce sens, m'exprima le désir extrême
qu'elle avait de voir un héritier de sa race. Elle répondit à tous
mes raisonnements par l'expression de plus en plus formelle de sa
volonté, qui se basait d'ailleurs sur un sentiment religieux, toute
union stérile, pensait-elle, étant un signe de malédiction céleste. Je
n'ai pu modifier en rien ses intentions. Croyez que je le regrette bien
vivement. Puis il ajouta, en souriant vers Coralie: «Je ne doute pas
que le _desideratum_ de la défunte ne soit bien vite réalisé.»
Et les trois parents s'en allèrent, trop effarés pour penser à rien.
Ils regagnaient leur domicile, côte à côte, sans parler, honteux et
furieux, comme s'ils s'étaient mutuellement volés. Toute la douleur
même de Cora s'était soudain dissipée, l'ingratitude de sa tante la
dispensant de la pleurer. Lesable, enfin, dont les lèvres pâles étaient
serrées par une contraction de dépit, dit à son beau-père: «Passez-moi
donc cet acte, que j'en prenne connaissance _de visu_.» Cachelin lui
tendit le papier, et le jeune homme se mit à lire. Il s'était arrêté
sur le trottoir et, tamponné par les passants, il resta là, fouillant
les mots de son œil perçant et pratique. Les deux autres l'attendaient,
deux pas en avant, toujours muets.
Puis il rendit le testament en déclarant: «Il n'y a rien à faire. Elle
nous a joliment floués!»
Cachelin, que la déroute de son espérance irritait, répondit: «C'était
à vous d'avoir un enfant, sacrebleu! Vous saviez bien qu'elle le
désirait depuis longtemps.»
Lesable haussa les épaules sans répliquer.
En rentrant, ils trouvèrent une foule de gens qui les attendaient, ces
gens dont le métier s'exerce autour des morts. Lesable rentra chez
lui, ne voulant plus s'occuper de rien, et César rudoya tout le monde,
criant qu'on le laissât tranquille, demandant à en finir au plus vite
avec tout ça, et trouvant qu'on tardait bien à le débarrasser de ce
cadavre.
Cora, enfermée dans sa chambre, ne faisait aucun bruit. Mais Cachelin,
au bout d'une heure, alla frapper à la porte de son gendre: «Je viens,
dit-il, mon cher Léopold, vous soumettre quelques réflexions, car,
enfin, il faut s'entendre. Mon avis est de faire tout de même des
funérailles convenables, afin de ne pas donner l'éveil au ministère.
Nous nous arrangerons pour les frais. D'ailleurs, rien n'est perdu.
Vous n'êtes pas mariés depuis longtemps, et il faudrait bien du malheur
pour que vous n'eussiez pas d'enfants. Vous vous y mettrez, voilà
tout. Allons au plus pressé. Vous chargez-vous de passer tantôt au
ministère? Je vais écrire les adresses des lettres de faire-part.»
Lesable convint avec aigreur que son beau-père avait raison, et ils
s'installèrent face à face aux deux bouts d'une table longue, pour
tracer les suscriptions des billets encadrés de noir.
Puis ils déjeunèrent. Cora reparut, indifférente, comme si rien de tout
cela ne l'eût concernée, et elle mangea beaucoup, ayant jeûné la veille.
Aussitôt le repas fini, elle retourna dans sa chambre. Lesable sortit
pour aller à la Marine et Cachelin s'installa sur son balcon afin de
fumer une pipe, à cheval sur une chaise. Le lourd soleil d'un jour
d'été tombait d'aplomb sur la multitude des toits, dont quelques-uns
garnis de vitres brillaient comme du feu, jetaient des rayons
éblouissants que la vue ne pouvait soutenir.
Et Cachelin, en manches de chemise, regardait, de ses yeux clignotants
sous ce ruissellement de lumière, les coteaux verts, là-bas, là-bas,
derrière la grande ville, derrière la banlieue poudreuse. Il songeait
que la Seine coulait, large, calme et fraîche, au pied de ces collines
qui ont des arbres sur leurs pentes, et qu'on serait rudement mieux
sous la verdure, le ventre sur l'herbe, tout au bord de la rivière,
à cracher dans l'eau, que sur le plomb brûlant de sa terrasse. Et un
malaise l'oppressait, la pensée harcelante, la sensation douloureuse
de leur désastre, de cette infortune inattendue, d'autant plus amère
et brutale que l'espérance avait été plus vive et plus longue; et il
prononça tout haut, comme on fait dans les grands troubles d'esprit,
dans les obsessions d'idées fixes: «Sale rosse!»
Derrière lui, dans la chambre, il entendait les mouvements des employés
des pompes funèbres, et le bruit continu du marteau qui clouait le
cercueil. Il n'avait point revu sa sœur depuis sa visite au notaire.
Mais peu à peu, la tiédeur, la gaieté, le charme clair de ce grand jour
d'été lui pénétrèrent la chair et l'âme, et il songea que tout n'était
pas désespéré. Pourquoi donc sa fille n'aurait-elle pas d'enfant?
Elle n'était pas mariée depuis deux ans encore! Son gendre paraissait
vigoureux, bien bâti et bien portant, quoique petit. Ils auraient un
enfant, nom d'un nom! Et puis, d'ailleurs, il le fallait!
Lesable était entré au ministère furtivement et s'était glissé dans son
bureau. Il trouva sur sa table un papier portant ces mots: «Le chef
vous demande.» Il eut d'abord un geste d'impatience, une révolte contre
ce despotisme qui allait lui retomber sur le dos, puis un désir brusque
et violent de parvenir l'aiguillonna. Il serait chef à son tour, et
vite; il irait plus haut encore.
Sans ôter sa redingote de ville, il se rendit chez M. Torchebeuf. Il se
présenta avec une de ces figures navrées qu'on prend dans les occasions
tristes, et même quelque chose de plus, une marque de chagrin réel
et profond, cet involontaire abattement qu'impriment aux traits les
contrariétés violentes.
La grosse tête du chef, toujours penchée sur le papier, se redressa et
il demanda d'un ton brusque: «J'ai eu besoin de vous toute la matinée.
Pourquoi n'êtes-vous pas venu?» Lesable répondit: «Cher maître, nous
avons eu le malheur de perdre ma tante, Mlle Cachelin, et je venais
même vous demander d'assister à l'inhumation, qui aura lieu demain.»
Le visage de M. Torchebeuf s'était immédiatement rasséréné. Et il
répondit avec une nuance de considération: «En ce cas, mon cher ami,
c'est autre chose. Je vous remercie et je vous laisse libre, car vous
devez avoir beaucoup à faire.»
Mais Lesable tenait à se montrer zélé: «Merci, cher maître, tout est
fini et je compte rester ici jusqu'à l'heure réglementaire.»
Et il retourna dans son cabinet.
La nouvelle s'était répandue, et on venait de tous les bureaux pour
lui faire des compliments plutôt de congratulation que de doléance, et
aussi pour voir quelle tenue il avait. Il supportait les phrases et les
regards avec un masque résigné d'acteur, et un tact dont on s'étonnait.
«Il s'observe fort bien», disaient les uns. Et les autres ajoutaient:
«C'est égal, au fond, il doit être rudement content.»
Maze, plus audacieux que tous, lui demanda, avec son air dégagé d'homme
du monde: «Savez-vous au juste le chiffre de la fortune?»
Lesable répondit avec un ton parfait de désintéressement: «Non, pas au
juste. Le testament dit douze cent mille francs environ. Je sais cela
parce que le notaire a dû nous communiquer immédiatement certaines
clauses relatives aux funérailles.»
De l'avis général, Lesable ne resterait pas au ministère. Avec soixante
mille livres de rentes, on ne demeure pas gratte-papier. On est
quelqu'un; on peut devenir quelque chose à son gré. Les uns pensaient
qu'il visait le Conseil d'État; d'autres croyaient qu'il songeait à
la députation. Le chef s'attendait à recevoir sa démission pour la
transmettre au Directeur.
Tout le ministère vint aux funérailles, qu'on trouva maigres. Mais un
bruit courait: «C'est Mlle Cachelin elle-même qui les a voulues ainsi.
C'était dans le testament.»
Dès le lendemain, Cachelin reprit son service, et Lesable, après une
semaine d'indisposition, revint à son tour, un peu pâli, mais assidu
et zélé comme autrefois. On eût dit que rien n'était survenu dans leur
existence. On remarqua seulement qu'ils fumaient avec ostentation de
gros cigares, qu'ils parlaient de la rente, des chemins de fer, des
grandes valeurs, en hommes qui ont des titres en poche, et on sut,
au bout de quelque temps, qu'ils avaient loué une campagne dans les
environs de Paris, pour y finir l'été.
On pensa: «Ils sont avares comme la vieille; ça tient de famille; qui
se ressemble s'assemble; n'importe, ça n'est pas chic de rester au
ministère avec une fortune pareille.»
Au bout de quelque temps, on n'y pensa plus. Ils étaient classés et
jugés.