Une demi-heure après le départ de madame Varèze, Lesquen rentra chez
lui, se hâtant, craignant d’avoir fait attendre Marguerite. Il fut tout
surpris de la trouver en robe d’intérieur, n’ayant pas l’air de songer à
s’habiller, et cependant, regardant la pendule, il constata qu’ils
devraient déjà être en route pour la gare.
--Eh bien, Gotte, dit-il étonné et involontairement un peu brusque, et
notre train? Nous allons le manquer. Allons, ma petite fille,
habille-toi vite.
--Je reste, je ne suis pas disposée à aller à Versailles aujourd’hui.
--Qu’est-ce que tu as? Tu souffres?
--Non, je ne souffre pas, j’ai mal aux nerfs ce soir.
Et elle ajouta d’un ton sec:
--J’ai eu assez d’émotions dans ma vie pour en avoir le droit.
--Ma chérie, un petit effort, je t’en prie; mes parents seront désolés.
--C’est de l’enfantillage. Tu diras à mon oncle et à ma tante que j’ai
la migraine. Ils ont le temps de m’avoir à dîner.
Lesquen comprit qu’elle ne céderait pas.
--Alors, je vais leur téléphoner. Je reste avec toi.
--Mais quelle idée! Je ne veux pas. Tu ne comprendras donc jamais qu’on
a quelquefois envie d’être seule?
Elle parlait avec une amertume qui le fit pâlir; il sentit que le
fantôme de _l’autre_ était encore une fois entre eux; une grande pitié
et une grande douleur lui étreignirent le cœur. Il serra ses mains
nerveusement, puis d’un ton calme, de sa voix de médecin, il dit:
--Alors, je pars, j’espère te trouver mieux en rentrant.
--Oui, oui...
Elle était attendrie de sa longanimité.
--Je vais prévenir ta mère en descendant.
--Jamais de la vie! D’abord, maman dîne en ville. Je n’ai pas besoin
d’elle, j’ai besoin qu’on me laisse tranquille.
--Et puis tu as Maxime, dit-il avec un grand effort sur lui-même.
Allons, je file; on sera bien fâché à Versailles.
Elle ne répondit pas. Il passa un instant dans son cabinet de toilette,
puis alla dans la chambre de l’enfant: il le prit dans ses bras et, le
portant à Marguerite, il le lui mit sur les genoux en disant:
--Je vous laisse l’un à l’autre.
Et il les embrassa tous les deux.
--Au revoir, dit Marguerite.
--Voir, papa! cria le petit.
Lui parti, elle berça un instant son fils sur son cœur, le caressa, lui
parla gaiement, lui annonçant que maman allait lui donner sa soupe, ce
qui fit trépigner d’aise le jeune homme; et jusqu’au moment où, rassasié
et heureux, Maxime ferma ses beaux yeux pour dormir, elle ne réfléchit à
rien, ayant arrêté ses pensées, suspendu momentanément l’angoisse qui
lui déchirait le cœur.
La nourrice avait dîné de bonne heure en prévision de l’absence de ses
maîtres. La femme de chambre devait passer la soirée dehors, et
l’annonce du changement de projet l’avait d’abord consternée;
heureusement que Marguerite, en lui disant qu’elle ne sortait pas,
s’était empressée d’ajouter:
--Mais je n’aurai pas besoin de vous, Lucie; du reste, la nourrice est
là; vous et Julien êtes libres comme c’était convenu.
En conséquence, à huit heures, un calme parfait régnait dans
l’appartement, et soudain la pensée qu’elle était absolument seule,
maîtresse de ses mouvements, traversa l’esprit de Marguerite. Elle avait
dit qu’elle n’irait pas à Albert, et tout son être s’élançait vers lui.
Il était malade et l’appelait, et elle avait refusé de répondre à son
appel. Il ne saurait jamais la torture qu’elle endurait, le désir fou
qu’elle éprouvait de le voir, de le consoler, de lui dire qu’elle
l’aimait!
Il faisait presque nuit: l’obscurité tombe rapidement en avril. Elle
regarda au dehors; un projet encore vague, se précisant peu à peu,
naissait dans son esprit.
Elle se vit en imagination arrivant à lui.
Elle pouvait être là dans une demi-heure. Elle le pouvait, et elle
n’irait pas! une pareille joie serait à sa portée et elle se la
refuserait, et à lui cette consolation! Mais elle était donc insensible!
Machinalement, elle avait passé le long manteau de satin noir préparé
pour sa sortie; glacée et tremblante, le cœur en feu cependant, elle
s’enveloppait la tête d’une mantille de dentelle comme elle en portait
pour aller au théâtre. Dans une espèce de lucidité de somnambule, elle
chercha des gants, sa bourse, ses clefs, puis doucement ouvrit sa porte.
L’antichambre était sombre; allant d’une allure automatique, elle se
trouva sur l’escalier.
Une fois là, sa résolution s’affermit. Tranquille, elle descendit, se
trouva sous la voûte de la porte cochère, fit quelques pas sans hâte
dans la rue; puis, rencontrant une voiture, y monta, et d’une voix
assurée donna l’adresse, ajoutant:
--Je suis un peu en retard; un bon pourboire si vous marchez vite.
Avec une précision dont elle s’étonnait, elle avait mesuré le temps dont
elle disposait; mais du reste sa décision était au-dessus de la peur.
Elle ne voulait qu’une chose: arriver. Il était neuf heures quand elle
sonna rue d’Aumale.
Croyant à la visite du docteur, Justin se hâta pour ouvrir, et recula
tout surpris à la vue de cette jeune femme dont il distinguait à peine
le visage sous le voile qui lui tombait bas sur le front. Il hésitait.
Elle le poussa, entra, et d’une voix décidée:
--M. d’Estanger m’attend.
--Madame sait que monsieur est bien souffrant? Madame me permettra
d’aller voir. Qui dois-je annoncer?
--Sa femme.
Elle tressaillit elle-même en entendant ces deux simples mots; ils
avaient jailli de ses lèvres comme un aveu.
Aussitôt le domestique avait disparu; revenant précipitamment, sans une
parole, il indiqua de la main à Marguerite les deux portes qu’il avait
laissé ouvertes derrière lui et qui menaient à la chambre; puis, dès
qu’elle eut franchi la première, il la referma sur elle.
Pâle comme un mort, Albert s’était soulevé sur ses oreillers. D’un geste
fou elle arracha son manteau et sa dentelle, les jeta à terre et se
précipita dans les bras qui l’appelaient. Leurs lèvres instantanément
s’unirent dans un baiser qui prenait leur vie; éperdument ils
s’embrassaient, buvant leur propre cœur. Depuis six ans leurs lèvres ne
s’étaient pas rencontrées... maintenant, furieusement scellées, elles
semblaient ne plus pouvoir se désunir. Mais, pour Albert, une pareille
émotion était au-dessus de ses forces, sa tête soudain fléchit en
arrière, ses yeux se fermèrent et un souffle haletant passa sur sa
bouche entr’ouverte. Épouvantée, Marguerite voulait chercher à le
secourir, mais, conscient encore, il lui retenait la main, la serrant
spasmodiquement. Enfin, au bout de secondes qui parurent cruellement
longues, il put regarder le visage baigné de larmes qui se penchait vers
lui, et murmura d’une voix faible:
--C’est le bonheur!...
Elle avait vu un flacon d’eau de Cologne et lui en baignait les tempes,
puis lui frottait la paume des mains. Maintenant il respirait mieux; un
sourire éclairait son visage amaigri, les yeux câlins dans un
attendrissement d’une douceur inouïe se tournaient vers elle. Il répéta
tout bas:
--Marguerite!
--Ne parle pas, dit-elle, le tutoyant instinctivement; je suis là.
Il la regardait éperdument. Elle était là comme autrefois, et la robe de
maison qu’elle portait rendait l’illusion plus complète; elle était là,
dans leur chambre, près de lui, il n’en était presque pas surpris.
Elle aussi avait tout oublié. Elle répéta:
--Je suis là.
Il n’y a pas besoin d’autres paroles pour qui s’aime. Leurs mains
s’étreignirent dans une joie parfaite: ils étaient ensemble.
Peu à peu, doucement, il se mit à parler; elle l’écoutait, remuée dans
les profondeurs de son âme. Il ne fallait pas que jamais il apprît
qu’elle avait refusé de venir: il la remerciait avec une telle ardeur
d’être accourue tout de suite!
--Je le savais, je le savais, répétait-il.
Et il ne lui demandait pas comment cela avait été possible; il semblait
pénétré de la tranquillité d’une possession certaine: elle était là
parce qu’elle devait y être.
--Ma femme, ma femme! fit-il à plusieurs reprises.
C’était le passé qui lui était mystérieusement rendu; étant sienne, elle
ne pouvait être à un autre. Ils ne se dirent que des mots d’amour; les
deux cœurs, qu’un violent arrachement avait séparés, se fondaient de
nouveau l’un dans l’autre, et sans qu’aucune inquiétude ne se mêlât à
leur joie. Ils se retrouvaient comme on retrouve la lumière, comme on
retrouve la santé, dans une ivresse sans étonnement. Les yeux de
Marguerite erraient sur ces murs, sur cette chambre qu’elle connaissait
si bien; tout lui en était familier, jusqu’au parfum léger de santal et
de vétiver qui y flottait; rien d’étranger, rien d’inattendu ne
rencontrait ses regards. Les visages si longtemps connus, celui
d’Albert, celui d’Yvonne, lui souriaient... le sien!--son visage la
regardait avec ses yeux de vingt ans.
L’illusion était profonde, enveloppante, délicieuse; tout s’effaçait: la
jalousie, les larmes, le drame qui avait brisé leurs vies, tout
s’enfuyait comme des nuages épais chassés par le jour nouveau. Ils se
regardaient, plus complètement l’un à l’autre que dans leurs plus
ardentes étreintes... Une seconde fois il l’attira à lui, un baiser
passionné les unit, mais cette fois dans les larmes,--ils s’embrassaient
et ils sanglotaient: tous deux avaient peur de ce quelque chose qui
était entre eux, aussi inévitable que la mort.
Par un effort, Marguerite se calma, essuya les yeux et le front
d’Albert, y posa sa main, lui sourit et dit:
--Ne pleure pas, je reviendrai.
Elle se tenait debout, comprenant qu’il lui fallait partir, déjà elle
avait entendu sonner la demie... le temps pressait.
Il ne disait rien. Elle murmura doucement:
--Qui reste près de toi?
--Personne.
--Comment, personne?
--Je puis appeler. Justin couche dans l’appartement. Du reste, je n’ai
besoin de rien.
Elle se tordit les mains dans un paroxysme d’angoisse. Une tentation
atroce de rester l’avait saisie;--il le devinait et la contemplait avec
des yeux éclatants.--Puis l’image de l’enfant qui dormait là-bas apparut
aux yeux de la mère; elle allait rentrer, mais elle reviendrait... Les
idées vont vite dans de pareils moments: celles de Marguerite se
succédaient avec une rapidité vertigineuse; elle formait des plans, elle
organisait, elle prévoyait; à tout prix elle saurait trouver le moyen de
venir auprès de lui. Aucun doute, aucune jalousie de qui que ce fût ne
subsistait, elle le sentait sien plus peut-être qu’il ne l’avait jamais
été. Immobile, droite, forte, car elle comprenait qu’il était faible,
elle se tenait près du lit et sa main légère caressait le drap.
--Quand? dit-il avec angoisse.
Il n’osait la retenir, et l’idée de la voir disparaître lui déchirait le
cœur; s’il n’avait craint de l’épouvanter il aurait crié, tant sa
souffrance était grande!
--Bientôt, demain peut-être; mais il faut ce soir que je rentre pour
qu’on ne s’inquiète pas.
Elle s’était penchée, et leurs visages étaient tout proches.
--Reste! dit-il d’une voix déchirante.
Elle ne répondit qu’un mot:
--Mon fils.
Il hocha la tête comme pour dire qu’il se soumettait; puis, s’emparant
de la main gauche de Marguerite, il y chercha le doigt de l’alliance.
Elle en portait deux, n’ayant jamais voulu quitter la première reçue; il
la vit, la lui montra et dit faiblement:
--Merci.
Elle avalait ses larmes.
--Sois calme, Albert, je reviendrai demain; oui, demain, je resterai
longtemps. Il faut guérir vite.
--Oui, oui...
--Bonsoir... pas adieu.
--Bonsoir.
Il la regardait s’envelopper hâtivement de son manteau et de ses
dentelles. Quand elle eut terminé, elle lui donna un seul long baiser
sur le front, revint encore vers lui, et rapidement sortit.
Il entendit fermer une porte, puis deux, puis le silence... Alors de
toutes ses forces il appela:
--Marguerite!