Toutes les supplications de madame Mustel avaient échoué, Marguerite
avait formulé sa décision inébranlable: sa mère inutilement l’avait
conjurée de penser à son mari, à son fils...
--Je pense à moi-même et à lui; personne n’a le droit de me prendre mon
fils, je me défendrai...
Madame Mustel avait été atterrée de l’état d’esprit que révélaient de
telles paroles. Elle avait offert de passer elle-même la nuit auprès
d’Albert... que sa fille consentît seulement à retourner chez elle, au
moins quelques heures, pour les domestiques...
Marguerite, impatientée, s’était détournée:
--J’ai cédé trop souvent à ces misérables considérations. Albert a été
mon mari; pour moi et devant Dieu il l’est toujours. Ma place est auprès
de lui.
--Ton fils! objecta madame Mustel.
--Mon fils n’a aucun besoin de moi aujourd’hui ni demain, et même pour
lui, tu entends, maman, je ne quitterai pas Albert. Je l’ai abandonné
une fois! je ne l’abandonnerai pas dans la mort.
Les sanglots pressés et étouffés la secouèrent.
A bout d’arguments, madame Mustel finit par dire:
--Je pars; Roger est dans une horrible inquiétude... et, ma fille,
puisque tu veux absolument rester, veux-tu me permettre de revenir, de
rester aussi?...
Marguerite, de la tête, fit signe que oui.
--Oh! mon enfant, quel malheur, quel malheur! répétait madame Mustel, se
demandant pourquoi Dieu n’avait pas permis que madame Varèze épousât
Albert, pourquoi une seconde fois cet homme causait le malheur de son
enfant. Qu’allait-on dire? Comment expliquer une pareille absence?
Roger l’attendait, les yeux secs, désespéré. Sa belle-mère lui fit le
récit de son entrevue avec Marguerite, insista comme une consolation sur
le danger immédiat de d’Estanger...
Lui, écoutait dans un état d’abattement absolu. Toutes ses résolutions
viriles de garder à tout prix Marguerite lui semblaient si inutiles
maintenant! Que pouvait-il lui reprocher? que pouvait-il lui défendre?
Ce n’était pas elle qui était coupable, mais la situation qu’il avait
créée... Sa conscience lui disait qu’il avait toujours su combien
Marguerite avait aimé Albert. Il avait voulu se persuader qu’elle
l’avait oublié, qu’elle ne l’aimait plus, mais jamais il n’avait osé
demander cet aveu, jamais il ne l’avait entendu...
Albert allait mourir, mais en mourant il l’emmènerait avec lui, car il
prendrait son âme, et, même si le corps de Marguerite lui restait, si
elle consentait à demeurer sa femme, la douleur de sentir qu’il avait
été pour elle un geôlier le torturerait à jamais. Sans doute, pour leur
fils, elle reviendrait, mais elle était perdue pour le bonheur...
Absorbé par ces méditations douloureuses, à peine s’il entendait madame
Mustel lui répéter:
--Qu’est-ce qu’il faut faire? J’ai dit que je retournerais; il vaut
mieux que je sois là, n’est-ce pas?
A la fin il leva la tête et dit:
--Il faut avertir en haut qu’elle est chez ma belle-sœur, à Vincennes,
pour soigner un des enfants.
--Oh! Roger, tu sauves tout; oui, tu as raison, je vais monter le dire.
--Et surtout, ne soyez pas bouleversée; prenez ce qu’il lui faut,
puisque vous allez la rejoindre.
--Et elle ne t’aimerait pas! elle ne t’aimerait pas! toi, le meilleur
des êtres? disait madame Mustel, les yeux pleins de larmes.
--Sait-on pourquoi l’on aime? Allez vite, tante Louise, je ne bougerai
pas, je vous la confie.