Le jeune ménage s'installa sur le même palier que Cachelin et que
Mlle Charlotte, dans un logement pareil au leur et dont on expulsa le
locataire.
Une inquiétude, cependant, agitait l'esprit de Lesable: la tante
n'avait voulu assurer son héritage à Cora par aucun acte définitif.
Elle avait cependant consenti à jurer «devant Dieu» que son testament
était fait et déposé chez Me Belhomme, notaire. Elle avait promis,
en outre, que toute sa fortune reviendrait à sa nièce, sous réserve
d'une condition. Pressée de révéler cette condition, elle refusa
de s'expliquer, mais elle avait encore juré avec un petit sourire
bienveillant que c'était facile à remplir.
Devant ces explications et cet entêtement de vieille dévote, Lesable
crut devoir passer outre, et comme la jeune fille lui plaisait
beaucoup, son désir triomphant de ses incertitudes, il s'était rendu
aux efforts obstinés de Cachelin.
Maintenant il était heureux, bien que harcelé toujours par un doute.
Et il aimait sa femme qui n'avait en rien trompé ses attentes. Sa
vie s'écoulait, tranquille et monotone. Il s'était fait d'ailleurs
en quelques semaines à sa nouvelle situation d'homme marié, et il
continuait à se montrer l'employé accompli de jadis.
L'année s'écoula. Le jour de l'an revint. Il n'eut pas, à sa
grande surprise, l'avancement sur lequel il comptait. Maze et
Pitolet passèrent seuls au grade au-dessus; et Boissel déclara
confidentiellement à Cachelin qu'il se promettait de flanquer une
roulée à ses deux confrères, un soir, en sortant, en face de la grande
porte, devant tout le monde. Il n'en fit rien.
Pendant huit jours, Lesable ne dormit point d'angoisse de ne pas avoir
été promu, malgré son zèle. Il faisait pourtant une besogne de chien;
il remplaçait indéfiniment le sous-chef, M. Rabot, malade neuf mois
par an à l'hôpital du Val-de-Grâce; il arrivait tous les matins à huit
heures et demie; il partait tous les soirs à six heures et demie. Que
voulait-on de plus? Si on ne lui savait pas gré d'un pareil travail et
d'un semblable effort, il ferait comme les autres, voilà tout. A chacun
suivant sa peine. Comment donc M. Torchebeuf, qui le traitait ainsi
qu'un fils, avait-il pu le sacrifier? Il voulait en avoir le cœur net.
Il irait trouver le chef et s'expliquerait avec lui.
Donc, un lundi matin, avant la venue de ses confrères, il frappa à la
porte de ce potentat.
Une voix aigre cria: «Entrez!» Il entra.
Assis devant une grande table couverte de paperasses, tout petit avec
une grosse tête qui semblait posée sur son buvard, M. Torchebeuf
écrivait. Il dit, en apercevant son employé préféré: «Bonjour, Lesable;
vous allez bien?»
Le jeune homme répondit: «Bonjour, cher maître, fort bien, et
vous-même?»
Le chef cessa d'écrire et fit pivoter son fauteuil. Son corps mince,
frêle, maigre, serré dans une redingote noire de forme sérieuse,
semblait tout à fait disproportionné avec le grand siège à dossier de
cuir. Une rosette d'officier de la Légion d'honneur, énorme, éclatante,
mille fois trop large aussi pour la personne qui la portait, brillait
comme un charbon rouge sur la poitrine étroite, écrasée sous un crâne
considérable, comme si l'individu tout entier se fût développé en dôme,
à la façon des champignons.
La mâchoire était pointue, les joues creuses, les yeux saillants, et le
front démesuré, couvert de cheveux blancs rejetés en arrière.
M. Torchebeuf prononça: «Asseyez-vous, mon ami, et dites-moi ce qui
vous amène.»
Pour tous les autres employés il se montrait d'une rudesse militaire,
se considérant comme un capitaine à son bord, car le ministère
représentait pour lui un grand navire, le vaisseau amiral de toutes les
flottes françaises.
Lesable, un peu ému, un peu pâle, balbutia: «Cher maître, je viens vous
demander si j'ai démérité en quelque chose?»
--«Mais non, mon cher, pourquoi me posez-vous cette question-là?
--«C'est que j'ai été un peu surpris de ne pas recevoir d'avancement
cette année comme les années dernières. Permettez-moi de m'expliquer
jusqu'au bout, cher maître, en vous demandant pardon de mon audace.
Je sais que j'ai obtenu de vous des faveurs exceptionnelles et des
avantages inespérés. Je sais que l'avancement ne se donne, en général,
que tous les deux ou trois ans; mais permettez-moi encore de vous faire
remarquer que je fournis au bureau à peu près quatre fois la somme de
travail d'un employé ordinaire et deux fois au moins la somme de temps.
Si donc on mettait en balance le résultat de mes efforts comme labeur
et le résultat comme rémunération, on trouverait certes celui-ci bien
au-dessous de celui-là!»
Il avait préparé avec soin sa phrase qu'il jugeait excellente.
M. Torchebeuf, surpris, cherchait sa réplique. Enfin, il prononça d'un
ton un peu froid: «Bien qu'il ne soit pas admissible, en principe,
qu'on discute ces choses entre chef et employé, je veux bien pour cette
fois vous répondre, eu égard à vos services très méritants.
«Je vous ai proposé pour l'avancement, comme les années précédentes.
Mais le directeur a écarté votre nom en se basant sur ce que votre
mariage vous assure un bel avenir, plus qu'une aisance, une fortune que
n'atteindront jamais vos modestes collègues. N'est-il pas équitable,
en somme, de faire un peu la part de la condition de chacun? Vous
deviendrez riche, très riche. Trois cents francs de plus par an ne
seront rien pour vous, tandis que cette petite augmentation comptera
beaucoup dans la poche des autres. Voilà, mon ami, la raison qui vous a
fait rester en arrière cette année.»
Lesable, confus et irrité, se retira.
Le soir, au dîner, il fut désagréable pour sa femme. Elle se montrait
ordinairement gaie et d'humeur assez égale, mais volontaire; et elle
ne cédait jamais quand elle voulait bien une chose. Elle n'avait
plus pour lui le charme sensuel des premiers temps, et bien qu'il
eût toujours un désir éveillé, car elle était fraîche et jolie, il
éprouvait par moments cette désillusion si proche de l'écœurement
que donne bientôt la vie en commun de deux êtres. Les mille détails
trivials ou grotesques de l'existence, les toilettes négligées
du matin, la robe de chambre en laine commune, vieille, usée, le
peignoir fané, car on n'était pas riche, et aussi toutes les besognes
nécessaires vues de trop près dans un ménage pauvre, lui dévernissaient
le mariage, fanaient cette fleur de poésie qui séduit, de loin, les
fiancés.
Tante Charlotte lui rendait aussi son intérieur désagréable, car elle
n'en sortait plus; elle se mêlait de tout, voulait gouverner tout,
faisait des observations sur tout, et comme on avait une peur horrible
de la blesser, on supportait tout avec résignation, mais aussi avec une
exaspération grandissante et cachée.
Elle allait à travers l'appartement de son pas traînant de vieille; et
sa voix grêle disait sans cesse: «Vous devriez bien faire ceci; vous
devriez bien faire cela.»
Quand les deux époux se trouvaient en tête-à-tête, Lesable énervé
s'écriait: «Ta tante devient intolérable. Moi je n'en veux plus.
Entends-tu? je n'en veux plus.» Et Cora répondait avec tranquillité:
«Que veux-tu que j'y fasse, moi?»