XXXIII

Avec le jour, les incertitudes de Marguerite s’étaient dissipées.

D’abord elle irait trouver Albert, et ensuite elle déciderait. En ce

moment il était tout pour elle, comme il l’avait été autrefois;

l’abandonner lui semblait la plus horrible lâcheté; elle l’avait

abandonné une fois, et elle savait quel était son repentir. Ah! si elle

avait pu, au prix de dix ans de vie, racheter la folie de cette heure,

se retrouver libre! Son cœur était de pierre pour Roger. Comment

avait-il osé abuser de sa tristesse, de son malheur, pour l’entraîner à

cette horrible chose, un mariage, elle qui avait déjà un mari! Il avait

agi par égoïsme, pour lui-même, pour être heureux; elle ne lui devait

rien... rien... S’il l’eût aimée pour elle-même, il aurait compris, il

l’aurait aidée à supporter son épreuve et l’aurait fait espérer dans

l’avenir. C’était lui qui la forçait à dissimuler, à mentir. Elle

s’étonnait d’avoir éprouvé de la crainte, elle n’en avait plus aucune.

Avec une tranquillité assurée, elle embrassa son fils, fit ses

recommandations à la nourrice, et puis sortit... Il l’attendait; avec

quelle impatience il devait l’attendre!

--Le docteur est là, madame, lui dit Justin en l’introduisant dans le

salon.

Immédiatement, sans hésitation, elle ouvrit la porte qui conduisait à la

chambre et y entra. Étonné de cette interruption, le docteur Delpeyron

s’était levé et la regardait avec surprise. Sans s’occuper de lui, elle

s’approcha du lit, se pencha sur Albert, l’embrassa, se retourna vers le

docteur et dit:

--C’est moi, docteur; vous me reconnaissez?

Saisi, il comprit et s’inclina. Il avait repris sa place, et elle, au

chevet, tenant la main du malade auquel elle souriait, demanda:

--Comment le trouvez-vous, docteur?

--Fatigué; il a besoin d’une bonne garde.

--Il l’aura.

--Je n’étais pas content ce matin, mais il a eu une émotion, il paraît;

les émotions lui sont très mauvaises. Je le disais à l’instant à M.

d’Estanger.

La consultation se poursuivit attentive et minutieuse. Quand elle fut

terminée et que le docteur Delpeyron eut prononcé quelques paroles qu’il

crut rassurantes mais qui ne l’étaient pas, Marguerite dit simplement:

--J’accompagne le docteur.

Ils sortirent ensemble et elle le précéda dans la salle à manger d’où

elle savait qu’Albert ne pouvait entendre. Brusquement elle demanda:

--Dites-moi toute la vérité.

--Vous la voulez? Eh bien, il est perdu.

--Ce sera long?

--Je n’en sais rien. Il peut mourir aujourd’hui comme il peut vivre une

semaine; il paraît qu’il a été très mal cette nuit.

--Mourir aujourd’hui!...

Elle le dévisagea, terrifiée. Il vit son impression:

--Pardonnez-moi, madame, vous m’avez demandé la vérité.

--Je vous remercie de me l’avoir dite, docteur.

Et, plus bas, elle ajouta:

--Est-ce qu’il souffrira beaucoup?

--Je ne crois pas... Je reviendrai ce soir.

Elle le reconduisit jusqu’à la porte extérieure, se recueillit un moment

pour reprendre une contenance et retourna près d’Albert.

Elle entra en lui souriant, enleva son manteau et se rapprocha du lit.

Comme il était changé depuis la veille! Sa figure s’était amincie, son

regard lourd s’arrêtait sur elle avec angoisse; il dit très bas, avec

quelque difficulté:

--Ne me quitte pas.

--Je te le jure, je resterai aussi longtemps que tu auras besoin de moi,

jusqu’à ce que tu ailles mieux.

D’un geste las, il tourna les yeux vers le portrait d’Yvonne et dit:

--Pour elle, reste.

--Pour toi, je t’aime...

--Embrasse-moi, ne me quitte plus.

--Non, non, je te le promets.

Elle s’assit, lui tenant la main, parcourant des yeux l’ordonnance

placée devant elle.

Le silence les enveloppait; lui, les paupières fermées, bougeait à

peine, mais sa main ardemment crispée sur celle de Marguerite exprimait

les pensées de son cœur. Elle se laissa glisser à genoux et appuya sa

tête sur l’oreiller, tout proche de celle d’Albert... Elle l’aimait

comme aux heures bénies de leur jeunesse, elle l’aimait avec un désir et

un regret infinis. Il avait ouvert les yeux et la regardait, avec tant

de paix maintenant sur son front!... Elle ne croyait pas qu’il allait

mourir. Qu’est-ce donc que la mort, pour être si proche de la vie?

Il allait emporter avec lui une partie de son cœur, une partie de sa

vie! Il serait doux de s’en aller aussi. Leurs regards se confondaient,

et ceux d’Albert, déjà lointains, semblaient l’appeler; le voile

mystérieux descendait peu à peu sur ses traits, leur donnant une dignité

suprême.

Jadis, dans leurs heures d’amour, ils avaient parfois parlé des délices

de mourir ensemble... et cela semblait si facile: rien qu’un pauvre cœur

qui bat et ne bat plus. Une sorte d’ivresse montait à la tête de

Marguerite. Ne plus le quitter, le retrouver dans un embrassement

éternel! Il y avait là, tout près, à portée de sa main, ce qui la ferait

partir avec lui; elle n’éprouvait aucune tristesse à cette pensée,

gagnée par la mélancolie souveraine de l’obscure puissance qui venait,

s’approchait et allait le prendre, lui. Doucement elle le caressait, le

chérissant avec une suavité incomparable, dévorant des yeux ses traits

afin de les garder à jamais dans son cœur; ils étaient, il lui semblait,

seuls au monde, comme aux heures d’amour quand la nuit les cachait...

Soudain, il s’agita, étouffant, pris de spasmes... Elle se redressa,

éperdue, s’efforçant de le soulager, épouvantée maintenant, ne voulant

pas qu’il mourût. Justin était entré; il l’aidait, la rassurant, plus

maître de lui-même, appliquant les remèdes opportuns. L’horrible crise

se calma; un semblant de paix revint sur le visage bouleversé un moment

auparavant, et de nouveau le grand silence, la grande attente retomba

sur eux.

Il parut dormir; et, se retirant un peu à l’écart, elle interrogea

Justin sur la nuit: «Monsieur avait voulu écrire, il avait écrit

plusieurs lettres, et il avait eu ensuite une longue syncope.»

Il donna d’autres détails, puis tout d’un coup dit respectueusement:

--Madame déjeunera bien tout à l’heure?

--Moi, déjeuner!

Il fallait donc songer au déjeuner! L’idée qu’on l’attendait, l’idée de

son mari lui revint comme un coup de foudre; elle eut un léger

frémissement, mais aucune hésitation. Nulle puissance humaine ne lui

ferait quitter Albert; cependant elle comprit qu’il fallait avertir,

éviter d’inutiles angoisses. Elle écrivit les quelques mots à sa mère et

donna l’ordre de les faire porter immédiatement; en même temps elle

annonça à Justin qu’elle déjeunerait.

Elle était décidée à garder toutes ses forces; puis, même à cette heure

suprême, l’illusion d’avoir retrouvé la vie en commun, de partager le

toit et la table d’Albert, l’emplissait d’une consolation profonde.

Retour du flot · 第 36 / 40 题