XXXII

Mais le docteur était parti soucieux; il cherchait en vain dans son

esprit la raison du caprice qui avait empêché Marguerite de

l’accompagner la veille à Versailles. L’espèce d’exaltation de son

regard alors qu’elle tenait son enfant sur les bras ne lui avait pas

échappé. Qu’avait-elle? Couvait-elle une maladie? Il avait épié son

sommeil troublé, surpris la tristesse tourmentée de son visage même dans

le repos... Et il l’aimait tant! l’idée qu’il lui était impossible de la

rendre heureuse le torturait, lui qui aurait donné mille vies pour y

parvenir. Sa raison lui disait que le parti le plus sage était de ne

paraître s’apercevoir de rien, que Marguerite luttait contre des

fantômes, et qu’il ne fallait pas en les reconnaissant leur donner une

réalité.

Contre son habitude, vers dix heures et demie il rentra chez lui. Le

besoin impérieux de revoir Marguerite, de lui parler, dominait tout.

Aussi longtemps qu’il demeurerait préoccupé à ce point, il ne serait bon

à rien. Il prétexterait avoir oublié un instrument qui lui était

indispensable, car il comprenait bien qu’en donnant le véritable motif

de sa présence il irriterait seulement Marguerite.

Il passa d’abord dans son cabinet de travail, ouvrit un bahut, en retira

une trousse et, la tenant à la main, se dirigea vers le cabinet de

toilette de Marguerite. La femme de chambre y était occupée au ménage et

lui apprit que madame était sortie.

--Il y a longtemps?

--Oui, monsieur; madame est sortie de très bonne heure.

--Avec la nourrice?

--Non, monsieur, toute seule: la nourrice est partie il y a un moment

seulement.

Rien de plus naturel par cette belle matinée, et Roger ne comprit pas

pourquoi cette nouvelle l’agitait à un tel point. Une véritable panique

s’était emparée de lui à ces simples mots: «Madame est sortie.»

Tremblant intérieurement, il rentra dans son cabinet, s’y assit et, la

tête dans les mains, chercha à se dominer. De quoi s’agitait-il? Ne

savait-il pas que Marguerite sortait fréquemment avant le déjeuner? En

ce moment même elle avait sans doute rejoint son fils, comme cela lui

arrivait souvent. Il était fou de s’inquiéter. Il se secoua par un

effort extrême, consulta sa montre, son portefeuille, calcula les

visites qu’il pouvait faire encore et se décida à repartir, morigénant

sa propre alarme. Il en avait honte et néanmoins ne pouvait la

maîtriser; elle l’accompagna partout et lui fit trouver interminables

les deux heures qui le séparaient encore du moment où indubitablement il

retrouverait sa femme.

A midi et demie précis il était chez lui. Il lança l’ascenseur avec

violence et ouvrit la porte avec impétuosité, se dirigeant droit vers la

salle à manger où sans doute Marguerite était déjà. Personne... Il

sonna.

--Madame est-elle avertie? Qu’on lui dise que je suis rentré.

--Madame n’est pas encore là. Faut-il servir monsieur?

--Non, non, certainement. Qu’on attende madame.

Le valet de chambre se retira, essuyant une assiette comme à regret,

maussade du dérangement dans sa journée.

Jamais Marguerite n’était en retard. Lesquen ouvrit la fenêtre et

regarda dans la rue; sûrement il allait la voir apparaître. Une

silhouette féminine surgit: c’était elle assurément, même il croyait

reconnaître son ombrelle... Puis une personne inconnue se dégagea dans

le rayon où il pouvait discerner les traits... Une voiture... cette fois

c’était elle... mais la voiture passa... La longue rue claire et blanche

était presque déserte à cette heure. Hypnotisé, Lesquen regardait

toujours, comme si son désir eût possédé la force de la faire venir.

Une heure.

Le domestique se montra.

--Louise demande s’il faut servir.

Cette interrogation exaspéra Lesquen. Il frappa la table du poing avec

un «Fichez-moi la paix!» qui renvoya l’autre à la cuisine plus vite

qu’il n’était venu.

Déjà on y discutait la possibilité d’un accident arrivé à madame; les

écrasements journaliers étaient des précédents faciles à invoquer. La

cuisinière avait surtout peur des automobiles, la femme de chambre des

tramways... «Il en vient dans tous les sens; moi ça me fait perdre la

tête... Pour sûr, il était arrivé quelque chose à «cette pauvre madame»!

Afin de se préparer à cette éventualité, ils se mirent à déjeuner.

--Il faut toujours manger, remarqua la cuisinière.

L’inquiétude de Lesquen devenait intolérable; il se décida à aller en

faire part à sa belle-mère, et à se consulter avec elle sur le parti à

prendre. Dans son esprit il n’existait plus le moindre doute: un malheur

était arrivé à Marguerite... Lequel? Où la trouver?

--Est-ce que madame Mustel a fini de déjeuner? demanda-t-il fébrilement

à la femme de chambre qui lui ouvrit.

--Oui, monsieur; que monsieur entre au salon; madame vient tout de

suite, madame est en train de s’habiller.

Un peu étonné, Lesquen obéit. Au bout de cinq minutes, impatienté, il

frappa à la porte de la chambre:

--Ma tante, j’ai besoin de vous voir tout de suite.

--Je viens, je viens, mon ami.

Encore quelques moments d’attente, puis madame Mustel parut. A sa vue,

avant qu’elle eût prononcé une parole, il se jeta vers elle avec un cri:

--Vous savez... elle est morte?... Dites-le, dites-moi donc la vérité!

--Non, Roger, non, calme-toi... elle n’a rien... elle va bien...

--Alors?

Madame Mustel semblait atterrée; elle regardait son gendre avec une

espèce d’hébétement. Enfin elle parvint à dire:

--Ne t’inquiète pas, ne me demande rien; laisse-moi agir.

Et, paraissant reprendre possession de ses facultés:

--Roger, si tu veux suivre mon avis, tout peut bien finir.

--Mais quoi?... quoi?... qu’y a-t-il? Vous me tuez.

Alors, madame Mustel, comme incapable d’expliquer, ouvrit la main droite

qu’elle tenait serrée; elle y cachait une lettre qu’elle passa à Roger,

le regardant tout le temps dans les yeux.

Il la déplia, l’ouvrit et lut, de l’écriture de Marguerite:

«Maman, Albert se meurt, je ne le quitte pas.»

Il relut encore, puis demeura comme assommé, ses yeux seulement

interrogeant madame Mustel:

--Je vais y aller... dit-elle. Et toi, au nom de Maxime, tais-toi,

laisse-moi faire.

Il balbutia, comme commençant seulement à comprendre:

--Elle est près de lui?

--Oui.

--Ma femme... Marguerite... elle est près de lui!...

--C’est une horrible fatalité... Je ne m’explique pas...

--Je vais aller la chercher.

--Non, Roger, non, c’est impossible; je la connais, ce serait fini à

jamais entre vous... Il va mourir, Roger--elle ne ment jamais,--tu

pourras la reprendre, si tu as pitié aujourd’hui...

--Elle me hait sans doute en ce moment... Marguerite! Marguerite!...

Et l’homme fort pleura.

Retour du flot · 第 35 / 40 题