III

Le jeune ménage s'installa sur le même palier que Cachelin et que

Mlle Charlotte, dans un logement pareil au leur et dont on expulsa le

locataire.

Une inquiétude, cependant, agitait l'esprit de Lesable: la tante

n'avait voulu assurer son héritage à Cora par aucun acte définitif.

Elle avait cependant consenti à jurer «devant Dieu» que son testament

était fait et déposé chez Me Belhomme, notaire. Elle avait promis,

en outre, que toute sa fortune reviendrait à sa nièce, sous réserve

d'une condition. Pressée de révéler cette condition, elle refusa

de s'expliquer, mais elle avait encore juré avec un petit sourire

bienveillant que c'était facile à remplir.

Devant ces explications et cet entêtement de vieille dévote, Lesable

crut devoir passer outre, et comme la jeune fille lui plaisait

beaucoup, son désir triomphant de ses incertitudes, il s'était rendu

aux efforts obstinés de Cachelin.

Maintenant il était heureux, bien que harcelé toujours par un doute.

Et il aimait sa femme qui n'avait en rien trompé ses attentes. Sa

vie s'écoulait, tranquille et monotone. Il s'était fait d'ailleurs

en quelques semaines à sa nouvelle situation d'homme marié, et il

continuait à se montrer l'employé accompli de jadis.

L'année s'écoula. Le jour de l'an revint. Il n'eut pas, à sa

grande surprise, l'avancement sur lequel il comptait. Maze et

Pitolet passèrent seuls au grade au-dessus; et Boissel déclara

confidentiellement à Cachelin qu'il se promettait de flanquer une

roulée à ses deux confrères, un soir, en sortant, en face de la grande

porte, devant tout le monde. Il n'en fit rien.

Pendant huit jours, Lesable ne dormit point d'angoisse de ne pas avoir

été promu, malgré son zèle. Il faisait pourtant une besogne de chien;

il remplaçait indéfiniment le sous-chef, M. Rabot, malade neuf mois

par an à l'hôpital du Val-de-Grâce; il arrivait tous les matins à huit

heures et demie; il partait tous les soirs à six heures et demie. Que

voulait-on de plus? Si on ne lui savait pas gré d'un pareil travail et

d'un semblable effort, il ferait comme les autres, voilà tout. A chacun

suivant sa peine. Comment donc M. Torchebeuf, qui le traitait ainsi

qu'un fils, avait-il pu le sacrifier? Il voulait en avoir le cœur net.

Il irait trouver le chef et s'expliquerait avec lui.

Donc, un lundi matin, avant la venue de ses confrères, il frappa à la

porte de ce potentat.

Une voix aigre cria: «Entrez!» Il entra.

Assis devant une grande table couverte de paperasses, tout petit avec

une grosse tête qui semblait posée sur son buvard, M. Torchebeuf

écrivait. Il dit, en apercevant son employé préféré: «Bonjour, Lesable;

vous allez bien?»

Le jeune homme répondit: «Bonjour, cher maître, fort bien, et

vous-même?»

Le chef cessa d'écrire et fit pivoter son fauteuil. Son corps mince,

frêle, maigre, serré dans une redingote noire de forme sérieuse,

semblait tout à fait disproportionné avec le grand siège à dossier de

cuir. Une rosette d'officier de la Légion d'honneur, énorme, éclatante,

mille fois trop large aussi pour la personne qui la portait, brillait

comme un charbon rouge sur la poitrine étroite, écrasée sous un crâne

considérable, comme si l'individu tout entier se fût développé en dôme,

à la façon des champignons.

La mâchoire était pointue, les joues creuses, les yeux saillants, et le

front démesuré, couvert de cheveux blancs rejetés en arrière.

M. Torchebeuf prononça: «Asseyez-vous, mon ami, et dites-moi ce qui

vous amène.»

Pour tous les autres employés il se montrait d'une rudesse militaire,

se considérant comme un capitaine à son bord, car le ministère

représentait pour lui un grand navire, le vaisseau amiral de toutes les

flottes françaises.

Lesable, un peu ému, un peu pâle, balbutia: «Cher maître, je viens vous

demander si j'ai démérité en quelque chose?»

--«Mais non, mon cher, pourquoi me posez-vous cette question-là?

--«C'est que j'ai été un peu surpris de ne pas recevoir d'avancement

cette année comme les années dernières. Permettez-moi de m'expliquer

jusqu'au bout, cher maître, en vous demandant pardon de mon audace.

Je sais que j'ai obtenu de vous des faveurs exceptionnelles et des

avantages inespérés. Je sais que l'avancement ne se donne, en général,

que tous les deux ou trois ans; mais permettez-moi encore de vous faire

remarquer que je fournis au bureau à peu près quatre fois la somme de

travail d'un employé ordinaire et deux fois au moins la somme de temps.

Si donc on mettait en balance le résultat de mes efforts comme labeur

et le résultat comme rémunération, on trouverait certes celui-ci bien

au-dessous de celui-là!»

Il avait préparé avec soin sa phrase qu'il jugeait excellente.

M. Torchebeuf, surpris, cherchait sa réplique. Enfin, il prononça d'un

ton un peu froid: «Bien qu'il ne soit pas admissible, en principe,

qu'on discute ces choses entre chef et employé, je veux bien pour cette

fois vous répondre, eu égard à vos services très méritants.

«Je vous ai proposé pour l'avancement, comme les années précédentes.

Mais le directeur a écarté votre nom en se basant sur ce que votre

mariage vous assure un bel avenir, plus qu'une aisance, une fortune que

n'atteindront jamais vos modestes collègues. N'est-il pas équitable,

en somme, de faire un peu la part de la condition de chacun? Vous

deviendrez riche, très riche. Trois cents francs de plus par an ne

seront rien pour vous, tandis que cette petite augmentation comptera

beaucoup dans la poche des autres. Voilà, mon ami, la raison qui vous a

fait rester en arrière cette année.»

Lesable, confus et irrité, se retira.

Le soir, au dîner, il fut désagréable pour sa femme. Elle se montrait

ordinairement gaie et d'humeur assez égale, mais volontaire; et elle

ne cédait jamais quand elle voulait bien une chose. Elle n'avait

plus pour lui le charme sensuel des premiers temps, et bien qu'il

eût toujours un désir éveillé, car elle était fraîche et jolie, il

éprouvait par moments cette désillusion si proche de l'écœurement

que donne bientôt la vie en commun de deux êtres. Les mille détails

trivials ou grotesques de l'existence, les toilettes négligées

du matin, la robe de chambre en laine commune, vieille, usée, le

peignoir fané, car on n'était pas riche, et aussi toutes les besognes

nécessaires vues de trop près dans un ménage pauvre, lui dévernissaient

le mariage, fanaient cette fleur de poésie qui séduit, de loin, les

fiancés.

Tante Charlotte lui rendait aussi son intérieur désagréable, car elle

n'en sortait plus; elle se mêlait de tout, voulait gouverner tout,

faisait des observations sur tout, et comme on avait une peur horrible

de la blesser, on supportait tout avec résignation, mais aussi avec une

exaspération grandissante et cachée.

Elle allait à travers l'appartement de son pas traînant de vieille; et

sa voix grêle disait sans cesse: «Vous devriez bien faire ceci; vous

devriez bien faire cela.»

Quand les deux époux se trouvaient en tête-à-tête, Lesable énervé

s'écriait: «Ta tante devient intolérable. Moi je n'en veux plus.

Entends-tu? je n'en veux plus.» Et Cora répondait avec tranquillité:

«Que veux-tu que j'y fasse, moi?»

Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 10 · 第 20 / 94 题