--Pourquoi ne te couches-tu pas?
C’était la troisième ou quatrième fois que le docteur Lesquen venait
dans la chambre de l’enfant chercher sa femme. Elle promenait Maxime qui
souffrait d’une grosse dent, pleurait et ne voulait pas rester dans son
lit.
En rentrant avant dix heures et demie dans l’appartement toujours
silencieux, Marguerite n’avait pris que le temps de passer un
saut-de-lit et avait glissé doucement jusque chez son fils. En ouvrant
la porte elle avait entendu l’appel:
--Maman! maman!
Et la nourrice, venant à sa rencontre, lui avait dit:
--Voilà un quart d’heure qu’il crie, je croyais que madame l’entendrait;
j’allais juste appeler madame.
Couché dans les bras de sa mère, le petit s’était apaisé aussitôt; les
yeux grands ouverts, il la regardait fixement, et de sa petite main
potelée lui caressait le cou et le visage. Il se blottissait comme à
l’abri de tout mal, tranquille pendant qu’elle chantait, peu à peu
fermant ses yeux, mais les rouvrant et criant dès qu’elle essayait de le
remettre dans son lit.
Lesquen, en revenant, le cœur chagrin, avait entendu le son de la voix
de la mère chantant pour endormir son enfant. Elle disait des berceuses
bretonnes, toutes mystiques et douces, et dans le calme absolu il en
percevait les paroles... Ému, il demeura un instant à écouter, puis avec
mille précautions avait entr’ouvert la porte. Marguerite, tout en blanc,
pâle et les yeux brillants, portait le gros enfant trop lourd pour elle;
le père s’approcha et dit tendrement:
--Laisse-moi le prendre.
--Non! il crierait.
Et en effet instinctivement l’enfant s’agitait, comme averti qu’on
voulait l’enlever des bras de sa mère.
Lesquen comprit que sa présence était inutile, il se coucha; mais
l’heure passait et Marguerite veillait toujours. Il se releva et, avec
instance maintenant, essaya de la décider à se reposer.
--Je veux que tu te couches, dit Roger, je le veux. Le petit n’a rien;
je te promets de le promener aussi longtemps qu’il le voudra.
Elle sentait ses bras et son être fléchir, et elle répondit:
--Tu me le promets? Je ne veux pas qu’il pleure.
--Il ne pleurera pas.
L’enfant changea de bras, fit entendre une petite plainte, puis
s’apaisa, se sentant toujours enveloppé et gardé... Marguerite, la tête
étourdie, fit quelques pas, suivie des yeux par son mari. Terrassée de
fatigue, à bout de résistance, elle se coucha, et presque aussitôt
s’endormit.
Elle dormit d’un sommeil plein de rêves, luttant contre un obstacle qui
l’empêchait d’arriver à Albert; elle portait son fils dans ses bras, et
à chaque pas il devenait plus lourd, si lourd qu’à la fin elle était
forcée de s’asseoir à terre, et dans une agonie douloureuse elle sentait
qu’elle ne pouvait plus se lever, l’enfant l’écrasait. Cependant elle
faisait un dernier effort pour se mettre sur ses pieds, et en cet effort
était précipitée dans un abîme; elle tomba, et avec un sanglot se
réveilla... Pendant quelques moments elle ne parvint pas à reprendre sa
respiration, tant était forte l’angoisse qui l’avait oppressée.
Le jour déjà filtrait doucement, et à son côté son mari dormait
paisiblement. Au mouvement qu’elle fit pour se verser à boire, car il
lui semblait qu’elle allait étouffer, il bougea, puis le sommeil profond
le ressaisit.
Elle se souleva sur ses oreillers; tout ce qui s’était passé dans la
journée lui revenait avec la conscience; une effroyable impatience de
revoir Albert remplissait son cœur. Elle avait comme une tentation de
réveiller son mari et de lui dire qu’elle voulait se lever, sortir; il
lui semblait de bonne foi qu’il ne lui était rien. Il lui aurait été si
facile, à elle, de se résigner à le quitter, et à ne le voir jamais!
Elle le subissait, elle subissait son amour, mais elle n’en avait nul
besoin; il lui était odieux, insupportable de n’avoir pas même la
liberté de son sommeil, de ne pouvoir veiller ou pleurer si elle le
voulait... Elle ne savait pas ce qu’elle déciderait, mais un changement
dans sa vie devait se produire..., et puis elle goûtait à nouveau le
bonheur délicieux de l’avoir revu, lui; il irait mieux bientôt, la
présence de sa femme le guérirait... Une interrogation affolante se
présentait alors devant elle; elle la chassait, il ne fallait songer
qu’au lendemain... Maxime avait besoin d’elle... Elle verrait, et
surtout il ne fallait pas susciter de soupçons. Elle entendit sonner six
heures, et craignant que son mari ne s’éveillât et ne lui parlât, elle
ferma les yeux et au bout de quelques minutes s’assoupit. Elle n’avait
pas bougé quand Lesquen sortit pour ses courses matinales.