XXXI

--Pourquoi ne te couches-tu pas?

C’était la troisième ou quatrième fois que le docteur Lesquen venait

dans la chambre de l’enfant chercher sa femme. Elle promenait Maxime qui

souffrait d’une grosse dent, pleurait et ne voulait pas rester dans son

lit.

En rentrant avant dix heures et demie dans l’appartement toujours

silencieux, Marguerite n’avait pris que le temps de passer un

saut-de-lit et avait glissé doucement jusque chez son fils. En ouvrant

la porte elle avait entendu l’appel:

--Maman! maman!

Et la nourrice, venant à sa rencontre, lui avait dit:

--Voilà un quart d’heure qu’il crie, je croyais que madame l’entendrait;

j’allais juste appeler madame.

Couché dans les bras de sa mère, le petit s’était apaisé aussitôt; les

yeux grands ouverts, il la regardait fixement, et de sa petite main

potelée lui caressait le cou et le visage. Il se blottissait comme à

l’abri de tout mal, tranquille pendant qu’elle chantait, peu à peu

fermant ses yeux, mais les rouvrant et criant dès qu’elle essayait de le

remettre dans son lit.

Lesquen, en revenant, le cœur chagrin, avait entendu le son de la voix

de la mère chantant pour endormir son enfant. Elle disait des berceuses

bretonnes, toutes mystiques et douces, et dans le calme absolu il en

percevait les paroles... Ému, il demeura un instant à écouter, puis avec

mille précautions avait entr’ouvert la porte. Marguerite, tout en blanc,

pâle et les yeux brillants, portait le gros enfant trop lourd pour elle;

le père s’approcha et dit tendrement:

--Laisse-moi le prendre.

--Non! il crierait.

Et en effet instinctivement l’enfant s’agitait, comme averti qu’on

voulait l’enlever des bras de sa mère.

Lesquen comprit que sa présence était inutile, il se coucha; mais

l’heure passait et Marguerite veillait toujours. Il se releva et, avec

instance maintenant, essaya de la décider à se reposer.

--Je veux que tu te couches, dit Roger, je le veux. Le petit n’a rien;

je te promets de le promener aussi longtemps qu’il le voudra.

Elle sentait ses bras et son être fléchir, et elle répondit:

--Tu me le promets? Je ne veux pas qu’il pleure.

--Il ne pleurera pas.

L’enfant changea de bras, fit entendre une petite plainte, puis

s’apaisa, se sentant toujours enveloppé et gardé... Marguerite, la tête

étourdie, fit quelques pas, suivie des yeux par son mari. Terrassée de

fatigue, à bout de résistance, elle se coucha, et presque aussitôt

s’endormit.

Elle dormit d’un sommeil plein de rêves, luttant contre un obstacle qui

l’empêchait d’arriver à Albert; elle portait son fils dans ses bras, et

à chaque pas il devenait plus lourd, si lourd qu’à la fin elle était

forcée de s’asseoir à terre, et dans une agonie douloureuse elle sentait

qu’elle ne pouvait plus se lever, l’enfant l’écrasait. Cependant elle

faisait un dernier effort pour se mettre sur ses pieds, et en cet effort

était précipitée dans un abîme; elle tomba, et avec un sanglot se

réveilla... Pendant quelques moments elle ne parvint pas à reprendre sa

respiration, tant était forte l’angoisse qui l’avait oppressée.

Le jour déjà filtrait doucement, et à son côté son mari dormait

paisiblement. Au mouvement qu’elle fit pour se verser à boire, car il

lui semblait qu’elle allait étouffer, il bougea, puis le sommeil profond

le ressaisit.

Elle se souleva sur ses oreillers; tout ce qui s’était passé dans la

journée lui revenait avec la conscience; une effroyable impatience de

revoir Albert remplissait son cœur. Elle avait comme une tentation de

réveiller son mari et de lui dire qu’elle voulait se lever, sortir; il

lui semblait de bonne foi qu’il ne lui était rien. Il lui aurait été si

facile, à elle, de se résigner à le quitter, et à ne le voir jamais!

Elle le subissait, elle subissait son amour, mais elle n’en avait nul

besoin; il lui était odieux, insupportable de n’avoir pas même la

liberté de son sommeil, de ne pouvoir veiller ou pleurer si elle le

voulait... Elle ne savait pas ce qu’elle déciderait, mais un changement

dans sa vie devait se produire..., et puis elle goûtait à nouveau le

bonheur délicieux de l’avoir revu, lui; il irait mieux bientôt, la

présence de sa femme le guérirait... Une interrogation affolante se

présentait alors devant elle; elle la chassait, il ne fallait songer

qu’au lendemain... Maxime avait besoin d’elle... Elle verrait, et

surtout il ne fallait pas susciter de soupçons. Elle entendit sonner six

heures, et craignant que son mari ne s’éveillât et ne lui parlât, elle

ferma les yeux et au bout de quelques minutes s’assoupit. Elle n’avait

pas bougé quand Lesquen sortit pour ses courses matinales.

Retour du flot · 第 34 / 40 题